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Zabor ou Les psaumes, Kamel Daoud

                Dans Les mille et une nuits, Shéhérazade raconte des histoires pour sauver sa vie. Dans le livre de Kamel Daoud, le narrateur écrit pour prolonger la vie des mourants et pour que son village ne disparaisse pas. Quand les médicaments, le livre sacré, la magie restent inefficaces pour apaiser les souffrances, les voisins convoquent Zabor, détenteur de ce don si particulier d’écriture, auprès des agonisants. Mais qui est Zabor ? Zabor a connu une enfance difficile. Quand il a pris une deuxième femme, son père a répudié sa mère et l’a installée, elle et son fils, au milieu du Sahara, dans une maison en ruines où le sable s’infiltrait par tous les interstices. A la mort de sa mère, Zabor va vivre en reclus avec sa tante célibataire qui se délecte des films indiens à la télévision et son grand-père, « branche morte » qui n’en finit pas de mourir.

                 Banni des siens et moqué par ses camarades et ses demi frères, le jeune homme apprend à vivre seul, la nuit, et surtout, il va vite se rebeller contre les coutumes ancestrales qu’il juge aliénantes. Il refuse de revenir à l’école coranique car il ne voit pas l’intérêt d’apprendre par cœur les nombreux versets du coran. Le sacrifice des moutons pour l’Aïd-el-Kébir le répugne à tel point qu’il est pris de convulsions devant tout ce sang déversé, les cris des bêtes apeurées et les odeurs écœurantes qui accompagnent la fête. Il s’indigne devant l’isolement et le traitement qu’on fait subir aux femmes répudiées parce que divorcées. « Après le divorce, la femme s’immole lentement et devient le centre de vigilances qui la dépècent ». Il ne comprend pas qu’il suffise de faire ses ablutions pour se laver d’un crime. Complètement atypique, il n’est pas circoncis comme le voudrait l’usage. Il n’adhère pas au rituel des funérailles où les femmes se croient obligées de pleurer et où les hommes égorgent encore une fois des moutons en récitant des prières totalement inutiles. A la vue de toutes ces aberrations, il perd définitivement la foi : « Si Dieu aimait la beauté, comment expliquer toute cette laideur sous mes yeux ? »

                  Rejeté par tous, Zabor va être sauvé par les livres abandonnés par les colons. « Les livres sont des socles, des amarres. » Il lit tout ce qui se trouve à sa portée : D’un château l’autre, La peau de chagrin, Tropique du capricorne, Cinq semaines en ballon, Robinson Crusoé… Mais le livre qui lui a fait prendre conscience du pouvoir de la littérature, c’est La chair de l’orchidée. Sur la couverture, la photo d’une femme sensuelle éveille son désir. Désormais, pour lui, la langue française, c’est celle qui dévoile les corps, qui parle de sexualité. Contrairement à l’arabe utilisé pour les prières stériles et pour la mort, le français lui permet de voyager, de découvrir d’autres mondes, d’autres cultures, d’autres paysages. A son tour, il va se mettre à écrire en s’inspirant de tous les romans qu’il lit et en faisant un véritable travail d’écrivain. Il cherche le mot précis, juste, qui, combiné à un autre, va produire l’image la plus à même de rendre compte du réel. « Je me sentis capable de sauver ma vie et celle des autres par la métaphore vive et inédite. » Il sacralise la langue qui lui permet de témoigner, de perpétuer la vie des anciens et de résister. Il est aussi sensible à la mélodie des mots et à leur esthétisme.

                  Beaucoup de similitudes entre Kamel Daoud et son héros, dans cette fiction qui est en fait plus proche d’un conte autobiographique. D’abord, il y a cet amour inconditionnel pour la langue française. Ensuite, la même haine de la religion. Enfin, tous les deux sont des parias, isolés à cause de leurs différences. N’oublions pas qu’une fatwa a été lancée contre Kamel Daoud qui a osé parler de la misère sexuelle des musulmans, après l’épisode des femmes agressées la nuit du premier de l’an, en Allemagne. Au début, il est un peu difficile de rentrer dans le récit de Kamel Daoud. Des retours en arrière, de nombreuses digressions, de longues parenthèses peuvent perturber le lecteur. Il faut juste se laisser porter par cette langue foisonnante et imagée qui va nous sauver de l’abîme et nous rendre capable de « repousser la fin du monde ».

1Q84, Livre 1 Avril-juin, Haruki Murakami

                Deux vies s’intercalent, chapitre après chapitre, dans ce roman. Celle d’Aomamé, jeune fille indépendante et sans tabous qui tue un homme parce qu’il a violenté sa femme. On découvre d’ailleurs plus tard que ce n’est pas sa première victime. Et Tengo, professeur de mathématiques à l’université, mais aussi écrivain qui a du mal à percer. Son éditeur lui demande de réécrire le livre d’une jeune romancière mystérieuse de 17 ans, Fukaeri, qui a une belle histoire mais pas de style. Voilà comment nous sont présentés les personnages au début du livre. Petit à petit, on en apprend un peu plus sur eux. Aomamé a fait des études de médecine sportive et d’arts martiaux. Elle a une âme de justicière et venge son amie qui s’est suicidée à la suite des maltraitances que lui faisait subir son mari. D’autres bourreaux lui seront dénoncées par une vieille dame à qui elle fait faire du sport et qui recueille les victimes de violences conjugales. Pour cela, elle met au point une technique particulière. Avec une aiguille très fine, elle transperce la nuque de l’homme fautif. Femme libérée, elle choisit ses partenaires d’un soir dans les bars. Mais elle a, en outre, la particularité de voir deux lunes dans le ciel. Aomamé note d’autres bizarreries dans son environnement, notamment que des événements sont sortis de sa conscience. Est-ce qu’elle perd la tête ou bien existe-t-il un monde parallèle ? Elle opte pour la deuxième solution et donne un nom à ce monde :  ce sera 1Q84, en référence bien sûr au roman de George Orwell, « 1984 ». Tengo, lui, a été traumatisé dans son enfance, après avoir assisté à une scène érotique entre sa mère et son amant. Il a connu une autre épreuve : celle de suivre son père dans son travail qui consistait à collecter les redevances. Il voit le roman qu’il a réécrit, La Chrysalide de l’air, obtenir le prix des nouveaux auteurs. Fukaeri reste insensible à cette récompense. Il faut dire qu’elle aussi traîne un lourd passé. Elle a du mal à s’exprimer à la suite d ’un viol commis dans la communauté à laquelle appartiennent ses parents et qu’ils l’ont obligée à fuir. Cette communauté, appelée « Les Précurseurs », était au départ agricole et révolutionnaire, puis elle s’est transformée en secte. Pourquoi ? Pourquoi n’a-t-on pas de nouvelles des parents de Fukaeri depuis sept ans ? Qui sont les « Little People » ? Ce groupe semble être devenu dangereux, d’autant plus qu’une autre petite fille de dix ans, recueillie par la vieille dame, s’est enfuie de chez les Précurseurs, l’utérus à jamais stérile après avoir été violée.

                Haruki Murakami mène une intrigue originale et complexe proche de la science-fiction ou du fantastique que l’on a hâte de voir démêlée dans les tomes 2 et 3 de la série. Il nous introduit dans le monde musical en évoquant de nombreux morceaux de musique et notamment, la désormais célèbre Sinfonietta de Leos Janacek. L’atmosphère du récit s’intensifie aussi grâce aux références à ses auteurs préférés comme Tchékov dont il nous gratifie d’un large extrait de L’Ile de Sakhaline. On terminera par une citation de Murakami, toujours en questionnement sur le métier d’écrivain : « Le romancier n’est pas quelqu’un qui résout les problèmes. C’est quelqu’un qui pose les questions. »

Souvenir de la marée basse, Chantal Thomas

                Dans ce roman, Chantal Thomas déroule son histoire sous nos yeux, depuis sa naissance jusqu’à sa vie d’écrivaine, ce qui lui permet de rendre hommage à sa mère et à ses grands-parents. Nageuse invétérée, sa mère, Jackie, nage tous les jours dans un lac, jusqu’à la fin de sa grossesse. Chantal naît à Lyon, au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Devant l’irresponsabilité des parents, les grands-parents amènent le bébé dans une valise-berceau, jusqu’à Arcachon qu’ils avaient découvert grâce aux premiers congés payés offerts par le Front Populaire. L’enfant, qui a été balloté dans un double environnement liquide avant sa naissance, s’accommode parfaitement de l’océan et de sa culture. Elle nage, pêche, joue avec le sable, les coquillages, rend visite aux pêcheurs et surtout elle contemple sa mère qui est finalement venue s’installer avec son père dans la station balnéaire. Elle admire la « beauté reptilienne » de son crawl, étudie les différentes façons de rentrer dans l’eau. Complètement immergée dans ce monde maritime, elle vit avec son amie Lucile en parfaite osmose avec la mer. Elle se souvient de la marée basse et des journées où, en « chiffonnières de la mer » et en « glaneuses de varech », elles allaient explorer le sable et ses trésors. Enfance insouciante car la mer rend joyeux. Quand on passe son temps à jouer avec l’eau et avec les vagues, on ne pense qu’à vivre pleinement le moment présent.

                 Lorsque son père, mutique et déjà inexistant dans sa vie, décède, sa mère déménage à Menton où elle va continuer à nager quotidiennement tout en exerçant le métier de sténo. Chantal, elle, s’exile quelques temps à New York. Une autre relation s’établit entre la mère et la fille à travers un échange de cartes postales. Cette mère souvent dépressive, qui s’est toujours ennuyée dans son rôle de femme au foyer, ne s’est pas beaucoup occupée de son enfant. Peu de débordements donc dans ces correspondances. Pas de récit de vie. Seulement des baisers, toujours les mêmes qu’elle envoie chaque semaine. Cela convient très bien à la fille qui critique « ce déploiement indécent dans la possessivité maternelle » contenu dans les lettres de Madame de Sévigné à Madame de Grignan. Toute incompatibilité d’humeur est ainsi évitée.

                 L’originalité de sa mère plaît à Chantal. Jeune fille, elle pratique la natation dans les eaux du Grand Canal des jardins de Versailles. Agée, elle joue les coquettes, aime rencontrer des hommes qu’elle abandonne dès le premier rendez-vous. A 80 ans, elle prend encore le train pour aller nager à une plage voisine, quand le vent est trop violent sur la sienne. A sa façon, c’est une femme insoumise et libre qui se venge de la couture, cette activité réservée aux femmes pour les asservir. Elle décide de coudre de gros points colorés qui se font remarquer sur les vêtements qu’elle transforme. Puis vient le jour où la mémoire défaille et où, désorientée, elle prépare des voyages qu’elle ne fera jamais. Quant à Chantal Thomas, elle revient un jour sur la plage de son enfance dédicacer ses livres avec d’autres écrivains. La boucle est bouclée.

                 Bien que l’auteur nous convie à une ode pudique à sa mère qu’elle remercie de lui avoir transmis ce goût pour la nage, il faut vraiment aimer la natation pour ne pas se noyer dans cette biographie quelque peu insipide.

Les cerfs-volants, Romain Gary

                C’est l’histoire d’amour chaotique de Ludo et Lila. Quand ils se rencontrent la première fois, Ludo a 10 ans et Lila 11 ans et demie. Ludo vit dans une ferme normande, chez son oncle, Ambroise Fleury, célèbre jusqu’en Angleterre pour sa passion des cerfs-volants auxquels il donne les traits des philosophes des Lumières, de Montaigne, Rabelais, Rousseau ou bien d’autres personnages historiques. Il est considéré comme un original, comme son neveu qui étonne par son hypermnésie. Lila, d’une famille d’aristocrates polonais, passe ses vacances dans un manoir tout proche. Lui, tombe tout de suite amoureux. Elle, joue les coquettes et le fait marcher. La vie, la guerre les séparent mais Ludo n’oublie pas Lila et vit en permanence avec elle, dans son imagination. Lila et ses parents s’installent en Pologne. Ludo ira la rejoindre et voudra même l’épouser, mais son père refuse. Question de classe sociale. Ludo vit à Paris pendant quelques temps, dans un hôtel de passe où il sympathise avec la patronne pour avoir des nouvelles de la Pologne occupée.

                Quand il revient dans son village de Normandie, c’est l’occupation allemande et chacun réagit à sa façon pour défendre son pays. Marcellin Duprat, dans son restaurant du Clos Joli, propose les plats les plus raffinés et les bouteilles les plus millésimées aux gradés de l’armée allemande, pour leur faire connaître l’excellence de la cuisine française. Cette attitude est très décriée par une partie des habitants qui veulent incendier son établissement. Mais Ludo fait partie d’un réseau qui récupère les aviateurs anglais pour les faire passer en Espagne et pense qu’il pourra glaner des informations auprès des Allemands quand ils seront à table. La résistance s’organise et les cerfs-volants vont jouer un rôle primordial. Ils cachent des tracts qui renseignent sur la position des troupes allemandes, font passer des messages. L’oncle s’en donne à cœur joie et n’hésite pas à narguer l’ennemi en représentant la poignée de main entre Pétain et Hitler. Mais, comme il est considéré comme un malade mental, il n’est pas inquiété. Cet homme, grand humaniste, part pour le Chambon-sur-Lignon quand il apprend que la population de ce village se mobilise pour cacher les enfants juifs.

                Pendant l’absence de Lila, Ludo l’idéalise et, quand elle revient en Normandie trois ans plus tard, il se heurte à une réalité plus cruelle. Elle lui raconte que, pour sauver sa famille, elle a dû prendre plusieurs amants. Dans le village, elle s’exhibe avec un officier et un général allemands, ce qui lui vaudra d’être rasée, à la Libération. Mais Ludo, toujours fidèle, va l’épouser et, à deux, ils seront plus fort pour affronter l’adversité.

                Avec ce puissant roman, Romain Gary nous plonge dans la vie d’un petit village sous l’Occupation où il n’est pas toujours facile de choisir son camp. L’auteur ne juge pas. Il nous présente des personnages au caractère affirmé. L’un des plus intéressants est, sans conteste, celui de l’oncle qui touche par sa simplicité, par son côté artiste, par son indépendance et sa détermination. Son humanisme force l’admiration. Il se bat pour de belles causes et, malgré les épreuves qu’il a traversées (séjour à Auschwitz), il garde la foi en l’avenir. Avec lui, on se laisse porté par la poésie des cerfs-volants, symbole d’innocence, d’espoir et de liberté.

Dans l’ombre, Arnaldur Indridason

                L’été 1941, l’Islande est rattrapée par la guerre qui secoue l’Europe. Les Britanniques et les Américains s’installent sur l’île. La police militaire américaine spécialisée dans le contre-espionnage aménage dans une ancienne léproserie. C’est dans ce climat que se déroule l’enquête de ce livre. Deux représentants de commerce : l’un a été sauvagement tué chez l’autre qui reste introuvable. Eyvindur, la victime, et Félix étaient amis d’enfance mais ne se fréquentaient plus. Flovent, un jeune inspecteur de police de Reykjavik, doit découvrir l’assassin aidé par Thorson, jeune soldat américain, puisque la balle retrouvée dans la tête d’Eyvindur appartiendrait à l’un de ses collègues. Est-ce Eyvindur qui était visé ou Félix, le locataire de l’appartement ? L’investigation va remuer le passé et faire émerger des secrets pas toujours louables. On apprend que Rudolf, le père acariâtre de Félix, se servait de son fils pour mener, au profit des nazis, des expériences de génétique sur ses camarades de classe les plus déshérités. Il était chargé de déterminer s’il y avait une incidence sur l’évolution des enfants de parents alcooliques. Eyvindur faisait partie de ceux-là ainsi que Josep, SDF à l’esprit perturbé et un certain Rikki, mort, encore enfant, dans des circonstances suspectes. L’infirmière actuelle de Rudolf ainsi que l’ancien directeur d’école étaient impliqués dans ces recherches. Félix, proche des Allemands ne jouerait-il pas un rôle d’espion ?  Mais une autre hypothèse conduit les enquêteurs sur une autre piste. Vera, la compagne d’Eyvindur vient de le quitter. Fou amoureux, cet homme timide est prêt à tout pour la récupérer et pour lui offrir l’argent qu’elle convoite, même peut-être à faire chanter Félix. Or, Vera est une fille volage qui profite de ce que l’on appelle la « Situation », en fréquentant les soldats étrangers. Le crime pourrait être alors passionnel et le mobile, la jalousie.

                Les enquêteurs ont affaire à des témoins peu coopératifs et à des indices qui compliquent les recherches : croix gammée sur le front de la victime, capsule de cyanure dans la valise d’un représentant et le lecteur est tenu en haleine par une intrigue bien menée où le doute subsiste jusqu’à la fin.

Vernon Subutex 3, Virginie Despentes

                Dernier tome de la trilogie, toujours ancré dans la réalité, avec ici comme fil rouge, les attentats du Bataclan. Au début du livre, Vernon Subutex est à Bordeaux qu’il quitte en train pour aller se faire soigner les dents à Paris. Il ressent, dans la capitale, une atmosphère particulière d’après terrorisme. Avec sa bande, ils se retrouvent toujours au parc des Buttes-Chaumont qu’ils délaissent de plus en plus pour vivre ce qu’ils appellent des « convergences », c’est-à-dire des réunions magiques où tous les participants planent dans un monde sans soucis et amical, comme s’ils étaient sous l’emprise de la drogue. Est-ce l’influence de la musique ou les dons de gourou de Vernon qui rendent ces soirées exceptionnelles, attirant de plus en plus de curieux. Le groupe aime à se retrouver et à danser jusqu’à l’aube. Pourtant, il va être déstabilisé par un héritage inattendu. Charles, qui fréquentait de temps en temps ces marginaux, lègue à Vernon et ses amis une coquette somme gagnée au loto. Que faire de cet argent ? Les avis sont partagés. Faire un don aux rockers, l’offrir aux migrants, le mettre de côté et attendre un coup dur, se faire plaisir en se payant quelques jours dans un palace, l’utiliser pour monter un film ? Bref, l’argent n’est pas le bienvenu, qui génère méfiance et soupçon. Il fait peur et, finalement, Vernon ne va pas se battre pour récupérer cette somme, très convoitée d’ailleurs par la femme de Charles. Une intrigue parallèle concerne l’antisémite et misogyne Dopalet qui, dans le tome précédent, avait été agressé par Céleste et Aïcha pour avoir assassiné la mère de cette dernière. Il peaufine sa vengeance qu’il met en œuvre à plusieurs reprises, jusqu’au bouquet final inattendu.

                L’actualité n’est jamais bien loin dans l’œuvre de Virginie Despentes et, encore une fois, ce roman peut être considéré comme une chronique de la société contemporaine. Il est question, bien sûr des attentats terroristes qui visent la France des Lumières et du traumatisme des Parisiens. Elle nous rappelle de plus l’épisode des femmes agressées à Cologne, la nuit du Nouvel An, les enfants qui se font harcelés au collège, les rendez-vous jubilatoires de la Nuit Debout, la gauche qui se droitise, la montée du Front National, les grandes usines qui ferment laissant sur le carreau des centaines de chômeurs, la loi El Khomeri injuste pour les plus faibles, les nouvelles tâches imposées aux facteurs qui doivent vendre des portables aux usagers. Notre époque, c’est aussi les émissions de relooking où les candidats adorent se faire assister, la mode des longboard, ces trottinettes électriques pour adultes, Airbnb qui casse les prix des locations, l’influence du chroniqueur Zemmour et de la journaliste Anne Sinclair, sans oublier un concert de Madonna et la mort de David Bowie.

                 C’est un monde violent où personne n’est à l’abri de connaître le sort des Subutex and C°. Un jour, on perd son conjoint, son emploi, son logement à cause des crédits revolving. Les dettes tombent, la déchéance n’épargne pas les bourgeois qui se retrouvent au CSA, après avoir blâmé sévèrement les bons-à-rien qui ne trouvaient pas de travail. Dans cette période d’instabilité, les jeunes ont du mal à trouver leurs marques. Aïcha, nouvelle convertie à l’islam devenue très radicale, finit par tomber amoureuse du père de famille chez qui elle est employée comme jeune fille au pair. Elle qui défendait la soumission et la « pureté » de la femme, découvre qu’elle aime le sexe, comme les filles légères qu’elle critiquait auparavant.

                On pourrait parler encore longuement des nombreux personnages à la psychologie complexe qui évoluent dans ce livre. En effet, chaque chapitre est consacré à l’un d’entre eux et Virginie Despentes a la bonne idée de les présenter en quelques mots, au début de l’histoire. Le lecteur pourrait se perdre. Elle n’est pas dupe.  Elle dit de la Hyène, écrivaine comme elle et peut-être son double, ce qui pourrait s’appliquer à sa trilogie : « Souvent la Hyène se demande à quoi ressemblera ce livre qu’elle écrit depuis si longtemps – existera-t-il un cerveau humain capable de suivre les dédales de sa pensée ? Quand elle réfléchit, on dirait un lapin sous acide. »

Sur ma mère, Tahar Ben Jelloun

                Tout se bouscule dans la tête de la mère de Tahar Ben Jelloun, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Fès où elle a habité dans sa jeunesse, Tanger où elle vit maintenant. Les vivants et les morts viennent la visiter. Cet afflux de souvenirs permet au fils de découvrir des pans ignorés de sa vie et au lecteur d’explorer les coutumes marocaines. Les mariages sont arrangés. Les filles se marient dès quinze ans, alors qu’elles ont encore envie de jouer à la marelle. Si une femme ne peut pas avoir d’enfant, elle est répudiée. Si elle est veuve, on lui cherche un nouveau mari. C’est le rôle du père mais aussi de l’oncle qui joue un rôle considérable dans ces conditions. La mère de Tahar Ben Jelloun n’a pas failli à la tradition. Elle a eu trois maris et le troisième n’a pas été tendre avec elle. Les hommes, bien sûr, ont tous les droits et, parmi eux, la polygamie. Mais ces femmes entièrement dépendantes de la volonté des hommes, connaissent malgré tout quelques îlots de liberté. D’abord, en cuisine où elles détiennent le pouvoir. L’esprit embrumé par la maladie, la mère de Tahar revient plusieurs fois sur l’organisation de ses funérailles qu’elle veut grandioses. Le sens de l’accueil a beaucoup d’importance dans ce pays. Ensuite, les séances au hammam, où elles se retrouvent entre elles, leur permettent de souffler et de s’abandonner à des conversations plus futiles. Et puis, il y a la religion qui aide à supporter les pires adversités. Toute analphabète connaît des versets du coran par cœur.

                Le fils, de son côté, assiste, impuissant, à la déchéance progressive de la mère : à sa mémoire défaillante, à ses délires, à sa perte totale de parole. Il passe par une période difficile, tout en étant conscient que sa mère a de la chance de vivre au Maroc, où elle peut éviter les maisons de retraite qui n’existent pas là-bas. Keltoum, son amie aide-soignante, l’accompagne tous les jours. La mère la malmène et les heurts entre elles sont nombreux, mais elle lui permet de rester chez elle jusqu’à son dernier souffle.

                Bel hommage de Tahar Ben Jelloun à sa mère qui rend grâce à son pays de préserver l’amour entre les parents et les enfants, « ce fil de soie tendu entre deux êtres ».
« De leur (les parents) part, cet amour peut être excessif et possessif. Il peut être énervant et étouffant. Mais cela n’autorise pas le manque élémentaire de respect, un respect qui veut dire de l’affection et une sorte de soumission irrationnelle. Cela s’appelle l’amour filial. C’est un lien qui ne supporte aucune comptabilité. On le vit comme un don de la vie et on fait tout pour en être digne et fier. »

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson

                Les chemins noirs, nous dit Sylvain Tesson, sont ceux empruntés par un conscrit fuyant l’autorité militaire, des chemins abandonnés, envahis par les broussailles. Rien à voir avec les GR soigneusement balisés par quelque fédération française. Sylvain Tesson va prendre ces sentiers buissonniers et traverser la France depuis le Mercantour jusqu’à la pointe nord du Cotentin, pour essayer de se reconstruire, après un accident stupide qui a laissé son corps en miettes. Après une soirée arrosée, le jeune homme a voulu escalader la façade d’une maison. Il n’a pas assuré et s’est retrouvé à l’hôpital pour de longs mois. Terrible épreuve pour cet aventurier insouciant, toujours prêt à parcourir les grands espaces de Russie ou d’ailleurs et à se mettre en danger. Le voilà donc condamné à plus de modestie, même si faire quarante kilomètres par jour avec une gueule cassée et un dos soutenu par des bouts de ferraille peut nous paraître un exploit. Il dort à la belle étoile, « le nez dans le thym », dans des granges, des petits hôtels ou dans des monastères isolés. Il croise des vaches, des moutons, des chevaux, rencontre des paysans heureux, des ermites qui vivent d’aumône et lecture, de vieilles dames indignes qui ne signalent pas aux cueilleurs des villes les champignons vénéneux. Tout pour plaire à ce sauvage solitaire qui fuit une quotidienneté frénétique, aveuglée par les nouvelles technologies empêchant de voir ce monde oublié. Il est bien sur ces sentes improbables où il se dissimule pour chercher des issues de secours qui l’aideront à vivre. Le chemineau prend le temps d’apprécier la diversité des paysages, d’observer les insectes, les oiseaux, les lézards et de s’extasier devant la beauté d’une fleur.

                Mais ce géographe de formation sait aussi porter un regard critique sur le monde qui l’entoure. Il déplore la transformation des campagnes à cause de l’industrialisation et des différents plans gouvernementaux qui ont imposé des réformes contre-nature aux paysans, à coups de subventions. Les territoires déserts, où seules quelques ruines témoignent d’une vie passée, contrastent furieusement avec les zones périurbaines transformées en ZUP et en ZAC, dont la laideur avait déjà frappé son ami, Jean-François Ruffin en marche sur le chemin de Compostelle. Il constate que les lois d’urbanisme, la géographie des loisirs ont défiguré le pays. Il n’est pas loin de penser, avec Cocteau : « Il est possible que le progrès soit le développement d’une erreur ».

                Ce récit est vivifiant. Comment ne pas admirer le courage de cet homme qui mobilise ce qui lui reste d’énergie pour reconquérir ses forces physiques aussi bien qu’intérieures ? Mais le plaisir est aussi dans l’écriture de Sylvain Tesson qui révèle des qualités de poète et de peintre quand il s’agit de décrire un paysage. Il use constamment de la métaphore qu’il manie toujours avec humour et autodérision. A l’art de la Renaissance amoureux de la symétrie, il préfère la déconstruction cubiste : « Les portraits de Picasso consolaient les types comme moi, atteints de paralysie faciale. » Evoquant son ancienne addiction à l’alcool et à ses difficiles démarrages quotidiens, il reconnaît : « je n’avais plus le droit de me fouetter les attelages à coups de schnaps », regrettant que l’alcool lui soit interdit par « l’Académie de Médecine ».

                Après la réussite de cette traversée de la France, souhaitons à Sylvain Tesson, dont l’antienne aujourd’hui est : « Le passé m’oblige, le présent me guérit, je me fous de l’avenir », de trouver d’autres chemins noirs et de nous faire partager bientôt de nouvelles aventures.

Le jour d’avant, Sorj Chalandon

                Ce pourrait être le livre d’une vengeance. C’est finalement celui du déni. Au départ, l’histoire est simple. Michel Flavent habite près de Lens. Ses parents sont paysans, mais les hommes de la plupart des familles travaillent à la mine et meurent, soit silicosés, soit d’un coup de grisou. C’est ainsi qu’a fini l’oncle de Michel, et son père rêve d’un autre avenir pour ses deux garçons. Mais Jojo, le frère aîné, après avoir travaillé un temps dans un garage, choisit d’aller au charbon. Et le voilà emporté inévitablement dans la catastrophe de la fosse de Saint-Amé, le 27 décembre 1974 qui a fait 42 morts. Depuis ce jour, Michel vit avec ce souvenir, que seule la compréhension de sa femme pourra apaiser, jusqu’à ce qu’elle aussi disparaisse après une longue maladie. Pourtant, la veille de ce jour fatidique, Michel partageait un moment de bonheur avec Jojo. Jojo, un peu ivre après quelques bières bues au bistrot « Chez Madeleine » pour oublier l’enfer de son travail, confie le guidon de sa mobylette à Michel et tous les deux s’en vont faire un tour dans le village. Instants de complicité et de griserie pour ces deux fans de Steve McQueen et de ses courses folles dans le film « Le Mans ». Le lendemain, c’est le drame et le coup de grisou, qui aurait pu être évité si le contremaître, une fois de plus n’avait pas lésiner sur la sécurité. Sa devise : « Si on fait trop de sécurité, on ne fait pas de rendement. » On recense 42 morts. On leur rend hommage. Mais Jojo, qui est resté à l’hôpital et qui est mort quelques jours plus tard, n’est pas sur la liste des disparus. Colère de Michel qui revient sur les lieux du crime quarante ans plus tard, à l’occasion d’une cérémonie officielle, en présence du premier ministre, Manuel Valls. Il abhorre la mise en scène grandiose qui évoque la catastrophe avec force fumées et feux d’artifice. Il décide de s’installer dans son ancien village et de venger son frère et tous les autres mineurs, en tuant celui qui, pour lui, est le seul responsable, le contremaître Lucien Dravelle, qu’il retrouve sur un fauteuil roulant, sous oxygène et complètement silicosé. D’ailleurs, il ne fait que suivre l’injonction de son père, retrouvé pendu avec une lettre dans sa poche : « Michel, venge-nous de la mine ! »

                Il va donc jusqu’au bout de sa mission en tentant d’assassiner Lucien Dravelle. Son procès a lieu et là, coup de théâtre, la situation se révèle plus complexe. Des révélations sont faites qui montrent que le « méchant » est plus humain qu’il n’y paraît et que le « gentil » a une psychologie perturbée par ses drames familiaux. Si l’avocat général refuse de donner à ce procès une couleur sociale, l’avocate de Michel, déstabilisée par son attitude et elle-même petite-fille de mineur, fonde sa plaidoirie sur la responsabilité des hommes qui, tous les matins, envoient au massacre leurs semblables obligés de gagner leur vie.

                Evidemment, on pense à Zola et à Germinal en lisant ce livre, mais l’éclairage est différent. L’accent n’est pas mis sur la mine dévoreuse d’hommes mais sur la compagnie et ses représentants qui veulent toujours plus de rendement au détriment de la santé des ouvriers. Le monde minier est donc au centre de ce roman et Sorj Chalandon en fait une description réaliste en employant des termes techniques et précis (« taillette », « chevalement »). C’est un livre militant mais pas seulement. Son intérêt repose aussi sur l’étude de la psychologie humaine. L’auteur met en scène la vulnérabilité d’un homme qui, à la suite d’un drame personnel, s’enferme dans une histoire collective pour se protéger et dénoncer. L’auteur mêle ici avec brio l’aspect documentaire et l’intrigue romanesque, dans ce nouvel opus encore une fois très sombre.

Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb

                L’héroïne de ce roman, Diane, est malmenée par sa mère qui est jalouse de l’attention que son entourage porte à sa fille. Enfant très tôt raisonnable, elle vit mal ce rejet mais excuse sa mère. Quand un nouveau bébé arrive dans la famille, elle pense que, si sa mère s’intéresse davantage à lui, c’est parce que c’est un garçon. Par contre, elle s’interroge quand elle voit l’amour démesuré que sa mère porte à sa jeune sœur. Diane ne comprend pas. Heureusement, elle trouve du réconfort auprès de ses grands-parents qui l’entourent d’affection et qui suppléent ainsi le manque d’amour maternel. Mais les grands-parents meurent dans un accident de voiture et Diane est bouleversée. Etudiante en cardiologie, spécialité choisie à cause d’un vers de Musset, « Frappe-toi le cœur c’est là qu’est le génie », elle se tourne alors vers Olivia, enseignante qu’elle admire et pour laquelle elle est prête à tout. Elle ne compte pas les heures pour l’aider à obtenir une promotion qu’elle décroche. Dès lors, Olivia délaisse son élève et profite des avantages que lui procure la gloire. Diane, dépitée et en colère découvre de plus qu’elle a une enfant dont elle ne s’occupe pas et qui souffre cruellement du manque d’amour maternel.

                Amélie Nothomb imagine des destins parallèles où deux femmes narcissiques sont dévorées l’une, par la jalousie, l’autre, par le mépris. « Marie avait été aveuglée et folle. Olivia avait froidement et lucidement méprisé. » Deux réactions différentes chez deux enfants en souffrance parce que mal aimées. Diane accepte et sait rebondir car les grands-parents ont joué un rôle positif et salvateur. Mais la fille d’Olivia, abandonnée à elle-même, n’évolue ni physiquement, ni intellectuellement et engrange son ressentiment jusqu’au passage à l’acte final. Dans ce roman court et original, l’auteur arrive à nous impliquer dans ces histoires familiales où des sentiments dévastateurs habitent des personnages tout à fait crédibles.

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