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Le fond de l’enfer, Ian Rankin

                Où l’on retrouve John Rébus, devenu inspecteur. Gill Templer, sa collègue, l’a quitté. Son frère est en prison pour trafic de drogue. Il est sous les ordres du superintendant, Watson, qui vient du Nord, d’Aberdeen, et qui l’intègre dans un groupe pour lutter contre la toxicomanie.

                De drogue, il en est question avec la découverte du corps de Ronnie par sa petite amie, Tracy. Mort d’une overdose ou assassiné avec un poison ajouté à sa dose ? Ou bien serait victime d’adeptes de l’occultisme, comme semblent le suggérer les bougies qui entourent le corps et le pentacle dessiné sur un mur tout proche ? L’inspecteur Rébus, soucieux de découvrir la vérité et d’avoir plus d’informations sur la sorcellerie qui s’invite dans l’enquête, interroge des spécialistes, proches, de surcroît, de Ronnie. Mais, une autre piste l’entraîne dans les milieux interlopes d’Edimbourg où règne la prostitution masculine. Il y rencontre des mineurs délinquants qui ont besoin d’argent et aussi des notables qui vivent dans les beaux quartiers et qui viennent chercher un peu de bon temps. L’enquête se complique jusqu’à devenir de plus en plus glauque. Rébus résoudra l’énigme, mais parviendra-t-il à faire punir les vrais coupables ? Entre ceux qui n’ont rien et les puissants qui détiennent le pouvoir, c’est le pot de terre contre le pot de fer.

                Roman facile à lire, mais pas très convaincant et un peu confus à la fin.

Décadence, Michel Onfray

                Après Cosmos, Décadence est le deuxième tome de la trilogie prévue par Michel Onfray et intitulée : Brève encyclopédie du monde. Il est question ici de l’histoire de notre civilisation judéo-chrétienne et de sa chute programmée, à l’image du tableau métaphorique de Monsu Desiderio présenté en préface et qui montre Saint- Augustin méditant devant des ruines.

                Michel Onfray affirme en introduction que toutes les civilisations sont mortelles et, en philosophe athée, il ne croit pas en un homme providentiel comme garde-fou à leur décadence. Il engage alors une démonstration sur la fiction créée autour de Jésus et autour de laquelle s’est cristallisée notre civilisation judéo-chrétienne. Jésus est une pure invention et il en veut pour preuve les nombreuses invraisemblances qui jalonnent sa vie. La mère de Marie avait conçu sa fille, elle aussi, par intervention divine, ce qui le fait parler de « fatras familial », à propos de cette famille où rien ne se passe comme ailleurs. Il ironise également sur l’enfance dissipée de Jésus. Loin d’être un enfant modèle et un parangon de sagesse comme le voudraient les chrétiens, il serait plutôt une « tête à claques ». En fait, ce sont les artistes qui ont donné corps à Jésus en le représentant dans leurs tableaux, ceux que l’on connaît sous le nom de l’Annonciation, la Nativité, la Fuite en Egypte…Dès lors, un problème se pose car l’apparence du Christ est différente suivant la personnalité du peintre.

                Comment croire en de telles incohérences et comment croire en une religion qui a généré autant de violence ? Et Michel Onfray de lister toutes les exactions commises en son nom. Il y eut d’abord Jean-Chrysostome et son antisémitisme avec les premiers conciles qui imposent des lois féroces contre les juifs. Puis, la religion intègre le pouvoir avec Constantin qui lui donne les rênes des « ministères » les plus importants comme celui de l’éducation, par exemple. A partir de là, ce sont les conciles qui régissent la vie de la cité et le christianisme se répand partout jusqu’en 570 avec l’arrivée de Mahomet et de l’islam au nom duquel seront commises les exécutions les plus barbares. Le christianisme n’a pas le monopole de la violence. Le coran proclame la supériorité du musulman comme la bible proclame la supériorité du chrétien. Une bataille des icônes s’ensuit qui entraîne destructions et persécutions. Le Nouveau Testament légitime la guerre. La guerre sainte est considérée comme une guerre juste, depuis les croisades jusqu’aux massacres islamiques du XXIème siècle. Nous sommes loin de la charité chrétienne avec l’Inquisition qui fait régner la terreur. De même, on s’extasie devant les apports des musulmans à l’Espagne au temps d’Al-Andaluz. Mais on oublie qu’ils ont massacré beaucoup de chrétiens et qu’ils ont détruits un grand nombre d’églises.

                Michel Onfray poursuit sa chronologie historique par un intermède où Dieu est laissé de côté. C’est l’avènement de l’Humanisme qui met l’homme au centre du monde. Pétrarque et ses amis se tournent vers la Grèce et vers Rome avant le christianisme qui proposaient d’autres valeurs plus matérielles, plus hédonistes et plus respectueuses de la nature et de la vie humaine. On redécouvre alors Lucrèce et son écrit, De la nature des choses qui démontre que le poids de la religion est incompatible avec la sagesse naturelle. De plus, la découverte d’autres civilisations remet en question la légitimité du christianisme (Montaigne, Des cannibales). Au XVIème siècle, Machiavel et la Boétie défendent la laïcité de la politique et La Boétie voudrait réconcilier catholiques et protestants pour qu’ils puissent vivre ensemble.

                Au siècle des Lumières, la raison triomphe et le fameux tremblement de terre de Lisbonne en 1755 n’est pas considéré comme une punition de Dieu mais il a une cause géologique. Buffon, Galilée, Newton, Jussieu, précurseurs de Darwin, font progresser l’astronomie et la médecine. Pour Descartes, l’homme est responsable de sa vie. Michel Onfray nous dit toute son admiration pour le curé Meslier avec qui apparaît paradoxalement l’athéisme. Révolutionnaire et communiste, il défend les humbles et ne peut admettre qu’un dieu de bonté ait fait autant de mal à l’humanité. Il est pour le partage des richesses et pousse à la désobéissance civile. La voie est ouverte à l’eudémonisme et à la démocratie. Pourtant, un monde sans Dieu n’est pas épargné par la violence. Preuve en est la Révolution qui s’est faite dans le sang contre un roi qui, d’après Michel Onfray, était pacifiste et n’était pas un tyran. Les œuvres d’art figurant des sujets religieux ont été détruites ou confisquées, non pas au profit du peuple mais des bourgeois qui ont créé des musées. Tout cela au nom de la liberté. Puis, ce fut le règne de l’arbitraire avec la Terreur de 1793. Le peuple a d’abord été inféodé au roi, puis aux bourgeois et au capital.

                Marx, trop conceptuel, n’obtient pas grâce aux yeux de Michel Onfray, pas plus que Lénine, Trotski ou Staline qui sont des dictateurs à l’origine du goulag, de la censure et d’exécutions massives. La déchristianisation est en marche, mais à quel prix ? La réaction chrétienne ne se fait pas attendre. C’est l’ère de Mussolini et de sa collusion avec le Vatican, de Franco et des phalangistes de la droite catholique avec les horreurs de la guerre civile espagnole perpétrées d’ailleurs aussi bien du côté franquiste que du côté républicain. Le catholicisme, avec lui, devient religion d’état. En France, beaucoup de catholiques partagent la devise du régime de Vichy : « Travail, famille, patrie ». Quant à Hitler, chrétien et antisémite, il sera soutenu par le pape Pie XII, désavoué il est vrai par Jean XXIII, plus humain, qui condamne le génocide au concile de Vatican II et ouvre les portes à toutes les religions et à tous les hommes.

                Autre étape de la déchristianisation avec Mai 68 qui conteste tout pouvoir. (Au passage, les « soixante-huitards attardés » se délecteront des slogans qui couvraient les murs en 68 et que Michel Onfray énumère sur une page). Le problème, c’est que ce mouvement débouche sur l’avènement d’un monde consumériste et nihiliste. En même temps, en Iran, l’ayatollah Khomeiny installe la révolution islamique. Il impose la charia et la loi coranique à tous les niveaux de la société. A souligner que, quand il lance une fatwa contre Salman Rushdie et ses Versets sataniques, l’occident ne réagit pas. Par contre, partout dans le monde, le livre et l’effigie de Salman Rushdie sont brûlés.   

                Pour Michel Onfray, on est bien dans une guerre de civilisation. Le monde va mal, « Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance ». Sa conclusion est tragique. L’homme sera de plus en plus asservi à la machine qui est aux mains des plus riches. On peut entrevoir le monde de demain, un monde de science-fiction où le transhumanisme s’imposera. « Le néant est toujours certain » sont les derniers mots du livre. Il ne nous reste plus qu’à attendre le troisième tome de sa trilogie qui s’appellera Sagesse et qui nous aidera, peut-être, à vivre dans un monde en décadence.

                 Dans ses interviews, Michel Onfray présente ce volume comme un constat. Mais, évidemment, il décrit la vie et la mort du judéo-christianisme avec partialité en faisant des choix dans les épisodes historiques et en nous donnant sa vision de philosophe athée.  Il reprend ici les thèmes qui lui sont chers. D’abord, la religion chrétienne est fondée sur une immense mystification et il démontre d’ailleurs cette imposture avec humour. Ensuite, la religion a fait plus de mal que de bien et il lui reproche d’avoir mutilé le corps, de l’avoir nié. En fervent féministe, il souligne la misogynie des textes sacrés qui justifient par exemple la persécution des sorcières au Moyen Age. Autre thème cher à l’écrivain : l’importance de la biographie pour expliquer l’œuvre d’une personne. Il veut donner chair à l’histoire trop conceptuelle. D’après lui, Hitler est devenu l’antisémite que l’on connaît, par ses ambitions avortées et ses échecs répétés. De la même façon, les intervenants dans la Révolution Française n’agissent pas toujours pour défendre de nobles causes, mais par ressentiment. Et d’après lui, Saint-Paul est masochiste et souhaite « névroser le monde » parce qu’il est un infirme frustré. Interprétation donc toute personnelle comme lorsqu’il égratigne les philosophes dont il ne partage pas les idées. Il fustige Deleuze et les structuralistes qui effacent le réel et font disparaître l’homme. Quant à Foucault, il ne lui pardonne pas d’avoir soutenu Khomeiny, sous prétexte qu’il a détrôné un tyran. On peut contester l’objectivité de Michel Onfray, mais il faut lui savoir gré d’avoir dénoncer l’existence de la violence chez tous les êtres humains et dans tous les camps : chez les colonisateurs comme chez les Indiens colonisés, chez les rois et les empereurs comme chez les révolutionnaires. L’opposition quelle qu’elle soit est toujours réprimée cruellement et souvent au nom du peuple. Il use de nombreuses références livresques qui rendent parfois la lecture indigeste. Mais on ne peut qu’admirer encore une fois son érudition et sa somme de travail pour collecter toutes ces informations. Finalement, son style qui reste simple, même s’il est parfois bouillonnant et même si l’auteur emploie des termes philosophiques ou savants, met son texte à la portée de tous et on sort un peu plus intelligent après la lecture d’un tel livre.

Le vieux saltimbanque, Jim Harrison

                Dans ce livre publié un mois avant sa mort en mars 2016, le vieux saltimbanque tire sa révérence. Sentant venir la fin, il fait un retour sur sa vie, en utilisant la troisième personne pour ne pas blesser ses proches.

                Moment important de son existence, la perte de sa virilité, quand, à l’âge de soixante-dix ans, il s’aperçoit qu’il reste insensible à une jeune beauté qui se trouve en face de lui. C’est une véritable tragédie pour cet obsédé qui a toujours trompé sa femme avec les jeunes étudiantes qui croisaient sa route. Le passé ressurgit et toute sa vie tumultueuse défile. Deux drames ont marqué sa jeunesse : la perte de son œil quand il était enfant et l’accident de voiture qui a emporté son père et sa sœur. Evocations tout en dignité et en souffrance. Mais c’est la dérision qui est au rendez-vous quand il se souvient de ses soirées de beuverie avec les autres artistes poivrots du coin ou quand il revoit sa femme, lasse de ses infidélités, pointer un fusil sur lui et sa petite amie vautrés dans la campagne. Il ne se met jamais en valeur, doutant même de la qualité de ses écrits. Il n’est ni Faulkner, ni Dostoïevski et reconnaît qu’il a délaissé par moments la poésie et les romans pour écrire des scénarios alimentaires, après ses années d’enseignement. Quand vient le succès, il dilapide son argent en dépenses de luxe et en cadeaux pour ses amis. A l’heure où son corps perclus de douleurs le lâche, il réalise un rêve d’enfant et achète une truie et sa portée qui viennent à bout de son inspiration, tant il passe son temps à les dorloter. Excessif en tout, il soigne ses dépressions dans l’alcool, la cocaïne et les balades dans la nature car Jim Harrison est amoureux des grands espaces du Montana dans lequel il vit et où il s’adonne à sa passion de la pêche à la mouche. Il nous fait part de son goût pour les voyages. Il fait un dernier séjour en France, le pays de René Char qu’il admire et où ses livres se vendent bien. L’Afrique l’attire pour la variété de ses oiseaux et le Brésil pour sa musique et pour les filles sur les plages.

                Jim Harrison est un personnage exubérant qui ne consomme rien avec modération. Mais ses passions et sa sensibilité le rendent attachant, comme lorsqu’il s’émerveille, à la fin de cette autobiographie, sur la durée de son mariage (55 ans), même si ses relations avec sa femme ont souvent été compliquées.

Mémé, Philippe Torreton

                Ce petit livre est un hommage de Philippe Torreton à sa grand-mère et à un monde paysan révolu où l’on est bien, même si ça sent l’humidité, si l’on est les uns sur les autres dans une pièce unique et minuscule, si l’on mange des pommes « flétries » et « piquées » et si le pain est mou. Un monde de silence et de lenteur où règne la tendresse, mais surtout, un monde de travail laborieux et d’économies. Pas, de vacances, pas de chômage, pas d’emprunt, pas de gaspillage. Ici, on est écologiste avant l’heure. La mémé est « locavore », elle ne mange que des produits locaux. Tout est recyclé. Le journal, seule lecture de la maison, sert à recueillir les épluchures. La même blouse se porte été comme hiver. La machine Singer habille la famille. Les rencontres ne sont pas virtuelles. Elles se font sur le marché : « Une fois le marché fini, fallait attendre la semaine suivante pour avoir du réseau, sinon il fallait changer d’opérateur en allant sur un autre marché. » Ici, on joue encore aux dominos et au scrabble avec les petits-enfants et la famille se retrouve, les vacances et les week-ends autour d’une table conviviale.

                Philippe Torreton interpelle le curé de la paroisse et lui demande d’être aussi généreux que sa grand-mère. Si elle n’a pas le temps d’aller à la messe, elle se comporte en parfaite chrétienne sans les artifices de l’église. Elle mène « une vie de foi en l’autre, silencieuse de mots, bavardes en preuves d’amour et en sacrifices ». Et pourtant, elle a connu bien des malheurs et des difficultés : une guerre, un mari alcoolique, trois filles à élever, une ferme à gérer, la perte d’êtres chers. Même sa propre mort ne l’a pas épargnée. Son petit-fils aurait souhaité pour elle une mort douce et subite, mais la maladie de Parkinson l’a emportée après une lente déchéance. D’où sa colère devant ce « travail bâclé de la mort bordélique partie en d’autres chantiers sans avoir terminé le travail ici. »

                Philippe Torreton nous parle de sa grand-mère dans une langue passionnée, comme l’homme de théâtre que l’on connaît. Une langue directe qui ne s’embarrasse pas de dialogues. Il raconte, mais il s’adresse aussi directement à sa mémé qu’il tutoie et son récit est mâtinée d’expressions populaires sorties tout droit de la bouche de celle dont il parle. Mais, le « café bouillu café foutu » côtoie naturellement l’actualité d’aujourd’hui avec internet, les politiques et leurs affaires pour insister sur l’opposition de ces deux univers. Les références littéraires ne manquent pas. Il cite une réplique de Hamlet qui pourrait s’appliquer à sa grand-mère et pense que les vers de Rimbaud pourraient se rapporter à son quotidien proche de la nature. A propos de la vieille dame qui, sur ses vieux jours, doit se battre contre les grandes exploitations qui avalent les petites parcelles, il a cette image qu’apprécieront les lecteurs de Marguerite Duras : « Mémé avait son barrage contre le Pacifique ». Quelques poèmes sur la pluie ou sur l’argent parsèment ces pages pour apporter un peu plus de tendresse.

                Avec ce portrait, Philippe Torreton nous invite à passer un joli moment de nostalgie et à retrouver notre propre grand-mère qui appartient à cette galerie des « gens de peu », comme les appelait Pierre Sansot et qui donne des leçons de dignité à nombre de nos contemporains.

Une vie, Maupassant

                C’est l’histoire d’une femme malmenée par la vie. Sortie du couvent où elle a passé ses années de jeunesse comme la plupart des jeunes filles de la bonne société de l’époque, Jeanne entre dans la vie d’adulte pleine d’espoir dans un avenir qu’elle imagine riche en événements et heureux. Le mariage la déçoit vite car elle découvre un époux avare, brutal et infidèle. Fondant de nouvelles espérances dans la maternité, elle est abandonnée par son fils qui ne s’adresse à elle que pour lui soutirer de l’argent. L’arrivée d’une petite fille arrivera-t-elle à lui apporter un peu de paix ?

                Trompée par sa sœur de lait, Rosalie, qui a un enfant avec son mari puis par son amie Gilberte qui elle aussi a une aventure avec Julien, Jeanne n’a pour seul soutien que ses parents qu’elle aime et qui l’aiment tendrement. Sa mère est, comme elle, une âme romanesque, passionnée de Walter Scott et qui rêve encore de romances, alors qu’atteinte d’hypertrophie et d’obésité, elle a du mal à se déplacer. Elle fonde beaucoup d’espoir dans le futur de sa fille. Jeanne est très proche de son père, philosophe panthéiste amoureux de la nature et de la mer, et partage ses goûts. Anticlérical, il s’oppose farouchement au fanatisme du nouveau curé et veut l’éloigner de Jeanne qu’il tente d’endoctriner alors qu’elle traverse des moments difficiles. Son monde s’écroule complètement quand tous les deux disparaissent.

                Avec cette galerie de portraits, Maupassant nous donne une idée de la société du XIXème siècle et plus particulièrement de la noblesse de province. Ces aristocrates passent leurs journées à visiter leurs voisins, à les recevoir, à faire des parties de chasse ou des balades à cheval, à entretenir leurs châteaux qui parfois les conduisent à la ruine. Les mariages sont arrangés. Ce sont des mariages d’argent où la femme est dépendante de son mari aussi bien sur le plan sexuel que sur le plan économique, même si c’est elle qui apporte la fortune, comme c’est le cas de Jeanne. Jeanne fait penser à Madame Bovary, elle aussi déçue par la réalité du mariage, mais, contrairement à l’héroïne de Flaubert, celle de Maupassant va adopter une attitude passive et se résigner. Autre figure de femme intéressante dans le roman, Rosalie, la servante éconduite qui oublie le passé et revient auprès de sa maîtresse abandonnée et désemparée. Elle n’hésite pas à la bousculer, à prendre des initiatives à sa place et Maupassant lui confie sa dernière réplique pleine de bon sens populaire. Quand Jeanne tient dans ses bras la fille de son fils, elle remarque : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »

                Maupassant aborde aussi le sujet de la religion très prégnante dans la vie de tous les jours, si bien que le village tourne le dos aux habitants du château l’année où Paul aurait dû faire la communion et ne la fait pas. L’auteur n’est pas tendre avec les représentants de l’église dont il donne deux exemples dans le roman : l’un bonhomme et égrillard se montre conciliant avec ses paroissiens pour avoir la paix, l’autre est un fanatique dangereux qui s’immisce dans les foyers faisant preuve de la plus grande intolérance.

                En amoureux de sa région natale, la Normandie, Maupassant dépeint les paysages changeants avec les saisons, chers au cœur de Jeanne et surtout la mer en totale correspondance avec les sentiments de la jeune femme. Elle peut être calme, houleuse ou même monstrueuse et toujours prometteuse d’évasion.

                Le romancier décrit la réalité avec minutie, s’attardant sur les objets de la vie quotidienne qui vont donner un sens à l’histoire. Ainsi, la tapisserie de la chambre raconte les amours malheureuses de Pyrame et de Thysbé.  Le réel le plus sordide ne nous est pas épargné, comme la souffrance de la chienne en train de mettre bas et mourant sous les coups furieux du curé pris d’une soudaine folie. Maupassant nous donne une vision pessimiste du monde avec ses désillusions, ses tromperies, sa cruauté, même si un semblant d’espoir clôt le livre.

               

                Un mot sur le film de Stéphane Brizé adapté du roman et sorti en 2016. Le film est une succession de scènes et de gros plans où la lumière joue un rôle important et où il ne se passe pas grand-chose, mais qui permettent d’entrer dans les pensées des personnages. Les plans fixes sur les paysages de la nature normande rythment les saisons et donnent une idée du passage du temps. On peut regretter une certaine lenteur qui colle toutefois à la vie de Jeanne et à son état d’esprit.  Le cinéma est l’art de l’ellipse et Stéphane Brizé en donne une image tout à fait convaincante. Il a su choisir des moments particuliers du roman qui nous permettent de suivre l’histoire sans problème.

L’étrangleur d’Edimbourg, Ian Rankin

                Premier roman d’une série qui met en scène l’inspecteur John Rebus. Nous faisons donc sa connaissance. Divorcé de Rhona, il a une fille de 12 ans, Sammy, qui veut se faire appeler Samantha maintenant qu’elle est grande. Les relations avec sa femme ne sont pas très bonnes, mais il a du plaisir à voir sa fille de temps en temps. Bougon, addict à la cigarette, il traîne ses chemises à la propreté douteuse dans les bars glauques de la capitale où il abuse du whisky. Des images du passé le hantent régulièrement et le renvoient dans une cellule où il semble avoir beaucoup souffert quand il était dans le Special Air Service. Mais, les souvenirs restent flous. Autour de lui, il y a son frère, Michael, hypnotiseur comme son père, qu’il rencontre rarement et soupçonné de trafic de drogue. Dans son travail, il est entouré du commissaire Anderson, son supérieur hiérarchique, qui se trouve être aussi le père du nouvel amant de son ex-femme. Il commence une relation avec Gill Templer, policière chargée de la communication avec la presse, qui lui apporte un peu de tendresse dans sa vie de célibataire asocial. Souvent sur son chemin, le journaliste Jim Stevens le surveille, persuadé qu’il est impliqué dans les sales affaires de son frère.

                Tous ces personnages vont jouer un rôle important bien sûr dans l’enquête qu’il est en train de mener sur les meurtres de trois petites filles que l’on retrouve étranglées dans Edimbourg. Rebus mettra du temps à s’apercevoir qu’il y a un lien étroit entre ces morts odieuses et les lettres anonymes qu’il reçoit et qui se présentent sous la forme d’énigmes incompréhensibles pour lui. Que vient faire la ficelle avec un nœud, présente dans toutes les enveloppes ? Quand il prend conscience que la solution à ses recherches réside peut-être dans son passé traumatisant à l’armée, il accepte de se faire hypnotiser par son frère, pour faire ressurgir des moments douloureux mais éclairants.

                Le roman a du mal à démarrer avec les états d’âme du commissaire qui sont un peu pesants, mais le rythme s’accélère quand Rebus se trouve impliqué personnellement. Eloigné de l’enquête pour cette raison, il la poursuit seul, de son côté, et nous découvrons alors un inspecteur entêté et efficace. En toile de fond figure Edimbourg où Rebus nous entraîne loin des lieux touristiques et où la pluie est toujours au rendez-vous : « A Edimbourg, la pluie était digne du jugement dernier. Elle imprégnait les os, les murs des immeubles et la mémoire des touristes. » L’atmosphère est créée.

Liquidations à la grecque, Petros Markaris

                Liquidations à la grecque est un roman policier sur fond de crise économique. Plusieurs meurtres ont été commis, dont les victimes ont un lien étroit avec les banques. Elles ont toutes été décapitées au sabre. En même temps, des tracts invitant à la désobéissance civique incitent les habitants à ne pas rembourser leurs emprunts. S’agit-il d’actes terroristes ou bien de la vengeance d’un client ruiné ? Ces deux hypothèses correspondent aux deux problèmes qui font l’actualité. Pourtant, le commissaire Kostas Charitos n’hésite pas longtemps et privilégie la deuxième possibilité. Tant de gens en veulent aux banques en ce moment en Grèce ! Le pays va mal et connaît une situation dramatique, à la suite des mesures drastiques prises sous la pression du FMI et de la communauté européenne. Tout le monde est touché. Les restrictions affectent les budgets. Les pensions sont baissées. L’âge de la retraite est repoussé. Les médecins, comme le gendre de Charitos, vivent chichement. Les suicides se multiplient. Bref, l’insatisfaction est générale et les manifestations encombrent tous les jours les rues de la capitale, rendant la circulation difficile. Le commissaire, qui doit se déplacer pour interroger les témoins, en fait les frais, mais il comprend ce mécontentement.

                L’auteur rend bien l’atmosphère de son pays qui est en train de traverser des moments difficiles. Pas de manichéisme chez ses personnages. Simplement des gens en souffrance. Petros Markaris a su créé un commissaire original en la personne de Charitos. Il éprouve de la bienveillance pour ses concitoyens, lui-même étant affecté par la crise ainsi que toute sa famille qui doit adapter son mode de vie à la baisse du pouvoir d’achat. Signe particulier du policier : s’il mène une vie familiale somme toute assez banale, il a toujours un dictionnaire à ses côtés (le Dimitrakos) dont il consulte les articles régulièrement pour inspirer sa réflexion au cours d’une enquête. Pour celle-ci, ce sont les termes d’« usurier », « emprunt » ou « banquier » qui ont droit à sa curiosité et qui vont orienter ses recherches.

L’heure de plomb, Bruce Holbert

                La vie est âpre dans l’Ouest américain. Au cours de l’hiver 1918, L’état de Washington a été balayé par une tempête. Les jumeaux Matt et Luke Watson se sont perdus au milieu des bourrasques en partant de l’école. L’institutrice, Linda Jefferson, a tout fait pour les sauver en les réchauffant de son corps, mais Luke n’a pas survécu. Leur père, parti à leur rencontre, a été lui aussi pris au piège du mauvais temps. On a retrouvé, quelques mois plus tard, son corps en décomposition et déchiqueté par les bêtes. Le jeune Matt abandonne l’école petit à petit pour s’investir dans le ranch paternel, aux côtés d’une mère indifférente à tout, à la suite de ces deuils brutaux.

                Dans cette région, les gens sont rudes comme le décor austère dans lequel ils évoluent. Matt prend la route avec une balle dans le ventre et redresse la fracture de son bras en s’accrochant à un arbre. Linda accouche seule, se fabriquant un forceps avec une corde qu’elle place autour des épaules du bébé encore dans son ventre. Les femmes sont traitées comme du bétail. Elles enfantent, puis laissent les hommes élever leur progéniture. Les animaux sont abattus sauvagement. La vie des bêtes et des gens n’a pas beaucoup de sens pour ces paysans durs au labeur.  Chacun ne compte que sur lui-même pour se faire justice, comme au temps du Far West. Pourtant, dans ce monde de brutes, Matt, qui sait faire preuve de la plus grande bestialité, est capable de naïveté et de romantisme. Il fait la cour à Wendy très longuement et à sa façon. Mais il faudra affronter bien des malheurs pour que le couple et leurs enfants forment une famille soudée par l’amour.

                Ce roman tient en haleine comme le plus classique des westerns. La violence est omniprésente dans une Amérique où le progrès pourtant commence à apparaître, avec l’arrivée des automobiles, la mécanisation qui envahit les grands espaces céréaliers et la construction des barrages qui devrait améliorer le bien-être de la population.

Innocentines, René de Obaldia

                Chez Obaldia, les petites filles plongent la nuit dans les écrans de télévision pour retrouver le pape ou les bandits qui font un casse, les ânes regardent la télévision ou tricotent des bavoirs à la menthe, les rois règnent sur les myrtilles, les écrevisses sont amoureuses des petits garçons, les grands-pères grimpent les cols de fémur. Bref, avec René de Obaldia, il faut accepter d’entrer dans un monde merveilleux où tout peut arriver. L’absurde côtoie les rêves et les jeux inventés des enfants et par la magie de l’enfance, les animaux sont personnifiés.

                Dans cet univers de conte, si le poète prend le ton des enfants pour s’exprimer, il aborde des sujets sérieux. Il nous parle de petits garçons et de petites filles qui entrevoient un monde d’adultes pas toujours très drôle. Les parents se disputent, les papas meurent à la guerre, les mamans partent avec d’autres messieurs. Dès le plus jeune âge, les garçons connaissent des amours malheureuses avec des fillettes « au cœur de bois ». Tous savent qu’ils doivent passer par des rites initiatiques parfois cruels pour quitter « le vert paradis des amours enfantines » comme dirait Baudelaire et que « l’avenir c’est pas du chocolat ». C’est pourquoi, ils refusent de grandir, se réfugient dans les rêves, regrettent la douceur du ventre de la mère et ont envie d’y retourner. Au passage, Obaldia égratigne certaines personnes qu’il n’apprécie guère et notamment les diplomates, lâches, menteurs et traitres auxquels le petit garçon de ses poèmes préfère Tom Sawyer intelligent, débrouillard et plein de bonté. Il se moque aussi des yéyés qu’il trouve ridicules.

                Mais, bien sûr, Obaldia est avant tout un poète qui aime jouer avec les mots. Il en transforme l’orthographe : le poète devient poite, les enfants les zinfints et précieux précilleux. Il s’en prend même à la langue anglaise qu’il s’amuse à triturer dans « You spique angliche ». Il distord les expressions, la « persona non grata » est déformée en « persona grata », ou bien il les prend au pied de la lettre et le col du fémur devient un col de montagne qu’on doit franchir. Il joue avec les allitérations et leur consacre un poème dans lequel, tout en se moquant de l’école, il feint d’avoir trouvé le plus beau vers de la langue française : « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin » !!! Il détourne les problèmes de logique, sur lesquels tous les élèves ont besogné, pour en créer d’autres complètement absurdes. L’institution est mise à rude épreuve.

                Les formes de ses poèmes sont variées mais toujours légères. On passe des inventaires à la Prévert aux cadavres exquis, puis aux ritournelles et aux comptines parfois graves comme « La berceuse de l’enfant qui ne veut pas grandir » mais souvent réjouissantes et surtout dans leur chute toujours inattendue. Ainsi, quand il parodie les Evangiles, dans « En ce temps-là… », Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes des pommes de terre, je vous changerai en frites ».

                C’est avec beaucoup de plaisir qu’on lit où qu’on relit ces Innocentines qui apportent un peu de fraîcheur dans notre monde si violent. Pour finir, voici un court poème qui donne le ton de ce recueil car il allie l’humour et le thème récurrent du difficile passage à l’homme adulte pour l’enfant :

 « A force de mettre du mercurochrome
 Sur mes genoux toujours blessés
Et de tendre un peu plus vers le gallinacé
J
e deviendrai peut-être un homme ».

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante

                Elena raconte son amitié tumultueuse avec Lila dans un quartier populaire de Naples où les passions s’exposent aux yeux de tous. Les gifles pleuvent, les insultes éclatent, les amitiés se font et se défont pour un mot ou un regard déplacés. Le moindre changement dans le train de vie d’un habitant attire la jalousie des voisins éblouis par l’apparence et les signes extérieurs de richesse. Dans ce milieu, Lila est une figure atypique. Elle a un pouvoir de séduction et d’attraction sur toutes les personnes qu’elle approche. Et pourtant, petite fille, elle est méchante, violente, impulsive. Exigeante envers elle-même et envers les autres, elle est intelligente et perfectionniste, aussi bien dans les études, que dans ses loisirs (la danse par exemple) ou dans la qualité de ses relations. Boulimique de lecture, elle emprunte à la bibliothèque des livres érudits qui consolident son instruction que l’école ne peut plus lui assurer puisque, faute d’argent, sa famille la met au travail dans la cordonnerie de son père.

                Comme tous les enfants qui gravitent autour d’elle, Elena est en admiration devant sa personnalité hors du commun. Elle doit gagner son amitié au prix d’efforts et de défis que Lila lui lance cruellement.  Cette relation a des hauts et des bas. Les deux filles s’éloignent l’une de l’autre quand seule, Elena poursuit ses études au lycée, puis quand Elena est invitée à passer des vacances sur l’île d’Ischia et surtout quand Lila abandonne ses rêves d’avenir glorieux pour se marier avec le fils de l’épicier et s’installer définitivement dans le quartier. Elena, elle, est en train de découvrir un autre environnement, un autre monde plus éduqué, plus instruit, plus ouvert auquel elle a hâte d’appartenir.

                Le livre se termine sur le mariage de Lila, avec une fin ouverte que l’auteur va exploiter habilement pour donner une suite à ce premier tome de la saga d’Elena Ferrante. Elena Ferrante qui sait cultiver le mystère sur son identité puisqu’elle refuse toute interview, même si elle semble maintenant démasquée.

                Dans L’amie prodigieuse, l’auteur explore le Naples des années cinquante et la vie âpre et violente du petit peuple laborieux qui n’a, pour se divertir, que les commérages des uns et des autres. De manière diffuse, la Camorra et le parti communiste sont présents dans cette évocation. Mais c’est surtout l’adolescence qui est dépeinte ici avec beaucoup de talent : les changements du corps à la puberté, les premiers flirts, les fêtes où les jeunes dansent le rock, les hésitations sur l’orientation avec le rôle décisif des parents et de l’institutrice qui sait découvrir les élèves doués. On pense à Annie Ernaux qui se considère comme une transfuge de classe. Ici, c’est Elena qui joue ce rôle, avec son passage d’un milieu étouffant aux préoccupations limitées, à celui plus critique et plus intellectuel que l’école lui permet d’entrevoir. Que vont devenir ces deux héroïnes dans leur vie d’adulte ? On a hâte de connaître leurs aventures dans les deux livres qui suivent : Le nouveau nom et Celle qui fuit et celle qui reste.

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