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Peste et choléra, Patrick Deville (Prix Femina 2012)

            Alexandre Yersin, élève de Pasteur, étouffe vite dans le milieu des chercheurs sédentaires à écouter des cours théoriques sur la microbiologie. Grand admirateur des aventuriers de l’époque, il envie le destin de Rimbaud qui a délaissé la poésie pour l’Afrique où il devient marchand d’armes, celui de Brazza, l’explorateur du Congo, de Livingstone et de Stanley sur les traces du Nil, de Conrad, de Cendrars ou de Pierre Loti qui sillonnent le monde. Lui aussi, il est attiré par le large et un jour il prend la mer pour l’Asie. Il devient médecin à bord des cargos puis sur la ligne Saigon-Manille. Il tombe amoureux du Viet Nam et, pendant ses journées de repos, il part à la découverte de l’intérieur du pays à la rencontre des ethnies montagnardes, les Moïs. « Yersin éprouve la fascination des solitaires irréductibles pour la vie en communauté, l’égalitarisme du communisme primitif et l’absence de la monnaie. »

                Un jour à Saigon, Calmette, un autre élève de Pasteur, l’invite à ouvrir avec lui un institut. Mais Yersin n’est pas encore prêt à se poser. Il repart exercer la médecine cette fois sur un bateau qui relie Saigon à Haiphong. C’est pourtant lors d’une escale à Nha Trang, au bord de l’océan Pacifique qu’il va trouver son port d’attache. Il ne cesse de s’émerveiller devant la baie bordée de cocotiers, le sable scintillant de la plage et la végétation luxuriante de l’arrière-pays. Las de la routine qui commence à s’établir sur le bateau, il s’installe dans cette ville où il soigne les habitants et surtout les plus pauvres sans les faire payer. « Je considère la médecine comme un sacerdoce, ainsi que le pastorat. Demander de l’argent pour soigner un malade, c’est un peu lui dire la bourse ou la vie. » Mais son caractère de baroudeur le conduit dans la jungle qu’il veut traverser pour rejoindre l’autre côté du Mékong jusqu’à Phnom Penh. « Ouvrir des routes, creuser des chemins dans l’inconnu », voilà ce pour quoi il est fait. Avec Paul Doumer, le futur président de la république française, il fonde Dalat, station d’altitude pour accueillir les colons en mal de fraîcheur.

               Puis, il est appelé pour traiter une épidémie de peste à Hong Kong où il monte un laboratoire de fortune et où il découvre, en autopsiant les cadavres, le bacille de la peste : Yersinia pestis. Il retrouve alors le goût de la recherche et monte un institut à Nha Trang. Suivent ensuite diverses missions à Madagascar puis à Bombay pour vacciner les pestiférés. Après avoir ouvert un hôpital à Hanoi, il revient à Nha Trang où ce touche-à-tout devient agriculteur, éleveur, planteur d’hévéas et de quinquinas, météorologue pour finir à quatre-vingts ans, à la veille de sa mort, par étudier les marées tout en traduisant des textes grecs et latins.

               Dans ce livre, Patrick Deville rend un hommage documenté et mérité à ce fils de Pasteur qui a contribué à répandre la science à l’autre bout de la terre, comme tous ces chercheurs appartenant à « la petite bande », partis soigner les maladies qui décimaient les peuples sur tous les continents. Dans la mouvance de cette race d’aventuriers qui désertaient les salons parisiens pour se frotter à la vraie vie, Yersin est une belle figure de philanthrope qui s’intéressait aux gens de peu et qui n’hésitait pas à former sur place des laborantins et à faire travailler les pêcheurs du coin. C’est donc avec beaucoup de plaisir qu’avec l’auteur, grand voyageur lui-même, nous suivons les pas de ce grand homme que seuls les Vietnamiens semblent honorer. C’est dommage que l’écriture de Patrick Deville gêne parfois la lecture. Il emploie trop de phrases nominales, courtes, juxtaposées qui donnent un style heurté, haché, saccadé. Ses phrases ne sont pas reliées entre elles et ces nombreuses ellipses rendent souvent difficile la compréhension.

Machu Picchu première à droite, Mark ADAMS

          Mark Adams, rédacteur en chef d’une revue de voyage, décide un jour de partir sur les traces d’Iram Bingham, le découvreur du Machu Picchu, cent ans après lui. Il fait le récit de son voyage en y insérant des moments de l’expédition du célèbre universitaire américain, ce qui lui permet de faire un inventaire assez précis de l’histoire du Pérou depuis l’Empire Inca jusqu’au monde contemporain en passant par la conquête espagnole et la réforme agraire qui a vu la fin des haciendas, sans oublier bien sûr le sentier lumineux. Vargas Llosa et les différents présidents dont Fujimori sont évoqués et les paysages grandioses des Andes défilent sous nos yeux.

          On peut déplorer quelques longueurs dans le déroulement des recherches de Bingham, car Marks Adams s’est documenté très sérieusement, mais ce livre a l’avantage de faire renaître la civilisation inca qui a laissé de nombreuses traces dans le Pérou d’aujourd’hui, et cela de façon plus vivante et plus humaine qu’un guide touristique. Les murs cyclopéens qui ont su résister aux nombreux tremblements de terre que subit le pays émerveillent l’auteur comme le moindre voyageur qui parcourt le Pérou. « Les pierres sont emboîtées les unes dans les autres en une sorte de puzzle, sans ajout de mortier, avec une telle précision qu’il est impossible d’y glisser une lame de couteau. » On n’a pas de mal à imaginer les « campesinos » travaillant durement sur les terrasses cultivées qui offrent des tableaux d’une étonnante beauté dans les vallées fertiles. Mark Adams nous fait part également des superstitions et des croyances des Incas qui persistent chez les Indiens et de la règle d’or encore de rigueur qui impose au peuple quechua trois commandements « ama sua, ama llula, ama ckellu », c’est-à-dire « ne vole pas, ne mens pas, ne sois pas fainéant ». A méditer !

L’Atelier noir, Annie Ernaux

                C’est une succession de notes prises par Annie Ernaux de 1982 à 2007 avant d’écrire ses livres. Cette série de réflexions donne un nouvel éclairage sur le travail de la romancière qui est fait d’hésitations, d’interrogations, de recherches méticuleuses sur la meilleure façon de structurer son  prochain livre. Elle s’appuie sur sa culture littéraire et a pour modèle Autant en emporte le vent, La Recherche du temps perdu, Une Vie, pour mener à bien son œuvre et surtout pour qu’elle corresponde au plus près, à la forme ultime qu’elle veut lui donner. Ces textes permettent de voir la genèse de ses romans et l’on retrouve les nombreuses questions qu’Annie Ernaux ne cesse de se poser sur son écriture. Doit-elle employer la première ou la troisième personne ? Comment concilier autobiographie et histoire ? Va –t-elle parler de sa mère ou d’une femme en général ? Nécessité de parler du sexe qui n’appartient pas au domaine littéraire mais au domaine de l’art. Faire une approche de l’histoire individuelle mais aussi collective. Et toujours, l’idée de transfuge, de déchirure sociale, de trahison de classe revient comme un leitmotiv. Difficulté de faire un roman original, que personne n’a écrit en ayant sans cesse à l’esprit ces mots de Gide : « Ce qu’un autre aurait fait aussi bien que toi, ne le fais pas. » En suivant sa pensée dans ce journal, on découvre comment petit à petit l’idée des Années s’est imposée.

La Beauté du monde, Michel Le Bris

          Winnie est recrutée pour être la nègre d’Osa Johnson et pour écrire sa vie d’aventurière. Elle écoute donc le récit de ses aventures.Osa est née à Chanute dans le Kansas. Elle se marie avec Martin Johnson sur un coup de tête et tout de suite sa vie bascule. Martin qui est déjà parti dans les mers du sud compte bien y revenir avec sa femme. Une dure période alors s’engage où ils doivent trouver des fonds pour financer leur voyage, présentant des spectacles plus ou moins minables à travers tous les Etats-Unis. Jusqu’au jour où ils peuvent enfin partir filmer les Nambas, indiens cannibales et réducteurs de têtes des îles Salomon. Un nouveau monde s’impose alors à Osa.

          Mais, lorsqu’ils reviennent chez eux pour chercher d’autres sponsors, Osa se rend compte qu’elle a mis entre parenthèses l’histoire de son pays pourtant riche en événements qu’elle regrette de n’avoir pas connus. Il y a d’abord eu la guerre qui a tellement marqué ses compatriotes et qui a entraîné tellement de changements dans leur vie. L’époque de la prohibition que tout le monde s’est ingénié à contourner. New York a attiré les peuples de tous les pays et la ville est devenue « le théâtre du monde ». « New York, comme un défi lancé au reste de l’univers, pris dans l’ivresse de son insolence affichée, avide de briser tous les tabous, heurter les préjugés, affirmer son éclatante jeunesse. » La jeunesse ose tout. Les femmes s’émancipent. Harlem découvre le jazz et les peuples opprimés. Osa, boulimique, s’imprègne de tous ces bouleversements pendant que Martin s’enferme pour faire le montage de ses films.

          D’un autre côté, quand Osa retourne à Chanute, elle retrouve une vie immuable avec des gens qui n’ont pas changé et qui continuent à égrener les heures faites de gestes répétés et de traditions respectées. L’Ouest n’a pas bougé.

          Ce qui la décidera à choisir le prochain pays pour ses futures aventures avec Martin, c’est la découverte de l’Afrique à travers Harlem et le jazz.C’est ainsi que Martin et Osa s’embarquent pour le Kenya, au départ pour faire un safari photo, mais ils s’apercevront vite qu’ils doivent se transformer en chasseurs soit pour manger, soit pour se défendre. La technique photographique n’étant pas encore assez développée et Martin voulant des plans de plus en plus gros des animaux les plus dangereux, Osa va s’improviser tireuse d’élite en tuant au dernier moment par exemple des buffles qu’ils invitent à une charge des plus spectaculaires. Martin n’hésite pas non plus à mettre en péril la vie de ses porteurs et à les fouetter jusqu’au sang pour filmer du sensationnel. Osa voit alors devant elle la folie d’un inconnu qui lui fait peur. Pourtant, une fois que toutes les difficultés seront surmontées, ils pourront assister au « grand opéra sauvage » et ils auront sous leurs yeux toute la beauté du monde.

          « La beauté du monde » est un roman très dense. Il retrace la vie d’Osa et de Martin Johnson qui ont réellement existé et qui ont été les premiers à monter des documentaires sur les animaux sauvages et à témoigner de la beauté du monde. Mais, Michel Le Bris ne se contente pas de ce récit. Il sait très bien aussi dérouler le film de la vie trépidante de New York après la guerre. Aux côtés d’Osa, le lecteur a l’impression de participer à tous les bouleversements qui sont en train de transformer la ville. Pour montrer les deux faces de l’Amérique, l’auteur installe ensuite celui-ci dans une petite ville du Kansas où continue à se dérouler une vie paisible et sans changements. Enfin, il nous transporte au Kenya et là, nous entrons dans le monde insouciant et débridé des colons anglais qui sont peu nombreux à se soucier du malaise des indigènes et qui préfèrent s’adonner à l’alcool, à l’adultère et à la chasse des big five. Nous y rencontrons d’ailleurs des personnages mythiques que nous a fait connaître Karen Blixen : Bror Blixen et Denys Finch Hatton.

American Darling, Russel Banks

          A cinquante-neuf ans, Hannah vit dans une ferme des Adirondacks et s’occupe de son exploitation et des nombreux animaux qui vivent sur ses terres. Il semble qu’elle ait choisi cette vie rurale et paisible de retraitée après des périodes plus agitées. Jusqu’à ce qu’elle décide un jour de partir pour le Libéria, en Afrique, où, nous dit-elle, elle veut retrouver ses enfants qu’elle a laissés avec leur père quelques années plus tôt. Ses souvenirs alors affluent à sa mémoire et elle déroule son passé sous nos yeux. Nous découvrons une aventurière qui vivait dans la clandestinité  à cause de ses engagements et c’est cette illégalité, puisqu’elle est recherchée par le FBI qui l’a amenée à s’expatrier au Libéria. Plus étonnant est le rôle qu’elle a joué dans ce pays à son arrivée où elle se marie avec un membre du gouvernement conservateur et où elle élève ses trois enfants comme une bourgeoise soumise et obéissante, ignorant la misère et la corruption qui sévissent autour d’elle. Cette attitude ne correspond pas à son caractère rebelle que le lecteur avait cru deviner au début du roman.

          Après un coup d’état, elle est sommée par le nouveau président de quitter le Libéria si elle veut sauver son mari. Ce qu’elle fait à contrecœur, en abandonnant ses enfants, mais c’est surtout ses « rêveurs » qu’elle va regretter, c’est-à-dire les singes qui sont enfermés dans un laboratoire et sur lesquels les Américains, par l’intermédiaire des Libériens font des essais médicaux et inoculent des maladies pour le progrès de la science. Elle seule avait un peu d’humanité pour ces êtres séquestrés dans des cages et elle craint que leur sort ne se dégrade en son absence.

          Retour donc aux Etats-Unis où elle va s’installer chez sa mère et où elle assiste au décès de son père. De là, elle part habiter chez l’amie avec qui elle vivait avant son départ au Libéria, jusqu’au jour où son mari, Woodrow, lui écrit qu’elle a l’autorisation de rentrer dans sa famille au Libéria. C’est alors une femme différente qui revient chez elle, une femme sûre d’elle et qui entend gérer sa vie d’épouse, de mère et de femme libérée. Elle impose ses exigences à sa famille mais aussi au chef de l’Etat qui l’aide à monter un sanctuaire pour sauver ses chimpanzés complètement délaissés pendant son éloignement. Mais la guerre civile met son pays d’adoption à feu et à sang. Son mari est exécuté sous ses yeux et ses enfants disparaissent. Elle revient une nouvelle fois vivre aux Etats-Unis où, grâce à l’héritage de ses parents, elle peut acquérir une propriété importante où elle passe dix années relativement apaisée. Mais, sans nouvelles de ses enfants et de ses « rêveurs », elle retourne au Libéria pour connaître la vérité.

          A travers les aventures fascinantes et parfois dérangeantes d’Hannah Musgrave et à travers le prisme de ses allers et retours entre l’Amérique et l’Afrique, Russel Banks nous raconte l’histoire de son pays avec les mouvements anti-guerre et terroristes qui ont bousculé les USA dans les années soixante-dix et celle, moins connue, du Libéria où une violence beaucoup plus sauvage a tué des milliers de gens au cours de guerres civiles et de coups d’Etat d’une barbarie féroce et quotidienne. Nous découvrons un pays où les Américano-Libériens et les autochtones ont toujours vécu dans un certain malaise et l’héroïne, l’American Darling, est partie prenante des différents conflits de la fin du XXème siècle. C’est d’abord William Tolbert qui est assassiné en 1980 par Samuel Kanyon Doe qui instaure une dictature. Ensuite, nous voyons comment Charles Taylor organise l’opposition et fomente une révolte tandis qu’un groupe de dissidents conduit par Prince Johnson se radicalise et assassine le président Doe. Nous assistons enfin à la montée au pouvoir, en 1997, de Charles Taylor qui est élu président.

          Russell Banks nous offre en outre le portrait magnifique d’une femme qui se cherche, qui hésite, qui commet des erreurs, qui culpabilise, qui idéalise la vie, un portrait, en fait, éminemment humain. Comment ne pas adhérer à cette réflexion d’Hannah, empreinte d’humilité et de sagesse, qui reconnaît qu’un simple geste pour sauver son voisin ne change pas la face du monde mais peut aider quelqu’un ainsi que celui qui est à l’origine de ce geste !

Le cœur cousu, Carole Martinez

          Quelle est cette boîte mystérieuse léguée par sa mère à Frasquita puis par Frasquita à ses filles ? Elle contient des fils de toutes les couleurs et de toute beauté qui vont permettre à Frasquita de faire des merveilles avec des bouts de tissu récupérés de-ci de-là ou avec des bouts de chairs auxquelles, grâce à la magie de ses mains, elle va redonner vie. Frasquita est-elle une sorcière ou une magicienne ? Tout autour d’elle semble irréel. Son mari que la douleur isole dans un poulailler et qui, devenu fou avec son coq de combat donne sa femme en gage à un riche propriétaire du voisinage. Ses enfants qui, dotés de pouvoirs surnaturels effraient les gens qui les approchent. Sa marche avec sa charrette et sa marmaille à travers l’Andalousie à feu et à sang jusqu’au désert saharien où une autre grossesse va l’obliger à s’arrêter. Cette boîte, finalement, n’est-elle pas, comme le pense Soledad, la dernière fille de Frasquita qui est aussi la narratrice du roman, un héritage lourd à porter qui transmet la douleur des mères ?

                L’imagination de Carole Martinez n’a pas de limites dans ce récit où elle met en scène cette famille si particulière. Elle donne lieu à des moments d’émotion quand, dans une première partie, les personnages affrontent une réalité dure et sans pitié. Mais cette inventivité amène l’auteure à la dispersion à la fin du récit et il semble qu’elle perde un peu le fil conducteur de l’histoire quand elle s’intéresse au destin des enfants de Frasquita et notamment à celui de Soledad. Dommage car l’idée du don de brodeuse de l’héroïne qui transforme la vie autour d’elle était vraiment séduisante.

L’arpenteur, John Hopkins

          Avec le récit des pérégrinations de Caffery, un baroudeur américain qui arpente les routes du Pérou avec curiosité, nous assistons à une visite de ce pays loin de celle organisée par les tours operators. Dès les premières pages, le ton est donné et nous nous doutons que le voyage ne sera pas ordinaire. L’aventure commence sur la route alors que Caffety circule dans un camion qui transporte des cochons. Un choc brutal avec un autre camion décapite le chauffeur et son passager et des barres de métal transpercent la moitié de la cargaison. Remis de ses émotions, Caffery arrive à Lima où il déambule dans les différents quartiers de la capitale et dans ses rues bruyantes et populeuses, guidé par des gens du pays ou des personnes qui sont installées là depuis longtemps. Il nous fait découvrir les coutumes, les fêtes, les habitudes alimentaires, la vie des habitants.

          En compagnie d’Anne, une Anglaise établie dans la ville avec son petit garçon, il emprunte des pistes improbables pour accéder à des sites archéologiques à la recherche de « huacos », les poteries incas. Puis, il décide de partir dans la jungle où il descend la rivière Huallaga sur un radeau, au péril de sa vie, en s’arrêtant dans les villages qui bordent le cours d’eau, faisant la connaissance avec toutes sortes de personnages qui nous révèlent la vie difficile de ces contrées. A Yurimaguas, il est même incarcéré pour avoir tué un chien qui semblait le menacer. Enfin, son périple dans la forêt tropicale s’achève à Iquitos où il prend l’avion pour revenir à Lima.

           Mais sa vie ne devient pas un long fleuve tranquille pour autant. Il apprend à connaître les Indiens et leur philosophie de la vie, comme son ami Harry qui vit au jour le jour, dans la rue et qui accepte sa pneumonie sans se plaindre : « Il acceptait cette maladie avec une parfaite égalité d’âme, comme s’il n’y avait guère de différence entre la vie et la mort. » Il se lance dans l’élevage des vaches mais cette tentative s’achève par une catastrophe. Il habite quelques temps sur un chaland, en bord de mer et attrape lui aussi une pneumonie à force de vivre dans des lieux insalubres. Il va vivre sa convalescence dans l’hacienda de M. Alvarado où il prend la direction de la construction d’un barrage avec comme ouvriers des Indiens durs au labeur.

          Dans ce roman, l’auteur, avec ses descriptions, nous immerge dans les différentes atmosphères du Pérou, de celle désertique de la côte pacifique à celle humide et infectée d’insectes de la jungle, en passant par la brume froide et grise, « la garúa », de Lima ou en nous faisant partager la vie rudimentaire des Indiens de la Sierra. On découvre un pays de contrastes, riche en paysages variés mais aussi un pays cruel avec ses tremblements de terre, ses éboulements meurtriers, la chaleur suffocante du désert et les ravages du « pisco », cet alcool ami de tous les jours et qui permet d’oublier.

 

El cojo y el loco, Jaime Bayly

          Deux destins s’entrecroisent dans la narration de ce récit : celui du « cojo », le boiteux, et celui du « loco », le fou. Bobby, « el cojo », devient boiteux à l’âge de huit ans, à la suite d’une ostéomyélite, c’est-à-dire une infection de la moelle osseuse. A partir de ce moment, son père, Don Bobby, riche entrepreneur de Lima au Pérou et sa mère, Doña Vivian, le rejettent et l’obligent à vivre caché, dans une cabane au fond du jardin. A treize ans, ses parents l’envoient dans un collège, à Londres. Sur le bateau qui le conduit en Europe, il est violé par les matelots et le capitaine qui profitent de son infériorité due à son infirmité. L’absence d’amour de ses parents, les moqueries des autres enfants et les violences sexuelles subies lui donnent une rage de vivre, une envie de meurtre et une soif de vengeance qui seront désormais le moteur de sa nouvelle existence. Il s’entraîne avec excès à la piscine et dans une salle de sport pour devenir le plus fort physiquement. Quand il revient à Lima, à seize ans, rempli de haine, il se fait respecter par toute la population, même par ses parents, car tout le monde a peur de lui. Acoquiné avec Mario Hidalgo, un autre fils de bonne famille qui exècre la classe dont il est issu, il fait régner la terreur dans toute la région, lors de leurs virées en moto ou de leurs jeux avec leurs pistolets. Mais tout se gâte entre eux, lorsqu’ils tombent tous les deux amoureux de Dorita, la seule jeune fille qui avait manifesté un peu de tendresse pour le boiteux. Incapable de délicatesse, Bobby, par ses manières grossières et vulgaires, effraie Dorita qui se tourne vers Mario. Fou de jalousie, le boiteux n’hésite pas à tuer son meilleur ami, à violer Dorita qui, enceinte, se croit obligée d’obéir à la volonté de Dieu en épousant le meurtrier de son fiancé.

          « El loco », Pancho, de son côté connaît un sort un peu similaire. Fou, poilu et bègue, « el loco peludo tartamudo » est le déshonneur de sa famille. Eloigné de tous et caché, il trouve normal, lui, d’être laissé de côté car il n’a connu que cette situation depuis sa naissance. Il souffre de plus d’une sexualité précoce et débordante qu’il assouvit avec Juana, la mormone. Surpris en pleine action par son père, il est envoyé dans l’hacienda d’un ami à Huaral où il travaille dans les champs toute la journée. Il y connaît le bonheur car il est accepté et même apprécié par les peones et leurs femmes qui ne se plaignent pas de son addiction au sexe. Puis, il tombe amoureux de Lucy avec qui il a trois enfants. Mais sa vie va connaître un bouleversement avec la réforme agraire qui dépossède les propriétaires de leurs terres pour les redistribuer à ceux qui la cultivent et qui va l’obliger, lui et sa famille à revenir vivre à Miraflores, un quartier de Lima au bord de l’océan. Là, il change complètement d’attitude, refuse de travailler, s’adonne à la peinture et à la marijuana et c’est sa femme, qu’il délaisse sexuellement, qui doit travailler pour subvenir à leurs besoins et qui soutire de l’argent de son beau-père en jouant de ses charmes. Après avoir surpris Lucy et son père, Pancho décide de disparaître : il brûle sa maison et tous ses papiers d’identité, vole une banque avant de s’enfuir dans la montagne, à la recherche d’une « casita frente al río » Il la trouve, reste seul un certain temps avant de voir arriver un couple de Hollandais qui le vénèrent d’abord comme un dieu inca mais qui très vite s’enfuient effrayés par sa jalousie et sa brutalité. Tout comme «el cojo », « el loco » va connaître un destin tragique.

                Bayly raconte ici la destinée de ces deux personnages rejetés par la bonne société péruvienne à laquelle ils appartiennent qui n’accepte pas la différence et qui ne peut exhiber dans ses rangs des enfants avec un handicap. La honte et l’humiliation entraînent une haine qui va générer une extrême sauvagerie chez ces deux êtres aux instincts primaires. Le vocabulaire renforce ce sentiment de violence : beaucoup de jurons, de grossièreté, de termes ayant trait au sexe. Les phrases longues suivent le désordre des pensées de ces rustres, traduisent le bouillonnement de leurs idées et la confusion de leur esprit. Même s’il traite des thèmes difficiles comme le handicap ou le viol, il semble que l’auteur s’amuse à exagérer le côté outrancier de ses personnages, entraînant  dans son jeu le lecteur qui est séduit par son humour.

 

Vers la cité perdue, Colin Thubron

          C’est le récit d’un voyage organisé, difficile et sportif, à travers les Andes péruviennes, vers la cité perdue de Vilcabamba et qui consiste à parcourir plus de deux cents kilomètres en quinze jours, à pied ou à cheval, parfois à cinq mille mètres d’altitude. Accompagnés d’un guide métis et de muletiers incas, cinq personnes aux caractères totalement distincts et mal préparées à ce genre de voyage sont amenées à vivre ensemble pendant un certain temps, pour le meilleur et pour le pire. En grimpant le long des sentiers escarpés et tortueux du Pérou, tout le passé des Incas resurgit dans l’esprit des randonneurs qui ont des attitudes différentes selon leur sensibilité. Le prêtre espagnol, Francisco, se repent de la cruauté de ses ancêtres envers les Incas ; le journaliste anglais, Robert, essaie d’écrire un livre sur cette expédition ; Camilla, sa femme, réagit de manière plus émotionnelle ; Louis, l’architecte belge, méprise les constructions des Incas qu’il considère comme un peuple primitif et Josiane, sa femme française, est plus attirée par les paysages et les fleurs qu’elle prend plaisir à photographier.

          Pendant la durée de ce périple, les voyageurs vont être initiés à l’histoire de ce peuple précolombien. Ils apprennent que les Incas n’avaient pas de calendrier astronomique et que les étoiles étaient pour eux des animaux sacrés en interaction avec la terre. Ils n’avaient pas non plus d’écriture mais ils utilisaient peut-être un langage codé qui apparaissait dans la pierre, les poteries ou la configuration des ruines. Leur architecture ne comprenait ni dôme, ni arc-de-cercle. Ils ne connaissaient ni l’acier, ni la roue. L’empire inca, contemporain de la Renaissance européenne, semble plutôt correspondre à l’Antiquité. Et pourtant, ce peuple avait construit « plus de quinze mille kilomètres de routes pavées entre l’Equateur et le Chili ». Leurs murs gigantesques étaient peints ou ornés de tapisseries en laine de vigogne et les temples étaient entièrement recouverts d’or. C’est ce monde que découvrit, en 1532, Francisco Pizzaro, originaire d’Estrémadure, qui, avec seulement cent-soixante-dix espagnols, mit en déroute des dizaines de milliers d’Indiens vêtus d’or et de plumes, fit subir des tortures effroyables à une grande partie de la population et exécuta Atahualpa, l’empereur inca, qui avait pourtant négocié sa liberté en échange d’une énorme quantité d’or.

          Les marcheurs font connaissance avec la langue du pays, le quechua, que l’auteur qualifie de « glottal », « une langue hypnotique, qui ondule. On a souvent l’impression qu’ils psalmodient. L’avant-dernière syllabe de chaque mot résonne comme un petit coup de gong. »

          Mais l’expédition qui se révèle mal adaptée à la condition physique de ces globe-trotteurs se transforme en chemin de croix avec, en cours de route, deux malades, le prêtre qui finit par s’en sortir et Josiane qui, elle, meurt. Les rescapés ne sortent pas pour autant indemnes de cette aventure : Louis non seulement perd sa femme mais se rend compte qu’il est un incompris et un raté et Robert, le journaliste qui voudrait être écrivain s’aperçoit qu’il écrit dans « une langue terne qui confine au cliché » avec des « mots apathiques » qui « encombraient la page ». Illustration avérée de la phrase de Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : « Certains pensent qu’ils font un voyage, en fait, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

          Thurbon s’inspire de sa propre épopée pour écrire ce livre et la vraisemblance de ce récit est attestée par la précision de ses descriptions et par la justesse de ses remarques. Ainsi, ce passage tellement vrai, sur les sentiments éprouvés lors d’une randonnée en montagne : « Le chemin se révéla plus escarpé et plus long que le groupe ne l’avait imaginé. Pas un mètre de terrain plat. L’euphorie des débuts cédait la place à une persévérance sombre et désabusée. Parfois, ils lançaient vers les sommets dont ils se rapprochaient des regards incrédules. Les exclamations se faisaient rares, les plaisanteries tombaient à plat. Leur respiration les cloîtrait dans le silence. »

 

Home, Toni Morrison

          C’est l’histoire de Frank qui, en tant que noir doit affronter tous les racismes et en tant qu’ancien de Corée doit vivre avec tous les traumatismes de la guerre. L’action se passe dans les années 50, époque où la ségrégation vivait ses moments les plus intenses. Toni Morrison raconte comment la famille de Frank a dû quitter le Texas pour La Louisiane puis pour Lotus en Géorgie où il ne se passait rien et où Frank a connu le vide, le néant qui l’a poussé à s’engager pour La Corée. De retour d’Asie, Frank tente de retrouver sa sœur, Cee, que la vie non plus n’a pas épargnée : elle a dû subir les méchancetés de sa grand-mère Lénore, l’abandon de son mari, et les expérimentations du médecin eugéniste chez qui elle avait trouvé du travail. Aidé par un réseau de vétérans qui rappelle l’Underground railroad, Frank part à la recherche de cette sœur qui est la meilleure chose que la vie lui ait donnée.

          Toni Morrison intercale son récit de petits textes écrits en italique où elle donne la parole à Frank et qui se présentent comme de petits contes bouleversants par le sujet traité et par la concision du style qui donnent une vigueur particulière aux propos du narrateur. Il en est ainsi de celui sur La Corée où le dernier mot « Miam miam » donne la chair de poule. Tout est dit en peu de mots sur les atrocités de la guerre avec des phrases courtes, juxtaposées et bien rythmées : le froid, la peur, l’attente, des instants de douceur parfois, puis de nouveau l’horreur. Mais Toni Morrison n’en finit pas de bousculer le lecteur : son héros s’adresse directement à lui en l’agressant et en lui disant qu’il ne peut pas comprendre certaines choses parce qu’il ne les a pas vécues. A propos de La Corée, il le prend directement à partie : « Vous ne pouvez pas l’imaginer parce que vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas décrire le paysage lugubre parce que vous ne l’avez jamais vu. » Toujours le même procédé et le même style percutant pour évoquer la chaleur : « Les arbres renoncent. Les tortues cuisent sous leur carapace. Décrivez-moi ça si vous savez comment. »

          Roman noir mais roman magnifique qui se termine par un acte de rédemption quand Frank et Cee offrent une sépulture décente à celui qui avait été jeté dans une fosse sans une once d’humanité. C’est un message de vie qui nous est donné puisqu’on peut appliquer au héros les deux vers qui désignent le laurier au-dessus de la tombe : « Blessé pile en son milieu / Mais vivant et bien portant. »

 

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