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Les vies multiples d’Amory Clay, William Boyd

                Ce roman original se présente sous la forme d’une biographie qui semble d’autant plus réelle qu’elle est accompagnée de photographies censées témoigner des différents moments vécus par l’héroïne. La narratrice, Amory Clay, retrace le parcours de son existence, en entrecoupant son récit des pages de son journal tenu en 1977 et 1978, à Barrandale, une île écossaise des Hébrides où elle est venue s’installer sur ses vieux jours. Comme l’indique le titre, elle a connu une multiplicité de vies, son métier l’ayant conduite à parcourir le monde. Photographe mondaine, elle fait ses débuts aux côtés de son oncle, en Angleterre. Puis, elle part à Berlin où elle fréquente les milieux interlopes de la capitale, ce qui lui permet de présenter une première exposition érotique dans son pays. Ses photos, considérées comme obscènes, sont saisies par la police mais remarquées par un directeur de magazine américain qui l’invite à venir travailler à New York. De là, elle fait un bref passage en Amérique latine et revient à Londres où elle se fait rouer de coups, en voulant photographier une manifestation de fascistes en 1936. Après une longue convalescence, des mois d’hospitalisation et une hémorragie vaginale chronique qui laisse supposer une stérilité définitive, elle retourne à New York où elle devient photographe de mode pour gagner sa vie. Mais la guerre est un sujet qui l’attire davantage. Elle revient à Londres, ouvre une agence qui couvre le débarquement du 6 juin 1944. Puis, elle s’exile à Paris, dans le pays où son frère, pilote d’avion, a été tué par l’ennemi. Elle part avec son appareil sur le terrain, dans les Vosges puis en Allemagne, auprès des soldats, pour mettre en images leur quotidien. Elle y fait la rencontre de son futur mari, l’officier Sholto Farr, riche propriétaire terrien qui vit en Ecosse, dans un manoir où elle s’installe et accouche miraculeusement de jumelles.

                Après des années de bonheur, elle voit son mari sombrer dans l’alcoolisme et l’addiction au jeu, traumatisé par un événement qui s’est produit sur le champ de bataille : il a été obligé de tuer des adolescents de 14 et 15 ans appartenant aux jeunesses hitlériennes. A la suite de son décès, en 1961, Amory part vivre sur l’île de Barrendale, seul héritage de son mari, ruiné par ses dettes. Elle doit travailler pour gagner sa vie, se tourne vers les mariages et les joueurs de cornemuse qui ne satisfont pas cette âme exaltée. C’est la guerre au Vietnam. Elle demande encore une fois à être correspondante de guerre. Lasse des horreurs qu’elle doit affronter, elle écourte le contrat et rejoint son pays. Mais la vie n’est décidément pas un long fleuve tranquille pour celle qui, adolescente, avait subi la folie de son père qui voulait se suicider, en l’entraînant avec lui dans sa voiture jetée dans un lac. Une de ses filles, pendant son absence, s’est enfuie aux Etats-Unis avec un musicien. Est-elle partie de son plein gré ? Une lettre qu’elle lui a laissée éveille son inquiétude. Voilà donc Amory repartie pour une nouvelle bataille : retrouver sa fille qu’elle finit par découvrir dans une communauté hippie à la moralité douteuse, près de Los Angeles. Cet épisode nous vaut des pages magnifiques sur l’amour maternel, fait d’angoisse, de culpabilisation, de combat pour sortir son enfant d’un mauvais pas et finalement d’acceptation pour lui laisser mener sa vie à sa guise. « Peu m’importe ce que mes filles font de leur existence, je n’ai aucun plan de carrière pour elles, je veux juste qu’elles soient le plus heureuses possible malgré les exigences soudaines et cruelles de la vie, quel que soit le chemin qu’elles ont choisi de suivre. »

                William Boyd imagine une figure de femme admirable. Libre et indépendante, Amory a un caractère bien trempé et n’hésite pas à se mettre en danger. Très courtisée, c’est elle qui choisit ses amants, tout comme elle mourra « de sa propre main », quand son corps finira par la lâcher. Si l’on voulait jouer au jeu auquel se livrent, dans l’histoire, la mère et la fille qui utilisent uniquement quatre adjectifs pour définir une personne, on pourrait qualifier ce livre ainsi : inclassable, surprenant, foisonnant et attachant.

La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Bernard Pivot

                Comme l’auteur l’explique dans la préface, ce livre est une suite de réflexions par ricochets qui répondent aux textes qu’il lit. Tout son monde de culture et de lettres se retrouve dans ce recueil. Ardent défenseur de la langue, il s’amuse avec les mots qu’il aime tels qu’ils sont et ne voit pas pourquoi certains voudraient supprimer l’accent circonflexe qui est un élément essentiel à la compréhension même du terme qu’il habille. Il ne recule jamais devant l’emploi d’une expression familière et il a un penchant particulier pour l’argot qui enrichit le français et lui permet de rester bien vivant. Ce boulimique de lecture parsème ces textes de citations et de références littéraires. Il se souvient bien sûr des rencontres avec les écrivains qu’il admire, à l’occasion des émissions de télévision qu’il animait : Karen Blixen, Marguerite Duras, Jean d’Ormesson et beaucoup d’autres. Il nous entraîne dans les coulisses d’ « Apostrophes » ou d’ « Ouvrez les guillemets » et se souvient qu’il a dû gérer des relations complexes entre certains participants. L’humour ne le quitte pas. Il s’invente une aventure amoureuse avec Louise Labé dont il réalise une interview imaginaire pour « Apostrophes ». Journaliste dopé à l’information et à l’actualité, cet hyperactif, qui travaille pour la presse écrite, la télévision et la radio, trouve encore le temps de s’étonner et d’apprécier tous les plaisirs de la vie. Il nous dit son goût pour les cigares, pour le vin et la bonne chère. Amateur de foot, il traîne dans les vestiaires des matchs.

                Bref, Bernard Pivot est un épicurien qui s’est donné sans retenue à son travail de journaliste littéraire, avec une telle passion qu’il a un peu laissé de côté sa vie privée. La télévision lui a procuré un immense plaisir et il la défend d’ailleurs en louant la diversité de son offre. Il l’aime car elle sait nous instruire, mais son plus grand atout, c’est de créer du désir. On retrouve, dans ce livre distrayant, le même humour, la même impertinence et la même concision dans l’expression que dans ses tweets quotidiens qui commentent l’actualité, tout en jouant avec les mots. Il ne peut s’empêcher de se laisser aller à quelques exercices d’écriture, ce qui nous vaut des quatrains savoureux qui résument avec malice et loufoquerie des œuvres d’autrefois qu’il mêle à l’actualité d’aujourd’hui. En voici un exemple :

« Cela faisait longtemps que la gent La Fontaine,
L’agneau, la cigale, les pigeons, la fourmi,
Attendaient qui bêlant, qui roucoulant, que vienne
Un drôle d’animal : le disant Luchini. »

La ballade de l’impossible, Haruki Murakami

                Une chanson qui accompagne son atterrissage à Hambourg éveille en Watanabe les souvenirs douloureux de son aventure amoureuse avec Naoko. Cela se passait dix-huit ans plus tôt, alors qu’il poursuivait des études sans plaisir à l’université de Tokyo. Rien de passionnant dans sa vie d’alors. Il travaille quelques jours par semaine chez un disquaire pour se faire un peu d’argent, les dimanches sont consacrés à la lessive, il passe son temps libre à lire ou relire les romans américains et notamment Gatsby le magnifique, ou à coucher avec des filles rencontrées dans un bar. Ces deux derniers passe-temps, il les partage avec Nagasawa, le seul camarade de cours qu’il apprécie, même si sa désinvolture le dérange parfois. Deux figures féminines viennent donner du sens à son existence. Midori, dont il recueille les confidences et à laquelle il s’attache de plus en plus. Elle est gaie, vive, parle librement de sa sexualité, tout en posant beaucoup de questions. Et puis, Naoko avec laquelle il entretient une relation assez particulière. Ex fiancée de son ami, elle est devenue sa petite amie, après son suicide. Mais, Naoko, qui a des problèmes psychologiques est enfermée dans une espèce d’hôpital, ce qui n’empêche pas Watanabe de l’aimer. Quand elle se suicide à son tour, Watanabe fou de douleur abandonne tout pour voyager sans destination précise. Il vit alors, pendant un an comme un vagabond.
                Haruki Murakami décrit avec beaucoup de justesse le difficile passage de l’adolescence à la vie d’adulte. On pense à Paul Nizan qui affirmait : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Si le héros s’en sort, il reste traumatisé par le décès de ses amis qui, eux, n’ont pas su se libérer des démons qui les torturaient. Cette « ballade de l’impossible » nous parle de l’amour, de l’amitié, de la sexualité, de la folie, de la mort. Notre guide, dans ce monde où les sentiments sont exacerbés, n’est autre que le narrateur qui fait montre d’une grande douceur et d’une extrême sensibilité et le lecteur s’y attache avec beaucoup de facilité.

L’homme de Lewis, Peter May

                Le policier de L’île des chasseurs d’oiseaux, Fin Macleod, quitte Edimbourg et sa femme après le décès accidentel de son fils. Il ressent le besoin de revenir sur son île natale de Lewis où il campe, tout en restaurant la maison de ses parents. Mais son passé insulaire le rattrape. Il retrouve Marsaili, son ancienne amoureuse, apprend à connaître le fils qu’il a eu avec elle et surtout, il est mêlé malgré lui à une enquête menée par son confrère, Gunn. Le cadavre momifié d’un homme est découvert dans un champ de tourbe. On s’aperçoit vite qu’il a le même ADN que Tormod Macdonald, le père de Marsaili. Or, ce dernier, atteint de la maladie d’Alzheimer, ne peut être d’un grand secours pour les enquêteurs. Pourtant, pendant que Fin essaie de résoudre cette énigme, qui se présente comme un jeu de piste avec le mystère d’un pendentif, d’un motif de couverture qui a laissé des traces sur le corps du défunt, d’un autel d’église en forme de bateau, d’une plage du nom de Charlie et d’un prénom, Ceist, l’auteur nous dévoile progressivement les souvenirs qui affleurent au cerveau du vieil homme diminué, quand il se trouve stimulé par un élément extérieur. Dans ses moments de lucidité, Tormod Macdonald revoit sa jeunesse tourmentée. Après avoir perdu ses parents très jeunes, il est placé dans une résidence avec son frère handicapé mental, Peter, qu’il a promis à sa mère de protéger. Mais la vie va malmener les garçons qui sont obligés de changer d’identité, ce qui ne va pas faciliter l’enquête actuelle.

                Encore une fois, Peter May situe l’action de son roman dans les îles Hébrides dont les terres sauvages correspondent bien à l’âme bosselée du détective. On sent l’attachement de l’auteur à ces paysages austères. Il nous fait respirer l’odeur âcre de la tourbe, nous promène tour à tour dans les landes désertiques et dans les pâturages verdoyants où paissent les moutons. De plus, comme dans chacun de ses romans sur l’Ecosse, Peter May s’appuie sur un fait réel qui a marqué le passé de ce pays. Ici, il s’agit de l’histoire scandaleuse des « Homers », ces enfants sans parents que l’église catholique sortait des orphelinats pour les placer, dans les Hébrides Extérieures, chez des inconnus qui s’en servaient de main d’œuvre bon marché ou le plus souvent d’esclaves. Envoyés seuls sur un ferry, ils devaient d’abord affronter une traversée tumultueuse puis, ils étaient abandonnés sur un quai avec le nom de la famille d’accueil inscrit sur un carton autour de leur cou. C’était ensuite une vie rude et sans amour qui les attendait dans les fermes où le ramassage du varech et de la tourbe et les travaux des champs occupaient leurs journées quand ils n’étaient plus à l’école.

                Dans sa trilogie écossaise, Peter May excelle à mener de pair un événement de l’histoire de son pays avec une intrigue qui tient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement.

L’amie prodigieuse : le nouveau nom -Tome 2, Elena Ferrante

                Suite des aventures de Lila et Elena, la narratrice, et de leur amitié chaotique. Lila, élève brillante mais d’une famille pauvre, abandonne les études pour épouser, à seize ans, Stefano, un garçon de son quartier, qui s’est enrichi par des moyens plus ou moins honnêtes. Avant, elle était enviée pour son intelligence et sa répartie, aujourd’hui, elle est admirée pour son élégance et sa vie de petite bourgeoise. Même Elena succombe encore une fois à son charme et envisage de quitter le lycée pour goûter les joies de la femme au foyer. Mais la vie en couple n’a rien d’idyllique pour Lila qui découvre un Stefano généreux certes, mais violent et inculte. Son entourage conseille à Lila, dépressive et n’ayant pu mener à terme une grossesse, un séjour en bord de mer où elle exige la présence d’Elena qui, elle, compte bien retrouver Nino dont elle est toujours amoureuse, même s’il s’est éloigné d’elle. La rencontre se fait entre les jeunes gens et, dans un premier temps, Elena apprécie sa complicité intellectuelle avec le jeune homme qui la délaisse bientôt pour Lila. Lila quitte Stefano et connaît une aventure passionnée avec Nino, courte mais de cette relation va naître un enfant. Abandonnée par Nino, Lila regagne son indépendance et connaît les difficultés quotidiennes d’une femme seule avec un enfant.

                Trahie encore une fois par la personnalité trouble de son amie, Elena s’inscrit à l’université de Pise, se rend compte qu’elle est faite pour les études et qu’elle ne supporte plus la vulgarité et l’ignorance du monde dans lequel elle a vécu jusque-là. Elle fait de nouvelles connaissances et elle est prête à se marier avec un écrivain en herbe comme elle, lorsque Nino fait sa réapparition alors qu’elle présente son livre en public. La fin du deuxième opus laisse imaginer une suite riche en aventures sentimentales dans le troisième tome de cette série.

                Nous nous retrouvons dans l’ambiance désordonnée des quartiers populaires du Naples des années soixante où les habitants reproduisent, de génération en génération, les mêmes coutumes et la même violence. Difficile de sortir de ce cercle. Pourtant, Elena s’y essaie et nous assistons aux hésitations d’une jeune étudiante tiraillée entre son milieu d’origine et un nouvel environnement dont elle a du mal à déceler les clés, mais où elle s’obstine à trouver une place, à force de travail et de connaissances bien utiles pour la guider.

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux

                Annie Ernaux, sollicitée par les éditions du Seuil pour raconter un peu de la société d’aujourd’hui, a choisi de s’attacher à la description d’un supermarché, en l’occurrence, celui où elle va faire ses courses régulièrement. Pendant un an, elle se rend, les différents jours de la semaine, à différents moments de la journée, à Auchan et elle observe. Elle remarque que la clientèle varie suivant les horaires et qu’une communauté cosmopolite fréquente l’établissement sans racisme et sans heurt. Elle passe les employés au scanner. Les caissières forment un prolétariat exploité, sous-payé et sans cesse surveillé. Parfois agressives car toujours sous tension. Une hiérarchie est bien établie au sein des vendeurs, suivant les rayons dont ils sont responsables. Il est à remarquer qu’aucun vendeur n’est présent à la partie librairie. Par contre, les nouvelles technologies bénéficient d’un personnel masculin nombreux, manifestant une certaine condescendance vis-à-vis des clients et surtout des clientes. Ces spécialistes détiennent le pouvoir informatique qui les rend supérieurs. Quant aux caisses automatiques qui déshumanisent ces centres commerciaux, elles sont dotées d’une voix de synthèse toujours prête à infantiliser celui ou celle qui passe un peu trop de temps à comptabiliser ses achats, en répétant autant de fois qu’il le faut un ordre non compris.

                Annie Ernaux passe ensuite en revue le contenu des rayons. Côté jouets, la discrimination est flagrante entre les jeux pour les filles et ceux pour les garçons. Que dire de la librairie qui ne propose que des best-sellers et une pléthore de livres de cuisine. La littérature de qualité y est pratiquement absente. Signe de la folie de notre époque : les produits pour les animaux domestiques sont plus attrayants que ceux en promotion destinés aux plus pauvres.

               Evidemment, la citoyenne engagée qu’est Annie Ernaux ne peut rester insensible à ce qu’elle voit. Sa description est bien sûr critique et subjective. Elle éprouve une envie de révolte devant la maltraitance des employés, devant l’hypocrisie et l’infantilisation qui règnent dans cet univers de la consommation. Elle ne peut s’empêcher de souligner qu’au Bangladesh, des immeubles non sécurisés s’écroulent sur des milliers d’esclaves réalisant des produits fabriqués pour Auchan ou d’autres supermarchés.

               Dans le style très sobre qu’on lui connaît, l’auteure des Années nous donne à voir le monde contemporain et ses dérives. Toujours à la recherche du terme le plus précis et le plus approprié, comme dans tous ses romans, elle s’interroge sur le choix des mots et sur leur portée. Vaut-il mieux écrire « femme », « femme noire » ou « Africaine » ?

Ne ferme pas les yeux, Carlene Thompson

                Port Ariel est une petite ville tranquille, au bord du lac Erié. Natalie vient y chercher un peu de repos auprès de son père, après une rupture sentimentale. Mais la paix qu’elle souhaitait n’est pas au rendez-vous. Une série de meurtres vient frapper ses amies les plus proches et elle se retrouve toujours et malgré elle au cœur des événements. Désormais, la peur et les soupçons vont altérer les rapports de la communauté. On se méfie des inconnus, mais aussi des voisins et même de sa meilleure amie. Tout le monde semble avoir un mobile. Pourtant, il faudra élucider le mystère de cette mystérieuse voix qui interpelle Natalie. Et que se passe-t-il dans la vieille bâtisse abandonnée où aiment traîner les enfants curieux ? Le shérif et son adjoint s’allieront à Natalie pour dénouer l’intrigue où, comme souvent dans les romans policiers, les rancœurs jouent un rôle primordial.

                Une intrigue simpliste, du sentimentalisme, un dénouement tiré par les cheveux et une écriture banale. Bref, un roman de gare facile à lire sur la plage.

Vernon Subutex 2, Virginie Despentes

                Suite des errances de Vernon Subutex. Toujours SDF. Ses amis partent à sa recherche car il semble avoir l’esprit troublé par les drogues, par sa situation, par l’instabilité de son existence. Il s’agit aussi de mettre la main sur les cassettes compromettantes enregistrées par leur ami chanteur, Alex Bleach. Mais tout ceci n’est qu’un prétexte à décrire un monde de laissés-pour-compte qui vit en marge et de quelques-uns de leurs amis qui ont un pied dans la société de consommation.

                Avec Vernon Subutex, Virginie Despentes nous entraîne chez les SDF, les stars du porno, les transsexuels, les homosexuels, les convertis à l’islam, tout un monde que les bienpensants refusent de voir. Beaucoup d’empathie de la part de l’auteur envers ces rebelles qui affirment leur différence. Mais pas de complaisance pour autant. On retrouve chez eux les mêmes défauts que chez les nantis. Il y a ceux qui voudraient ressembler aux bourgeois, avoir de l’argent et consommer, qui vénèrent le Capital, ceux qui refusent de se soumettre et préfèrent la précarité, ceux qui appartiennent encore à l’ancienne génération avec une conscience ouvrière aiguë qui hait le patron et qui a le goût du travail bien fait, les parents progressistes qui n’acceptent pas de voir leur fille prendre le voile, ceux qui sont déçus par la gauche au pouvoir, ceux qui s’engagent contre le racisme après avoir lu Les damnés de la terre de Frantz Fanon. Comme dans la vie « normale », ces personnages doivent faire face à des séparations, à des amitiés qui se délitent, à des relations parents/enfants difficiles, à des règlements de compte. Tous sont bien ancrés dans la réalité technologique d’aujourd’hui. Facebook, twitter, les selfies et WhatsApp n’ont pas de secrets pour eux.  Ce qui les réunit, c’est leur soif de liberté, leur goût de la musique rock, leur tendresse pour Vernon Subutex et les Buttes-Chaumont où ils ont élu domicile. Car Paris joue un grand rôle dans ce roman. Si le groupe finit par fuir la capitale pour prendre la direction du sud, elle fait bel et bien partie de leur vie : le Paris cosmopolite, le XIXème arrondissement, le Marais…

                Même si ce deuxième tome de Vernon Subutex fait répétition par rapport au premier, on apprécie toujours la verve de Virginie Despentes qui mêle la gouaille parisienne à des réflexions très précises et très justes sur des situations particulières de la vie comme la maternité qui se révèle pesante pour certaines ou la détresse d’un père qui a du mal à surmonter la rupture avec sa fille.

Pauline, George Sand

                Comme toutes les jeunes filles de province, Pauline passe ses journées à faire de la broderie et à rêver. Tous ses jours sont semblables jusqu’au moment où Laurence, son amie d’enfance, revient sur ses terres, à la suite d’un malentendu avec le cocher qui devait l’amener à Lyon. Elles se retrouvent donc à Saint-Front. Mais Laurence n’est plus la jeune fille frivole de l’époque. Elle vit désormais à Paris où elle est devenue une célèbre comédienne, métier mis à l’index par la bourgeoisie bien-pensante. Pauline envie son élégance, son aisance, sa vie mondaine comme toutes les femmes de la petite ville qui s’empressent de trouver un prétexte pour la rencontrer. La mère aveugle de Pauline, qui jadis avait blâmé sa vie de dévergondage, elle aussi est attirée par la gentillesse de l’actrice. De son côté, Laurence, elle, admire le dévouement et la dévotion de son amie qui consacre ses journées à sa mère malade. Or, Pauline s’occupe de sa mère non par abnégation mais par devoir. La présence de Laurence fait naître chez Pauline un dégoût pour son existence inutile, dérisoire et étriquée par des contraintes bassement matérielles. Elle voudrait goûter à la vie libre et indépendante de Laurence qui bouscule les habitudes de la petite ville.

                A la mort de sa mère, Pauline connaît des problèmes de succession. Laurence l’héberge à Paris, comblant ainsi ses désirs les plus fous. Elle participe aux repas et aux réceptions. Elle fréquente des artistes, des écrivains, des notables. Mais, ne détenant pas les codes de cette société mondaine, elle se laisse abuser par un jeune homme sans principes, qui vit de ses rentes, Montgenays. Amoureux de Laurence qui reste indifférente à ses avances, il se sert de Pauline pour la séduire.

                George Sand fait la satire de la vie de province dont elle-même a souffert. Elle a notamment scandalisé les commères en montant à cheval comme un homme. Elle critique ses mesquineries et l’ennui qui l’étouffe. Face à Pauline que le sacrifice rend envieuse et méchante, George Sand préfère Laurence qui mène une vie moins conventionnelle mais qui sait se montrer généreuse et d’une amitié fiable. On retrouve dans ce petit livre au charme désuet, bien écrit, un brin moralisateur, les thèmes chers à l’auteur : défense de la liberté des femmes et lutte contre la société conservatrice et corsetée de la province française.

De sang et de lumière, Laurent Gaudé

                Etrange similitude entre le texte de Gaudé et celui de Chamoiseau, Frères migrants, où il déclare que la poésie doit s’opposer « à tout ce qui est contraire aux beautés relationnelles du vivant ». Avant lui, Virgile clamait : « Arma virumque cano » et Aragon reprenait : « Je chante les armes et les hommes… ainsi commence l’Enéide, ainsi devrait commencer toute poésie ». A son tour, Gaudé veut « une poésie qui défie l’oubli et pose ses yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps ». Pas de prière, pas de dieu, mais un poème pour ne pas oublier le malheur.

                Hommage donc aux pays pauvres où les mères s’épuisent à creuser une terre stérile, où les jeunes se prostituent pour survivre. Retour sur l’esclavage quand l’homme blanc imaginait un étrange manège autour de l’arbre de l’oubli, pour que le Noir efface de ses souvenirs sa terre, sa langue et jusqu’au visage de sa mère, avant de se retrouver parmi des corps entassés, enchaînés, déshumanisés au fond de la cale d’un négrier. A l’arrivée, le béké l’attendait dans sa plantation, sur sa chaise à bascule, prêt à appliquer, sans état d’âme, le code noir qui fait du Nègre un « bien meuble ». Au secours, Aimé Césaire !

                Ailleurs, dans un pays meurtri par « le tremblement des pierres », la femme, abîmée par ses grossesses, se meurt sous le poids du labeur quotidien, loin de ses enfants dispersés dans le monde. Comment oublier ceux qui laissent derrière eux des souvenirs heureux pour traverser le pont salvateur et ne trouver, de l’autre côté, qu’une toile de tente battue par le vent, au milieu de la boue et de la misère qui emporteront leurs enfants ? Ceux qui, tiraillés entre quatre pays, sont chassés de partout, accueillis nulle part.

                Comment peut-on accepter, nous Français, cette jungle inhumaine où les clôtures, les grillages, les barbelés tentent d’isoler ces nomades fourbus avant que les pelleteuses ne les renvoient sur les routes ? Se souvenir de nos ancêtres qui ont fui l’ennemi sur des charrettes surchargées et qui, comme eux, ont connu un lent exode d’enfants ballotés et de femmes abandonnées.

                Aujourd’hui encore, le « monde saigne ». Nous sommes tous les cibles d’hommes lâches qui, au nom de la religion, versent le sang. En dignes fils de Rabelais, Villon, Montaigne, Voltaire et Hugo, revendiquons notre liberté de penser sans dieu. Assumons notre vie d’athées joyeux, insouciants et sensuels. Croyons en une renaissance, en un avenir meilleur, comme cette mère exténuée qui exhorte malgré tout sa fille à connaître la joie. L’Europe a mis fin aux affrontements entre pays voisins. Du nord à la Méditerranée, elle est riche d’un brassage de cultures. Elle s’est construite dans le sang, gageons, avec le poète, qu’elle est désormais tournée vers la lumière.

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