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Frères migrants, Patrick Chamoiseau

               En posant le problème des migrants et de leur accueil, Patrick Chamoiseau fait le bilan d’une société où les démocraties sont « devenues erratiques » et où l’économie mène le monde. Relayée par les réseaux sociaux et par les médias, cette situation est à l’origine de l’exclusion, du rejet, de la violence. Le monde virtuel aurait pu être une porte de secours à notre univers chosifié, mais l’économie l’a colonisé. Il n’y a plus de morale et « quand l’éthique défaille c’est la beauté qui tombe. »

                Le constat est alarmant. Nous pensions avoir atteint un degré de civilisation acceptable. Nous pensions que les violences faisaient partie de l’histoire, que la barbarie appartenait à un autre temps, mais elle renaît sans cesse de ses cendres. Les droits de l’homme sont une nouvelle fois bafoués quand nous laissons dériver des vies autour de Lampedusa ou de l’île de Malte. Autrefois, l’océan Atlantique était devenu le cimetière des esclaves. Aujourd’hui, la Méditerranée ensevelit les migrants. Nous pensions que la société de consommation introduirait dans nos vies une certaine égalité. Or, l’injustice est toujours là. Les villes génèrent une « misère matérielle et mentale ». Nous constatons une régression dans le travail, alors que les anciens se sont battus pour défendre leurs droits. Face à la compétitivité, il faut travailler plus dans la plus grande précarité. Les services publics sont laminés. La recherche, la justice, l’éducation, la culture, la santé sont abandonnées pour le profit des actionnaires. La richesse, qui grandit de génération en génération, est pourtant produite par tous et devrait être équitablement partagée. Devant une telle inégalité, exit la solidarité qui fait de l’étranger un suspect. Les pays d’Europe légifèrent pour se protéger des hordes envahissantes, oubliant leur passé conquérant quand ils faisaient tomber les frontières.

                Ce texte de l’écrivain martiniquais n’est pas qu’un pamphlet contre notre société occidentale. Patrick Chamoiseau propose des solutions et, pour cela, il se tourne vers son ami, Edouard Glissant, vers les poètes et les grands hommes. Dans un long chapitre, il défend la « mondialité », imaginée par Glissant, qu’il préfère à la mondialisation. La « mondialité » mise sur l’humain, la bienveillance, la « lueur » dont parlait Pasolini. La « mondialité », c’est accueillir la diversité, apprendre à vivre avec l’imprévisible et sa poésie, c’est devenir créatif et solidaire. Elle oppose le profit à la beauté du geste, de l’inutile. Patrick Chamoiseau en tire une leçon sur la richesse de l’accueil. Les migrants arrivent chez nous avec une culture, une religion, des paysages différents des nôtres. Il faut leur donner l’opportunité de construire un avenir, sans jugement moral, où ils composeront avec le pays qui les accueillent mais aussi avec le passé qui les a construits. Quant à ceux qui reçoivent, cela peut être une chance de vivre moins égoïstement, de se grandir grâce à la force transmise par les migrants. Il faut accueillir sans réserve, sans attendre un retour, créer une relation avec l’autre dans « un vivre-ensemble multi-trans-culturel ». Les premiers hommes étaient en déplacement permanent. Le monde leur appartenait. Il ne s’agit plus de conquérir ou de dominer, mais il faut faire de la terre un espace commun avec des frontières qu’on enjambe pour vivre dans un « lieu-monde », encore un mot de Glissant.

                De la noirceur de cette nouvelle situation, peut naître la lumière. Patrick Chamoiseau ne se départ jamais de sa foi en l’homme. Il note que, si la civilisation contemporaine connaît des conflits, ils restent marginaux dans un pays en paix. Appuyons-nous sur le passé pour ne pas renouveler les mêmes erreurs. Ayons confiance en ces petites initiatives individuelles, ces « lucioles » qui donnent sa dignité à l’humanité. « Nous devons donc nous-mêmes […] devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre », selon la phrase de George Didi-Huberman reprise en exergue. Enfin, Patrick Chamoiseau appelle les poètes à se mobiliser. Il se réfère bien sûr à son maître Glissant, mais aussi à Rimbaud, Césaire, Char ou Frankétienne. Il croit en la force de la poésie qui doit dénoncer le refus de l’accueil comme un acte criminel ou rendre hommage à ce que la terre a de plus beau.

                Sur la quatrième de couverture, l’auteur signe un texte où il dit qu’il n’est pas poète. Et pourtant, cet écrit en prose se lit comme un long poème où les frontières de l’Europe deviennent des « meurtrières », les pays fuis par les migrants des « artères ouvertes »et même les plus modernes cookies des « abeilles collantes hyper mnésiques ». Cette langue imagée est toujours enrichie de mots créoles tellement évocateurs : chiquetaille, enchouker. Le rythme lui-même est souvent celui de la poésie. L’énumération des pays qui ont forcé les migrants à fuir revient comme un mantra tout au long du livre et devient dénonciation : l’Irak, l’Erythrée, l’Afghanistan, le Soudan, la Syrie. Magnifique texte de Chamoiseau aussi bien au niveau du contenu que de la forme, aussi fort que Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire ou le Tout-Monde d’Edouard Glissant.

Une très légère oscillation, Sylvain Tesson

                  Une très légère oscillation est le journal de l’auteur de 2014 à 2017, nous dit le sous-titre. Comme on le sait, Sylvain Tesson est cet aventurier moderne qui parcourt le monde à la recherche de nouvelles expériences, de nouvelles parois rocheuses à escalader, de « quelque chose qui [le] mette au bord de l’abîme », pour reprendre les termes de Renan. Ses escapades ont été freinées le 20 août 2014, quand, après avoir bu quelques verres, il a voulu grimper sur la façade de la maison d’un ami, à Chamonix. Quatre mois d’hôpital ont suivi qui l’ont calmé pour un temps et qui l’ont fait s’interroger sur le sens de la vie. Ce sont ses réflexions qu’il nous livre ici sur le monde d’aujourd’hui, pas très réjouissant, qui le pousse à fuir vers d’autres paysages ou dans la solitude. Critiquant ses contemporains, il fustige les boulimiques d’images qui préfèrent prendre l’instant présent en photo plutôt que de le vivre intensément. Il enrage contre notre époque hyperconnectée qui préfère la technologie aux livres. Pessimiste sur l’évolution de notre planète qui s’affiche tous les jours à la une des quotidiens, il est préoccupé par la montée de l’islamisme et cite les sourates qui prônent une violence propre à inviter les plus fondamentalistes à passer à l’acte. Il exhorte les musulmans modérés à envisager une réforme du Coran. La classe politique et ses dirigeants ne sont pas épargnés par sa colère. La seule échappatoire, pour lui, c’est la fuite.

                Entre deux passages à Paris, il sillonne le monde, fait de nombreux séjours dans les steppes russes, mais arpente aussi la nature française avec un attachement particulier aux calanques de Cassis, aux massifs alpins et aux forêts. Il aime partager des expériences et se retrouve ainsi à neuf cents mètres sous terre, dans les mines de charbon d’Ukraine, aux côtés des travailleurs exténués. Il dit son admiration pour les grands alpinistes et reprend rapidement l’ascension des montagnes après son accident. Il entreprend d’ailleurs une rééducation un peu particulière. Délaissant les instruments de torture qui l’attendaient dans les salles spécialisées, il préfère grimper les marches de la Tour Eiffel ou de Notre Dame de Paris en compagnie des gargouilles, pour remettre son corps en état.

                Lui qui incarne une force de caractère extraordinaire se laisse aller à la douleur et à une émotion touchante, à la mort de sa mère. Mais il se reprend vite pour en dégager une philosophie de la vie dont il ne s’est jamais départi. « La leçon que nous donne les morts, c’est de nous hâter de vivre. De vivre plus. De vivre avidement. De s’échiner à un surplus de vie. De tout rafler.  De bénir tout instant. Et d’offrir ce surcroît de vie à eux, les disparus, qui flottent dans le néant, alors que la lumière du soir transperce les feuillages. » Même sensibilité lorsqu’il rend hommage au personnel hospitalier qui l’a soutenu lors de sa traversée du désert. La nature, certaines personnes l’aident à vivre, mais il ne serait rien sans les livres et les écrivains qui nourrissent ce journal. Pendant sa convalescence, il fréquente assidument les bouquinistes des bords de Seine. On se souvient de la liste des ouvrages qui l’accompagnaient dans sa cabane en Sibérie.

                Ce journal a peut-être aidé Sylvain Tesson à faire le point à la suite de ses épreuves. Le lecteur, lui, ne reste pas insensible à la leçon qu’il tire de ses expériences et qui peut se résumer à la phrase de Jankélévitch à laquelle il adhère : « C’est l’heure : Hora ! Tout à l’heure, il sera trop tard, car cette heure-là ne dure qu’un instant. Le vent se lève, c’est maintenant ou jamais. Ne perdez pas votre chance unique dans toute l’éternité, ne manquez pas votre unique matinée de printemps. » On apprécie les nombreuses références littéraires et philosophiques qui parsèment ce texte ainsi que les aphorismes parfois poétiques, parfois amusants, parfois sérieux et toujours savoureux qu’il insère entre les chapitres.
« Je suis un chasseur-cueilleur de bibliothèque. »
« Si l’on coupe les mains d’un Italien, il risque de devenir muet. »
« Internet ? Une crise d’épilepsie mondiale. »
« Voyager, c’est croire que la distance amènera de la profondeur. »

Lignes de faille, Nancy Huston

                Ce roman est composé de quatre parties, chacune consacrée à l’enfance d’un personnage qui se revoit à l’âge de six ans. Ils ont en commun les liens du sang, puisqu’il s’agit du fils, du père, de la grand-mère et de l’arrière-grand-mère. Tous ont vécu une histoire compliquée aussi bien au niveau familial que mondial. Le premier portrait est celui de Sol, enfant précoce, tyrannique, fruit d’une éducation positive voulue par la mère. Anorexique, il se nourrit des images de violence et de pornographie proposées par Internet. Dès cette première présentation, on entrevoit les caractères des différents membres de la famille qui s’affineront dans les parties suivantes : mère dévote et pleurnicharde, père xénophobe et vulgaire, grand-mère juive obsédée par la deuxième guerre mondiale, arrière-grand-mère libre, indépendante et lesbienne. Famille encombrante qui compose une étrange équipée lors d’un séjour à Munich où la grand-mère, en quête de ses origines entraîne tout ce monde. Grand-mère en fauteuil roulant, arrière-grand-mère réticente et garçon en kippa « Guerre des Etoiles » déambulent dans les rues de la métropole allemande.

                Le deuxième portrait est celui du père qui vit un an en Israël avec ses parents, pour que sa mère puisse poursuivre ses recherches universitaires et celles sur le secret que cachent ses ancêtres. De là, elle restera handicapée après un accident de voiture. Ensuite, c’est avec la grand-mère, Sadie, qu’on fait connaissance. Sa mère, chanteuse, l’a eu à l’âge de 18 ans. Préférant la fête et les soirées entre amis aux contraintes d’une vie familiale, elle laisse la garde de sa fille à sa mère qui l’élève de façon spartiate et sans aucune affection. Vient enfin Kristina, l’arrière-grand-mère et avec elle la résolution de l’énigme généalogique que Sadie a cherché à résoudre toute sa vie. Kristina vit heureuse en Allemagne, dans une famille aimante jusqu’à l’arrivée d’un enfant adopté qui introduit le doute sur son identité.

                A travers l’histoire de ces personnages, nous traversons les grands conflits internationaux depuis 1940 jusqu’à nos jours : la guerre entre l’Allemagne et la Russie, la guerre froide, les massacres de Sabra et Chatilla, la guerre en Irak. Mais, c’est sur un événement bien particulier que Nancy Huston arrête le curseur. Entre 1940 et 1945, pour repeupler l’Allemagne, Himmler donne l’ordre de voler des enfants en Pologne, en Ukraine et dans les Pays baltes. Deux cent mille enfants ont été concernés parmi lesquels des bébés qui se sont retrouvés dans des maternités appelées « fontaines de vie » où ils devaient contribuer à créer la race aryenne.

                Nancy Huston construit l’histoire de cette saga de façon originale. Elle offre au lecteur un puzzle qu’il ne pourra reconstituer qu’à la fin du récit où l’émotion est à son comble quand il découvre la ligne de faille de cette famille que d’autres ont connu pendant la deuxième guerre mondiale.

Une fille qui danse, Julian Barnes

                Un homme de soixante ans fait le bilan de sa vie. L’histoire pourrait en rester là mais c’est compter sans le talent de Julian Barnes. Tony, le narrateur, vit une existence tranquille. Il est divorcé, et entretient de bons rapports avec son ex-femme et sa fille. Les jours pourraient continuer à s’écouler ainsi, mais un événement vient le perturber et introduire remords et culpabilité dans sa routine.

                Il revoit sa jeunesse. Avec deux autres jeunes gens, ils forment un groupe sur lequel vient se greffer Adrian, un adolescent arrogant et intelligent qui bouscule l’équilibre de la bande et qui est admiré de tous. Adrian a du succès évidemment auprès des filles et il se marie d’ailleurs avec Veronica, qui fut pendant longtemps le flirt de Tony. Puis, la vie sépare les quatre amis jusqu’au suicide d’Adrian qui les réunit à nouveau pour un moment seulement. Quarante ans plus tard, nouveau coup de théâtre : la mère de Veronica meurt et lègue bizarrement à Tony le journal intime d’Adrian. Quelques mots et une phrase interrompue l’interrogent sur le sens de sa vie. Adrian écrit : « Ainsi, par exemple, si Tony… » Si Tony quoi ? Le narrateur se sent accusé d’avoir succombé à la facilité. Il fait son examen de conscience et il complète les points de suspension à sa façon : « Oui, en effet, si Tony avait vu plus clairement, agi plus résolument, adhéré à des valeurs morales plus authentiques, ou opté moins facilement pour une placidité passive qu’il avait d’abord appelée bonheur et, plus tard, contentement ; si Tony avait été moins timoré, n’avait pas compté sur l’approbation des autres pour sa propre estime de soi… » Remise en question du retraité qui avoue ses erreurs de jeunesse, regrette les mots cruels lâchés dans un moment de colère et qui dépassent la pensée. Tony cherche à revoir Veronica pour résoudre l’énigme de ce passage du journal d’Adrian. Il entrevoit même une nouvelle aventure amoureuse avec son ex-petite-amie. Mais cette idée se révèle être une « sénile chimère ». Il se sent coupable des malheurs de Veronica qu’il découvre au fil des leurs rencontres. Veronica se montre étrange et agressive. Que cache ce comportement ? Et si cette phrase évasive d’Adrian voulait dire autre chose ?

              C’est un roman troublant que nous offre Julian Barnes. Il se présente sous la forme d’une enquête menée par le narrateur qui nous entraîne dans ses réflexions métaphysiques. Il nous interroge sur le sens d’une existence. Est-elle faite de simples additions, d’accumulations d’événements ou d’un accroissement qui grandit l’être humain ? Un retour en arrière est-il possible et peut-on effacer les maladresses du passé ? Peut-on se fier à la mémoire qui se révèle souvent défaillante ? Avec beaucoup de virtuosité, l’auteur nous conduit jusqu’à une vérité qui bouleverse. 

Votre cerveau, Michel Cymes

                Dans ce livre, Michel Cymes souligne l’importance du cerveau qui permet au corps de fonctionner correctement. Il convient donc d’en prendre soin. Comment ? C’est un lieu commun de dire que l’alimentation doit être saine et équilibrée, que l’alcool et le tabac sont nocifs pour la santé. Et pourtant, l’auteur pense qu’il n’est pas inutile de le répéter encore une fois, même si la prise de conscience, de ce côté-là, semble plus manifeste. Il met en garde ses lecteurs contre les pièges des publicitaires et les manipulations des professionnels de la consommation pour qui l’éthique n’est pas la principale préoccupation. Le sport est tout aussi important que la nourriture et il contribue à maintenir le cerveau en forme, autant que l’activité intellectuelle. On ne saurait assez insister sur les bienfaits de la lecture, sur le rôle de la culture et sur les exercices de mémoire. Ces bonnes habitudes ne suffisent pas si tout un art de vivre ne va pas de pair avec elles. Il ne faut pas oublier de prendre soin de soi et d’éviter le laisser-aller. Les émotions positives jouent un rôle essentiel pour un bon fonctionnement du cerveau ainsi que la curiosité, l’ouverture d’esprit et vers les autres.

                Ce livre est un condensé de bon sens populaire pour atteindre un bien-être certain. Le yoga et la méditation sont convoqués pour accompagner cette démarche prônée par Michel Cymes qui fait appel à Confucius dans son épilogue pour donner plus de poids à son propos. Tout au long de ce guide, le médiatique docteur s’appuie sur des expériences scientifiques, mais c’est dans un langage simple, dépouillé de termes médicaux compliqués qu’il s’adresse à ses lecteurs sans se départir de son humour bien connu. Il raconte des petites histoires qui viennent alléger un paragraphe trop sérieux, mais n’hésite pas à citer des philosophes ou des écrivains (Alphonse Allais, Baudelaire), car ce chroniqueur apprécié des Français est aussi un homme cultivé. Donc ces conseils de santé n’apportent rien de bien nouveau, mais ils ont l’avantage de nous remettre sur la bonne voie quand nous nous laissons un peu trop accaparés par les trépidations de notre société contemporaine.  

Les délices de Tokyo, Durian Sukegawa

                La vie pourrait être paisible dans cette rue de Tokyo où Sentarô tient sa boutique de dorayakis, gâteaux aux haricots rouges qu’affectionnent les Japonais, comme ces collégiens qui viennent s’offrir une friandise à la sortie de l’école. Quand une vieille dame, Tokué, propose ses services, les ventes augmentent et tout le monde apprécie la nouvelle recette qu’elle confectionne avec soin et sans précipitation pour laisser aux ingrédients le temps de se sublimer. Les jours pourraient s’écouler ainsi au rythme des saisons, scandées par la transformation des cerisiers qui bordent la rue : d’abord en bourgeons, puis en fleurs et enfin dénudés quand vient l’hiver. Mais l’âme humaine est cruelle et les clients, en découvrant les doigts déformés de Tokué, la suspectent de lèpre et délaissent les dorayakis.

                La patronne de Sentarô exige le renvoi de l’employée, situation insupportable pour Sentarô qui démissionne et se met à boire. Jusqu’au jour où, une collégienne, habituée de la boutique, vient lui demander de garder son canari, sur les conseils de Tokué.  Tous les deux ont plusieurs points communs. Ils ont connu des déboires : elle, est en fugue et lui, a fait un séjour en prison pour avoir été complice de son patron qui revendait du cannabis. Ils ont surtout la même affection pour Tokué qu’ils vont désormais rejoindre régulièrement dans le sanatorium où elle passe sa vie. Ils découvrent petit à petit sa triste existence et s’attachent de plus en plus à elle, à l’écoute de ses malheurs passés et de son courage. Dès les premiers symptômes de la lèpre, à quatorze ans, Tokué est enfermée dans cet établissement pour malades. Dur apprentissage de la vie pour une fillette qui ne reverra plus sa famille ! Mais elle raconte comment, progressivement, une vie sociale s’est organisée au sanatorium où elle a même trouvé un mari, mort après une récidive. C’est là qu’elle a appris la fameuse recette des dorayakis. C’est là qu’elle a mené un combat pour sortir de cette prison et aller rejoindre Sentarô dans la journée. Elle a réussi à développer une philosophie qui lui a permis de supporter ses souffrances et son enfermement : « Dans cette vaine lutte passée à se débattre au fond des ténèbres, nous nous accrochions à ce seul point : nous étions des êtres humains et nous tentions de garder notre fierté. » Et cette leçon de vie, elle l’offre à ses deux amis malmenés eux aussi par la société : être à l’écoute du monde et apprécier les beautés de la nature.

                Ce petit livre qui ressemble à un conte, est un merveilleux éloge de la lenteur, du goût des autres, de la nature et en même temps une incitation à se battre pour défendre sa dignité. Toutes ces qualités se retrouvent dans le film éponyme adapté du roman et réalisé par Naomi Kawase.

Le braconnier du lac perdu, Peter May

                Fin Macleod était inspecteur de police à Edimbourg, dans le premier tome de la trilogie où Peter May le met en scène. Dans Le braconnier du lac perdu, il est revenu sur son île natale de Lewis et il est à présent chef de la sécurité du domaine. Il est chargé de traquer les braconniers qui sont en train de détruire la faune aquatique des lacs et des rivières des Hébrides et, parmi eux, son ami d’enfance, Whisler qui vit comme un sauvage dans une cabane isolée et mal entretenue. Lors d’une randonnée, les deux anciens camarades découvrent un avion abandonné dans un loch asséché et, à l’intérieur, le corps en décomposition d’un de leurs amis musiciens, une rockstar qui avait disparu, dix-sept ans plus tôt. Si la tête fracassée est méconnaissable, les documents qu’il a sur lui témoignent de son identité. Coup dur pour Fin Macleod qui se rend compte qu’il est en présence d’un assassinat. Whistler, lui, a une attitude assez bizarre face à cet événement.

                Il va falloir fouiller dans leur passé d’adolescents fougueux et bagarreurs pour résoudre cette énigme. Les souvenirs affluent et Fin se remémore les disputes, les jalousies mais aussi la solidarité qui les soudaient. Des conflits avaient lieu mais rien pour expliquer ce meurtre commis dans une vie antérieure dont Fin garde la nostalgie. Ses anciens amis ont eu des parcours différents et il va devoir éclairer les zones d’ombre dans la vie de chacun et décrypter tous les non-dits qu’il pressent.

                Fin se heurte aussi au caractère rude et hostile de cette île des Hébrides. Des drames provoqués par des tempêtes ont meurtri bien des familles. Les landes désertiques enveloppées par la brume n’offrent aucun repère au marcheur imprévoyant et perdu. Les parois rocheuses qui souffrent des assauts répétés de l’océan sont un danger permanent. Il faut composer avec le mauvais temps, la pluie, le vent qui font partie intégrante de l’île. Et que dire des habitants qui vivent dans un tel milieu ? Souvent minés par l’alcoolisme, ils se montrent aussi rugueux que la campagne qui les entoure.

                L’auteur nous immerge dans cette nature écossaise omniprésente avec ses ruisseaux qui sinuent au milieu des bruyères, ses prés verdoyants où paissent les moutons, ses clôtures aux pierres sèches qui sillonnent le paysage, ses lochs riches en truites et en saumons, sa tourbe qui donne aux black-houses cette odeur si spéciale, ses côtes découpées que survolent cormorans et fulmars et ses puces dévoreuses qui perturbent les étés.  Avec Le braconnier du lac perdu, Peter May écrit un thriller qui maintient le suspense jusqu’à la fin. Mais il nous raconte aussi avec beaucoup de réalisme la vie difficile de ces insulaires du bout du monde qui vivent dans un environnement austère mais auquel ils sont attachés. Voyage donc sombre sur tous les plans, mais dépaysant et auquel on adhère sans problème.

L’île des chasseurs d’oiseaux, Peter May

                Premier roman d’une trilogie où intervient l’inspecteur Fin Macleod. Rien ne va plus pour lui. Il vient de perdre son fils. Son couple part à la dérive. Son chef le somme de choisir : ou il reprend le travail ou il démissionne. A contre-cœur, il revient sur les terres de son enfance, l’île Lewis, pour enquêter sur un meurtre identique à celui commis à Edimbourg : deux hommes pendus et sauvagement éventrés. Sur l’île Lewis, il s’agit d’un ancien camarade de classe de Fin, Angus Macritchie, dit Ange, et détesté, comme toute sa famille pour leur violence et leur tyrannie. Fin est parti pour Glasgow à la fin du lycée car trop de malheurs ont jalonné son enfance. Les souvenirs vont ressurgir au fur et à mesure de l’enquête qui se trouve intimement liée à sa vie antérieure. Il revoit ses anciens camarades de classe : le fils du pasteur devenu lui-même pasteur, Artair, son ami, fils de l’instituteur qui leur donnait des cours du soir, Marsaili, la petite fille dont il était amoureux, qui est devenue sa maîtresse avant de devenir la femme d’Artair, le clan des Macritchie toujours aussi violent. Ange, la victime du meurtre, avait été accusé de viol, pratiquait le braconnage sur des propriétés privées, terrorisait le voisinage. Bref, peu de personnes pour pleurer sa mort.

                Tout est agressif sur cette terre des Hébrides Extérieures. Les gens, mais aussi le paysage austère, dessiné par la tourbe et les landes désertiques où seuls les moutons résistent au vent de l’Atlantique et à la pluie omniprésente. Les campagnes se vident de leurs habitants qui préfèrent, comme Fin, la vie plus facile des capitales du pays. Seuls restent « des insulaires têtus, déterminés à lutter contre les éléments. Parfois, […] leurs prières étaient entendues. Le vent prenait pitié et le ciel laissait enfin le soleil adoucir l’atmosphère. Une existence rude, parfois récompensée par de fugaces moments de plaisir. » Tout aussi brutale est la tradition de la chasse aux gugas, jeunes fous de Bassan, qui se pratique sur un rocher inhospitalier, difficilement accessible, recouvert de guano à l’odeur pestilentielle. Cette île ou An Sgeir est entourée par un océan toujours en fureur et les chasseurs risquent leur vie, chaque année, quand ils viennent s’y installer pour deux semaines, le temps de tuer les deux mille jeunes oiseaux autorisés par la règlementation. Les défenseurs des animaux s’insurgent aujourd’hui et manifestent contre cette coutume sauvage qui n’est plus nécessaire à la survie des habitants. On apprend que Fin a participé contre son gré à cette chasse, quand il était adolescent. Un certain mystère plane d’ailleurs sur l’accident qui l’a projeté sur un rocher en contre-bas et sur la mort de son instituteur qui a été emporté par la mer. Fin va devoir éclaircir les coins sombres de son passé et les mettre en perspective avec les rivalités, les jalousies qui perdurent chez ces insulaires dont les rapports sont souvent compliqués.

                Si ce roman commence par une présentation assez convenue de l’enfance du policier, l’auteur nous entraîne vite dans un récit inattendu où l’on perd de vue l’enquête pour naviguer dans l’histoire de Fin au passé particulièrement tourmenté. Il retient notre attention en nous plongeant dans l’atmosphère sauvage et étouffante de cette île si peu accueillante et tout de suite, nous bouscule en nous faisant assister à une autopsie réalisée par un légiste bourru qui ne nous épargne aucun détail et qui met nos sens à rude épreuve. L’île des chasseurs d’oiseaux n’est pas d’une lecture tranquille. Comme le héros de ce livre, nous sommes ballottés par les personnages, les éléments naturels jamais souriants et les événements plus sordides les uns que les autres.

Journal d’un homme heureux, Philippe Delerm

                Journal d’une année, de septembre 1988 à décembre 1989. Bien avant La première gorgée de bière, Philippe Delerm s’intéresse déjà aux petits bonheurs de la vie, les déguste et nous les fait partager dans une langue limpide et souvent poétique. Une soirée entre amis dans le jardin, la lecture en famille, une journée bien remplie auprès des élèves, les rituels du dimanche, les rêveries dans le fauteuil de la grand-mère, les échanges de banalités avec les gens du village, la lecture quotidienne de la feuille de chou locale, la cueillette des champignons dans les forêts alentour, un moment de connivence avec son enfant à la fête foraine. Toujours des plaisirs simples qui s’adaptent aux saisons et à la météo, dans cette nature normande qui lui est si chère.

                A cette époque, Martine Delerm, l’épouse adorée, est plus connue que lui. Elle publie et illustre des livres de littérature de jeunesse. Lui, est en train d’écrire, un peu laborieusement, Autumn, roman sur les préraphaélites et attend avec angoisse la réponse des éditeurs. Il a décidé de vivre son métier d’enseignant à mi-temps, pour s’adonner à l’écriture. Il retrouve quotidiennement ce journal avec bonheur. Il est heureux d’avoir du temps et de profiter pleinement des cadeaux de la vie et des journées où rien ne se passe. Il n’envie pas le monde littéraire parisien auquel il donne quelques coups de griffes. La souffrance est là, bien sûr, avec la maladie et la disparition d’êtres chers, mais il est bien entouré et il apprécie sa chance : « Le bonheur, c’est d’avoir quelqu’un à perdre. »

                On peut reprocher à Philippe Delerm son goût trop prononcé pour les choses simples. Mais sa lecture fait du bien dans le monde déboussolé où nous vivons. Lui-même ne renie pas ce qu’il a écrit il y a trente ans, puisque ses commentaires de 2016 viennent de temps en temps apporter des précisions aux pensées d’autrefois. A lire sans arrière-pensée, auprès d’un feu de bois, dans la douceur d’une soirée familiale.

Le cœur régulier, Olivier Adam

                Sarah a une vie bien rangée, un travail, une maison, un « si gentil mari » et deux enfants qui ne posent pas de problèmes particuliers. Elle a aussi un frère, Nathan, un être tourmenté avec qui elle entretient des rapports privilégiés et qui vient de temps en temps bousculer ses certitudes de petite bourgeoise. Quand il meurt dans un accident de voiture, elle s’interroge à la fois sur son frère et sur elle-même. Cette mort est-elle vraiment accidentelle ou est-ce un suicide ? A-t-elle été suffisamment à l’écoute quand il venait chercher du réconfort chez elle ?

                Elle décide de quitter sa famille pour partir sur ses traces, au Japon, d’où il est revenu métamorphosé. Elle s’installe dans la station balnéaire où il avait séjourné et y trouve un certain apaisement auprès de sa logeuse qui est aux petits soins, du propriétaire du distributeur de boissons qui l’accepte avec ses humeurs et son passé trop lourd et surtout auprès de Natsume Dombori qui avait accueilli son frère. Natsume Dombori est un homme curieux. Policier à la retraite, il a décidé de sauver les candidats au suicide, prêts à se jeter dans l’océan, du haut d’une falaise. La tâche est quotidienne et Natsume explique le désespoir de ces malheureux par « la violence morale qui s’exerçait à l’école, au travail, dans le couple. L’usure et les humiliations, la pression sociale, le culte du rendement, du gagnant, du vainqueur, le cynisme et l’exclusion. » Il les recueille chez lui, pendant le temps de leur convalescence. C’est dans cette situation qu’il a rencontré Nathan, puis Sarah, elle aussi tentée par le grand saut. Elle rencontre, chez lui, des personnes plus désespérées qu’elle : Midori qui a perdu une petite fille de deux ans, Haruki, sombre et mutique, qui passe son temps à dessiner mais qui a aussi tué ses parents. Partie à la recherche du passé de son frère, c’est elle-même que Sarah va trouver grâce à des rencontres bienveillantes et tolérantes, dans un cadre où la nature est généreuse et accueillante. Il va falloir maintenant mettre de l’ordre dans sa vie.

                Dans Le cœur régulier, on retrouve les thèmes chers à Olivier Adam. D’abord, la difficulté de vivre. Le sage Natsume répond à un personnage qui lui demande si la vie a un sens : « non, il n’y a pas de sens, il y a juste la vie et il faut la vivre. Comme une plante vit. Comme un animal vit. Inspirer, expirer. C’est tout. » Ensuite, le refus de se laisser engloutir dans la société de consommation qui anéantit les plus faibles. Et puis, le côté sombre de l’auteur est toujours présent avec les deuils, les séparations de ceux qui s’aiment, l’éloignement des enfants qui grandissent. Olivier Adam nous livre encore une fois un roman grave. Avec toutefois le raffinement du Japon qui vient apporter un peu de légèreté et l’espoir final d’un nouveau départ dans la vie de Sarah.

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