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Kannjawou, Lyonel Trouillot

                Dans ce roman, Lyonel Trouillort se montre très pessimiste sur le futur de son pays, Haïti qui, après avoir été durement malmené par des dictatures, se voit pris en charge par des organisations humanitaires que l’auteur assimile à la colonisation américaine où le peuple soumis devait obéir à l’occupant. Evidemment les souffrances sont moins fortes, mais les Haïtiens sont, de la même façon, dépossédés de leur destin. Les ONG prennent en main la reconstruction du pays, sans se mêler vraiment aux miséreux qui luttent pour leur survie. La ville se divise en deux quartiers : celui où l’on vit dans la rue avec le cimetière pour horizon et celui où l’on se cache derrière des « portails hauts comme les murs du pénitencier ». C’est là, bien sûr, que logent les étrangers qui viennent, de bonne foi, aider la population à prendre un nouveau départ. Ils descendent de leurs collines une fois par semaine, pour s’encanailler au Kannjawou, le café à la mode, où l’on se rencontre et où l’on boit des bières.

               Comme au temps de la colonisation, il y a ceux qui se soumettent et, heureusement, ceux qui résistent et qui essaient de construire un avenir plus radieux. C’est le petit monde de la rue de l’Enterrement où habite le narrateur de cette histoire avec son frère, Popol, et ses amis, Wodné, Sophonie et Joëlle, sous la protection de Man Jeanne, la rebelle qui verse du « pissat de chat » sur la tête de ceux qui ne tiennent pas compte de ses remarques. La bande des cinq a mis en place un centre culturel pour les gamins des pauvres où ils peuvent lire et se cultiver avec l’aide du petit professeur qui appartient pourtant à un quartier plus favorisé. Car ces jeunes bénévoles sont persuadés que « c’est avec le savoir qu’on peut changer les choses ». Chacun doit travailler pour gagner sa vie pas toujours facile. Le narrateur, qui a toujours aimé écrire, met sa plume au service des riches. Quant à Sophonie, elle a abandonné ses études à l’université pour s’occuper de son vieux père malade et elle est devenue serveuse au Kannjawou.

                Mais là aussi, ce dernier bastion de lutte et d’entraide est en train de s’effriter. Dans la rue de l’Enterrement, le cordonnier n’a plus de client, le relieur ne reçoit plus que les visites de quelques passionnés. Anselme, le père de Joëlle et Sophonie, n’aura pas droit, en fin de vie, à un dernier Kannjawou, cette fête qui réunissait les Haïtiens dans la joie et le partage. Même dans le proche entourage de la bande des cinq, les querelles et les jalousies viennent polluer la cohésion du groupe. Le suicide du petit professeur, qui met le feu à son appartement est peut-être la métaphore de cet écroulement. Sa bibliothèque disparaît dans l’incendie. Même la littérature a failli.

                Lyonel Trouillot écrit « la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l’Enterrement », comme Man Jeanne suggère au narrateur de faire ce récit dans ses carnets. Mais cette rage se délite petit à petit devant les difficultés de l’existence et c’est un roman du désenchantement que nous propose l’auteur que l’on a connu plus combatif. Comment lui en vouloir quand ses compatriotes sont englués dans des problèmes qui les dépassent et pour qui « survivre peut être un travail à plein temps qui consomme toute leur énergie ».

L’homme-dé, Luke Rhinehart

                Luke Rhinehart, l’auteur de ce livre, porte le même nom que son héros. C’est en fait le pseudonyme de l’écrivain, Georges Powers Cockcroft, qui veut faire croire à une autobiographie. Dans le roman, Luke est un psychiatre qui a réussi, avec une femme belle et intelligente et deux enfants. En pleine dépression, las de la routine qui gangrène son existence, il décide un soir de jouer sa vie aux dés. Le premier coup de dé lui enjoint d’aller violer la femme de son collaborateur et ami. Ce qu’il fait. A partir de ce moment, il va appliquer cette pratique à sa vie personnelle mais aussi à sa vie professionnelle, incitant ses patients à assouvir leurs désirs les plus inavoués, allant ainsi à l’encontre de toute déontologie. Sa vie se trouve complètement bouleversée ainsi que celle de son entourage qui, après un moment de stupéfaction devant ses réactions, le considère comme un malade atteint de folie. Il change de personnalité plusieurs fois dans une même soirée, se métamorphose comme Protée, endossant même le rôle de Jésus pendant une journée. Il dit faire des expériences qui enrichissent son travail de psychiatre, en participant à une dé-thérapie.

                Les dés lui permettent de faire surgir son moi profond qui n’osait s’exprimer. Luke Rhinehart pense que l’être est multiple et qu’il faut lui donner la possibilité de révéler toutes les facettes de son caractère. Il devient libre en abolissant les barrières sociales et en sortant du moule. Mais, très vite, cela devient une drogue et, comme toutes les drogues, le jeu de dé se transforme en addiction qui entraîne le personnage dans des situations irréversibles. Obéissant aux injonctions des dés, il fait évader des malades d’un hôpital psychiatrique, perd son travail, quitte sa femme et ses enfants, est recherché par le FBI quand il entraîne une partie de la population dans ses délires.

                L’homme-dé est un livre étonnant, subversif, qui pose le problème de la morale et de la liberté individuelle. Il bouscule le lecteur. L’idée est originale mais le roman traîne en longueur. Trop de situations répétitives, sans parler des nombreuses expériences sexuelles qui ne nous sont pas épargnées et qui finissent par lasser.

Ronce-Rose, Éric Chevillard

                Sur internet, Éric Chevillard alimente un blog intitulé « L’autofictif » qu’il définit lui-même comme « une chronique nerveuse et énervée d’une vie dans la tension particulière de chaque jour ». Trois réflexions quotidiennes dévoilent sa sensibilité et son humour souvent absurde. De temps en temps, il y rapporte les remarques cocasses et naïves mais non dépourvues de bon sens de ses deux filles, Agathe et Suzie.  Ronce-Rose n’est pas sans rappeler le ton de leurs interventions.

                Dans ce roman, l’héroïne, au nom éponyme, raconte son histoire. Enfermée dans un appartement, elle passe son temps à attendre Mâchefer et son complice Bruce, qui partent faire des coups, des « farces », disent-ils, dans les banques, les bijouteries et les stations-service, sans qu’elle sache exactement à quoi correspond ce métier. Pour s’occuper, elle écrit son journal dont elle nous livre des extraits. Un jour, ne voyant pas revenir Mâchefer, elle va à sa recherche dans un monde semé d’embûches où elle doit éviter les hommes qui offrent des bonbons, se cacher dans un hôpital pour passer une nuit à l’abri, se fondre dans des groupes qui l’amènent dans un château pour une dégustation de vin. Son errance et son imagination la conduisent jusqu’en Russie sans avoir retrouvé son protecteur qui semble bien avoir été pris au piège dans une « fin de cavale sanglante ».

                Éric Chevillard nous embarque dans un conte sans repères. Qui est Ronce-Rose ? Au fil des pages, on devine qu’il s’agit d’une fillette et alors, on entre dans son univers peuplé de personnages hors-du-commun : un voisin unijambiste, une sorcière dans un manteau d’astrakan avec un chat, Rascal, qui change tout le temps mais qui garde toujours le même nom, un poisson d’or qui accomplit des miracles et quatre mésanges qui picorent des graines de sureau. Sensible à la beauté des choses, elle s’extasie devant les papillons, les oiseaux et les arcs-en-ciel. Ronce-Rose est surtout une amoureuse des mots que Mâchefer lui a appris à aimer, car elle ne va pas à l’école. Elle décrit ses aventures dans une langue savante, surannée et naïve à la fois. On est étonnés d’entendre dans sa bouche les mots « asphodèle », « ptérodactyle », « flicaille », « ornithologie ». « [Les couleurs] siéent aux choses de manière incroyable », dit-elle au tout début. Elle affectionne particulièrement les expressions toutes faites qu’elle prend au pied de la lettre et qui émaillent son récit. En même temps, elle utilise un langage parlé qui suit le déroulement brouillon de sa pensée désordonnée de petite fille. Car elle a une vie intérieure intense. Elle se raconte des histoires et ce n’est pas pour rien que Mâchefer la traite de « raisonneuse ». Comme les poètes, elle voit le côté caché des choses. Elle aspire un nuage quand elle a soif et elle remarque que « les gens vieillissent seulement quand on ne les regarde pas ».

                Il n’est pas toujours facile d’entrer dans les romans d’Éric Chevillard, loin de la littérature nombriliste d’aujourd’hui. Mais, quand on fait l’effort de le suivre, on est vite envoûtés par son monde onirique et absurde qui nous éloigne de la réalité sans nous faire oublier qu’elle est souvent cruelle comme Ronce-Rose en fait l’expérience dans la quête désespérée qu’elle mène.

Dans la forêt, Jean Hegland

                Comment survivre dans une maison isolée à l’orée de la forêt, quand le monde n’est plus que désolation ? Les deux sœurs, Nell et Eva, en font l’expérience avec plus ou moins de réussite, alors que les habitants d’à côté sont morts de différentes épidémies ou bien ont déserté les lieux pour partir vers l’est des Etats-Unis où l’avenir semble plus clément. Les gens s’enfuient, mais Nell et Eva refusent une opportunité de prendre la route avec ces nouveaux migrants. Elles souhaitent rester dans leur maison familiale où les souvenirs ne manquent pas. Après avoir perdu leur mère emportée par un cancer, elles doivent affronter la mort de leur père qui s’est vidé de son sang dans les bois, après un accident de tronçonneuse. L’enterrer sur place à même la terre est une épreuve difficile à surmonter. De plus, Eva, victime d’un viol, attend un enfant dans un environnement hostile où la nourriture commence à manquer.

                Les deux sœurs délaissent l’une la danse, l’autre la préparation à Harvard pour organiser leur survie. Le potager des parents se révèle providentiel, mais il faut apprendre à le cultiver. Les deux sœurs s’y emploient et utilisent les graines mises de côté par leur père. Les articles de l’encyclopédie sont précieux pour reconnaître les herbes qui poussent dans la nature et qui vont permettre à Nell de soigner et de sauver sa sœur, après son accouchement difficile. Il va falloir faire preuve d’ingéniosité pour conserver les légumes et les fruits du jardin. Le moindre objet découvert dans la maison trouvera son utilité.

                Mais les dangers et les pièges sont nombreux. Elles devront subir la violence des hommes qui errent dans ce monde d’après cataclysme, se protéger des bêtes sauvages, reconnaître les plantes vénéneuses mais surtout se méfier des sentiments humains qu’elles auront du mal à dompter. La promiscuité et les conditions de vie difficiles bouleversent les relations entre les deux sœurs où se mêlent irritation, mauvaise foi et éloignement. Il leur faudra beaucoup de volonté et d’amour pour imaginer une nouvelle existence où elles ne pourront compter que sur elles-mêmes et sur les ressources de la forêt.

                Dans la lignée de Thoreau et des écrivains de « Nature writing », Jean Hegland met en scène une héroïne qui raconte, dans son journal, comment elle a survécu avec sa sœur dans un monde d’apocalypse en vivant au plus près de la nature et en abandonnant tous les repères de la civilisation.

Une bonne épouse indienne, Anne Cherian

                Neel, anesthésiste à San Francisco, revient en Inde au chevet de son grand-père qu’il croit à l’article de la mort. Ce n’est en fait qu’une ruse de sa mère qui a prévu pour lui un mariage arrangé. D’où la colère de Neel lorsqu’il apprend la vérité. En effet, il vit à l’américaine et a rejeté les coutumes de son pays. Pourtant, piégé et sous la pression de sa famille, il finit par s’unir à Leila mais projette d’abord de la laisser en Inde puis de divorcer pour vivre avec sa blonde Caroline, secrétaire dans le même hôpital que lui. Rien ne se passe comme prévu et les voilà tous les deux installés dans le petit appartement qu’il a acheté aux Etats-Unis. Neel se comporte comme un goujat avec sa femme qu’il abandonne dès leur arrivée pour aller retrouver sa maîtresse. Il rentre tard le soir, la laisse seule le week-end, évite de la présenter à ses amis et refuse tout rapport sexuel avec elle.

                Leila, de son côté, s’est laissée manipuler par sa famille car ainsi le veut la tradition. Elle suit Neel dans son pays d’adoption et, façonnée par sa mère, elle attend un signe de son mari en épouse docile et soumise. Elle est triste, malheureuse et ses sœurs surtout lui manquent énormément. Pourtant il n’est pas question qu’elle retourne en Inde. Ce serait un échec pour cette femme au caractère bien trempé, cultivée, professeur d’université et spécialiste de Shakespeare. Alors, adieu les saris qu’elle taillade dans un mouvement de révolte. Même si elle est parfois surprise par le mode de vie américain, elle va tracer son chemin lentement, obstinément dans le monde de Neel qui finit par apprécier sa ténacité et son intelligence.

                Anne Cherian est une Indienne qui vit à Los Angeles. Dans son roman, elle met en scène deux personnages tiraillés entre deux cultures : la modernité occidentale et le conservatisme indien toujours attaché aux mariages arrangés. Entre le rejet et l’acceptation aveugle, n’y a-t-il pas un moyen terme ? D’ailleurs des similitudes existent entre ces deux pays pourtant apparemment tellement éloignés. Le mariage se fait dans une même caste en Inde, mais aux Etats-Unis, les mariages mixtes sont très mal vus. Neel en est la première victime puisqu’il a subi une rupture avec Savannah dont les parents ne voulaient pas de sa couleur de peau. L’auteur sous-entend que les deux mondes pourraient se réconcilier. Ne pas oublier ses racines d’accord, mais aller de l’avant en se libérant des chaînes qui entravent surtout les femmes.

                Ce roman sent bon les saveurs épicées de la cuisine indienne et replonge dans l’agitation bruyante des rues de ce pays où les scooters transportent des familles entières et où les rickshaws défient le code de la route au milieu des klaxons.

Les bûchers de Bénarès, Michel Onfray

                Michel Onfray avoue, en préambule, avoir une préférence pour les religions anciennes, avant qu’elles ne soient perverties par les civilisations et leur morale. Il se sent plus en accord avec leur panthéisme originel. Il avertit de plus qu’il aborde la religion indienne en amateur, en poète, que le voyageur qu’il est, a approchée de façon émotionnelle.

                C’est à travers le prisme du cosmos, d’Eros et de Thanatos qu’il analyse l’hindouisme. Pour lui, il s’agit plus d’une philosophie applicable au quotidien par des milliards d’Indiens qu’une véritable religion. En effet, est-ce un polythéisme puisque des milliers de dieux sont vénérés ? Ou un monothéisme puisque ces dieux procèdent d’une seule entité, d’une âme absolue, Brahman, incarné quand même par la triade Brahma, Vishnou et Shiva. En Inde, le sacré est partout, dans la moindre particule du cosmos, par exemple dans un lever de soleil, mais aussi dans l’acte sexuel, dans l’érotisme. Le plaisir des corps, le plaisir de la femme sont recherchés, contrairement au christianisme qui les considèrent comme des péchés. C’est le sens du Kama Sutra, du linga (sexe masculin) et du yoni (sexe féminin) qui sont présents dans tous les temples, des sculptures qui ornent leurs façades et qui représentent toutes sortes d’accouplements hormis des scènes sadomasochistes. Cet érotisme suppose une bonne connaissance du corps du partenaire et le souci de l’autre est primordial. Seule compte la recherche du plaisir. D’où l’usage de certaines boissons et de certains aliments pour y parvenir. D’où le rôle pédagogique des sculptures érotiques. Cet art de vivre privilégie l’hédonisme féministe et libertaire sans culpabilité. Cette philosophie tient compte de l’énergie des corps comme la médecine ayurvédique dont l’occident ferait bien de s’inspirer.

                Dans une troisième partie, c’est de Thanatos qu’il s’agit. Michel Onfray déplore ce que les hommes ont fait de l’hindouisme, moins une philosophie qu’une religion qui cultive la pulsion de mort, qui considère maintenant les femmes comme des sous-hommes, qui avalise l’inégalité en défendant le système des castes. Pourtant, le spectacle des bûchers de Bénarès le fascine, le bouscule, l’interroge et le convie à la méditation sur les pratiques occidentales. Au cours d’une de ses errances nocturnes sur les ghâts des bords du Gange, Michel Onfray assiste à des crémations. Il remarque que la mort y est étroitement mêlée à la vie. Il ne sait plus s’il croise des vivants ou des morts. La mort, pour les Indiens, n’est qu’un passage vers une autre existence. Elle est reconstruction, elle est acceptée. Et comme Thanatos finit toujours par triompher, pourquoi ne pas convier Eros dans notre traversée du cosmos ? Cette conception de l’hindouisme des origines n’est pas pour déplaire à notre philosophe hédoniste.

                Cet essai est donc une réflexion métaphysique qui a l’avantage de donner un point de vue sur l’hindouisme de façon claire. Mais Michel Onfray n’est pas qu’un philosophe. C’est aussi un écrivain avec des envolées lyriques sur un problème qui le touche. De longues énumérations tentent alors de cerner la question. En voyageur curieux de l’âme humaine, et en poète sensible à tout ce qui l’entoure, il sait aussi rendre parfaitement l’atmosphère indienne avec la vie grouillante des rues où chiens, vaches et humains se côtoient sans problème au milieu des couleurs, des odeurs et des bruits.

Le Dieu des petits riens, Arundhati Roy

                Le roman commence avec le retour de Rahel, 31 ans, dans la maison de son enfance, à Ayemenem, petite ville du Kérala, à deux heures de Cochin. Elle revient à la demande de Baby Kochamma, sa grand-tante, qui a la garde de son frère jumeau, Estha. Cette responsabilité lui pèse, car le jeune homme, à la suite d’un traumatisme, a cessé de parler et ne communique plus avec personne. C’est une « bulle de silence portée par un océan de bruit » dont elle voudrait se débarrasser. Les souvenirs affluent, de façon un peu anarchique, à la conscience de Rahel, « des petits riens » qui ont fait les beaux jours de son enfance, mais aussi des événements dramatiques qui ont bouleversé la vie de la famille. Quel est le mystère qui entoure le mutisme d’Estha et la noyade de la cousine, Sophie Mol, tellement dorlotée par son entourage ? L’auteur va nous faire découvrir la réalité par de nombreux retours en arrière et par la mise en place progressive des personnages qui ont joué un rôle dans cette histoire.

                Il y a Ammu, la mère des jumeaux qui a divorcé de son mari alcoolique, après la naissance des enfants, et qui a été rejetée par la famille pour avoir ensuite aimé un intouchable. Il y a les grands-parents, propriétaires d’une conserverie de condiments, de confitures et de sirops : Pappachi, entomologiste respecté par les Blancs auxquels il porte une admiration servile, mais qui a recours à la violence dès qu’il revient dans son foyer ; Mammachi, la grand-mère battue par son mari qui reporte un amour inconditionnel pour son fils Chacko à qui elle pardonne ses nombreuses incartades auprès des ouvrières de l’usine, sous prétexte qu’il a des « besoins masculins ». Chacko, l’oncle de Rahel, a fait un mariage éclair avec une Anglaise, Margaret, mère de sa fille, Sophie Mol, qui revient auprès de lui après la mort accidentelle de son second mari. Rahel, mal aimée par sa mère, qui lui préfère son frère, et par sa grand-mère, qui préfère sa cousine, se rapproche de Velutha, un intouchable, au début sous la protection des Kochamma, mais bien vite banni quand il participe à une manifestation marxiste et quand il devient le coupable idéal qui sauvera l’honneur de la famille.

                L’autre personnage important du livre, c’est le Kérala où Arundhati Roy a vécu auprès de sa mère quand elle était enfant et où les églises côtoient les drapeaux communistes. Dès les premières lignes du roman, nous baignons dans l’atmosphère « lourd[e]et fruité[e] » de cet état du sud de l’Inde, avec ses corneilles omniprésentes, ses bananes rouges, ses mangues et ses jaques éclatés. On roule sur la route de Cochin au milieu des rizières et des hévéas. La nature est généreuse, dans les marais et les canaux du Kérala, bordés de cocotiers, de caramboliers, de toutes sortes d’arbres qui poussent à profusion. Les oiseaux y vivent nombreux : les anhingas croisent les aigrettes, les cormorans, les cigognes, les grues, les hérons. Que dire du fleuve qui joue un rôle primordial puisqu’il est le lieu de la noyade de Sophie Mol mais c’est aussi, pour les jumeaux, le terrain de jeu où ils pêchent, se baignent, naviguent auprès des cabanes au toit de chaume et des palissades en feuilles de palmier tressées. Le sentimentalisme est vite balayé par l’auteur qui reconnaît la pollution de l’eau où on lave le linge, les casseroles, où on fait sa toilette et où l’on y défèque.

                Arundhati Roy n’est pas toujours tendre avec son pays. On sent son attachement au Kathakali, spectacle de chants et de danses où les acteurs au visage peint et aux « jupes tourbillonnantes » racontent, du crépuscule à l’aube, des épisodes de légendes anciennes qui ont forgé ce peuple et où la gestuelle et l’expression du visage expriment tous les tourments de l’âme. Pourtant, elle déplore l’emprise du tourisme qui dénature ce théâtre dont la durée est passée de plus de six heures à vingt minutes pour ne pas lasser les étrangers avides d’exotisme et de folklore. Ces étrangers pour lesquels on a construit des hôtels cinq étoiles à côté de bidonvilles soigneusement cachés. Il ne faut pas oublier qu’Arundhati Roy est une écrivaine militante, une pacifiste qui se bat pour l’environnement et les droits de l’homme. Le Dieu des petits riens est aussi un violent réquisitoire contre le système des castes. La victime de son livre est Velutha, un intouchable dont le père a connu l’époque où ces « parias » n’avaient pas le droit de toucher les personnes des autres castes, où ils devaient balayer à reculons, pour effacer l’empreinte de leurs pas et où on leur interdisait d’emprunter les routes et les chemins publics. Arundhati Roy s’engage également pour défendre la cause des femmes, en présentant, dans son roman, de belles figures féminines. Bien sûr, il y a encore les femmes battues incarnées par la grand-mère qui est entièrement soumise à son mari et qui accepte son sort, conditionnée par la société patriarcale dans laquelle elle vit. Il y a la grand-tante devenue méchante et égoïste après un amour idéalisé et déçu. Mais, l’auteur met en scène aussi des femmes courageuses et rebelles qui se libèrent du fardeau de la tradition indienne. C’est Ammu, la mère, qui assume son amour pour un intouchable ou sa fille, Rahel, qui déjà enfant s’était fait renvoyée de l’école catholique pour perversion puis pour avoir fumé et qui, adulte, quitte son mari qu’elle n’aime pas. Même chose pour la tante anglaise qui divorce par amour pour un autre.

                Toute cette richesse du récit est soutenue par un style efficace quand il s’agit de dénoncer et plus exubérant, avec des énumérations d’insectes ou de plantes, à l’image de la luxuriance de la végétation tropicale, pour décrire la nature. C’est un roman touffu, avec des retours en arrière incessants et de nombreux personnages qui apparaissent à diverses époques de la vie. Mais, l’auteur prend soin de semer, tout au long du texte, des petits cailloux qui prennent sens dans la suite du récit et qui annoncent la tragédie finale. Un beau roman qui nous plonge dans la moiteur d’un pays attachant toujours fidèle aux coutumes ancestrales mais engagé aussi dans une lutte pour imposer une société plus juste et plus humaine.

De l’âme, François Cheng

                Dans cet ouvrage, François Cheng répond en sept lettres à une mystérieuse correspondante, « étonnamment belle », rencontrée trente ans plus tôt dans le métro, puis perdue de vue, puis retrouvée. A son injonction : « Parlez-moi de l’âme », l’écrivain philosophe remarque que, de nos jours, on ne parle plus de l’âme qui est devenue « un vocable désuet » et qu’on risque de paraître « ringard », en lui consacrant cent cinquante pages. Il va pourtant tenter de répondre en la définissant par rapport au corps et à l’esprit.

                Le corps, avec ses organes, est indispensable au fonctionnement de la vie. Le rôle de l’esprit est central car il régit le domaine du savoir et de l’organisation sociale. Mais, l’âme est essentielle car elle est le siège des sentiments, de la sensibilité (émotion, affects, amour). Elle constitue la part la plus intime de chacun. Quand l’âme humaine entre en résonnance avec l’âme universelle, on atteint la création artistique. Elle est en communion avec une certaine transcendance. L’esprit et l’âme sont intimement liés, mais François Cheng déplore que l’esprit soit trop souvent mis en avant dans notre société. Il fait remarquer à son amie que l’art élève l’âme et il donne des exemples de tableaux, de poèmes, de morceaux de musique qui ne peuvent laisser insensibles. Il fait part de son émotion devant certaines œuvres ou même devant la beauté d’un paysage. Il va même plus loin et il affirme que si l’on sait partir à la découverte des trésors de l’âme, on pourra supporter la noirceur du monde. « Les chercheurs du vrai et du beau savent que sur la Voie, la souffrance est un passage obligé par lequel on peut atteindre la lumière. »

                Encore une fois, en redonnant à l’âme la place qui lui est due, François Cheng rend hommage à la beauté de la vie. C’est le philosophe qui parle dans ces lettres où il développe ses arguments. Mais, le poète ne peut s’empêcher d’intervenir dans le texte lui-même ou dans les petits poèmes qui parsèment les lettres et qui résument l’art de vivre qu’il veut nous faire partager.

A bout de soif,
Une gorgée d’eau ;
Toute mort est vie :
Désert-oasis.

Un iris
Et tout le créé justifié
Un regard
Et justifiée toute la vie.

Les Indiens, voix multiples, Arundhati Virmani

                A travers des témoignages d’Indiens d’aujourd’hui, on appréhende un peu mieux ce qu’est réellement l’Inde contemporaine, loin de tous les clichés. L’Inde affiche des réalités multiples qui vont de l’ascétisme des fakirs à l’érotisme des sculptures. Les traditions sont toujours très prégnantes dans la vie de tous les jours et elles cohabitent avec les technologies de l’information et de la communication dont le temple se trouve à Bangalore, véritable Silicon Valley indienne. Les castes existent toujours et s’apparentent à la hiérarchie traditionnelle : tout en haut se trouvent les prêtres (brahmanes), puis les guerriers, les commerçants, les travailleurs et enfin, tout en bas, les intouchables. Même s’ils se traitent parfois sur internet, les mariages sont toujours arrangés et se font à l’intérieur d’une même caste. Le quotidien est fait de rituels et de prières. Souvent la femme reste au foyer et elle a bien du mal à acquérir sa liberté, face à un état d’esprit encore réactionnaire. Le conservatisme et la bien-pensance sont très ancrés dans la société. Et quand la jeunesse essaie d’imposer de nouvelles manifestations occidentales, comme la fête de la Saint Valentin par exemple, c’est ressenti comme un affront à la culture indienne.

                L’Inde est une terre de spiritualité où coexistent différentes religions. L’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, le sikhisme sont les principales. La non-violence gandhienne inspire encore quelques mouvements revendicatifs, mais les violences de tous ordres sont omniprésentes dans l’histoire indienne : communautaires, ethniques, politiques, domestiques, sexuelles. Les tensions religieuses sont fréquentes entre hindous et musulmans et la violence faite aux femmes fait la une de l’actualité. Il est vrai qu’aujourd’hui, cette brutalité est plus visible grâce à internet. Si le sport est peu représenté, le pays se distingue dans le domaine des arts. On connaît le succès des films bollywood et on commence à voir une percée de la peinture indienne, souvent engagée, qui mêle héritage et actualité. Le thé au gingembre et à la cardamone, le chai, boisson nationale est apprécié des touristes et des étrangers et l’Inde en est un des plus gros exportateurs du monde après la Chine.

                Mais, à côté de ce dynamisme, l’Inde reste le pays des inégalités, surtout en ce qui concerne la santé et l’éducation. La pauvreté et la malnutrition touchent un tiers de la population, même si la croissance tourne autour de 5 à 6 %. Pourtant, l’Inde fascine par sa diversité des religions, des langues, des cuisines et des paysages.

Petit pays, Gaël Faye

                Le petit pays de Gabriel, double de Gaël Faye, c’est le Burundi où il a vécu dans son enfance et son adolescence, aux côtés d’un père français et d’une mère rwandaise, réfugiée dans le pays voisin à cause de la guerre féroce qui oppose Hutu et Tutsi. Guerre fratricide et absurde puisque, comme l’explique l’auteur dans le prologue, les deux ethnies ont le même pays, la même langue et le même dieu. Ce qui les différencie, c’est… le nez épaté chez les uns, plus fin chez les autres ! Quand la même violence s’installe au Burundi, le père envoie son fils et sa fille dans une famille d’accueil, en France, où ils vivent dans une cité, à la périphérie de Paris. Le narrateur raconte sa difficulté d’intégration en tant que métis. Il supporte mal les questions rituelles sur son identité et, chaque fois qu’une fille lui demande de quelle origine il est, il s’obstine à répondre : « Je suis un être humain ». Tiraillé entre ses deux cultures, il a parfois la nostalgie de l’Afrique, de ses paysages somptueux, aux oiseaux colorés, aux fleurs et aux plantes exotiques : hibiscus, jacarandas, orchidées, bougainvilliers, frangipaniers. Il se souvient des jeux insouciants avec ses copains de l’impasse. Avec eux, il nage dans la rivière, il pêche, il joue au foot, il vole des mangues dans les jardins des voisins. La musique et la danse s’invitent aux anniversaires.

                Mais, cette joyeuse bande subit aussi les coups d’état à répétition et les enfants deviennent cruels, à l’image de la violence du pays. Gabriel s’éloigne un temps de l’univers étriqué de l’impasse et il s’évade loin de la guerre, en se plongeant dans les livres que lui fait découvrir sa voisine. La lecture devient un exutoire et une passion. Pourtant, la guerre le rattrape quand sa mère revient dévastée du Rwanda où elle a vu toute sa famille assassinée. Elle sombre dans la folie et, dès lors, il sera difficile à Gabriel de rester neutre. Il commet un acte irréparable avant de partir en France, marqué à jamais par les atrocités qu’il a vécues. « Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. » Malgré tout, à trente-trois ans, il retourne dans son pays d’origine meurtri par quinze années de guerre.

                Pas de lamentation, pas de haine dans ce roman en grande partie autobiographique où Gaël Faye peint les massacres qui ont jalonné son enfance. De l’émotion, certes, quand ses proches sont touchés. Mais aussi, de la dérision et de l’humour. Nous avons droit notamment au récit savoureux de la circoncision des jumeaux, les voisins et amis de Gabriel. Et puis, son texte est toujours soutenu par une langue colorée, imagée (« Quand j’étais haut comme trois mangues », « Il y avait la satisfaction des Rolling Stone sur son visage ») et d’une fraîcheur étonnante, peut-être proche du rap qui est devenue sa musique refuge. Pour parler de la vie toute tracée de ses parents, après leur mariage, il résume : « C’était tout vu. Y avait plus qu’à ! Aimer. Vivre. Rire. Exister. Toujours tout droit, sans s’arrêter jusqu’au bout de la piste et même un peu plus. »

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