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Mes années grizzly, Doug Peacock

          Traumatisé par la guerre du Viet Nam et les horreurs qu’il a vécues, notamment le massacre des enfants, Peacock a besoin « de quelque chose de stimulant pour remettre [son] existence en route ». Il va fuir la « syphilisation » et part traquer les grizzlys dans le Yellowstone. Il s’aperçoit alors qu’il y a bien des similitudes entre la façon de gérer le problème des grizzlys et celui de faire la guerre au Viet Nam. « La manière dont nous avons agi envers les Indiens pacifiés ou les villageois vietnamiens et celle dont nous avons géré la faune est absolument identique. » Ce qu’il veut, lui, c’est les traiter avec respect et ne pas empiéter sur leur territoire. Les grizzlis sont menacés non seulement par les touristes mais aussi par les responsables des parcs ou même les biologistes qui perturbent leur mode de vie en prétendant les protéger. Peacock observe leur comportement dans les moindres détails : régime alimentaire, accouplement, habitat, hibernation, jeux des oursons. Et même s’il gagne sa vie en faisant des photos pour un magazine, c’est pour lui un bonheur de vivre seul parmi ces animaux sauvages qui vont lui permettre petit à petit de vaincre ses vieux démons. Il éprouve un sentiment d’humilité dans les endroits habités par les ours : « Ce sont les derniers écosystèmes où l’homme n’est pas l’élément dominant. »

          Même s’il y a quelques longueurs et quelques répétitions dans ces chroniques qui s’étendent sur plusieurs années, puisque les journées à l’affût des grizzlis sont souvent semblables, ce livre se lit facilement et avec beaucoup de plaisir car Peacock n’est pas seulement le plus grand spécialiste de cette espèce, mais il est aussi un naturaliste émérite qui évoque les différentes sortes de fleurs et de plantes qui parsèment son parcours, en décrivant les paysages comme un véritable peintre et dans un style digne d’un grand romancier.

La liseuse, Paul Fournel

          Robert Dubois vit une vie d’éditeur somme toute assez banale. Beaucoup de livres à lire. Peu de chefs d’œuvre. La quantité prime sur la qualité. Cette routine l’amène, tous les week-ends, à la campagne (qu’il déteste) avec un sac rempli de romans qui racontent toujours la même histoire : « C’est l’histoire d’un mec qui rencontre une fille, mais il est marié et elle a un copain… » Puis, un jour, une stagiaire lui apporte des manuscrits sous la forme d’une liseuse, prétextant la modernité, la facilité de stockage, le peu d’encombrement de cet outil performant. Il se plie, bon gré mal gré à cet usage moderne, plus fasciné par la personnalité de la stagiaire que par cette nouvelle façon de lire. Comme tous les détracteurs de la liseuse, le vieil éditeur déplore les inconvénients mille fois entendus : plus de contact direct avec l’objet-livre, pas de partage possible d’un texte apprécié et surtout plus d’annotations dans les marges. Parfois même, son contact peut être un peu rugueux quand, à la suite d’un endormissement, la liseuse tombe sur le nez du lecteur !

          Pourtant, avec les jeunes stagiaires enthousiastes de la maison d’édition, il essaie d’entrevoir les différentes possibilités que pourrait offrir cet objet déstabilisant. La lecture électronique semble bien adaptée à l’assistance à la lecture ou à une extension par les jeux et des auteurs comme Alphonse Allais, Tardieu ou les auteurs de l’Oulipo paraissent tout indiqués pour ce genre nouveau. Autres exemples de textes qui pourraient convenir à la liseuse : la poésie, les feuilletons avec rebondissements, les sirandanes de Le Clézio qui posent une question un jour et donnent la réponse le lendemain. Une nouvelle vie pour le livre reste à imaginer : poème du jour, pensée du jour, proverbe, horoscope en vers, les blogs qui permettent de lire ou de relire autrement. Robert Dubois pense à Perec, auteur apprécié par l’oulipien Paul Fournel, et à ses formes d’écriture novatrices.

          La fin, où Robert Dubois semble penser que « Ceci tuera cela » et où il revient aux « fondamentaux » et à ses bons vieux livres-papier, pourra paraître décevante à ceux qui pensent qu’il y a de la place pour toute innovation à condition d’en faire un usage intelligent et raisonné.            

          Ce petit roman écrit avec beaucoup d’humour par un auteur qui se moque de la frilosité de certains, et peut-être de lui-même, devant un changement d’habitudes est parsemé de réflexions si justes sur le bonheur éprouvé par le lecteur plongé dans la lecture d’un bon livre : « Je ferme les écoutilles. Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, je lis. Coover est un écrivain difficile, il faut se glisser dans son armure, ce qui occasionne quelques ampoules et quelques gênes aux entournures et puis ensuite, c’est le grand confort inconfortable d’une vraie lecture. » Plaisir de lire, plaisir d’écrire aussi pour Paul Fournel qui s’adonne au jeu oulipien de la sextine pour écrire son roman avec la rotation à la rime des mots :. lire, crème, éditeur, faute, moi, soir.

Hypothermie, Arnaldur Indridason

          Hypothermie est une nouvelle enquête du commissaire Erlendur en Islande. Il est question de froid dans les trois histoires parallèles qui composent ce roman. D’abord dans celle qui concerne la vie privée du commissaire et qui le hante régulièrement. Il a vécu dans son enfance une aventure tragique où, avec son père et son frère, il s’est perdu dans la montagne et où son frère est mort. Ensuite, il y a la noyade du père de Maria qui a semble-t-il perturbé celle-ci jusqu’à la conduire à la pendaison. Enfin, il y a cette expérience tentée par des étudiants en médecine qui ont voulu suspendre la vie d’un de leurs amis en maintenant son corps dans le froid. C’est dans ce cadre glacé et sollicité sans cesse par ces différents événements que le policier, toujours aussi tenace et professionnel, enquête, sans le soutien de sa hiérarchie, sur le suicide de Maria. De nombreuses questions restent sans réponse et Erlendur soupçonne une vie bien plus complexe pour le couple Maria et Baldvin que celle qu’ils affichaient.

Dernière nuit à Twister River, John Irving

           Un père élève son fils au pays des draveurs, les flotteurs de bois, au nord des Etats-Unis jusqu’au jour où ils vont être obligés de partir parce que le jeune garçon a tué, avec une poêle, la maîtresse de son père, Jane, qu’il a confondue avec un ours. Nous assistons à leur fuite dans plusieurs états des Etats-Unis et jusqu’au Canada où Dominic, le père, cuisinier boiteux, travaille dans différents restaurants. Danny, lui, poursuit sa scolarité jusqu’à l’université avant de devenir un écrivain célèbre. Mais le passé va un jour les rattraper en la personne de Carl, l’amant jaloux qui veut venger la mort de Jane.

          Dans ce roman, John Irving déroule de nombreuses aventures improbables que ses deux personnages vont connaître tout au long de leur vie, à partir de cette dernière nuit à Twister River qui a emporté le corps de plusieurs personnes dans ses eaux torrentielles. Les personnages secondaires, qui croisent les chemins de Dominic et Danny, sont tout autant invraisemblables et pourtant tellement ancrés dans la réalité. Il y a Ketchum, l’homme des bois hirsute et grossier, prêt à exterminer sans état d’âme ses ennemis ou ceux qu’il n’aime pas, mais prêt à tout pour protéger ses amis. C’est d’ailleurs à lui que font appel Dominic et Danny dès qu’ils ont un problème car il est non seulement leur confident mais aussi leur conseiller. A l’image du capitaine Haddock, il a un langage cru mais imagé : « Bon dieu de bouse de bison ! » « Immaculée Constipation ». La femme de Danny, Katy, et qui est la mère de son petit garçon, Joe, est elle aussi un personnage hors norme puisqu’elle propose aux jeunes hommes en âge de partir au Viet Nam de leur donner un enfant pour qu’ils soient exemptés de guerre. Et puis, il y a Amy, la parachutiste, Tombe du Ciel, que Danny a rencontrée à une fête où elle a atterri nue dans une porcherie.

          En arrière fond, défilent les événements historiques qu’a connus l’Amérique : la guerre du Viet Nam avec la chute de Saigon, les élections présidentielles controversées où Bush est finalement sorti vainqueur devant Gore, les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak.

          Enfin, nous suivons la réflexion sur la création littéraire de la part de Danny qui écrit son roman sous nos yeux, et c’est en fait à la genèse de Dernière nuit à Twister River que nous fait assister John Irving.

          Beaucoup d’humour dans ce roman très riche comme dans tous ceux de l’auteur. Roman optimiste même si les personnages ont leur lot de souffrances et connaissent peut-être plus que d’autres les épreuves de la vie qu’ils arrivent plus ou moins bien à surmonter grâce à l’amour, l’amitié, la solidarité.

Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Alexandra David-Néel

          Le récit de cette traversée des contrées arides du Tibet pourrait être monotone car il s’agit d’une marche chaque jour recommencée. Mais, Alexandra David-Néel sait la rendre attrayante et nullement ennuyeuse en racontant les différents événements qui ponctuent ses journées. Comment son fils adoptif, lama respecté, réussit, par la ruse, à convaincre un groupe de pèlerins de laisser reposer quelques jours une jeune fille épuisée, aux jambes martyrisées par des journées de marche, en jouant avec leurs croyances. Comment elle doit fuir les villages et ses habitants pour éviter de se faire repérer, elle, l’occidentale, qui n’a pas le droit d’entrer dans ce pays. Comment elle a failli se trahir en trempant ses mains dans l’eau et en leur redonnant l’apparence blanche qu’elles avaient avant d’être maquillées en noir. Comment elle use de ruses et de stratagèmes les plus divers pour tromper les pèlerins sur son identité, en dévoilant des qualités de comédienne expérimentée pour arriver à ses fins.

          Elle nous stupéfie par sa résistance physique qui lui permet de passer des jours sans manger ni boire et en dormant à la belle étoile et souvent sous la neige et dans le froid. Pas une plainte sur ces conditions de vie difficile mais une aptitude étonnante à apprécier les paysages dans leurs moindres détails et à nous faire partager son enthousiasme devant une nature toujours changeante. « Le paysage a repris son aspect de parc seigneurial. Or et pourpre, les feuilles d’automne flamboient parmi les bouquets d’austères sapins et jonchent le gazon saupoudré de neige légère. Jamais empereur, en aucun palais, n’eut tentures et tapis aussi somptueux. »

          Chaque fois que l’occasion se présente, elle nous explique des faits de civilisation dans des digressions ou des notes de bas-de-page très précises, comme par exemple la tradition à résonnance biblique du bouc émissaire humain qui est chassé de Lhassa pour éviter le mauvais sort à la ville.

          C’est toujours avec humour qu’elle raconte ses mésaventures et les dangers auxquels elle doit faire face. Par exemple, elle se serait bien passé de cet épisode sur la rivière où elle reste bloquée sur un câble, ancêtre de la tyrolienne si prisée aujourd’hui. Et puis, elle sait maintenir le suspense en laissant entrevoir dans son récit de prochaines péripéties.

Esthétique du Pôle Nord, Michel Onfray

          Quand il avait dix ans, Michel Onfray avait demandé à son père, ouvrier agricole n’ayant jamais quitté sa Normandie natale, dans quel pays il aimerait aller s’il en avait la possibilité. Il lui a répondu : « Au Pôle Nord ». Pour ses quatre-vingts ans, le fils offre ce voyage à son père. Il est peu question du père dans ce récit qui fournit à l’auteur le prétexte d’écrire un texte à la fois philosophique et poétique.

          Il nous parle des paysages, de la faune et des hommes qui habitent dans cet univers hostile. Quelques caractéristiques du Pôle Nord : son aspect minéral qui confère au paysage une beauté extraordinaire, le froid inhumain qui modèle la vie de tous les jours, la démesure des étendues polaires. « Le spectacle de la nature immense et vierge confine au sublime ». Michel Onfray décrit un peuple pauvre mais libre, avec une culture orale très riche, des coutumes qui lui sont propres et qui peuvent étonner un occidental par leur rudesse (alimentation à base de viande crue ou pourrie) mais qui dénotent une conception panthéiste du monde.

          Miche Onfray s’indigne contre les Etats-Unis et le Canada qui infligent aux Inuits une colonisation s’attaquant à leur identité. Ils abandonnent leurs traditions pour une société de consommation qui les tue peu à peu. Les traîneaux sont remplacés par les skidoos, les igloos par des maisons en bois. Avec la création du Nunavut, sorte de réserve qui les maintient parqués, c’est la fin du nomadisme et de leur mode de vie libertaire. Cette transformation se fait dans la douleur et dans le sang : chiens de traîneaux abattus, destruction des biens et des objets d’artisanat, témoins d’un peuple artiste et faisant corps avec la nature. Ces mêmes colonisateurs n’hésitent pas à s’approprier des îles inuits pour déverser leurs déchets radioactifs. Même si on trouve encore côte à côte « tentations contemporaines et permanence de l’ancestral », la nouvelle génération, sur le modèle américain, devient de plus en plus consumériste, prête à se prostituer et sans aucun repère pour se diriger dans l’avenir.

Journal d’un corps, Daniel Pennac

           Un homme offre en testament à sa fille son journal écrit de 13 à 87 ans, âge de sa mort. Ce journal est un peu différent de ceux qu’on a l’habitude de lire car il ne s’intéresse qu’aux problèmes du corps : ses défaillances, ses exploits, beaucoup de sexe, de sang, les gênes qu’il génère quand il fonctionne mal. Bref, son histoire est malgré tout l’histoire d’une vie car effectivement le lecteur va connaître l’enfance malheureuse qu’a connue le narrateur auprès de sa mère, ses problèmes d’adolescence, sa vie amoureuse puis familiale avec ses enfants et ses petits-enfants.  

          Dans ce livre, le lecteur se reconnaît au fil des pages dans la relation qu’il entretient quotidiennement avec son propre corps et jusque dans sa plus profonde intimité. Les juxtapositions des descriptions des différentes parties du corps pourraient être fastidieuses mais il n’en est rien car Pennac nous étonne toujours dans les situations qu’il met en scène et c’est surtout son humour et son regard malicieux sur la vie et ses désagréments qui ravissent le lecteur et le tiennent en haleine jusqu’à la dernière page. A la fin, il n’a qu’une envie, s’adonner au même exercice que Pennac et porter une attention un peu plus soutenue à cette machine si singulière et à laquelle nous tenons tant.

Le roi de Kahel, Tierno Monénembo

           Le roi de Kahel est la vie romancée d’Aimé Victor Olivier, appelé Yémé par les Peuls et devenu vicomte de Sanderval après avoir été anobli par les Portugais. L’auteur s’est appuyé sur des archives familiales pour écrire un livre sur cet aventurier de la fin du XIXème siècle qui, influencé par les nombreuses lectures de son enfance et les récits de voyage racontés par son grand-oncle, rêvait de conquérir un petit état africain, le Fouta-Djalon, massif montagneux situé en Guinée.

          Installé en Provence, Sanderval quitte donc sa femme et ses enfants. Caricature parfaite du colon affublé d’une panoplie composée de « bottes de cuir, jaquette de gabardine, casque », il s’entoure, comme tout colon qui se respecte, d’un interprète, Mâ-Yacine et d’un cuisinier, Mâly et s’installe dans une maison comparée au château de Versailles. Dès son arrivée, il se trouve confronté à une Afrique qui lui offre plusieurs visages. « Et c’était ça : un goût de sueur et de sel, de gingembre et de cola, un amalgame de violence et de joie, plus que ça encore, l’Afrique, un excès de tonnerre, de chaleur et de vent, une perpétuelle déflagration. Il lui monta à la tête une sensation de délectation et de mort, un vertige d’ivresse éternelle. » Mais c’est toujours aussi déterminé qu’il aborde le pays Peul où il veut devenir roi, construire un chemin de fer et civiliser ce peuple qu’il découvre. «C’est ici que l’Histoire a une chance de recommencer. A condition que l’on sorte le Nègre de son état animal. » Un peu plus loin, il rêve d’une autre Afrique qu’il aurait lui-même façonnée : « L’Afrique serait alors le centre du monde, le cœur de la civilisation, la nouvelle Thèbes, la nouvelle Athènes, la nouvelle Rome et la nouvelle Florence tout à la fois. Et ce serait ce nouvel âge de l’Humanité qu’il avait pressenti bien avant les autres et dont les bases auraient été jetées par son génie à lui. »

          Mais le pays se montre inhospitalier dès son arrivée. Il découvre les Peuls, susceptibles, voleurs, prompts à sortir le couteau et, sans la protection de certaines personnes, il ne serait peut-être pas resté en vie. Il doit se méfier des animaux sauvages, des serpents, des panthères et surtout des redoutables fourmis bag-bag qui dévastent tout sur leur passage. Et puis, il doit se battre contre les maladies tropicales qui anéantissent les étrangers pendant plusieurs jours. Pourtant, les paysages l’éblouissent et il décrit ce pays où il veut bâtir son royaume comme un véritable paradis terrestre. « Partout des collines, partout des vergers, partout des prairies et des fleurs ! Partout des sources, des rivières, des torrents ! » La brousse généreuse lui offre des fruits délicieux. Et au milieu de cet éden, il tombe amoureux de Dalanda « au corps appétissant de papaye, bien tendre, bien frais et si bien mordoré. »

          A force d’entretenir un dialogue difficile mais constructif avec les Peuls, il devient roi de Kahel où il arrive à fonder le début du royaume qu’il rêvait avec une gare, une monnaie, une armée de 3000 soldats, des rizières et des pâturages. Il devient un véritable Peul : « Ce pays, il ne le voyait plus avec les yeux, il le sentait battre en lui en même temps que son pouls. » D’ailleurs, il est bien accepté par les Peuls jusqu’au moment où ce peuple versatile le considère comme un traitre quand la France s’empare du Fouta-Djalon. Alors, Sanderval perd pied. Il abandonne de façon éhontée Dalanda qui, répudiée par son mari, est lapidée comme une sorcière. Il se rapproche de ses compatriotes en se coulant dans le moule de la colonie française de Conakry. « Conakry, ou le morne train-train des petits mondes clos ! On se croisait dix fois par jour. Chacun dénigrait chacun et couchait avec la femme de l’autre. On brûlait son ennui à la belote et sa malaria au Pernod. On était aux colonies, on ne s’aimait pas beaucoup, mais il fallait se serrer les coudes pour survivre aux hostilités du dehors : les Nègres et la jungle, la vermine et l’ennui. » Pourtant son amour pour l’Afrique reste intact et c’est ainsi qu’il en parle au gouverneur de la Guinée française : « Pour moi, l’Afrique c’est ça : ces nuages en forme de mégalithes, ces forêts impénétrables, ces marais fumants, ces créatures primitives, que dis-je ces dieux endormis qui n’attendent qu’un signe pour générer la nouvelle Rome. » Finalement, rejeté par les Blancs et abandonné par les Noirs, il revient dans son mas en Provence où il crée la Confrérie des Apôtres, un refuge d’illuminés qui, petit à petit, le laisseront tomber eux aussi. Il meurt dans la solitude en 1919.

          Le roi de Kahel est un roman passionnant dans lequel, outre la biographie d’un personnage, Tierno Monénembo nous dévoile les dessous et les enjeux de la colonisation française quand, par exemple, Sanderval demande une audience au ministre de la Marine pour envoyer une mission officielle à Timbo. Les arguments qu’il avance sont loin d’être humanitaires mais il fait remarquer que le chemin de fer permettrait à la France de créer un vaste empire avec le Sénégal et le Soudan en devançant ses pays voisins, l’Allemagne et l’Angleterre. Et l’autre raison complètement extravagante qu’il invoque, c’est la future glaciation du Languedoc qui contraindrait les Français à aller se réchauffer à l’Equateur.

          Jamais manichéen, l’auteur campe avec le plus d’objectivité possible les différents partis en présence. Il n’arrive pas à rendre antipathique la figure du colon incarnée par son héros même si ses propos, qui sont à l’image de ceux répandus à cette époque, nous paraissent souvent racistes. Sanderval n’hésite pas à prendre la défense des Africains face à Gambetta alors président de la Chambre des Députés. A la remarque de ce dernier : « Si je vous comprends bien, les singes d’Afrique poursuivront l’œuvre de Platon, de Descartes, de Voltaire, de Gay-Lussac ! » Sanderval, qui croit en l’évolution des races, le reprend sévèrement : « Je n’ai pas dit les singes, j’ai dit les Noirs. »

          Enfin, il faut noter le très beau style de ce roman agrémenté d’un vocabulaire exotique (notamment pour les plantes et les fleurs) qui donne envie au lecteur d’aller découvrir ces paysages africains.

L’empreinte à Crusoé de Patrick Chamoiseau

                Patrick Chamoiseau revisite le mythe de Robinson Crusoé en s’inspirant de Daniel Defoe et de Michel Tournier.

                Un homme se retrouve sur une île déserte après, semble-t-il, un naufrage. L’île se révèle comme une véritable prison pour lui qui n’a qu’une idée, la quitter. « Chaque détail était un cri d’hostilité funèbre ; le ciel faisait couvercle et la mer faisait mur. » Pour garder un peu d’humanité, il écrit son histoire qu’il invente et il s’entoure de rituels en établissant des règles, des codes. Un jour, perturbé par la découverte d’une empreinte humaine, il perd pied, devient méfiant et n’observe plus l’emploi du temps rigoureux qu’il s’était imposé. Dès lors, l’île qui était ressentie comme un milieu hostile, devient un environnement agréable que ses sens redécouvrent avec le plus grand des plaisirs.

 « Nulle part je ne décelais la moindre solitude ; ces végétaux, ces roches et ces bestioles menaient commerce entre eux dans un bouillonnement d’échanges impossibles à identifier et encore moins à dénombrer, qui se tenait tout entier dans une masse et dans une énergie, dans une densité pleine et dans une onde fugace »

             Il se met à éprouver des sentiments, des émotions, des impressions qui l’avaient déserté et à vivre en véritable osmose avec la nature. C’est l’éventualité d’un possible regard d’un autre sur lui qui le fait réagir et qui lui rend son humanité. Chez Tournier, c’est Vendredi qui sert de révélateur à une véritable prise de conscience. Chez Chamoiseau, il suffit d’une empreinte pour jouer ce rôle. Avant, c’est avec un sérieux hiératique qu’il voulait asservir la nature à sa domination. Après, il est à la recherche d’un certain hédonisme. Il se libère de tous ses réflexes d’homme civilisé comme en témoigne l’épisode avec les tortues. Il fait l’amour avec elles comme le Robinson de Tournier entre en communion avec la terre qu’il féconde. La perception de la nature environnante change en fonction de ses états d’âme et surtout en fonction de la conscience on non d’une autre présence. Quand il s’aperçoit que l’empreinte de l’Autre s’adapte parfaitement à son propre pied, il se laisse aller à une réaction de colère destructrice puis à un abandon de soi qui lui fait oublier la réalité de l’île et tout son bouillonnement qui l’avait séduit quand il sentait une autre présence. Il se surprend à espérer de nouveau l’arrivée d’une embarcation pour le libérer de ce qu’il ressent une nouvelle fois comme une prison. Il entreprend un travail sur lui-même et tente de se redécouvrir en commençant par son visage grâce au toucher puisque tout objet pouvant faire office de miroir a disparu. C’est alors qu’il fait la connaissance d’un autre lui-même qu’il va baptiser Dimanche, un alter ego qui devient son nouveau compagnon.

              L’empreinte puis Dimanche sont en fait des métaphores de son désir d’humanité qui va de nouveau être ébranlé quand un séisme dévaste l’île et fait disparaître momentanément toute trace de vie. Au fur et à mesure que Robinson assiste à une renaissance luxuriante de la végétation, un autre bouleversement s’opère dans sa façon de vivre. Il veut  que sa communion avec la nature aboutisse à un monde vivant et poétique. Il va être aidé pour cela par le petit livre écrit par deux Grecs (qui se révèleront être Parménide et Héraclite) et qu’il a trouvé dans la frégate abandonnée. Beaucoup de pages effacées et détruites par le naufrage, mais il en extrait quelques lambeaux de phrases qui deviennent des poèmes et qui vont le conduire vers une certaine sérénité. Ce sont en quelque sorte des textes fondateurs. Plus d’espoir pour lui. Il accepte la vie telle qu’elle se présente. Il devient un observateur, un contemplateur, un artiste. Il se met à fabriquer des objets seulement pour créer une œuvre qui soit belle sans qu’elle soit utile. A la suite de cette « tempête mentale », il finit par vivre en harmonie avec l’île et cette aventure de 25 ans fut pour Robinson une leçon de vie qui l’a amené vers la sagesse.

             Parallèlement, le journal du capitaine nous apprend l’histoire de ce Robinson amnésique qui n’est autre qu’un jeune dogon devenu matelot sur un négrier et qui, ayant perdu l’esprit après avoir reçu un coup sur la tête, a été débarqué par l’équipage sur l’île déserte. Quand le négrier le recueille, au bout de douze ans de solitude, il veut libérer les esclaves et ce geste lui vaut d’être fusillé, bien que le capitaine ait découvert le sage qu’il est devenu.

            Ce livre est plus le récit philosophique d’une aventure intérieure qu’un roman. En racontant l’histoire de Robinson, Chamoiseau raconte l’histoire de l’homme avec un début, une évolution et une fin où l’individu se trouve transformé. C’est une réflexion sur la façon dont un individu peut se construire seul. Chamoiseau est convaincu que cette quête est possible comme il le remarque dans les notes intitulées L’atelier de l’empreinte : « Le vivant nous apprend ceci : pas d’existence sans l’expérimentation permanente d’une infinité de possibles. » Quand l’Autre apparaît, il devient plus difficile de se structurer. A la fin, Robinson a atteint une sérénité qui l’a préparé à rencontrer l’Autre (dernier mot : « rencontre »). Mais l’autre l’acceptera-t-il tel qu’il est devenu ?

           L’auteur a délaissé ici sa langue imagée et riche de créolité qui est la marque de ses romans sur La Martinique même s’il en reste quelques traces : « des et-cætera de bestioles », «  au devant-jour », « l’en-bas d’une falaise ». Mais c’est toujours avec une écriture poétique et remplie de sensualité qu’il explore l’indicible sur l’île de Robinson. Quelques trouvailles comme la réflexion : « Je me mettais à m’apitoyer sur moi-même, gémissant l’opérette. »

          A remarquer : pas de points dans ce récit, seulement des points-virgules qui traduisent « le flux de la conscience ».

Sentimenthèque

Sentimenthèque, c’est le nom de ce blog, en hommage à Patrick Chamoiseau qui appelle ainsi sa bibliothèque où il ne veut garder que des moments qui l’ont touché.

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