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Le cœur cousu, Carole Martinez

          Quelle est cette boîte mystérieuse léguée par sa mère à Frasquita puis par Frasquita à ses filles ? Elle contient des fils de toutes les couleurs et de toute beauté qui vont permettre à Frasquita de faire des merveilles avec des bouts de tissu récupérés de-ci de-là ou avec des bouts de chairs auxquelles, grâce à la magie de ses mains, elle va redonner vie. Frasquita est-elle une sorcière ou une magicienne ? Tout autour d’elle semble irréel. Son mari que la douleur isole dans un poulailler et qui, devenu fou avec son coq de combat donne sa femme en gage à un riche propriétaire du voisinage. Ses enfants qui, dotés de pouvoirs surnaturels effraient les gens qui les approchent. Sa marche avec sa charrette et sa marmaille à travers l’Andalousie à feu et à sang jusqu’au désert saharien où une autre grossesse va l’obliger à s’arrêter. Cette boîte, finalement, n’est-elle pas, comme le pense Soledad, la dernière fille de Frasquita qui est aussi la narratrice du roman, un héritage lourd à porter qui transmet la douleur des mères ?

                L’imagination de Carole Martinez n’a pas de limites dans ce récit où elle met en scène cette famille si particulière. Elle donne lieu à des moments d’émotion quand, dans une première partie, les personnages affrontent une réalité dure et sans pitié. Mais cette inventivité amène l’auteure à la dispersion à la fin du récit et il semble qu’elle perde un peu le fil conducteur de l’histoire quand elle s’intéresse au destin des enfants de Frasquita et notamment à celui de Soledad. Dommage car l’idée du don de brodeuse de l’héroïne qui transforme la vie autour d’elle était vraiment séduisante.

L’arpenteur, John Hopkins

          Avec le récit des pérégrinations de Caffery, un baroudeur américain qui arpente les routes du Pérou avec curiosité, nous assistons à une visite de ce pays loin de celle organisée par les tours operators. Dès les premières pages, le ton est donné et nous nous doutons que le voyage ne sera pas ordinaire. L’aventure commence sur la route alors que Caffety circule dans un camion qui transporte des cochons. Un choc brutal avec un autre camion décapite le chauffeur et son passager et des barres de métal transpercent la moitié de la cargaison. Remis de ses émotions, Caffery arrive à Lima où il déambule dans les différents quartiers de la capitale et dans ses rues bruyantes et populeuses, guidé par des gens du pays ou des personnes qui sont installées là depuis longtemps. Il nous fait découvrir les coutumes, les fêtes, les habitudes alimentaires, la vie des habitants.

          En compagnie d’Anne, une Anglaise établie dans la ville avec son petit garçon, il emprunte des pistes improbables pour accéder à des sites archéologiques à la recherche de « huacos », les poteries incas. Puis, il décide de partir dans la jungle où il descend la rivière Huallaga sur un radeau, au péril de sa vie, en s’arrêtant dans les villages qui bordent le cours d’eau, faisant la connaissance avec toutes sortes de personnages qui nous révèlent la vie difficile de ces contrées. A Yurimaguas, il est même incarcéré pour avoir tué un chien qui semblait le menacer. Enfin, son périple dans la forêt tropicale s’achève à Iquitos où il prend l’avion pour revenir à Lima.

           Mais sa vie ne devient pas un long fleuve tranquille pour autant. Il apprend à connaître les Indiens et leur philosophie de la vie, comme son ami Harry qui vit au jour le jour, dans la rue et qui accepte sa pneumonie sans se plaindre : « Il acceptait cette maladie avec une parfaite égalité d’âme, comme s’il n’y avait guère de différence entre la vie et la mort. » Il se lance dans l’élevage des vaches mais cette tentative s’achève par une catastrophe. Il habite quelques temps sur un chaland, en bord de mer et attrape lui aussi une pneumonie à force de vivre dans des lieux insalubres. Il va vivre sa convalescence dans l’hacienda de M. Alvarado où il prend la direction de la construction d’un barrage avec comme ouvriers des Indiens durs au labeur.

          Dans ce roman, l’auteur, avec ses descriptions, nous immerge dans les différentes atmosphères du Pérou, de celle désertique de la côte pacifique à celle humide et infectée d’insectes de la jungle, en passant par la brume froide et grise, « la garúa », de Lima ou en nous faisant partager la vie rudimentaire des Indiens de la Sierra. On découvre un pays de contrastes, riche en paysages variés mais aussi un pays cruel avec ses tremblements de terre, ses éboulements meurtriers, la chaleur suffocante du désert et les ravages du « pisco », cet alcool ami de tous les jours et qui permet d’oublier.

 

El cojo y el loco, Jaime Bayly

          Deux destins s’entrecroisent dans la narration de ce récit : celui du « cojo », le boiteux, et celui du « loco », le fou. Bobby, « el cojo », devient boiteux à l’âge de huit ans, à la suite d’une ostéomyélite, c’est-à-dire une infection de la moelle osseuse. A partir de ce moment, son père, Don Bobby, riche entrepreneur de Lima au Pérou et sa mère, Doña Vivian, le rejettent et l’obligent à vivre caché, dans une cabane au fond du jardin. A treize ans, ses parents l’envoient dans un collège, à Londres. Sur le bateau qui le conduit en Europe, il est violé par les matelots et le capitaine qui profitent de son infériorité due à son infirmité. L’absence d’amour de ses parents, les moqueries des autres enfants et les violences sexuelles subies lui donnent une rage de vivre, une envie de meurtre et une soif de vengeance qui seront désormais le moteur de sa nouvelle existence. Il s’entraîne avec excès à la piscine et dans une salle de sport pour devenir le plus fort physiquement. Quand il revient à Lima, à seize ans, rempli de haine, il se fait respecter par toute la population, même par ses parents, car tout le monde a peur de lui. Acoquiné avec Mario Hidalgo, un autre fils de bonne famille qui exècre la classe dont il est issu, il fait régner la terreur dans toute la région, lors de leurs virées en moto ou de leurs jeux avec leurs pistolets. Mais tout se gâte entre eux, lorsqu’ils tombent tous les deux amoureux de Dorita, la seule jeune fille qui avait manifesté un peu de tendresse pour le boiteux. Incapable de délicatesse, Bobby, par ses manières grossières et vulgaires, effraie Dorita qui se tourne vers Mario. Fou de jalousie, le boiteux n’hésite pas à tuer son meilleur ami, à violer Dorita qui, enceinte, se croit obligée d’obéir à la volonté de Dieu en épousant le meurtrier de son fiancé.

          « El loco », Pancho, de son côté connaît un sort un peu similaire. Fou, poilu et bègue, « el loco peludo tartamudo » est le déshonneur de sa famille. Eloigné de tous et caché, il trouve normal, lui, d’être laissé de côté car il n’a connu que cette situation depuis sa naissance. Il souffre de plus d’une sexualité précoce et débordante qu’il assouvit avec Juana, la mormone. Surpris en pleine action par son père, il est envoyé dans l’hacienda d’un ami à Huaral où il travaille dans les champs toute la journée. Il y connaît le bonheur car il est accepté et même apprécié par les peones et leurs femmes qui ne se plaignent pas de son addiction au sexe. Puis, il tombe amoureux de Lucy avec qui il a trois enfants. Mais sa vie va connaître un bouleversement avec la réforme agraire qui dépossède les propriétaires de leurs terres pour les redistribuer à ceux qui la cultivent et qui va l’obliger, lui et sa famille à revenir vivre à Miraflores, un quartier de Lima au bord de l’océan. Là, il change complètement d’attitude, refuse de travailler, s’adonne à la peinture et à la marijuana et c’est sa femme, qu’il délaisse sexuellement, qui doit travailler pour subvenir à leurs besoins et qui soutire de l’argent de son beau-père en jouant de ses charmes. Après avoir surpris Lucy et son père, Pancho décide de disparaître : il brûle sa maison et tous ses papiers d’identité, vole une banque avant de s’enfuir dans la montagne, à la recherche d’une « casita frente al río » Il la trouve, reste seul un certain temps avant de voir arriver un couple de Hollandais qui le vénèrent d’abord comme un dieu inca mais qui très vite s’enfuient effrayés par sa jalousie et sa brutalité. Tout comme «el cojo », « el loco » va connaître un destin tragique.

                Bayly raconte ici la destinée de ces deux personnages rejetés par la bonne société péruvienne à laquelle ils appartiennent qui n’accepte pas la différence et qui ne peut exhiber dans ses rangs des enfants avec un handicap. La honte et l’humiliation entraînent une haine qui va générer une extrême sauvagerie chez ces deux êtres aux instincts primaires. Le vocabulaire renforce ce sentiment de violence : beaucoup de jurons, de grossièreté, de termes ayant trait au sexe. Les phrases longues suivent le désordre des pensées de ces rustres, traduisent le bouillonnement de leurs idées et la confusion de leur esprit. Même s’il traite des thèmes difficiles comme le handicap ou le viol, il semble que l’auteur s’amuse à exagérer le côté outrancier de ses personnages, entraînant  dans son jeu le lecteur qui est séduit par son humour.

 

Vers la cité perdue, Colin Thubron

          C’est le récit d’un voyage organisé, difficile et sportif, à travers les Andes péruviennes, vers la cité perdue de Vilcabamba et qui consiste à parcourir plus de deux cents kilomètres en quinze jours, à pied ou à cheval, parfois à cinq mille mètres d’altitude. Accompagnés d’un guide métis et de muletiers incas, cinq personnes aux caractères totalement distincts et mal préparées à ce genre de voyage sont amenées à vivre ensemble pendant un certain temps, pour le meilleur et pour le pire. En grimpant le long des sentiers escarpés et tortueux du Pérou, tout le passé des Incas resurgit dans l’esprit des randonneurs qui ont des attitudes différentes selon leur sensibilité. Le prêtre espagnol, Francisco, se repent de la cruauté de ses ancêtres envers les Incas ; le journaliste anglais, Robert, essaie d’écrire un livre sur cette expédition ; Camilla, sa femme, réagit de manière plus émotionnelle ; Louis, l’architecte belge, méprise les constructions des Incas qu’il considère comme un peuple primitif et Josiane, sa femme française, est plus attirée par les paysages et les fleurs qu’elle prend plaisir à photographier.

          Pendant la durée de ce périple, les voyageurs vont être initiés à l’histoire de ce peuple précolombien. Ils apprennent que les Incas n’avaient pas de calendrier astronomique et que les étoiles étaient pour eux des animaux sacrés en interaction avec la terre. Ils n’avaient pas non plus d’écriture mais ils utilisaient peut-être un langage codé qui apparaissait dans la pierre, les poteries ou la configuration des ruines. Leur architecture ne comprenait ni dôme, ni arc-de-cercle. Ils ne connaissaient ni l’acier, ni la roue. L’empire inca, contemporain de la Renaissance européenne, semble plutôt correspondre à l’Antiquité. Et pourtant, ce peuple avait construit « plus de quinze mille kilomètres de routes pavées entre l’Equateur et le Chili ». Leurs murs gigantesques étaient peints ou ornés de tapisseries en laine de vigogne et les temples étaient entièrement recouverts d’or. C’est ce monde que découvrit, en 1532, Francisco Pizzaro, originaire d’Estrémadure, qui, avec seulement cent-soixante-dix espagnols, mit en déroute des dizaines de milliers d’Indiens vêtus d’or et de plumes, fit subir des tortures effroyables à une grande partie de la population et exécuta Atahualpa, l’empereur inca, qui avait pourtant négocié sa liberté en échange d’une énorme quantité d’or.

          Les marcheurs font connaissance avec la langue du pays, le quechua, que l’auteur qualifie de « glottal », « une langue hypnotique, qui ondule. On a souvent l’impression qu’ils psalmodient. L’avant-dernière syllabe de chaque mot résonne comme un petit coup de gong. »

          Mais l’expédition qui se révèle mal adaptée à la condition physique de ces globe-trotteurs se transforme en chemin de croix avec, en cours de route, deux malades, le prêtre qui finit par s’en sortir et Josiane qui, elle, meurt. Les rescapés ne sortent pas pour autant indemnes de cette aventure : Louis non seulement perd sa femme mais se rend compte qu’il est un incompris et un raté et Robert, le journaliste qui voudrait être écrivain s’aperçoit qu’il écrit dans « une langue terne qui confine au cliché » avec des « mots apathiques » qui « encombraient la page ». Illustration avérée de la phrase de Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : « Certains pensent qu’ils font un voyage, en fait, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

          Thurbon s’inspire de sa propre épopée pour écrire ce livre et la vraisemblance de ce récit est attestée par la précision de ses descriptions et par la justesse de ses remarques. Ainsi, ce passage tellement vrai, sur les sentiments éprouvés lors d’une randonnée en montagne : « Le chemin se révéla plus escarpé et plus long que le groupe ne l’avait imaginé. Pas un mètre de terrain plat. L’euphorie des débuts cédait la place à une persévérance sombre et désabusée. Parfois, ils lançaient vers les sommets dont ils se rapprochaient des regards incrédules. Les exclamations se faisaient rares, les plaisanteries tombaient à plat. Leur respiration les cloîtrait dans le silence. »

 

Home, Toni Morrison

          C’est l’histoire de Frank qui, en tant que noir doit affronter tous les racismes et en tant qu’ancien de Corée doit vivre avec tous les traumatismes de la guerre. L’action se passe dans les années 50, époque où la ségrégation vivait ses moments les plus intenses. Toni Morrison raconte comment la famille de Frank a dû quitter le Texas pour La Louisiane puis pour Lotus en Géorgie où il ne se passait rien et où Frank a connu le vide, le néant qui l’a poussé à s’engager pour La Corée. De retour d’Asie, Frank tente de retrouver sa sœur, Cee, que la vie non plus n’a pas épargnée : elle a dû subir les méchancetés de sa grand-mère Lénore, l’abandon de son mari, et les expérimentations du médecin eugéniste chez qui elle avait trouvé du travail. Aidé par un réseau de vétérans qui rappelle l’Underground railroad, Frank part à la recherche de cette sœur qui est la meilleure chose que la vie lui ait donnée.

          Toni Morrison intercale son récit de petits textes écrits en italique où elle donne la parole à Frank et qui se présentent comme de petits contes bouleversants par le sujet traité et par la concision du style qui donnent une vigueur particulière aux propos du narrateur. Il en est ainsi de celui sur La Corée où le dernier mot « Miam miam » donne la chair de poule. Tout est dit en peu de mots sur les atrocités de la guerre avec des phrases courtes, juxtaposées et bien rythmées : le froid, la peur, l’attente, des instants de douceur parfois, puis de nouveau l’horreur. Mais Toni Morrison n’en finit pas de bousculer le lecteur : son héros s’adresse directement à lui en l’agressant et en lui disant qu’il ne peut pas comprendre certaines choses parce qu’il ne les a pas vécues. A propos de La Corée, il le prend directement à partie : « Vous ne pouvez pas l’imaginer parce que vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas décrire le paysage lugubre parce que vous ne l’avez jamais vu. » Toujours le même procédé et le même style percutant pour évoquer la chaleur : « Les arbres renoncent. Les tortues cuisent sous leur carapace. Décrivez-moi ça si vous savez comment. »

          Roman noir mais roman magnifique qui se termine par un acte de rédemption quand Frank et Cee offrent une sépulture décente à celui qui avait été jeté dans une fosse sans une once d’humanité. C’est un message de vie qui nous est donné puisqu’on peut appliquer au héros les deux vers qui désignent le laurier au-dessus de la tombe : « Blessé pile en son milieu / Mais vivant et bien portant. »

 

Purge, Sofi Oksanen

          Deux femmes bousculées par la vie, qui ont connu deux destins différents, sont amenées à se rencontrer. D’abord méfiantes, elles vont apprendre à se connaître, à s’entraider et peut-être même à s’apprécier dans une Estonie éprouvée par l’occupation russe. Petit à petit leur passé se déroule sous nos yeux et nous découvrons les horreurs qu’elles ont dû affronter. La vieille Aliide, dans sa jeunesse, a vécu la peur au ventre après avoir été torturée et violée par les communistes qui voulaient la faire parler. Elle se met sous la protection de Martin, responsable zélé du parti qu’elle épouse sans l’aimer et dont elle fait une description absolument repoussante qui commence par : « Martin avait toujours des restes d’oignon entre les dents ». Zara, jeune étudiante pleine de volonté et de rêves tente de quitter son pays pour un autre qui lui apportera un peu plus de liberté. Mais elle tombe dans les filets de la prostitution et dans l’esclavage sexuel et elle doit satisfaire tous les désirs humiliants, pervers et inhumains de son souteneur et de ses divers clients.

          L’auteur nous immerge dans la réalité d’un pays dont elle fait une description sans concession. Ainsi, elle évoque la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et la façon dont le gouvernement russe a traité ce problème par un déni total qui a conduit à la mort ou à la maladie de nombreux habitants de la région. Elle montre aussi comment, sur la base de la dénonciation, le régime communiste, comme ces mouches importunes qui s’insinuent partout, s’infiltre dans la vie des citoyens qu’il contraint à vivre, telle Aliide, dans la cachoterie et la suspicion. Mais elle n’est pas plus indulgente pour l’Estonie, après l’indépendance, qui traite les Russes avec tout autant de férocité.

          L’histoire de ces femmes physiquement et moralement marquées par la cruauté d’un régime et par celle des hommes est terrible et elle nous touche d’autant plus qu’elle est proche de nous puisqu’elle prend fin en 1992. Sofi Oksanen sait les rendre attachantes même dans leurs faiblesses car si elles sont meurtries et traumatisées, elles continuent à se battre pour reconstruire leur vie et renaître purifiées.

          Purge est un roman passionnant tout en étant extrêmement dérangeant.

 

Les Lisières, Olivier Adam

          Paul Steiner, écrivain de quarante ans vivant en Bretagne, vit douloureusement sa séparation avec sa femme et ses enfants. Cette période est d’autant plus pénible pour lui qu’il doit s’occuper de sa mère hospitalisée et de son père incapable de se débrouiller tout seul. Il revient pour cela dans la banlieue parisienne, sur les lieux de son enfance qu’il avait toujours fuis car il ne se sentait plus aucune affinité avec sa famille. Avec ce retour, il prend la mesure de la distance qui le sépare irrémédiablement de ses anciens amis et des classes populaires ou moyennes.

          L’originalité d’Olivier Adam, c’est de montrer comment il prend conscience qu’il est à la lisière de deux mondes, celui populaire de son enfance et celui de « la bourgeoisie intellectuelle » qu’il est obligé de côtoyer de par sa profession, à travers le regard et les propos des autres qui ne se privent pas de le critiquer et de le considérer comme un traitre que ce soit dans l’un ou l’autre de ces deux milieux.

          On est touché par la justesse de certaines de ses remarques sur le comportement des gens de peu devant des personnes d’une classe plus aisée : « Mon père a acquiescé comme un enfant devant son maître. Face aux médecins mes parents baissaient toujours la tête, arboraient des voix et des attitudes que je ne leur connaissais pas, soumises, impressionnées. Je m’étais souvent demandé si c’était ainsi qu’ils se comportaient également devant leurs patrons. Jamais ils ne posaient la moindre question, jamais ils ne sollicitaient la moindre explication ». Authenticité aussi des situations qu’il décrit et que l’on a déjà vécues comme par exemple « cette manie en entrant chez les gens de d’abord regarder leur bibliothèque, leurs livres, leurs DVD, les revues dans le porte-revue et de les juger immédiatement sur ces critères, de les ranger dans des cases, d’en mépriser certains, d’être agréablement surpris par d’autres, de les jauger ainsi et de mesurer alors les chances que nous avions d’établir une relation ? » On peut se poser les mêmes questions sur les fameux bobos. Sont-ils si détestables eux à qui on reproche : «De manger des sushis, De voter à gauche ? D’être écolos, D’avoir assez de fric pour se payer un voyage par an ? De lire Télérama ? De trier leurs déchets ? D’aller voir des films en VO ? De s’en battre les couilles de l’identité française ? De pas avoir peur des Noirs, des Arabes ? » « Mais au moins tous ces gens avaient le bon goût de n’être ni racistes ni misogynes ni homophobes, tous ces gens payaient leurs impôts sans trop broncher, avaient une certaine idée de l’égalité, de la fraternité, de la tolérance, de la solidarité et ce n’était déjà pas si mal. »

                Ce que l’on peut regretter dans ce roman, c’est qu’Olivier Adam fasse un constat un peu larmoyant et non une œuvre romanesque. Il n’a pas su insuffler à son récit un souffle personnel et puissant comme l’ont fait avant lui Camus, Annie Ernaux ou Michel Onfray qui ont traité ce même thème du passage d’une classe sociale à une autre : Camus en croyant en la possibilité de promotion sociale grâce à la culture et surtout à l’école, Onfray en opposant à la soumission et à la docilité de son père face à ses patrons une rage et une rébellion qui le font avancer dans sa vie, Annie Ernaux en criant sa révolte de « transfuge » et en écrivant la honte sociale qui lui a fait renier ses parents.

                Pour le reste, il suffit de reprendre les propos de l’auteur lui-même qui se juge sans complaisance : « Plus tard je m’étais vu en Modiano, Fante, Sagan, Salinger et j’avais écrit les livres que j’avais écrits. Des livres de cogneurs de fond de court, solides mais dénués de grâce, laborieux et pesants. »

                Même si l’on aurait aimé un roman plus lumineux, Olivier Adam nous livre avec Les Lisières une autocritique sans concession et une analyse lucide de la société de son temps, deux aspects de son œuvre qui peuvent parfois être dérangeants.

 

La lueur des orages désirés (Journal hédoniste 4), Michel Onfray

          Dans ce quatrième tome de son Journal hédoniste, Michel Onfray aborde de nouveau tous les sujets. Personnage entier, il fustige encore une fois les philosophes obscurs et mondains, les représentants des religions quelles qu’elles soient, les politiciens tous tentés par le capitalisme et le libéralisme. Il laisse libre cours à sa colère quand il évoque les artistes, les écrivains ou les photographes connus qui s’adonnent à la pédophilie sans être appréhendés car la « pédophilie se justifie sublimée par l’art » (Du bon usage de la pédophilie). Mais il sait aussi rendre un hommage émouvant et appuyé à des hommes qui sont issus des milieux les plus différents. Encore une fois, on retrouve l’image magnifique de ce père vénéré qu’il a amené au Pôle Nord pour ses quatre-vingts ans et qui a si bien compris les problèmes du vieil Inuit aussi taiseux que lui (Géographie boréale du père). C’est ensuite à Philippe Starck qu’il témoigne toute son admiration, à ce designer joyeux qui préfère les courbes aux lignes horizontales ou verticales dans son monde où les formes entretiennent des correspondances entre l’animal, le végétal et l’humain. « Starck est un inventeur et un éleveur de chimères » jouant avec l’utilisateur de ses objets qui l’étonnent et le questionnent tant ils sont inhabituels (Anatomie de quelques sortilèges). En fin gastronome, il admire la cuisine moléculaire de Ferran Adria qui a rendu célèbre son restaurant catalan El Bulli, et il considère ce chef comme un véritable artiste qui déconstruit les aliments pour les élever vers des zones éthérées. Dans le domaine des livres, il voue un culte particulier à Jean Malaurie, cet humaniste qui prône le respect entre les hommes et qui, avec sa collection Terre Humaine, donne la parole à ceux qui d’habitude ne l’ont pas et dont les intellectuels ne parlent jamais (le pêcheur, le paysan, le mineur…), dévoile la poésie des objets du quotidien, s’émerveille devant la diversité humaine bien mise à mal par la tendance actuelle à la mondialisation (Toute la prose du monde en mouvement).

          Ces personnes tentent, par leurs initiatives, d’améliorer le monde bancal dans lequel nous vivons et Michel Onfray, lui aussi, avance quelques solutions aux problèmes de la société contemporaine. Face aux banlieues en feu, il déplore les réactions des intellectuels à ces événements qu’ils expliquent par le nihilisme et qui refusent de considérer les véritables causes de cette violence, c’est-à-dire le capitalisme, le libéralisme, les lois du marché, la déréglementation, le chômage, la misère, la pauvreté, la discrimination, le racisme, l’urbanisme, le logement, la paupérisation, la précarité, le travail. Il propose, lui, le socialisme libertaire de Bakounine (Racaille, karcher et philosophie). Ancien enseignant, il n’est pas satisfait du baccalauréat et de l’enseignement de la philosophie. Il rêve d’une pédagogie alternative avec un élève plus actif et une école qui fonctionnerait « comme une enclave de résistance au cynisme et au nihilisme ». Pour cela, pourquoi ne pas introduire la philosophie dès le Primaire pour profiter de la curiosité des enfants et de leur questionnement sur le monde ? (Pour l’élargissement de la philosophie). A la question : comment appréhender la mort sans les béquilles des religions ou des para-religions et sans l’aide des communautés politiques, il répond par l’hédonisme et propose de faire de sa vie une œuvre d’art car « la seule œuvre d’art totale, c’est l’existence, la vie architecturée comme un bâtiment, un monument, un édifice, une construction » (Vivre avec un squelette et Vivre, une œuvre d’art totale).

 

Du domaine des murmures, Carole Martinez

          Rebelle avant l’heure dans un monde où la femme ne se pose pas de questions et accepte son destin sans discuter, Esclarmonde, jeune fille de quinze ans du XIIème siècle, ne veut pas entrer dans le jeu de l’amour courtois fondé sur l’hypocrisie et refuse le mariage, imposé par son père, avec Lothaire de Montfaucon, jeune noble imbu de lui-même et pour qui la femme n’est qu’un vulgaire objet à sa disposition. Elle choisit de vivre en recluse et d’offrir sa vie au Christ malgré son appétit pour la vie et son amour de la nature dont témoigne sa dernière balade dans la campagne, à l’aube, avant de se faire enfermée et où elle a été violée. C’est dans ces conditions qu’elle se retrouve emmurée vivante, volontairement, dans une tour de pierre, construite spécialement pour elle, avec pour seule ouverture une « fenestrelle » qui lui permet de voir le changement des saisons grâce à l’unique érable qui se présente à sa vue et de communiquer avec les pèlerins et les quelques familiers qui lui sont restés fidèles comme son frère, Benoit, devenu prêtre, ou Lothaire qui a un comportement beaucoup plus humain depuis qu’elle lui a dit « non ». Ainsi, la rumeur du monde parvient jusqu’à elle et, de sa prison, elle a le pouvoir d’intervenir sur le monde extérieur, surtout après la naissance de son petit garçon, Elzéar, qui a surpris tout le monde et qui revient de chez son père les paumes percées, alors qu’elle le lui avait confié pour qu’il l’élève correctement. La rumeur s’empare de cet événement et crie au miracle. D’ailleurs, depuis qu’elle est enfermée, les terres du village sont plus fertiles et les décès moins nombreux. Désormais, elle est considérée comme une sainte et elle est écoutée par tout le monde, même par son père qui, fou de désespoir aurait dépéri chez lui si elle ne lui avait pas conseillé de partir en croisade pour expier ses fautes. Mais, Esclarmonde se détourne de la foi quand elle découvre l’amour maternel et la souffrance de la séparation. Les gens qui lui faisaient confiance vont aussi l’abandonner. On a vite fait de passer de la condition de sainte à celle de sorcière en ce temps-là !

          Carole Martinez s’empare de la tradition médiévale des recluses pour raconter avec beaucoup de finesse et de poésie la vie d’une femme qui se bat pour sa liberté. Elle insuffle à son héroïne une modernité tout à fait vraisemblable, mis à part ses visions qui lui permettent de suivre son père à la croisade. Mais on est dans un conte, ce qui lui donne le droit de s’adresser aux femmes d’aujourd’hui et de partager avec elles leur combat, toujours actuel, pour leur libération. L’auteur nous offre aussi des pages émouvantes sur les relations qui unissent la mère et son nourrisson. Quant au Moyen Age, Carole Martinez a su éviter le folklore habituel, insérant seulement de temps en temps des mots de vieux français pour ajouter un peu de couleur locale à son texte sans l’alourdir. Elle a, d’autre part, le mérite de dénier toute valeur de miracle aux faits bizarres qui se produisent en donnant pour chacun une explication rationnelle : l’agneau arrivé à l’église n’est pas un mystère, il a été lâché par sa sœur de lait et c’est dans des conditions tristement naturelles que son fils a été conçu.

          Ce roman a obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2011.

Le premier homme, Albert Camus

          Le livre commence par la naissance du narrateur, Jacques, puis on fait un saut de quarante ans dans le temps et l’on retrouve Jacques devant la tombe de son père qui est mort à la guerre quand il avait un an. Selon la promesse faite à sa mère, il se recueille au cimetière de Saint-Brieuc et se rend compte alors qu’il ne sait rien de ce père dont personne ne lui a parlé. Il décide de partir à sa découverte, ce qui le ramène en Algérie auprès de sa mère. Là, les souvenirs affluent à sa mémoire et nous faisons connaissance avec son passé.

          Il y a d’abord sa famille, qui fait partie des colons sans argent, avec sa mère illettrée mais douce et laborieuse que Jacques aime d’un amour profond, son oncle Ernest, débrouillard et attachant malgré son handicap d’élocution et surtout sa grand-mère qui fait régner la terreur sur toute la maisonnée et qui n’est pas tendre avec le jeune Jacques. Il a vécu parmi eux une enfance dure mais il reconnaît que cette « pauvreté chaleureuse » l’a aidé à vivre.

          Et puis, il y a la figure magnifique de son instituteur, Monsieur Bernard qui n’est autre que Monsieur Clément, le maître de Camus auquel il rend hommage quand il reçoit le prix Nobel de littérature (Voir sa lettre ainsi que la réponse à la fin du roman). Monsieur Bernard était un maître sévère mais juste qui savait intéresser ses élèves en pratiquant la pédagogie active et qui est doté de toutes les qualités que Sarkozy déniait à l’instituteur dans son discours de Latran du 20 décembre 2007 : rôle important dans « la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal », il ne lui manque ni « la radicalité du sacrifice de sa vie », ni « le charisme d’un engagement porté par l’espérance ». L’école laïque ne peut pas avoir de plus fervent défenseur.

          Ce retour vers le passé lui permet aussi d’évoquer l’histoire des premiers colons qui ont fui le chômage à Paris pour venir s’installer en Algérie. Il nous fait partager leur excitation en découvrant la terre promise mais aussi leur peur devant l’inconnu et les difficultés qui s’accumulent à leur arrivée.

          A travers ce récit et comme l’ont fait après lui Annie Ernaux ou Michel Onfray, Camus s’interroge sur le passage entre deux mondes, celui de la pauvreté et de l’illettrisme à celui de la culture. Comme eux, il éprouve la honte de sa condition de pauvre mais aussi l’envie de trouver sa place dans ce nouvel univers qu’il entrevoit et, lui aussi, ressent ce sentiment de « transfuge de classe » qu’a si bien analysé Annie Ernaux. Après sa réussite à l’examen de passage au lycée, il décrit ainsi cette impression de malaise et d’appréhension : « il venait par ce succès d’être arraché au monde innocent et chaleureux des pauvres, monde refermé sur lui-même comme une île dans la société mais où la misère tient lieu de famille et de solidarité, pour être jeté dans un monde inconnu, qui n’était plus le sien, où il ne pouvait croire que les maîtres fussent plus savants que celui-là dont le cœur savait tout, et il devrait désormais apprendre, comprendre sans aide, devenir un homme enfin sans le secours du seul homme qui lui avait porté secours, grandir et s’élever seul enfin, au prix le plus cher. »

          Enfin, tout au long de ce récit, Camus célèbre sa terre natale l’Algérie et ses habitants, le soleil et la mer, comme il le fait dans toute son œuvre.

          Ce roman est d’autant plus intéressant qu’il s’agit du manuscrit inachevé sur lequel Camus travaillait la dernière année de sa vie. On a affaire à un texte brut, qui n’a pas été retravaillé, ce qui explique quelques répétitions et quelques longueurs dans les phrases. Mais, en contrepartie, on a le privilège de lire les annotations et les variantes apportées par l’auteur, les hésitations devant les noms propres, avec l’impression d’assister ainsi à la genèse du roman.

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