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Le braconnier du lac perdu, Peter May

                Fin Macleod était inspecteur de police à Edimbourg, dans le premier tome de la trilogie où Peter May le met en scène. Dans Le braconnier du lac perdu, il est revenu sur son île natale de Lewis et il est à présent chef de la sécurité du domaine. Il est chargé de traquer les braconniers qui sont en train de détruire la faune aquatique des lacs et des rivières des Hébrides et, parmi eux, son ami d’enfance, Whisler qui vit comme un sauvage dans une cabane isolée et mal entretenue. Lors d’une randonnée, les deux anciens camarades découvrent un avion abandonné dans un loch asséché et, à l’intérieur, le corps en décomposition d’un de leurs amis musiciens, une rockstar qui avait disparu, dix-sept ans plus tôt. Si la tête fracassée est méconnaissable, les documents qu’il a sur lui témoignent de son identité. Coup dur pour Fin Macleod qui se rend compte qu’il est en présence d’un assassinat. Whistler, lui, a une attitude assez bizarre face à cet événement.

                Il va falloir fouiller dans leur passé d’adolescents fougueux et bagarreurs pour résoudre cette énigme. Les souvenirs affluent et Fin se remémore les disputes, les jalousies mais aussi la solidarité qui les soudaient. Des conflits avaient lieu mais rien pour expliquer ce meurtre commis dans une vie antérieure dont Fin garde la nostalgie. Ses anciens amis ont eu des parcours différents et il va devoir éclairer les zones d’ombre dans la vie de chacun et décrypter tous les non-dits qu’il pressent.

                Fin se heurte aussi au caractère rude et hostile de cette île des Hébrides. Des drames provoqués par des tempêtes ont meurtri bien des familles. Les landes désertiques enveloppées par la brume n’offrent aucun repère au marcheur imprévoyant et perdu. Les parois rocheuses qui souffrent des assauts répétés de l’océan sont un danger permanent. Il faut composer avec le mauvais temps, la pluie, le vent qui font partie intégrante de l’île. Et que dire des habitants qui vivent dans un tel milieu ? Souvent minés par l’alcoolisme, ils se montrent aussi rugueux que la campagne qui les entoure.

                L’auteur nous immerge dans cette nature écossaise omniprésente avec ses ruisseaux qui sinuent au milieu des bruyères, ses prés verdoyants où paissent les moutons, ses clôtures aux pierres sèches qui sillonnent le paysage, ses lochs riches en truites et en saumons, sa tourbe qui donne aux black-houses cette odeur si spéciale, ses côtes découpées que survolent cormorans et fulmars et ses puces dévoreuses qui perturbent les étés.  Avec Le braconnier du lac perdu, Peter May écrit un thriller qui maintient le suspense jusqu’à la fin. Mais il nous raconte aussi avec beaucoup de réalisme la vie difficile de ces insulaires du bout du monde qui vivent dans un environnement austère mais auquel ils sont attachés. Voyage donc sombre sur tous les plans, mais dépaysant et auquel on adhère sans problème.

L’île des chasseurs d’oiseaux, Peter May

                Premier roman d’une trilogie où intervient l’inspecteur Fin Macleod. Rien ne va plus pour lui. Il vient de perdre son fils. Son couple part à la dérive. Son chef le somme de choisir : ou il reprend le travail ou il démissionne. A contre-cœur, il revient sur les terres de son enfance, l’île Lewis, pour enquêter sur un meurtre identique à celui commis à Edimbourg : deux hommes pendus et sauvagement éventrés. Sur l’île Lewis, il s’agit d’un ancien camarade de classe de Fin, Angus Macritchie, dit Ange, et détesté, comme toute sa famille pour leur violence et leur tyrannie. Fin est parti pour Glasgow à la fin du lycée car trop de malheurs ont jalonné son enfance. Les souvenirs vont ressurgir au fur et à mesure de l’enquête qui se trouve intimement liée à sa vie antérieure. Il revoit ses anciens camarades de classe : le fils du pasteur devenu lui-même pasteur, Artair, son ami, fils de l’instituteur qui leur donnait des cours du soir, Marsaili, la petite fille dont il était amoureux, qui est devenue sa maîtresse avant de devenir la femme d’Artair, le clan des Macritchie toujours aussi violent. Ange, la victime du meurtre, avait été accusé de viol, pratiquait le braconnage sur des propriétés privées, terrorisait le voisinage. Bref, peu de personnes pour pleurer sa mort.

                Tout est agressif sur cette terre des Hébrides Extérieures. Les gens, mais aussi le paysage austère, dessiné par la tourbe et les landes désertiques où seuls les moutons résistent au vent de l’Atlantique et à la pluie omniprésente. Les campagnes se vident de leurs habitants qui préfèrent, comme Fin, la vie plus facile des capitales du pays. Seuls restent « des insulaires têtus, déterminés à lutter contre les éléments. Parfois, […] leurs prières étaient entendues. Le vent prenait pitié et le ciel laissait enfin le soleil adoucir l’atmosphère. Une existence rude, parfois récompensée par de fugaces moments de plaisir. » Tout aussi brutale est la tradition de la chasse aux gugas, jeunes fous de Bassan, qui se pratique sur un rocher inhospitalier, difficilement accessible, recouvert de guano à l’odeur pestilentielle. Cette île ou An Sgeir est entourée par un océan toujours en fureur et les chasseurs risquent leur vie, chaque année, quand ils viennent s’y installer pour deux semaines, le temps de tuer les deux mille jeunes oiseaux autorisés par la règlementation. Les défenseurs des animaux s’insurgent aujourd’hui et manifestent contre cette coutume sauvage qui n’est plus nécessaire à la survie des habitants. On apprend que Fin a participé contre son gré à cette chasse, quand il était adolescent. Un certain mystère plane d’ailleurs sur l’accident qui l’a projeté sur un rocher en contre-bas et sur la mort de son instituteur qui a été emporté par la mer. Fin va devoir éclaircir les coins sombres de son passé et les mettre en perspective avec les rivalités, les jalousies qui perdurent chez ces insulaires dont les rapports sont souvent compliqués.

                Si ce roman commence par une présentation assez convenue de l’enfance du policier, l’auteur nous entraîne vite dans un récit inattendu où l’on perd de vue l’enquête pour naviguer dans l’histoire de Fin au passé particulièrement tourmenté. Il retient notre attention en nous plongeant dans l’atmosphère sauvage et étouffante de cette île si peu accueillante et tout de suite, nous bouscule en nous faisant assister à une autopsie réalisée par un légiste bourru qui ne nous épargne aucun détail et qui met nos sens à rude épreuve. L’île des chasseurs d’oiseaux n’est pas d’une lecture tranquille. Comme le héros de ce livre, nous sommes ballottés par les personnages, les éléments naturels jamais souriants et les événements plus sordides les uns que les autres.

Journal d’un homme heureux, Philippe Delerm

                Journal d’une année, de septembre 1988 à décembre 1989. Bien avant La première gorgée de bière, Philippe Delerm s’intéresse déjà aux petits bonheurs de la vie, les déguste et nous les fait partager dans une langue limpide et souvent poétique. Une soirée entre amis dans le jardin, la lecture en famille, une journée bien remplie auprès des élèves, les rituels du dimanche, les rêveries dans le fauteuil de la grand-mère, les échanges de banalités avec les gens du village, la lecture quotidienne de la feuille de chou locale, la cueillette des champignons dans les forêts alentour, un moment de connivence avec son enfant à la fête foraine. Toujours des plaisirs simples qui s’adaptent aux saisons et à la météo, dans cette nature normande qui lui est si chère.

                A cette époque, Martine Delerm, l’épouse adorée, est plus connue que lui. Elle publie et illustre des livres de littérature de jeunesse. Lui, est en train d’écrire, un peu laborieusement, Autumn, roman sur les préraphaélites et attend avec angoisse la réponse des éditeurs. Il a décidé de vivre son métier d’enseignant à mi-temps, pour s’adonner à l’écriture. Il retrouve quotidiennement ce journal avec bonheur. Il est heureux d’avoir du temps et de profiter pleinement des cadeaux de la vie et des journées où rien ne se passe. Il n’envie pas le monde littéraire parisien auquel il donne quelques coups de griffes. La souffrance est là, bien sûr, avec la maladie et la disparition d’êtres chers, mais il est bien entouré et il apprécie sa chance : « Le bonheur, c’est d’avoir quelqu’un à perdre. »

                On peut reprocher à Philippe Delerm son goût trop prononcé pour les choses simples. Mais sa lecture fait du bien dans le monde déboussolé où nous vivons. Lui-même ne renie pas ce qu’il a écrit il y a trente ans, puisque ses commentaires de 2016 viennent de temps en temps apporter des précisions aux pensées d’autrefois. A lire sans arrière-pensée, auprès d’un feu de bois, dans la douceur d’une soirée familiale.

Le cœur régulier, Olivier Adam

                Sarah a une vie bien rangée, un travail, une maison, un « si gentil mari » et deux enfants qui ne posent pas de problèmes particuliers. Elle a aussi un frère, Nathan, un être tourmenté avec qui elle entretient des rapports privilégiés et qui vient de temps en temps bousculer ses certitudes de petite bourgeoise. Quand il meurt dans un accident de voiture, elle s’interroge à la fois sur son frère et sur elle-même. Cette mort est-elle vraiment accidentelle ou est-ce un suicide ? A-t-elle été suffisamment à l’écoute quand il venait chercher du réconfort chez elle ?

                Elle décide de quitter sa famille pour partir sur ses traces, au Japon, d’où il est revenu métamorphosé. Elle s’installe dans la station balnéaire où il avait séjourné et y trouve un certain apaisement auprès de sa logeuse qui est aux petits soins, du propriétaire du distributeur de boissons qui l’accepte avec ses humeurs et son passé trop lourd et surtout auprès de Natsume Dombori qui avait accueilli son frère. Natsume Dombori est un homme curieux. Policier à la retraite, il a décidé de sauver les candidats au suicide, prêts à se jeter dans l’océan, du haut d’une falaise. La tâche est quotidienne et Natsume explique le désespoir de ces malheureux par « la violence morale qui s’exerçait à l’école, au travail, dans le couple. L’usure et les humiliations, la pression sociale, le culte du rendement, du gagnant, du vainqueur, le cynisme et l’exclusion. » Il les recueille chez lui, pendant le temps de leur convalescence. C’est dans cette situation qu’il a rencontré Nathan, puis Sarah, elle aussi tentée par le grand saut. Elle rencontre, chez lui, des personnes plus désespérées qu’elle : Midori qui a perdu une petite fille de deux ans, Haruki, sombre et mutique, qui passe son temps à dessiner mais qui a aussi tué ses parents. Partie à la recherche du passé de son frère, c’est elle-même que Sarah va trouver grâce à des rencontres bienveillantes et tolérantes, dans un cadre où la nature est généreuse et accueillante. Il va falloir maintenant mettre de l’ordre dans sa vie.

                Dans Le cœur régulier, on retrouve les thèmes chers à Olivier Adam. D’abord, la difficulté de vivre. Le sage Natsume répond à un personnage qui lui demande si la vie a un sens : « non, il n’y a pas de sens, il y a juste la vie et il faut la vivre. Comme une plante vit. Comme un animal vit. Inspirer, expirer. C’est tout. » Ensuite, le refus de se laisser engloutir dans la société de consommation qui anéantit les plus faibles. Et puis, le côté sombre de l’auteur est toujours présent avec les deuils, les séparations de ceux qui s’aiment, l’éloignement des enfants qui grandissent. Olivier Adam nous livre encore une fois un roman grave. Avec toutefois le raffinement du Japon qui vient apporter un peu de légèreté et l’espoir final d’un nouveau départ dans la vie de Sarah.

Les disparus du phare, Peter May

                Qui est Neal Maclean, rejeté par la tempête sur les côtes d’une des îles des Hébrides Extérieures, l’île Harris ? Cet homme que les quelques habitants des cottages du coin semblent connaître et appellent par son nom, a perdu la mémoire à la suite, semble-t-il, d’un coup reçu à la tête. Accompagné par une voisine dans la maison qu’il habite, il part à la recherche de son identité et tombe de surprise en surprise. L’ordinateur, vierge de fichiers, ne lui révèle rien. Le livre qu’il disait écrire au sujet des disparus du phare des îles Flannan, apparaît bien sur l’écran, mais les chapitres ne contiennent pas un seul mot. Pas de papiers d’identité qui pourraient le guider. Par contre, une valise remplie de billets l’interroge et un acte de naissance au nom de Neal Maclean lui fournit une adresse à Edimbourg. Après un saut dans la capitale, il apprend que Neal Maclean est mort depuis deux ans. Serait-il un usurpateur ? Est-ce lui qui a tué la personne au crâne défoncé découvert sur les îles Flannan où il avait coutume de se rendre, d’après ses investigations ? Quel rôle jouent les ruches sur le chemin du cercueil et le laboratoire dans l’abri du jardin ?

                Parallèlement, à Edimbourg, Karen Fleming, en pleine crise d’adolescence, part à la recherche d’un père dont elle refuse de croire au suicide que tout le monde a accepté. Elle découvre que son père faisait des travaux scientifiques sur les pesticides qui détruisent petit à petit le cerveau des abeilles si nécessaires à notre environnement. Beaucoup de mystères autour de ces expériences que l’industrie chimique semble ne pas apprécier. Beaucoup de licenciements et de morts dont celle du parrain que Karen était allée interroger et qui semblait terrifié. Elle-même va prendre des risques pour retrouver son père. Mais, à trois, avec l’aide de l’inspecteur Gunn, qui mène l’enquête sur le cadavre des îles Flannan, ils arriveront à résoudre l’énigme des abeilles.

                Le récit est bien construit autour de ce personnage amnésique. De fausses pistes, bien sûr, comme dans tout thriller qui se respecte et un suspens maintenu du début à la fin. Avec, en toile de fond, un paysage à couper le souffle dans les Highlands écossaises et leurs îles sauvages où les cottages sont disséminés sur une terre aride, battue par les vents, chahutée par les vagues furieuses d’un océan démonté et arrosée par des pluies régulières. On finit la lecture avec l’envie de partir en voyage vers ces lieux désolés.

Winter is coming, Pierre Jourde

                Sur son blog « Confitures de culture », Pierre Jourde annonçait, en mai 2014, avec beaucoup de pudeur, la perte de son fils Gabriel qui commençait à être connu dans le monde de la musique sous le nom de Kid Atlaas. Courageusement, le critique littéraire a continué d’alimenter son site, en terminant pendant quelques temps ses articles par la simple phrase : « Kid Atlaas repose dans la musique. Il a toujours vingt ans. »

                Dans Winter is coming, Pierre Jourde revient sur cette année qui a précédé la mort de son fils, depuis le moment où on leur a confirmé qu’il souffrait d’une maladie incurable : un carcinome médullaire du rein. Cri de douleur et de révolte d’un père qui ne peut se résigner à une disparition aussi cruelle. Il dit le sentiment d’impuissance à soulager les souffrances de son enfant, la peur de s’informer sur l’évolution de la maladie, sur les résultats des analyses, les attentes insoutenables à l’hôpital, dans les salles d’attente, dans les cabinets de radiologie ou devant les ascenseurs, le besoin de le protéger des paroles des visiteurs qui pourraient évoquer un futur sans avenir, le déni d’une réalité trop injuste. Plaisanter quand même avec son fils pour alléger le fardeau. Pierre Jourde parle aussi des moments de rémission qui font croire que tout est encore possible. Le père et le fils apprécient ces instants où la vie est victorieuse, où Kid Atlaas refait de la musique, peint, voit ses amis et participe même à un concert. Le père se souvient de ce séjour apaisé à la Martinique, un mois avant sa mort où Gazou s’enivre des senteurs, des couleurs, du soleil des Caraïbes. Des vacances écourtées puisque la maladie a repris le dessus.

                Ravagé par le chagrin, le père passe par des crises de violence contre les policiers qui retardent son arrivée à la clinique ou contre ces « puissances sans visage », ces « puissances aveugles qui s’acharnent sur le corps des hommes » et qui se moquent de « ces vaines injonctions » : « Foutez-lui la paix ! ». Seules, les séances de savate-défense le délestent un peu de ce trop-plein de colère. Parfois, la culpabilité s’invite quand, pendant une minute, il cesse de penser à son fils. Tous ces sentiments se bousculent dans la tête de Pierre Jourde face à l’injustice de la mort d’un enfant aussi jeune, aussi souriant, aussi lumineux. C’est un amour paternel déchirant qui nous est exposé ici avec cette fierté devant les articles élogieux à propos du CD de son fils. Il a repris d’ailleurs, pour son roman, un morceau de musique composé par Kid Atlaas « Winter is coming » où le hip-hop se mêle à la musique classique. On partage son émotion quand, la remontée de la mangrove étant devenue trop difficile pour le fils, il finit sur le dos de son père devenu un Saint-Christophe.

                Ce texte est empreint d’une intensité dramatique parfois insoutenable. Le lecteur se retrouve dans la peau du père qui attend anxieux le diagnostic des médecins et qui voudrait croire à une guérison définitive. L’écriture est simple, juste, faite de phrases acérées pour un récit percutant qui ne laisse jamais indifférent. Souhaitons que ce témoignage serve de thérapie à l’auteur et lui procure un peu d’apaisement. Ce qui semble moins sûr, tant la souffrance est immense. Reste bien ancrée « l’idée de toutes les heures, de toutes les années de soins, d’attention, d’amour rendues inutiles et comme niées par la mort. L’idée de l’absence définitive de ce que l’on aime, du « jamais plus », jamais plus la voix, le visage, le regard, le sourire, les mots. »

La passion selon Juette, Clara Dupont-Monod

                A treize ans, Juette doit coudre tous les matins auprès de sa mère, femme austère, à l’intérieur, après un bain glacé et imposé, alors qu’elle a envie d’air, de nature et de soleil. Elle a envie de courir auprès de la Meuse, son amie. A midi, elle a le droit de suivre les servantes jusqu’à la fontaine. Là, elle vit dans un autre monde bruyant et gai, où l’on éclate de rire et où l’on apostrophe les passants. Elle adore le désordre des foires. Mais, au Moyen Age et à cet âge-là, une jeune fille doit se préparer pour le mariage. Les jeux ne sont pas pour elle, ni la lecture d’ailleurs. Sa mère lui dit bien qu’une bonne épouse n’a pas besoin de savoir lire. Alors, elle rêve aux légendes glanées au fil des rues ou racontées par son ami Hugues, homme pieux adepte de Saint-Augustin et homme de lettre qui écrit sur des parchemins. Elle aime la poésie et la violence du « Chevalier à la rose » qu’elle se raconte souvent. Ses pensées, « écloses comme des plantes vénéneuses aux couleurs si vives qu’elles attirent l’œil », sont-elles impures comme le prétend sa mère ? Elle se confie à Hugues qui reçoit ses confessions avec bienveillance, sans la juger et sans se moquer de sa naïveté. Elle croit en Dieu, mais n’a pas besoin d’intermédiaire pour s’adresser à lui. Elle voue une haine farouche à tous les représentants de l’église qui ne pensent qu’à manger, boire, coucher avec les paroissiennes et sont avides d’argent.

                Puis, vient l’épreuve du mariage, à quinze ans. Elle se sent salie quand son mari la touche et envie la pureté de la Vierge qui a conçu sans péché. La maternité l’insupporte. Elle n’éprouve aucune peine quand son premier enfant meurt à la naissance : « Un corps mort fait des enfants morts », dit-elle. Quant au second, elle refuse de le nourrir et oublie même son nom. Pourtant, elle joue le rôle de femme au foyer qu’on attend d’elle, jusqu’à la mort de son mari. A dix-huit ans, elle fait partie de l’ordre des veuves, donne l’argent que son mari s’employait à faire fructifier, à la léproserie où elle s’engage au service des malades. La voici enfin libre, libre de prier un Dieu de bonté et d’humilité qui n’est pas celui du clergé. Elle fait des émules auprès des femmes, mais au sein de l’église, elle est considérée comme une hérétique au même titre que les Cathares dont la révolte gronde dans tout le pays. Comme eux, elle va être emprisonnée car elle refuse de renier sa foi. Après son procès, on lui épargnera le feu, mais elle vivra désormais enfermée dans une cabane où elle formera de jeunes béguines.

                Clara Dupont-Monod s’inspire de l’histoire vraie d’Ivette de Huy, une veuve devenue recluse et mystique, qui a vécu au XIIème siècle et dont la vie est racontée par le chanoine Hugues de Floreffe. Il est représenté, dans le roman, par Hugues, le confident de Juette auquel elle demandera des conseils toute sa vie. Il donne sa version des faits et son opinion sur la jeune femme dans des chapitres intercalés en italiques. Lui aussi pratique une foi généreuse, humaine et plus juste et il admire le courage de cette insoumise qui va jusqu’au bout de ses idées. Avec eux, l’auteur fait vivre des personnages attachants qui ont du mal à exprimer leurs convictions au milieu d’un monde de violence où les Cathares sont brûlés et massacrés sans répit.

Au plafond, Eric Chevillard

                C’est l’histoire d’un homme qui porte en permanence une chaise retournée sur la tête et qui ne comprend pas pourquoi, quand il marche dans la rue, on le regarde avec curiosité. Cette situation, il est vrai, n’est pas adaptée à la vie de tous les jours et lui vaut de continuels désagréments, surtout au moment de passer une porte. Quelques avantages cependant, la chaise protège, tel un casque, de la chute d’objets. Pourtant, certaines personnes ne sont pas choquées par cette façon de vivre. Il s’agit, entre autres, de Topouria, le grutier qui fait corps avec son engin ; Madame Stempf, la rempailleuse, qui refuse d’accoucher et garde ses enfants en elle, car elle estime qu’ils ne sont pas finis et que leur cervelle « même étalée sur un toast, ferait un triste amuse-gueule » ; Kolski, le sculpteur qui est suspendu par les pieds à un crochet à viande faisant office de porte-manteau ; Malton sur un fauteuil roulant guidé par son inséparable Lanson. Et puis, il y a Méline dont notre homme est amoureux et qui l’accepte tel qu’il est. Cette joyeuse bande vit sur un chantier d’où elle va être délogée. Elle va se retrouver chez les parents de Méline et pour ne pas les déranger, les sept compères s’installent au plafond de la chambre de la jeune fille où il y a plus d’espace qu’au sol encombré de meubles et de bibelots.

                Voilà pour l’histoire complètement absurde dans laquelle Eric Chevillard nous entraîne une fois de plus. Ses personnages sont des originaux qui refusent le monde organisé, les habitudes, les conventions. Le narrateur est considéré comme un « fauteur de trouble ou contestataire dangereux ». Il revendique le droit à la différence et à la liberté d’action. Il fustige la société de consommation qui préfère construire une autoroute d’utilité publique plutôt que de consacrer de l’argent à une bibliothèque, ou qui est capable d’inventer un épluche-banane électrique. Il critique les bourgeois qui s’enrichissent sur le dos des gens modestes et qui peuvent se permettre de vivre dans un vaste appartement cossu, alors que d’autres sont obligés de squatter des endroits sordides d’où ils sont chassés. La narration est entrecoupée de digressions qui viennent rompre le cours du récit, avec les contes de Madame Stempf ou avec des articles informatifs, comme celui sur l’animal du paresseux. De longues phrases s’étirent dans un délire familier à l’auteur et nous voilà embarqués dans une aventure improbable du grutier avec un groupe de girafes. Toujours donc beaucoup d’imagination et de surprises dans les romans d’Eric Chevillard, mais le réel n’est jamais loin, même s’il est bousculé. La dernière phrase semble une vision bien pessimiste du monde d’aujourd’hui et de sa « force de pesanteur contre laquelle on ne peut rien ».

Le fond de l’enfer, Ian Rankin

                Où l’on retrouve John Rébus, devenu inspecteur. Gill Templer, sa collègue, l’a quitté. Son frère est en prison pour trafic de drogue. Il est sous les ordres du superintendant, Watson, qui vient du Nord, d’Aberdeen, et qui l’intègre dans un groupe pour lutter contre la toxicomanie.

                De drogue, il en est question avec la découverte du corps de Ronnie par sa petite amie, Tracy. Mort d’une overdose ou assassiné avec un poison ajouté à sa dose ? Ou bien serait victime d’adeptes de l’occultisme, comme semblent le suggérer les bougies qui entourent le corps et le pentacle dessiné sur un mur tout proche ? L’inspecteur Rébus, soucieux de découvrir la vérité et d’avoir plus d’informations sur la sorcellerie qui s’invite dans l’enquête, interroge des spécialistes, proches, de surcroît, de Ronnie. Mais, une autre piste l’entraîne dans les milieux interlopes d’Edimbourg où règne la prostitution masculine. Il y rencontre des mineurs délinquants qui ont besoin d’argent et aussi des notables qui vivent dans les beaux quartiers et qui viennent chercher un peu de bon temps. L’enquête se complique jusqu’à devenir de plus en plus glauque. Rébus résoudra l’énigme, mais parviendra-t-il à faire punir les vrais coupables ? Entre ceux qui n’ont rien et les puissants qui détiennent le pouvoir, c’est le pot de terre contre le pot de fer.

                Roman facile à lire, mais pas très convaincant et un peu confus à la fin.

Décadence, Michel Onfray

                Après Cosmos, Décadence est le deuxième tome de la trilogie prévue par Michel Onfray et intitulée : Brève encyclopédie du monde. Il est question ici de l’histoire de notre civilisation judéo-chrétienne et de sa chute programmée, à l’image du tableau métaphorique de Monsu Desiderio présenté en préface et qui montre Saint- Augustin méditant devant des ruines.

                Michel Onfray affirme en introduction que toutes les civilisations sont mortelles et, en philosophe athée, il ne croit pas en un homme providentiel comme garde-fou à leur décadence. Il engage alors une démonstration sur la fiction créée autour de Jésus et autour de laquelle s’est cristallisée notre civilisation judéo-chrétienne. Jésus est une pure invention et il en veut pour preuve les nombreuses invraisemblances qui jalonnent sa vie. La mère de Marie avait conçu sa fille, elle aussi, par intervention divine, ce qui le fait parler de « fatras familial », à propos de cette famille où rien ne se passe comme ailleurs. Il ironise également sur l’enfance dissipée de Jésus. Loin d’être un enfant modèle et un parangon de sagesse comme le voudraient les chrétiens, il serait plutôt une « tête à claques ». En fait, ce sont les artistes qui ont donné corps à Jésus en le représentant dans leurs tableaux, ceux que l’on connaît sous le nom de l’Annonciation, la Nativité, la Fuite en Egypte…Dès lors, un problème se pose car l’apparence du Christ est différente suivant la personnalité du peintre.

                Comment croire en de telles incohérences et comment croire en une religion qui a généré autant de violence ? Et Michel Onfray de lister toutes les exactions commises en son nom. Il y eut d’abord Jean-Chrysostome et son antisémitisme avec les premiers conciles qui imposent des lois féroces contre les juifs. Puis, la religion intègre le pouvoir avec Constantin qui lui donne les rênes des « ministères » les plus importants comme celui de l’éducation, par exemple. A partir de là, ce sont les conciles qui régissent la vie de la cité et le christianisme se répand partout jusqu’en 570 avec l’arrivée de Mahomet et de l’islam au nom duquel seront commises les exécutions les plus barbares. Le christianisme n’a pas le monopole de la violence. Le coran proclame la supériorité du musulman comme la bible proclame la supériorité du chrétien. Une bataille des icônes s’ensuit qui entraîne destructions et persécutions. Le Nouveau Testament légitime la guerre. La guerre sainte est considérée comme une guerre juste, depuis les croisades jusqu’aux massacres islamiques du XXIème siècle. Nous sommes loin de la charité chrétienne avec l’Inquisition qui fait régner la terreur. De même, on s’extasie devant les apports des musulmans à l’Espagne au temps d’Al-Andaluz. Mais on oublie qu’ils ont massacré beaucoup de chrétiens et qu’ils ont détruits un grand nombre d’églises.

                Michel Onfray poursuit sa chronologie historique par un intermède où Dieu est laissé de côté. C’est l’avènement de l’Humanisme qui met l’homme au centre du monde. Pétrarque et ses amis se tournent vers la Grèce et vers Rome avant le christianisme qui proposaient d’autres valeurs plus matérielles, plus hédonistes et plus respectueuses de la nature et de la vie humaine. On redécouvre alors Lucrèce et son écrit, De la nature des choses qui démontre que le poids de la religion est incompatible avec la sagesse naturelle. De plus, la découverte d’autres civilisations remet en question la légitimité du christianisme (Montaigne, Des cannibales). Au XVIème siècle, Machiavel et la Boétie défendent la laïcité de la politique et La Boétie voudrait réconcilier catholiques et protestants pour qu’ils puissent vivre ensemble.

                Au siècle des Lumières, la raison triomphe et le fameux tremblement de terre de Lisbonne en 1755 n’est pas considéré comme une punition de Dieu mais il a une cause géologique. Buffon, Galilée, Newton, Jussieu, précurseurs de Darwin, font progresser l’astronomie et la médecine. Pour Descartes, l’homme est responsable de sa vie. Michel Onfray nous dit toute son admiration pour le curé Meslier avec qui apparaît paradoxalement l’athéisme. Révolutionnaire et communiste, il défend les humbles et ne peut admettre qu’un dieu de bonté ait fait autant de mal à l’humanité. Il est pour le partage des richesses et pousse à la désobéissance civile. La voie est ouverte à l’eudémonisme et à la démocratie. Pourtant, un monde sans Dieu n’est pas épargné par la violence. Preuve en est la Révolution qui s’est faite dans le sang contre un roi qui, d’après Michel Onfray, était pacifiste et n’était pas un tyran. Les œuvres d’art figurant des sujets religieux ont été détruites ou confisquées, non pas au profit du peuple mais des bourgeois qui ont créé des musées. Tout cela au nom de la liberté. Puis, ce fut le règne de l’arbitraire avec la Terreur de 1793. Le peuple a d’abord été inféodé au roi, puis aux bourgeois et au capital.

                Marx, trop conceptuel, n’obtient pas grâce aux yeux de Michel Onfray, pas plus que Lénine, Trotski ou Staline qui sont des dictateurs à l’origine du goulag, de la censure et d’exécutions massives. La déchristianisation est en marche, mais à quel prix ? La réaction chrétienne ne se fait pas attendre. C’est l’ère de Mussolini et de sa collusion avec le Vatican, de Franco et des phalangistes de la droite catholique avec les horreurs de la guerre civile espagnole perpétrées d’ailleurs aussi bien du côté franquiste que du côté républicain. Le catholicisme, avec lui, devient religion d’état. En France, beaucoup de catholiques partagent la devise du régime de Vichy : « Travail, famille, patrie ». Quant à Hitler, chrétien et antisémite, il sera soutenu par le pape Pie XII, désavoué il est vrai par Jean XXIII, plus humain, qui condamne le génocide au concile de Vatican II et ouvre les portes à toutes les religions et à tous les hommes.

                Autre étape de la déchristianisation avec Mai 68 qui conteste tout pouvoir. (Au passage, les « soixante-huitards attardés » se délecteront des slogans qui couvraient les murs en 68 et que Michel Onfray énumère sur une page). Le problème, c’est que ce mouvement débouche sur l’avènement d’un monde consumériste et nihiliste. En même temps, en Iran, l’ayatollah Khomeiny installe la révolution islamique. Il impose la charia et la loi coranique à tous les niveaux de la société. A souligner que, quand il lance une fatwa contre Salman Rushdie et ses Versets sataniques, l’occident ne réagit pas. Par contre, partout dans le monde, le livre et l’effigie de Salman Rushdie sont brûlés.   

                Pour Michel Onfray, on est bien dans une guerre de civilisation. Le monde va mal, « Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance ». Sa conclusion est tragique. L’homme sera de plus en plus asservi à la machine qui est aux mains des plus riches. On peut entrevoir le monde de demain, un monde de science-fiction où le transhumanisme s’imposera. « Le néant est toujours certain » sont les derniers mots du livre. Il ne nous reste plus qu’à attendre le troisième tome de sa trilogie qui s’appellera Sagesse et qui nous aidera, peut-être, à vivre dans un monde en décadence.

                 Dans ses interviews, Michel Onfray présente ce volume comme un constat. Mais, évidemment, il décrit la vie et la mort du judéo-christianisme avec partialité en faisant des choix dans les épisodes historiques et en nous donnant sa vision de philosophe athée.  Il reprend ici les thèmes qui lui sont chers. D’abord, la religion chrétienne est fondée sur une immense mystification et il démontre d’ailleurs cette imposture avec humour. Ensuite, la religion a fait plus de mal que de bien et il lui reproche d’avoir mutilé le corps, de l’avoir nié. En fervent féministe, il souligne la misogynie des textes sacrés qui justifient par exemple la persécution des sorcières au Moyen Age. Autre thème cher à l’écrivain : l’importance de la biographie pour expliquer l’œuvre d’une personne. Il veut donner chair à l’histoire trop conceptuelle. D’après lui, Hitler est devenu l’antisémite que l’on connaît, par ses ambitions avortées et ses échecs répétés. De la même façon, les intervenants dans la Révolution Française n’agissent pas toujours pour défendre de nobles causes, mais par ressentiment. Et d’après lui, Saint-Paul est masochiste et souhaite « névroser le monde » parce qu’il est un infirme frustré. Interprétation donc toute personnelle comme lorsqu’il égratigne les philosophes dont il ne partage pas les idées. Il fustige Deleuze et les structuralistes qui effacent le réel et font disparaître l’homme. Quant à Foucault, il ne lui pardonne pas d’avoir soutenu Khomeiny, sous prétexte qu’il a détrôné un tyran. On peut contester l’objectivité de Michel Onfray, mais il faut lui savoir gré d’avoir dénoncer l’existence de la violence chez tous les êtres humains et dans tous les camps : chez les colonisateurs comme chez les Indiens colonisés, chez les rois et les empereurs comme chez les révolutionnaires. L’opposition quelle qu’elle soit est toujours réprimée cruellement et souvent au nom du peuple. Il use de nombreuses références livresques qui rendent parfois la lecture indigeste. Mais on ne peut qu’admirer encore une fois son érudition et sa somme de travail pour collecter toutes ces informations. Finalement, son style qui reste simple, même s’il est parfois bouillonnant et même si l’auteur emploie des termes philosophiques ou savants, met son texte à la portée de tous et on sort un peu plus intelligent après la lecture d’un tel livre.

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