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Sur ma mère, Tahar Ben Jelloun

                Tout se bouscule dans la tête de la mère de Tahar Ben Jelloun, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Fès où elle a habité dans sa jeunesse, Tanger où elle vit maintenant. Les vivants et les morts viennent la visiter. Cet afflux de souvenirs permet au fils de découvrir des pans ignorés de sa vie et au lecteur d’explorer les coutumes marocaines. Les mariages sont arrangés. Les filles se marient dès quinze ans, alors qu’elles ont encore envie de jouer à la marelle. Si une femme ne peut pas avoir d’enfant, elle est répudiée. Si elle est veuve, on lui cherche un nouveau mari. C’est le rôle du père mais aussi de l’oncle qui joue un rôle considérable dans ces conditions. La mère de Tahar Ben Jelloun n’a pas failli à la tradition. Elle a eu trois maris et le troisième n’a pas été tendre avec elle. Les hommes, bien sûr, ont tous les droits et, parmi eux, la polygamie. Mais ces femmes entièrement dépendantes de la volonté des hommes, connaissent malgré tout quelques îlots de liberté. D’abord, en cuisine où elles détiennent le pouvoir. L’esprit embrumé par la maladie, la mère de Tahar revient plusieurs fois sur l’organisation de ses funérailles qu’elle veut grandioses. Le sens de l’accueil a beaucoup d’importance dans ce pays. Ensuite, les séances au hammam, où elles se retrouvent entre elles, leur permettent de souffler et de s’abandonner à des conversations plus futiles. Et puis, il y a la religion qui aide à supporter les pires adversités. Toute analphabète connaît des versets du coran par cœur.

                Le fils, de son côté, assiste, impuissant, à la déchéance progressive de la mère : à sa mémoire défaillante, à ses délires, à sa perte totale de parole. Il passe par une période difficile, tout en étant conscient que sa mère a de la chance de vivre au Maroc, où elle peut éviter les maisons de retraite qui n’existent pas là-bas. Keltoum, son amie aide-soignante, l’accompagne tous les jours. La mère la malmène et les heurts entre elles sont nombreux, mais elle lui permet de rester chez elle jusqu’à son dernier souffle.

                Bel hommage de Tahar Ben Jelloun à sa mère qui rend grâce à son pays de préserver l’amour entre les parents et les enfants, « ce fil de soie tendu entre deux êtres ».
« De leur (les parents) part, cet amour peut être excessif et possessif. Il peut être énervant et étouffant. Mais cela n’autorise pas le manque élémentaire de respect, un respect qui veut dire de l’affection et une sorte de soumission irrationnelle. Cela s’appelle l’amour filial. C’est un lien qui ne supporte aucune comptabilité. On le vit comme un don de la vie et on fait tout pour en être digne et fier. »

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson

                Les chemins noirs, nous dit Sylvain Tesson, sont ceux empruntés par un conscrit fuyant l’autorité militaire, des chemins abandonnés, envahis par les broussailles. Rien à voir avec les GR soigneusement balisés par quelque fédération française. Sylvain Tesson va prendre ces sentiers buissonniers et traverser la France depuis le Mercantour jusqu’à la pointe nord du Cotentin, pour essayer de se reconstruire, après un accident stupide qui a laissé son corps en miettes. Après une soirée arrosée, le jeune homme a voulu escalader la façade d’une maison. Il n’a pas assuré et s’est retrouvé à l’hôpital pour de longs mois. Terrible épreuve pour cet aventurier insouciant, toujours prêt à parcourir les grands espaces de Russie ou d’ailleurs et à se mettre en danger. Le voilà donc condamné à plus de modestie, même si faire quarante kilomètres par jour avec une gueule cassée et un dos soutenu par des bouts de ferraille peut nous paraître un exploit. Il dort à la belle étoile, « le nez dans le thym », dans des granges, des petits hôtels ou dans des monastères isolés. Il croise des vaches, des moutons, des chevaux, rencontre des paysans heureux, des ermites qui vivent d’aumône et lecture, de vieilles dames indignes qui ne signalent pas aux cueilleurs des villes les champignons vénéneux. Tout pour plaire à ce sauvage solitaire qui fuit une quotidienneté frénétique, aveuglée par les nouvelles technologies empêchant de voir ce monde oublié. Il est bien sur ces sentes improbables où il se dissimule pour chercher des issues de secours qui l’aideront à vivre. Le chemineau prend le temps d’apprécier la diversité des paysages, d’observer les insectes, les oiseaux, les lézards et de s’extasier devant la beauté d’une fleur.

                Mais ce géographe de formation sait aussi porter un regard critique sur le monde qui l’entoure. Il déplore la transformation des campagnes à cause de l’industrialisation et des différents plans gouvernementaux qui ont imposé des réformes contre-nature aux paysans, à coups de subventions. Les territoires déserts, où seules quelques ruines témoignent d’une vie passée, contrastent furieusement avec les zones périurbaines transformées en ZUP et en ZAC, dont la laideur avait déjà frappé son ami, Jean-François Ruffin en marche sur le chemin de Compostelle. Il constate que les lois d’urbanisme, la géographie des loisirs ont défiguré le pays. Il n’est pas loin de penser, avec Cocteau : « Il est possible que le progrès soit le développement d’une erreur ».

                Ce récit est vivifiant. Comment ne pas admirer le courage de cet homme qui mobilise ce qui lui reste d’énergie pour reconquérir ses forces physiques aussi bien qu’intérieures ? Mais le plaisir est aussi dans l’écriture de Sylvain Tesson qui révèle des qualités de poète et de peintre quand il s’agit de décrire un paysage. Il use constamment de la métaphore qu’il manie toujours avec humour et autodérision. A l’art de la Renaissance amoureux de la symétrie, il préfère la déconstruction cubiste : « Les portraits de Picasso consolaient les types comme moi, atteints de paralysie faciale. » Evoquant son ancienne addiction à l’alcool et à ses difficiles démarrages quotidiens, il reconnaît : « je n’avais plus le droit de me fouetter les attelages à coups de schnaps », regrettant que l’alcool lui soit interdit par « l’Académie de Médecine ».

                Après la réussite de cette traversée de la France, souhaitons à Sylvain Tesson, dont l’antienne aujourd’hui est : « Le passé m’oblige, le présent me guérit, je me fous de l’avenir », de trouver d’autres chemins noirs et de nous faire partager bientôt de nouvelles aventures.

Le jour d’avant, Sorj Chalandon

                Ce pourrait être le livre d’une vengeance. C’est finalement celui du déni. Au départ, l’histoire est simple. Michel Flavent habite près de Lens. Ses parents sont paysans, mais les hommes de la plupart des familles travaillent à la mine et meurent, soit silicosés, soit d’un coup de grisou. C’est ainsi qu’a fini l’oncle de Michel, et son père rêve d’un autre avenir pour ses deux garçons. Mais Jojo, le frère aîné, après avoir travaillé un temps dans un garage, choisit d’aller au charbon. Et le voilà emporté inévitablement dans la catastrophe de la fosse de Saint-Amé, le 27 décembre 1974 qui a fait 42 morts. Depuis ce jour, Michel vit avec ce souvenir, que seule la compréhension de sa femme pourra apaiser, jusqu’à ce qu’elle aussi disparaisse après une longue maladie. Pourtant, la veille de ce jour fatidique, Michel partageait un moment de bonheur avec Jojo. Jojo, un peu ivre après quelques bières bues au bistrot « Chez Madeleine » pour oublier l’enfer de son travail, confie le guidon de sa mobylette à Michel et tous les deux s’en vont faire un tour dans le village. Instants de complicité et de griserie pour ces deux fans de Steve McQueen et de ses courses folles dans le film « Le Mans ». Le lendemain, c’est le drame et le coup de grisou, qui aurait pu être évité si le contremaître, une fois de plus n’avait pas lésiner sur la sécurité. Sa devise : « Si on fait trop de sécurité, on ne fait pas de rendement. » On recense 42 morts. On leur rend hommage. Mais Jojo, qui est resté à l’hôpital et qui est mort quelques jours plus tard, n’est pas sur la liste des disparus. Colère de Michel qui revient sur les lieux du crime quarante ans plus tard, à l’occasion d’une cérémonie officielle, en présence du premier ministre, Manuel Valls. Il abhorre la mise en scène grandiose qui évoque la catastrophe avec force fumées et feux d’artifice. Il décide de s’installer dans son ancien village et de venger son frère et tous les autres mineurs, en tuant celui qui, pour lui, est le seul responsable, le contremaître Lucien Dravelle, qu’il retrouve sur un fauteuil roulant, sous oxygène et complètement silicosé. D’ailleurs, il ne fait que suivre l’injonction de son père, retrouvé pendu avec une lettre dans sa poche : « Michel, venge-nous de la mine ! »

                Il va donc jusqu’au bout de sa mission en tentant d’assassiner Lucien Dravelle. Son procès a lieu et là, coup de théâtre, la situation se révèle plus complexe. Des révélations sont faites qui montrent que le « méchant » est plus humain qu’il n’y paraît et que le « gentil » a une psychologie perturbée par ses drames familiaux. Si l’avocat général refuse de donner à ce procès une couleur sociale, l’avocate de Michel, déstabilisée par son attitude et elle-même petite-fille de mineur, fonde sa plaidoirie sur la responsabilité des hommes qui, tous les matins, envoient au massacre leurs semblables obligés de gagner leur vie.

                Evidemment, on pense à Zola et à Germinal en lisant ce livre, mais l’éclairage est différent. L’accent n’est pas mis sur la mine dévoreuse d’hommes mais sur la compagnie et ses représentants qui veulent toujours plus de rendement au détriment de la santé des ouvriers. Le monde minier est donc au centre de ce roman et Sorj Chalandon en fait une description réaliste en employant des termes techniques et précis (« taillette », « chevalement »). C’est un livre militant mais pas seulement. Son intérêt repose aussi sur l’étude de la psychologie humaine. L’auteur met en scène la vulnérabilité d’un homme qui, à la suite d’un drame personnel, s’enferme dans une histoire collective pour se protéger et dénoncer. L’auteur mêle ici avec brio l’aspect documentaire et l’intrigue romanesque, dans ce nouvel opus encore une fois très sombre.

Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb

                L’héroïne de ce roman, Diane, est malmenée par sa mère qui est jalouse de l’attention que son entourage porte à sa fille. Enfant très tôt raisonnable, elle vit mal ce rejet mais excuse sa mère. Quand un nouveau bébé arrive dans la famille, elle pense que, si sa mère s’intéresse davantage à lui, c’est parce que c’est un garçon. Par contre, elle s’interroge quand elle voit l’amour démesuré que sa mère porte à sa jeune sœur. Diane ne comprend pas. Heureusement, elle trouve du réconfort auprès de ses grands-parents qui l’entourent d’affection et qui suppléent ainsi le manque d’amour maternel. Mais les grands-parents meurent dans un accident de voiture et Diane est bouleversée. Etudiante en cardiologie, spécialité choisie à cause d’un vers de Musset, « Frappe-toi le cœur c’est là qu’est le génie », elle se tourne alors vers Olivia, enseignante qu’elle admire et pour laquelle elle est prête à tout. Elle ne compte pas les heures pour l’aider à obtenir une promotion qu’elle décroche. Dès lors, Olivia délaisse son élève et profite des avantages que lui procure la gloire. Diane, dépitée et en colère découvre de plus qu’elle a une enfant dont elle ne s’occupe pas et qui souffre cruellement du manque d’amour maternel.

                Amélie Nothomb imagine des destins parallèles où deux femmes narcissiques sont dévorées l’une, par la jalousie, l’autre, par le mépris. « Marie avait été aveuglée et folle. Olivia avait froidement et lucidement méprisé. » Deux réactions différentes chez deux enfants en souffrance parce que mal aimées. Diane accepte et sait rebondir car les grands-parents ont joué un rôle positif et salvateur. Mais la fille d’Olivia, abandonnée à elle-même, n’évolue ni physiquement, ni intellectuellement et engrange son ressentiment jusqu’au passage à l’acte final. Dans ce roman court et original, l’auteur arrive à nous impliquer dans ces histoires familiales où des sentiments dévastateurs habitent des personnages tout à fait crédibles.

Les vies multiples d’Amory Clay, William Boyd

                Ce roman original se présente sous la forme d’une biographie qui semble d’autant plus réelle qu’elle est accompagnée de photographies censées témoigner des différents moments vécus par l’héroïne. La narratrice, Amory Clay, retrace le parcours de son existence, en entrecoupant son récit des pages de son journal tenu en 1977 et 1978, à Barrandale, une île écossaise des Hébrides où elle est venue s’installer sur ses vieux jours. Comme l’indique le titre, elle a connu une multiplicité de vies, son métier l’ayant conduite à parcourir le monde. Photographe mondaine, elle fait ses débuts aux côtés de son oncle, en Angleterre. Puis, elle part à Berlin où elle fréquente les milieux interlopes de la capitale, ce qui lui permet de présenter une première exposition érotique dans son pays. Ses photos, considérées comme obscènes, sont saisies par la police mais remarquées par un directeur de magazine américain qui l’invite à venir travailler à New York. De là, elle fait un bref passage en Amérique latine et revient à Londres où elle se fait rouer de coups, en voulant photographier une manifestation de fascistes en 1936. Après une longue convalescence, des mois d’hospitalisation et une hémorragie vaginale chronique qui laisse supposer une stérilité définitive, elle retourne à New York où elle devient photographe de mode pour gagner sa vie. Mais la guerre est un sujet qui l’attire davantage. Elle revient à Londres, ouvre une agence qui couvre le débarquement du 6 juin 1944. Puis, elle s’exile à Paris, dans le pays où son frère, pilote d’avion, a été tué par l’ennemi. Elle part avec son appareil sur le terrain, dans les Vosges puis en Allemagne, auprès des soldats, pour mettre en images leur quotidien. Elle y fait la rencontre de son futur mari, l’officier Sholto Farr, riche propriétaire terrien qui vit en Ecosse, dans un manoir où elle s’installe et accouche miraculeusement de jumelles.

                Après des années de bonheur, elle voit son mari sombrer dans l’alcoolisme et l’addiction au jeu, traumatisé par un événement qui s’est produit sur le champ de bataille : il a été obligé de tuer des adolescents de 14 et 15 ans appartenant aux jeunesses hitlériennes. A la suite de son décès, en 1961, Amory part vivre sur l’île de Barrendale, seul héritage de son mari, ruiné par ses dettes. Elle doit travailler pour gagner sa vie, se tourne vers les mariages et les joueurs de cornemuse qui ne satisfont pas cette âme exaltée. C’est la guerre au Vietnam. Elle demande encore une fois à être correspondante de guerre. Lasse des horreurs qu’elle doit affronter, elle écourte le contrat et rejoint son pays. Mais la vie n’est décidément pas un long fleuve tranquille pour celle qui, adolescente, avait subi la folie de son père qui voulait se suicider, en l’entraînant avec lui dans sa voiture jetée dans un lac. Une de ses filles, pendant son absence, s’est enfuie aux Etats-Unis avec un musicien. Est-elle partie de son plein gré ? Une lettre qu’elle lui a laissée éveille son inquiétude. Voilà donc Amory repartie pour une nouvelle bataille : retrouver sa fille qu’elle finit par découvrir dans une communauté hippie à la moralité douteuse, près de Los Angeles. Cet épisode nous vaut des pages magnifiques sur l’amour maternel, fait d’angoisse, de culpabilisation, de combat pour sortir son enfant d’un mauvais pas et finalement d’acceptation pour lui laisser mener sa vie à sa guise. « Peu m’importe ce que mes filles font de leur existence, je n’ai aucun plan de carrière pour elles, je veux juste qu’elles soient le plus heureuses possible malgré les exigences soudaines et cruelles de la vie, quel que soit le chemin qu’elles ont choisi de suivre. »

                William Boyd imagine une figure de femme admirable. Libre et indépendante, Amory a un caractère bien trempé et n’hésite pas à se mettre en danger. Très courtisée, c’est elle qui choisit ses amants, tout comme elle mourra « de sa propre main », quand son corps finira par la lâcher. Si l’on voulait jouer au jeu auquel se livrent, dans l’histoire, la mère et la fille qui utilisent uniquement quatre adjectifs pour définir une personne, on pourrait qualifier ce livre ainsi : inclassable, surprenant, foisonnant et attachant.

La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Bernard Pivot

                Comme l’auteur l’explique dans la préface, ce livre est une suite de réflexions par ricochets qui répondent aux textes qu’il lit. Tout son monde de culture et de lettres se retrouve dans ce recueil. Ardent défenseur de la langue, il s’amuse avec les mots qu’il aime tels qu’ils sont et ne voit pas pourquoi certains voudraient supprimer l’accent circonflexe qui est un élément essentiel à la compréhension même du terme qu’il habille. Il ne recule jamais devant l’emploi d’une expression familière et il a un penchant particulier pour l’argot qui enrichit le français et lui permet de rester bien vivant. Ce boulimique de lecture parsème ces textes de citations et de références littéraires. Il se souvient bien sûr des rencontres avec les écrivains qu’il admire, à l’occasion des émissions de télévision qu’il animait : Karen Blixen, Marguerite Duras, Jean d’Ormesson et beaucoup d’autres. Il nous entraîne dans les coulisses d’ « Apostrophes » ou d’ « Ouvrez les guillemets » et se souvient qu’il a dû gérer des relations complexes entre certains participants. L’humour ne le quitte pas. Il s’invente une aventure amoureuse avec Louise Labé dont il réalise une interview imaginaire pour « Apostrophes ». Journaliste dopé à l’information et à l’actualité, cet hyperactif, qui travaille pour la presse écrite, la télévision et la radio, trouve encore le temps de s’étonner et d’apprécier tous les plaisirs de la vie. Il nous dit son goût pour les cigares, pour le vin et la bonne chère. Amateur de foot, il traîne dans les vestiaires des matchs.

                Bref, Bernard Pivot est un épicurien qui s’est donné sans retenue à son travail de journaliste littéraire, avec une telle passion qu’il a un peu laissé de côté sa vie privée. La télévision lui a procuré un immense plaisir et il la défend d’ailleurs en louant la diversité de son offre. Il l’aime car elle sait nous instruire, mais son plus grand atout, c’est de créer du désir. On retrouve, dans ce livre distrayant, le même humour, la même impertinence et la même concision dans l’expression que dans ses tweets quotidiens qui commentent l’actualité, tout en jouant avec les mots. Il ne peut s’empêcher de se laisser aller à quelques exercices d’écriture, ce qui nous vaut des quatrains savoureux qui résument avec malice et loufoquerie des œuvres d’autrefois qu’il mêle à l’actualité d’aujourd’hui. En voici un exemple :

« Cela faisait longtemps que la gent La Fontaine,
L’agneau, la cigale, les pigeons, la fourmi,
Attendaient qui bêlant, qui roucoulant, que vienne
Un drôle d’animal : le disant Luchini. »

La ballade de l’impossible, Haruki Murakami

                Une chanson qui accompagne son atterrissage à Hambourg éveille en Watanabe les souvenirs douloureux de son aventure amoureuse avec Naoko. Cela se passait dix-huit ans plus tôt, alors qu’il poursuivait des études sans plaisir à l’université de Tokyo. Rien de passionnant dans sa vie d’alors. Il travaille quelques jours par semaine chez un disquaire pour se faire un peu d’argent, les dimanches sont consacrés à la lessive, il passe son temps libre à lire ou relire les romans américains et notamment Gatsby le magnifique, ou à coucher avec des filles rencontrées dans un bar. Ces deux derniers passe-temps, il les partage avec Nagasawa, le seul camarade de cours qu’il apprécie, même si sa désinvolture le dérange parfois. Deux figures féminines viennent donner du sens à son existence. Midori, dont il recueille les confidences et à laquelle il s’attache de plus en plus. Elle est gaie, vive, parle librement de sa sexualité, tout en posant beaucoup de questions. Et puis, Naoko avec laquelle il entretient une relation assez particulière. Ex fiancée de son ami, elle est devenue sa petite amie, après son suicide. Mais, Naoko, qui a des problèmes psychologiques est enfermée dans une espèce d’hôpital, ce qui n’empêche pas Watanabe de l’aimer. Quand elle se suicide à son tour, Watanabe fou de douleur abandonne tout pour voyager sans destination précise. Il vit alors, pendant un an comme un vagabond.
                Haruki Murakami décrit avec beaucoup de justesse le difficile passage de l’adolescence à la vie d’adulte. On pense à Paul Nizan qui affirmait : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Si le héros s’en sort, il reste traumatisé par le décès de ses amis qui, eux, n’ont pas su se libérer des démons qui les torturaient. Cette « ballade de l’impossible » nous parle de l’amour, de l’amitié, de la sexualité, de la folie, de la mort. Notre guide, dans ce monde où les sentiments sont exacerbés, n’est autre que le narrateur qui fait montre d’une grande douceur et d’une extrême sensibilité et le lecteur s’y attache avec beaucoup de facilité.

L’homme de Lewis, Peter May

                Le policier de L’île des chasseurs d’oiseaux, Fin Macleod, quitte Edimbourg et sa femme après le décès accidentel de son fils. Il ressent le besoin de revenir sur son île natale de Lewis où il campe, tout en restaurant la maison de ses parents. Mais son passé insulaire le rattrape. Il retrouve Marsaili, son ancienne amoureuse, apprend à connaître le fils qu’il a eu avec elle et surtout, il est mêlé malgré lui à une enquête menée par son confrère, Gunn. Le cadavre momifié d’un homme est découvert dans un champ de tourbe. On s’aperçoit vite qu’il a le même ADN que Tormod Macdonald, le père de Marsaili. Or, ce dernier, atteint de la maladie d’Alzheimer, ne peut être d’un grand secours pour les enquêteurs. Pourtant, pendant que Fin essaie de résoudre cette énigme, qui se présente comme un jeu de piste avec le mystère d’un pendentif, d’un motif de couverture qui a laissé des traces sur le corps du défunt, d’un autel d’église en forme de bateau, d’une plage du nom de Charlie et d’un prénom, Ceist, l’auteur nous dévoile progressivement les souvenirs qui affleurent au cerveau du vieil homme diminué, quand il se trouve stimulé par un élément extérieur. Dans ses moments de lucidité, Tormod Macdonald revoit sa jeunesse tourmentée. Après avoir perdu ses parents très jeunes, il est placé dans une résidence avec son frère handicapé mental, Peter, qu’il a promis à sa mère de protéger. Mais la vie va malmener les garçons qui sont obligés de changer d’identité, ce qui ne va pas faciliter l’enquête actuelle.

                Encore une fois, Peter May situe l’action de son roman dans les îles Hébrides dont les terres sauvages correspondent bien à l’âme bosselée du détective. On sent l’attachement de l’auteur à ces paysages austères. Il nous fait respirer l’odeur âcre de la tourbe, nous promène tour à tour dans les landes désertiques et dans les pâturages verdoyants où paissent les moutons. De plus, comme dans chacun de ses romans sur l’Ecosse, Peter May s’appuie sur un fait réel qui a marqué le passé de ce pays. Ici, il s’agit de l’histoire scandaleuse des « Homers », ces enfants sans parents que l’église catholique sortait des orphelinats pour les placer, dans les Hébrides Extérieures, chez des inconnus qui s’en servaient de main d’œuvre bon marché ou le plus souvent d’esclaves. Envoyés seuls sur un ferry, ils devaient d’abord affronter une traversée tumultueuse puis, ils étaient abandonnés sur un quai avec le nom de la famille d’accueil inscrit sur un carton autour de leur cou. C’était ensuite une vie rude et sans amour qui les attendait dans les fermes où le ramassage du varech et de la tourbe et les travaux des champs occupaient leurs journées quand ils n’étaient plus à l’école.

                Dans sa trilogie écossaise, Peter May excelle à mener de pair un événement de l’histoire de son pays avec une intrigue qui tient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement.

L’amie prodigieuse : le nouveau nom -Tome 2, Elena Ferrante

                Suite des aventures de Lila et Elena, la narratrice, et de leur amitié chaotique. Lila, élève brillante mais d’une famille pauvre, abandonne les études pour épouser, à seize ans, Stefano, un garçon de son quartier, qui s’est enrichi par des moyens plus ou moins honnêtes. Avant, elle était enviée pour son intelligence et sa répartie, aujourd’hui, elle est admirée pour son élégance et sa vie de petite bourgeoise. Même Elena succombe encore une fois à son charme et envisage de quitter le lycée pour goûter les joies de la femme au foyer. Mais la vie en couple n’a rien d’idyllique pour Lila qui découvre un Stefano généreux certes, mais violent et inculte. Son entourage conseille à Lila, dépressive et n’ayant pu mener à terme une grossesse, un séjour en bord de mer où elle exige la présence d’Elena qui, elle, compte bien retrouver Nino dont elle est toujours amoureuse, même s’il s’est éloigné d’elle. La rencontre se fait entre les jeunes gens et, dans un premier temps, Elena apprécie sa complicité intellectuelle avec le jeune homme qui la délaisse bientôt pour Lila. Lila quitte Stefano et connaît une aventure passionnée avec Nino, courte mais de cette relation va naître un enfant. Abandonnée par Nino, Lila regagne son indépendance et connaît les difficultés quotidiennes d’une femme seule avec un enfant.

                Trahie encore une fois par la personnalité trouble de son amie, Elena s’inscrit à l’université de Pise, se rend compte qu’elle est faite pour les études et qu’elle ne supporte plus la vulgarité et l’ignorance du monde dans lequel elle a vécu jusque-là. Elle fait de nouvelles connaissances et elle est prête à se marier avec un écrivain en herbe comme elle, lorsque Nino fait sa réapparition alors qu’elle présente son livre en public. La fin du deuxième opus laisse imaginer une suite riche en aventures sentimentales dans le troisième tome de cette série.

                Nous nous retrouvons dans l’ambiance désordonnée des quartiers populaires du Naples des années soixante où les habitants reproduisent, de génération en génération, les mêmes coutumes et la même violence. Difficile de sortir de ce cercle. Pourtant, Elena s’y essaie et nous assistons aux hésitations d’une jeune étudiante tiraillée entre son milieu d’origine et un nouvel environnement dont elle a du mal à déceler les clés, mais où elle s’obstine à trouver une place, à force de travail et de connaissances bien utiles pour la guider.

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux

                Annie Ernaux, sollicitée par les éditions du Seuil pour raconter un peu de la société d’aujourd’hui, a choisi de s’attacher à la description d’un supermarché, en l’occurrence, celui où elle va faire ses courses régulièrement. Pendant un an, elle se rend, les différents jours de la semaine, à différents moments de la journée, à Auchan et elle observe. Elle remarque que la clientèle varie suivant les horaires et qu’une communauté cosmopolite fréquente l’établissement sans racisme et sans heurt. Elle passe les employés au scanner. Les caissières forment un prolétariat exploité, sous-payé et sans cesse surveillé. Parfois agressives car toujours sous tension. Une hiérarchie est bien établie au sein des vendeurs, suivant les rayons dont ils sont responsables. Il est à remarquer qu’aucun vendeur n’est présent à la partie librairie. Par contre, les nouvelles technologies bénéficient d’un personnel masculin nombreux, manifestant une certaine condescendance vis-à-vis des clients et surtout des clientes. Ces spécialistes détiennent le pouvoir informatique qui les rend supérieurs. Quant aux caisses automatiques qui déshumanisent ces centres commerciaux, elles sont dotées d’une voix de synthèse toujours prête à infantiliser celui ou celle qui passe un peu trop de temps à comptabiliser ses achats, en répétant autant de fois qu’il le faut un ordre non compris.

                Annie Ernaux passe ensuite en revue le contenu des rayons. Côté jouets, la discrimination est flagrante entre les jeux pour les filles et ceux pour les garçons. Que dire de la librairie qui ne propose que des best-sellers et une pléthore de livres de cuisine. La littérature de qualité y est pratiquement absente. Signe de la folie de notre époque : les produits pour les animaux domestiques sont plus attrayants que ceux en promotion destinés aux plus pauvres.

               Evidemment, la citoyenne engagée qu’est Annie Ernaux ne peut rester insensible à ce qu’elle voit. Sa description est bien sûr critique et subjective. Elle éprouve une envie de révolte devant la maltraitance des employés, devant l’hypocrisie et l’infantilisation qui règnent dans cet univers de la consommation. Elle ne peut s’empêcher de souligner qu’au Bangladesh, des immeubles non sécurisés s’écroulent sur des milliers d’esclaves réalisant des produits fabriqués pour Auchan ou d’autres supermarchés.

               Dans le style très sobre qu’on lui connaît, l’auteure des Années nous donne à voir le monde contemporain et ses dérives. Toujours à la recherche du terme le plus précis et le plus approprié, comme dans tous ses romans, elle s’interroge sur le choix des mots et sur leur portée. Vaut-il mieux écrire « femme », « femme noire » ou « Africaine » ?

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