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Au gré des jours, Françoise Héritier

                Quelques mois avant sa mort, Françoise Héritier se retourne sur sa vie et égrène, de bric et de broc, les souvenirs qu’il lui reste des jours passés.
Souvenirs des films, des musiques, des émotions ressenties en les regardant ou en les écoutant.
Souvenirs des romans d’amour lus avec délice.
Souvenirs de famille.
Souvenirs des petites choses qui font le quotidien.
Souvenirs des croyances communes, même si elles sont ridicules.
Souvenirs d’enfance et de vieillesse.
Souvenirs d’un temps suranné où le faucheur, d’un geste ample, coupait l’herbe à la faux, aiguisée à la pierre.
Souvenirs des mauvais souvenirs et n’en retenir que le meilleur.
Souvenirs des images de guerre.
Souvenirs des moments de contemplation devant des œuvres d’art.
Souvenirs des aventures exotiques survenues lors des voyages en Afrique.
Souvenirs des espiègleries d’enfant reproduites à l’âge adulte, comme de sautiller sur des galets avant de plonger dans l’océan.
Souvenirs déplaisants des propos machistes de certains collaborateurs. Lévi-Strauss lui-même, croyant lui faire un compliment, remarque : « Vous avez un esprit d’homme. »
Souvenirs des animaux qui ont partagé sa vie.
Souvenirs énumérés à la manière de Sei Shonagon.

                L’écrivain essaie ensuite de mettre un peu d’ordre dans ce bric-à-brac. Les « façonnages » de la deuxième partie nous montrent son évolution depuis son innocence d’enfant et son romantisme d’adolescente jusqu’à sa reconnaissance d’ethnologue confirmée, dans un milieu éminemment masculin. Vacances heureuses dans la ferme familiale. Formation intellectuelle par le prisme de la lecture : péplums, romans de chevalerie, romans d’amour du XIXème siècle anglais (Jane Austen, Thomas Hardy, les sœurs Brontë). Elle assume un romantisme de midinette. Sa jeunesse a aussi été confrontée à la guerre et à ses horreurs. L’exode surtout semble l’avoir marquée avec son lot de bombardements et de victimes défigurées. Mais, bien sûr, c’est sa rencontre avec Claude Lévi-Strauss qui a changé sa vie. Il la dirige vers des études d’anthropologie, l’envoie faire des recherches en Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso), lui demande de prendre sa succession au Collège de France. Son sérieux et sa notoriété l’ont amenée à présider une commission pour humaniser le sida, sous la présidence de François Mitterrand. Et même si elle doutait de son aptitude à mener à bien une telle entreprise, elle est fière maintenant d’avoir fait avancer les choses dans ce domaine. Heureuse d’avoir découvert l’Afrique et ses paysages mais surtout sa population, son amour pour ce pays ne se dément jamais.

                 A 84 ans, Françoise Héritier a su garder une âme d’enfant, une curiosité intacte, un goût de la vie et des infimes choses qui font son sel. Profondément humaine, elle va vers les autres et sait cultiver l’amitié. Elle ne se met jamais en avant, mais elle sait faire preuve de fermeté quand ses compétences sont mises en doute parce qu’elle est une femme. En conclusion, cette vieille dame nous offre, dans ce livre, un art de vivre pétillant.

Le nouveau magazine littéraire

                Premier numéro prometteur du Nouveau magazine littéraire dirigé par Raphaël Glucksmann. Dans son Manifesto, il nous fait part de son projet ambitieux mais enthousiasmant de publier une revue ouverte à tous les débats et de prendre le contre-pied du déclinisme ambiant. « Il est temps d’ouvrir les portes et les fenêtres, de fuir les esprits douaniers. » Pour cela, il convoque des écrivains et philosophes qui se mettent dans la peau d’utopistes pour imaginer un monde idéal où les valeurs partagées ne sont plus le travail et l’argent mais la solidarité internationale, l’attention à la nature, la participation à la vie locale, la réduction du temps de travail, un revenu universel. Abandonnons le négationnisme pour un engagement constructif. Délaissons le pessimisme quotidien des médias qui met l’accent sur des événements dramatiques et, avec le journaliste néerlandais, Rutger Bregman, pensons positivement et inventons des « utopies réalistes ». Raphaël Glucksmann, qui fait partie d’une génération privée d’horizon collectif, en appelle à Edgar Morin pour essayer de dépasser le désarroi de la gauche. Pour le sociologue, la transformation du monde se fera par le métissage. Najat Vallaud-Belkacem ne veut pas rester, elle, sur l’échec du parti socialiste. Elle invite les intellectuels à participer à sa reconstruction, tout en faisant l’éloge de l’imperfection en politique. Elle considère que son parti a un rôle à jouer, à côté d’un bloc libéral, d’une droite nationaliste et d’une gauche populiste. Michel Onfray pense que, pour se libérer de la tyrannie des gouvernements, on doit passer par « la désobéissance civile » prônée par Thoreau et l’insoumission. Mais pour lui, le véritable insoumis, c’est La Boétie dont il reprend l’injonction : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Le philosophe libertaire donne des exemples où « la décision du peuple de ne plus supporter ses tyrans a enclenché un processus libérateur » : le printemps arabe, la révolution de Velours de Vaclac Havel. Car, à l’origine, l’homme est né libre. Ce sont les lois, l’habitude, la coutume qui ont créé un état de servitude, état confortable, il est vrai, car la liberté exige des combats et des affrontements.

                La revue n’élude pas pour autant les problèmes que connaît la société contemporaine. Le terrorisme est bien présent, à travers les dialogues enregistrés entre la mère et le fils Merah au cours du procès d’Abdelkader. La plongée au cœur de cette famille où règnent la violence et la haine des juifs fait froid dans le dos. Pour Leila Slimani, c’est l’avenir des femmes qui l’intéresse. Dans une nouvelle intitulée La Confession, elle met en scène un jeune homme ordinaire de seize ans qui, pour ne pas perdre la face, sera l’auteur d’un viol et s’en vantera même devant un groupe d’hommes avides de sexe. Pourtant, hanté par le souvenir, il parviendra peut-être à la rédemption. La société algérienne avancera sur ce sujet très prégnant, si les hommes arrivent à réfléchir à la portée de leurs actes, semble suggérer Leila Slimani. Le dérèglement climatique n’est pas oublié non plus. Il est évoqué dans un choix de livres qui ont pour décor la banquise et les pôles. Toujours dans la rubrique bibliothèque, on nous propose Le Dictionnaire des mots en trop où un collectif de personnalités rejette des mots que notre époque a banalisés à l’extrême ou qui ont pris un sens négatif ou péjoratif peu propice à la construction d’une utopie.

                Et pour finir, attachons-nous aux deux textes qui ouvre et ferme ce magazine. Il s’agit, au début, du poème de Patrick Chamoiseau. Dans sa langue savante et imagée, il exhorte le lecteur et l’écrivain à ne pas avoir peur de construire un avenir sur les cendres d’un passé souvent douloureux. L’horizon est ouvert. Et, en dernière page, Delphine Minoui, grand reporter au Figaro, nous donne une leçon d’optimisme en relatant comment les habitants de Mossoul ont risqué leur vie en lisant clandestinement 1984 d’Orwell, considéré comme un roman subversif par Daech, et en échangeant toutes sortes de livres, alors que la guerre faisait rage. 

                Bravo et bienvenue à cette revue au contenu dense et diversifié qui invite au débat d’idées. Un bémol cependant. On peut regretter qu’elle ne fasse pas suffisamment de place à la littérature.

Jeux de glaces, Agatha Christie

                Ruth Van Rydock est inquiète au sujet de sa sœur, Carrie-Louise, et elle convie leur amie commune, Miss Marple, à aller se rendre compte sur place car, à la dernière visite, elle a trouvé une ambiance bizarre dans le manoir victorien. La situation de sa sœur est assez complexe. Mariée trois fois, elle a élevé les enfants de ses deux premiers maris et le troisième est un idéaliste qui se consacre à la réadaptation de délinquants vivant sur la propriété. Beaucoup de monde donc autour de Carrie-Louise et, comme le résume un des personnages : il règne dans ce lieu une « atmosphère irrespirable de philanthropie familiale ». Quand Miss Marple arrive, elle rencontre la fille de Carrie, sa petite fille et son conjoint, son mari Lewis Serrocold, son assistante, ses beaux-fils, des médecins et des psychologues et puis le singulier Edgar, un patient que tout le monde considère comme inoffensif et qui fait partie de la famille. De temps en temps, il a des crises d’identité. Au cours d’une de ces crises, il menace Mr Serrocold et tire deux coups de pistolet dans le mur de la pièce où ils sont enfermés. Les autres convives ne s’inquiètent pas, car Edgar a toujours manifesté beaucoup d’amour pour son protecteur. Mais alors que tout le monde a l’attention tendue vers cet incident, un crime a lieu dans une autre salle. Un des beaux-fils de Carrie-Louise, membre du conseil d’administration du centre de réinsertion, est assassiné à son bureau, devant sa machine à écrire. Qu’avait-il découvert ? A-t-il écrit une lettre qui visait une personne en particulier ? En même temps, Mr Serrocold se fait du souci pour sa femme que quelqu’un tente d’empoisonner. A qui profite le crime ? A beaucoup de personnes, si l’on en croit la longue liste qui figure sur son testament. La police enquête, mais c’est Miss Marple avec sa perspicacité coutumière qui découvrira le lien entre ces deux affaires et le coupable du meurtre. Les jeux de glaces la guident vers celui qui a mis en scène un plan diabolique pour distraire les participants et pour les entraîner sur de fausses pistes, comme les prestidigitateurs dans leurs spectacles de magie. Ne pas se fier aux apparences !

                Ce roman policier est un « page turner » très court, avec une Miss Marple peu présente, mais qui se lit agréablement devant un feu de cheminée.

La mort dans les nuages, Agatha Christie

                Une vieille dame est morte dans un avion entre Paris et l’Angleterre. Hercule Poirot se trouve parmi le petit nombre de passagers. Personne n’a rien vu, pas même le fameux détective qui souffre du mal de l’air. Les indices sont pour le moins curieux : une abeille, une épine imprégnée d’un poison violent provenant d’un serpent d’Amérique du sud et un chalumeau retrouvé derrière le dossier d’Hercule Poirot. Au cours de l’enquête, on découvre que la victime est une usurière qui a fait fortune en prêtant de l’argent à de nombreuses personnes, qu’elle a une fille avec laquelle elle n’entretient aucune relation mais qui est son héritière. L’inspecteur Japp est chargé de l’affaire. De son côté, Hercule Poirot ne reste pas inactif et c’est lui qui dénouera l’intrigue à sa manière. Il interroge les témoins et s’intéresse à leur psychologie. Pour être au plus près des suspects et pour étudier leurs réactions, il en implique certains dans ses recherches. Agatha Christie promène le lecteur d’un personnage à l’autre avec beaucoup d’habileté. Evidemment, le coupable n’est pas celui qu’on attendait.

                Roman agréable à lire malgré une ambiance surannée. Le lecteur d’aujourd’hui pourra être choqué par deux remarques inappropriées : l’une sur les « nègres », l’autre sur les journalistes pour magazines féminins qui, au cours du procès et dans la description des témoins, s’appliquent à rajouter un détail vestimentaire ou une remarque sur l’apparence des femmes pour être sûrs d’intéresser leurs lectrices. Evidemment on tiendra compte du contexte de l’époque pour disculper l’auteur de « La mort dans les nuages ».

Tout homme est une nuit, Lydie Salvayre

                Anas, professeur de français d’origine espagnole, vient s’installer dans un petit village de Provence pour soigner au calme, un cancer, cette maladie insidieuse qui occupe le cerveau avant de développer ses métastases dans tout le corps. Il pensait prendre un peu de repos dans cette nature magnifique du sud de la France, mais il est vite rattrapé par l’accueil glacial qu’il reçoit. Malgré sa volonté de s’intégrer en fréquentant le café et en refusant toute extravagance, il est rejeté d’abord par les hommes qui fréquentent le Café des Sports puis par toute la population qui lui tourne progressivement le dos. En utilisant, dans son récit, cette structure particulière qui lui fait alterner les passages sur le monde du café puis sur les états d’âme du nouvel arrivé, Lydie Salvayre maintient une tension dramatique qui montre comment on passe dans le premier cas, de la méfiance au rejet puis à la colère et à la haine et, dans le second cas, du besoin de se faire adopter à la peur et à l’envie de s’enfuir. Au café du village, cet antre machiste où se réunissent les chasseurs, les conversations portent sur la chasse, bien sûr, mais aussi sur les politiques qui ne sont plus crédibles, la météo capricieuse, les femmes et leurs revendications exagérées, l’élection providentielle de Trump, l’écologie dérangeante, les jeunes bruyants et complètement décérébrés par Facebook et twitter, les maladies de plus en plus violentes, la mort qui emporte les braves gens et surtout le terrorisme et la politique laxiste concernant l’immigration. Comment ne pas se méfier de l’étranger au teint hâlé qui apparaît comme un dangereux perturbateur et pourquoi pas un terroriste. L’exaltation monte chez ces hommes au fur et à mesure qu’ils vident leurs verres. Les rumeurs les plus insensées naissent. Le langage est haineux, les jeux de mots faciles et les allusions au sexe nombreuses et vulgaires. Toute tendresse est impossible dans ce lieu où l’on refait le monde sur la base du racisme et de la xénophobie.

                La situation serait insoutenable pour Anas, qui sent l’agressivité à son encontre gonfler de plus en plus, s’il n’avait eu la chance de rencontrer Mina, dans l’autobus qui le mène une fois par semaine à l’hôpital pour se faire soigner. Mina, elle aussi venue d’ailleurs, s’applique à avoir un comportement irréprochable pour ne pas perdre son emploi. Elle lui apporte un peu de chaleur humaine et de douceur. Mais ce rapprochement n’est pas du goût des villageois et « le bronzé » et « la pute » sont traqués comme du gibier par les chasseurs qui organisent une battue dans la forêt où les deux jeunes gens se retrouvent. Autre figure bienveillante à l’égard de l’étranger, Augustin, le fils du cafetier à l’origine de cette ambiance délétère. Augustin est un personnage atypique dans ce milieu grossier et inculte. Il lit beaucoup, et pas n’importe quelle littérature. Ses auteurs préférés ne sont pas Musso ou Lévy mais Eric Chevillard et Pierre Michon. Il ne partage pas les idées de son père qui le considère comme un incapable, mais il n’ose pas l’affronter, sauf le jour où son père et ses sbires sont allés trop loin en s’attaquant à Anas et Mina dans la forêt. Augustin s’affirme face à lui et le sermonne devant ses copains. Ce père violent tombe alors paradoxalement en admiration devant cette attitude de révolte. Son fils est enfin devenu un homme.

                L’atmosphère est pesante dans cette histoire de racisme et de haine ordinaires que l’on ressent un peu partout aujourd’hui. On pourra reprocher à Lydie Salvayre de stigmatiser voire de caricaturer le village alors que des scènes d’une plus grande violence se produisent dans les villes. Mais elle met l’accent sur deux fléaux contemporains qu’elle connaît bien : le rejet de l’étranger et le cancer.  La maladie, elle l’aborde sans apitoiement et elle décrit avec justesse les sentiments qui accompagnent ses différentes phases : l’angoisse, la colère, l’amertume et surtout la lutte pour la vie.

Mon autopsie, Jean-Louis Fournier

                Jean-Louis Fournier a livré son corps à la science. Il imagine ici que son cadavre, confié aux étudiants en médecine, se met à parler. Il revoit sa vie à partir des bouts de corps que celle qu’il a surnommée Egoïne et qui s’occupe de lui, prélève pour les étudier. La découpe des mains lui évoque les caresses qu’elles ont su donner. Il remercie ses jambes d’athlète avec lesquelles il a fait de nombreuses courses. Ses hanches usées ont eu recours à des prothèses. Quant à son cœur, il a beaucoup servi, peut-être un peu trop, ce qui lui fait dire : « Quand elle a ouvert mon cœur, quelque chose s’est échappé et est tombé par terre. / Elle s’est baissée pour le ramasser. / C’était une feuille d’artichaut. » Son cerveau est à la fois un capharnaüm d’idées noires, un « cabinet des merveilles » avec ses meilleurs souvenirs et un abri où loge l’humour. Ses yeux sont devenus secs. Ses oreilles ont eu le plaisir d’écouter Bach, Mozart, Beethoven ou Schubert, mais aussi les musiciens de jazz et les chanteurs de variété. Le ventre, lui, a vécu avec la peur, peur de la vie, de la mort, peur de tout.

                Jean-Louis Fournier se décrit sans concessions, avec ses qualités et ses défauts. Il a eu une vie intéressante au cinéma, à la télévision. Réalisateur de documentaires, il est ensuite devenu écrivain et a commis Une grammaire française et impertinente qui n’a pas toujours plu à cause de ses exemples amusants et provocateurs. Au fil des pages, il dévoile une culture cinématographique et artistique importante. Il se dit libertaire et égocentrique avec une soif de reconnaissance qui ne l’a jamais quitté. « Ma hantise était l’indifférence, passer inaperçu ou pire, ennuyer. » Il a eu de la chance d’avoir comme ami, l’humoriste Pierre Desproges et une femme aimante, Sylvie, qu’il reconnaît avoir souvent trompée. Il ne regrette pas la vie passionnée à laquelle il s’est adonné et qui lui a valu quelques déboires. La modération qu’on prône aujourd’hui n’est pas pour lui.

                Dans cette biographie originale où le narrateur est un cadavre, l’humour domine comme d’ailleurs dans tous les livres de l’auteur. « Pour moi, l’humour était un dérapage contrôlé, un antalgique, une parade à l’insupportable. » Il lui a permis de surmonter les moments douloureux qui ont jalonné sa vie : la perte de sa femme, le handicap de ses deux garçons, l’éloignement de sa fille qu’il imagine à la place d’Egoïne : « Quand elle aurait ouvert mon cœur, n’aurait-elle pas été bouleversée ? De découvrir enfin la grande place qu’elle y tenait. » L’évocation de ses fêlures donnent lieu à des moments d’émotion que son écriture parvient à maintenir à distance. Il définit lui-même son style sec aux phrases brèves, sans circonlocutions, à l’aide d’une métaphore : « Pour moi, les phrases étaient des murs. Je les voulais en pierres sèches. »

Nos vies, Marie-Hélène Lafon

                Nos vies, c’est l’histoire d’individus que la narratrice, Jeanne, rencontre au Franprix, mais c’est aussi la sienne et celle de sa famille qu’elle nous restitue au rythme de la fluctuation de ses souvenirs. Elle invente des destins pour les personnes qu’elle croise, avec une préférence pour la caissière du supermarché, Gordana, et pour le fidèle client du vendredi, Horatio Fortunato. Pour Gordana, qui a un pied-bot, une grosse poitrine et qui est toujours de mauvaise humeur, elle imagine une vie d’émigrée avec un fils qu’elle a laissé dans son pays d’origine. Quant au mutique Horatio, elle compose avec les bribes de conversation qu’elle a surprises à la pharmacie. Célibataire, il s’occupe de son vieux père, il a perdu une sœur aînée et il voudrait attirer l’attention de Gordana qu’il choisit toujours quand il va faire ses courses. Il s’agit de deux solitaires qui mènent leur vie en parallèle sans jamais les croiser.

                Jeanne a de la sympathie pour ces deux personnes qu’elle observe depuis un certain temps. Elle-même vit seule après une histoire d’amour qui s’est achevée par la fuite de son compagnon, Karim. Depuis, elle essaie de survivre : « j’ai tenu et j’ai continué et, pendant des années, j’ai sousvécu, juste au ras des gestes et des choses, à peine à la surface, à peine la tête hors de l’eau. » Le comble de la solitude, c’est celle qui concerne Isabelle, son amie à qui elle va rendre visite en prison. Isabelle a tué son mari qui la trompait, se séparant ainsi de ses quatre enfants qui lui manquent dans son isolement où elle finit par se pendre.

                Dans ce roman, Marie-Hélène Lafon délaisse le monde rural qu’elle affectionne pour s’intéresser à l’univers citadin qui, lui aussi, génère des solitudes lourdes à porter. Elle met en scène des « vies minuscules », selon l’expression de Pierre Michon, et elle raconte les gestes insignifiants du quotidien, les rituels d’une existence, les histoires de rupture et de reconstruction. De temps en temps, elle fait une incursion dans la campagne, où vivent ses parents, des petites gens qui ne veulent pas déranger. Ils appartiennent à un monde qui n’existe plus et où l’on va encore acheter le pain en tracteur. Elle émaille alors son récit des expressions surannées utilisées dans sa famille. Marie-Hélène Lafon semble s’amuser dans ce récit où, comme les enfants qui aiment à se mettre dans la peau d’un personnage, elle utilise le conditionnel pour inventer un passé, un présent et un avenir à des anonymes. Roman mélancolique où l’auteur excelle, avec beaucoup d’émotion et de compassion, à camper des vies anodines dans la solitude des villes.

Le prix de la chair, Donna Leone

                Un accident de camion transportant des femmes cachées au milieu d’une cargaison de bois. Le meurtre, dans un train, d’un célèbre avocat tué par l’arme favorite des tueurs professionnels. L’assassinat de son beau-frère qui travaillait avec lui. Le suicide ou pas d’un expert-comptable qui gère les finances d’un laboratoire pharmaceutique. Le commissaire Brunetti va devoir faire le lien entre ces différents faits divers. L’enquête débute lentement car les indices manquent et le vice-questeur Patta, comme d’habitude, s’impatiente. Brunetti doit évoluer avec prudence quand il s’aperçoit que ministres et députés seraient impliqués dans des affaires douteuses et quand il est amené à investiguer dans le milieu de la prostitution. Quelle est cette mystérieuse dame à lunettes, la Signora Ceroni, qui tient une agence de voyage en contact avec la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Hollande ou l’Angleterre, pays qui ont tous un rapport avec cette élite suspectée par Brunetti ?

                Une originalité dans ce roman : la fille de Brunetti, Chiara, se retrouve au centre de l’enquête car elle connaît la fille d’une victime. Le commissaire devient fou, quand il prend connaissance de la vidéo à caractère pornographique et d’une violence inouïe que sa fille a eu sous les yeux. Nouvel aiguillon pour accélérer les interrogatoires et avancer dans ses recherches. Mais les preuves suffiront-elles à faire tomber ceux qui détiennent le pouvoir ?

                Page-turner certes mais toujours les mêmes thèmes traités. Toujours la même mise en cause des notables. Toujours la même immunité. Autre regret : que Venise ne soit pas plus présente.

Summer, Monica Sabolo

                Benjamin a quatorze ans quand sa sœur, Summer, dix-neuf ans, disparaît au cours d’un pique-nique au bord du lac Léman, en Suisse. De thérapie en thérapie, il soigne sa dépression. Ne pouvant accepter cette perte, vingt-cinq ans après, il décide d’aller interroger le policier qui s’est occupé de l’enquête. Celui-ci lui fait des révélations que ses parents lui ont toujours cachées. Est-ce pour le préserver ou pour dissimuler des secrets de famille ?

                Ce livre montre aussi les rapports superficiels entretenus dans le monde de la haute société. Cette famille qui reçoit, qui connaît une vie mondaine rayonnante, est délaissée quand un drame la touche. Le vernis craque soudain. Des soupçons, des accusations pèsent sur elle. Rien ne sera plus comme avant. Mais, celui qui ressent cette tragédie avec le plus de sensibilité, c’est le fils, Benjamin, dont nous suivons la lente déchéance jusqu’à ce qu’il apprenne la vérité.

                Etude sociologique et psychologique avec un rebondissement inattendu, sur fond d’un lac Léman à la fois attrayant et inquiétant.

Lumière d’août, William Faulkner

                Avec Faulkner, on ne navigue pas dans les hautes sphères de la société. On accompagne de pauvres gens dans leurs déambulations et dans leurs galères. L’action se passe, bien évidemment, dans le sud des Etats-Unis. On commence par suivre Léna qui a la naïveté de croire que le père de l’enfant qu’elle porte l’attend quelque part, alors qu’il s’est enfui quand il a appris la future naissance. Munie d’un éventail et d’un simple baluchon, la courageuse Léna quitte l’Alabama pour arpenter les routes de charrette en charrette jusqu’à Jefferson dans le Mississippi où on lui a dit qu’elle trouverait Lucas Burch à la scierie.

                Puis, on la perd de vue et on s’intéresse à Christmas. Abandonné dès l’enfance, il est adopté par un couple, les Mc Eachern, pour lequel il travaille à la ferme comme un forcené. Pas d’amour, pas d’affection dans cette famille, mais des coups qui l’endurcissent et qui font naître une haine irrépressible pour ses parents adoptifs et une violence qui s’inscrit dans un « visage dur et impassible ». Christmas fuit ce foyer et emprunte lui aussi la route pendant quinze ans, à travers l’Oklahoma, le Missouri ou Chicago jusqu’au Mississippi où il trouve un travail dans la scierie de Jefferson. Ce solitaire qui a du sang noir dans les veines devient l’amant d’une originale qui vit à l’écart de la ville, dans une maison isolée où elle reçoit et aide des « négresses » dans le besoin. Leur cohabitation se passe bien jusqu’au jour où Joanna se met à prier pour lui. Christmas ne supporte pas cette compassion. Sa brutalité le rattrape. Il la couvre de coups et l’égorge avant de mettre le feu à son habitation.

                D’autres personnages gravitent autour des deux principaux. Le pasteur Hightower qui apparaît suspect à cause des prêches du dimanche où il invoque toujours son grand-père. Aussi, quand sa femme infidèle se suicide, on l’accuse de meurtre. Mais il s’obstine à rester dans cette communauté hostile et c’est lui qui donne naissance à l’enfant de Léna et qui accueille Christmas évadé de prison. Au milieu de la noirceur ambiante, Hightower est une figure touchante, surtout à la fin, quand il s’analyse sans concession, en faisant un retour sur sa vie et en reconnaissant ses erreurs. A ses côtés, Byron Bunch s’occupe de Léna dès son arrivée. Il en tombe amoureux mais favorise sa rencontre avec l’homme qu’elle recherche. Moins sympathique, le petit ami de Léna, qui a changé de nom pour qu’on le laisse tranquille, fuit une deuxième fois quand il est mis devant ses responsabilités et dénonce son camarade Christmas pour avoir les mille dollars de récompense.

                On retrouve dans Lumière d’août l’atmosphère lourde des romans de Faulkner. Il installe l’action dans une petite ville où l’alcool et les bagarres sont permanentes. Le racisme y est omniprésent et la population qui a soif de violence est toujours prête à accuser le « nègre » de passage. N’ayant aucune foi en la justice, les habitants pourtant pétris de puritanisme punissent les suspects sans aucun procès et dans la plus abjecte barbarie. C’est ainsi que Christmas meurt émasculé dans un bain de sang. Avec la précision d’un chirurgien qui opère au scalpel, Faulkner nous dévoile les profondeurs de l’âme humaine où règne souvent le désespoir. Il met en scène des personnages seuls, menant une vie déterminée par un début d’existence chaotique et fragilisé. Le mal est partout, même dans le mariage que Hightower décrit ainsi : « le mariage, ce n’était pas des hommes et des femmes vivant dans une intimité physique sanctifiée, c’était un état mort perpétué parmi les vivants, deux ombres enchaînées ensemble par l’ombre d’une chaîne ».

                 Le style touffu, à l’image de la végétation du sud qui cache la fuite de Christmas, est composé de longues phrases explicatives nourries de métaphores. Les événements sont nombreux, mais l’auteur nous guide en mettant en place une situation complexe rapidement démêlée par des flash-backs éclairants et des différences de points de vue. Œuvre noire, dense profonde qui bouscule car elle met à nu le tragique de la vie, mais qu’on peut lire aussi comme un thriller car Faulkner sait ménager un certain suspense.

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