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Nos vies, Marie-Hélène Lafon

                Nos vies, c’est l’histoire d’individus que la narratrice, Jeanne, rencontre au Franprix, mais c’est aussi la sienne et celle de sa famille qu’elle nous restitue au rythme de la fluctuation de ses souvenirs. Elle invente des destins pour les personnes qu’elle croise, avec une préférence pour la caissière du supermarché, Gordana, et pour le fidèle client du vendredi, Horatio Fortunato. Pour Gordana, qui a un pied-bot, une grosse poitrine et qui est toujours de mauvaise humeur, elle imagine une vie d’émigrée avec un fils qu’elle a laissé dans son pays d’origine. Quant au mutique Horatio, elle compose avec les bribes de conversation qu’elle a surprises à la pharmacie. Célibataire, il s’occupe de son vieux père, il a perdu une sœur aînée et il voudrait attirer l’attention de Gordana qu’il choisit toujours quand il va faire ses courses. Il s’agit de deux solitaires qui mènent leur vie en parallèle sans jamais les croiser.

                Jeanne a de la sympathie pour ces deux personnes qu’elle observe depuis un certain temps. Elle-même vit seule après une histoire d’amour qui s’est achevée par la fuite de son compagnon, Karim. Depuis, elle essaie de survivre : « j’ai tenu et j’ai continué et, pendant des années, j’ai sousvécu, juste au ras des gestes et des choses, à peine à la surface, à peine la tête hors de l’eau. » Le comble de la solitude, c’est celle qui concerne Isabelle, son amie à qui elle va rendre visite en prison. Isabelle a tué son mari qui la trompait, se séparant ainsi de ses quatre enfants qui lui manquent dans son isolement où elle finit par se pendre.

                Dans ce roman, Marie-Hélène Lafon délaisse le monde rural qu’elle affectionne pour s’intéresser à l’univers citadin qui, lui aussi, génère des solitudes lourdes à porter. Elle met en scène des « vies minuscules », selon l’expression de Pierre Michon, et elle raconte les gestes insignifiants du quotidien, les rituels d’une existence, les histoires de rupture et de reconstruction. De temps en temps, elle fait une incursion dans la campagne, où vivent ses parents, des petites gens qui ne veulent pas déranger. Ils appartiennent à un monde qui n’existe plus et où l’on va encore acheter le pain en tracteur. Elle émaille alors son récit des expressions surannées utilisées dans sa famille. Marie-Hélène Lafon semble s’amuser dans ce récit où, comme les enfants qui aiment à se mettre dans la peau d’un personnage, elle utilise le conditionnel pour inventer un passé, un présent et un avenir à des anonymes. Roman mélancolique où l’auteur excelle, avec beaucoup d’émotion et de compassion, à camper des vies anodines dans la solitude des villes.

Le prix de la chair, Donna Leone

                Un accident de camion transportant des femmes cachées au milieu d’une cargaison de bois. Le meurtre, dans un train, d’un célèbre avocat tué par l’arme favorite des tueurs professionnels. L’assassinat de son beau-frère qui travaillait avec lui. Le suicide ou pas d’un expert-comptable qui gère les finances d’un laboratoire pharmaceutique. Le commissaire Brunetti va devoir faire le lien entre ces différents faits divers. L’enquête débute lentement car les indices manquent et le vice-questeur Patta, comme d’habitude, s’impatiente. Brunetti doit évoluer avec prudence quand il s’aperçoit que ministres et députés seraient impliqués dans des affaires douteuses et quand il est amené à investiguer dans le milieu de la prostitution. Quelle est cette mystérieuse dame à lunettes, la Signora Ceroni, qui tient une agence de voyage en contact avec la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Hollande ou l’Angleterre, pays qui ont tous un rapport avec cette élite suspectée par Brunetti ?

                Une originalité dans ce roman : la fille de Brunetti, Chiara, se retrouve au centre de l’enquête car elle connaît la fille d’une victime. Le commissaire devient fou, quand il prend connaissance de la vidéo à caractère pornographique et d’une violence inouïe que sa fille a eu sous les yeux. Nouvel aiguillon pour accélérer les interrogatoires et avancer dans ses recherches. Mais les preuves suffiront-elles à faire tomber ceux qui détiennent le pouvoir ?

                Page-turner certes mais toujours les mêmes thèmes traités. Toujours la même mise en cause des notables. Toujours la même immunité. Autre regret : que Venise ne soit pas plus présente.

Summer, Monica Sabolo

                Benjamin a quatorze ans quand sa sœur, Summer, dix-neuf ans, disparaît au cours d’un pique-nique au bord du lac Léman, en Suisse. De thérapie en thérapie, il soigne sa dépression. Ne pouvant accepter cette perte, vingt-cinq ans après, il décide d’aller interroger le policier qui s’est occupé de l’enquête. Celui-ci lui fait des révélations que ses parents lui ont toujours cachées. Est-ce pour le préserver ou pour dissimuler des secrets de famille ?

                Ce livre montre aussi les rapports superficiels entretenus dans le monde de la haute société. Cette famille qui reçoit, qui connaît une vie mondaine rayonnante, est délaissée quand un drame la touche. Le vernis craque soudain. Des soupçons, des accusations pèsent sur elle. Rien ne sera plus comme avant. Mais, celui qui ressent cette tragédie avec le plus de sensibilité, c’est le fils, Benjamin, dont nous suivons la lente déchéance jusqu’à ce qu’il apprenne la vérité.

                Etude sociologique et psychologique avec un rebondissement inattendu, sur fond d’un lac Léman à la fois attrayant et inquiétant.

Lumière d’août, William Faulkner

                Avec Faulkner, on ne navigue pas dans les hautes sphères de la société. On accompagne de pauvres gens dans leurs déambulations et dans leurs galères. L’action se passe, bien évidemment, dans le sud des Etats-Unis. On commence par suivre Léna qui a la naïveté de croire que le père de l’enfant qu’elle porte l’attend quelque part, alors qu’il s’est enfui quand il a appris la future naissance. Munie d’un éventail et d’un simple baluchon, la courageuse Léna quitte l’Alabama pour arpenter les routes de charrette en charrette jusqu’à Jefferson dans le Mississippi où on lui a dit qu’elle trouverait Lucas Burch à la scierie.

                Puis, on la perd de vue et on s’intéresse à Christmas. Abandonné dès l’enfance, il est adopté par un couple, les Mc Eachern, pour lequel il travaille à la ferme comme un forcené. Pas d’amour, pas d’affection dans cette famille, mais des coups qui l’endurcissent et qui font naître une haine irrépressible pour ses parents adoptifs et une violence qui s’inscrit dans un « visage dur et impassible ». Christmas fuit ce foyer et emprunte lui aussi la route pendant quinze ans, à travers l’Oklahoma, le Missouri ou Chicago jusqu’au Mississippi où il trouve un travail dans la scierie de Jefferson. Ce solitaire qui a du sang noir dans les veines devient l’amant d’une originale qui vit à l’écart de la ville, dans une maison isolée où elle reçoit et aide des « négresses » dans le besoin. Leur cohabitation se passe bien jusqu’au jour où Joanna se met à prier pour lui. Christmas ne supporte pas cette compassion. Sa brutalité le rattrape. Il la couvre de coups et l’égorge avant de mettre le feu à son habitation.

                D’autres personnages gravitent autour des deux principaux. Le pasteur Hightower qui apparaît suspect à cause des prêches du dimanche où il invoque toujours son grand-père. Aussi, quand sa femme infidèle se suicide, on l’accuse de meurtre. Mais il s’obstine à rester dans cette communauté hostile et c’est lui qui donne naissance à l’enfant de Léna et qui accueille Christmas évadé de prison. Au milieu de la noirceur ambiante, Hightower est une figure touchante, surtout à la fin, quand il s’analyse sans concession, en faisant un retour sur sa vie et en reconnaissant ses erreurs. A ses côtés, Byron Bunch s’occupe de Léna dès son arrivée. Il en tombe amoureux mais favorise sa rencontre avec l’homme qu’elle recherche. Moins sympathique, le petit ami de Léna, qui a changé de nom pour qu’on le laisse tranquille, fuit une deuxième fois quand il est mis devant ses responsabilités et dénonce son camarade Christmas pour avoir les mille dollars de récompense.

                On retrouve dans Lumière d’août l’atmosphère lourde des romans de Faulkner. Il installe l’action dans une petite ville où l’alcool et les bagarres sont permanentes. Le racisme y est omniprésent et la population qui a soif de violence est toujours prête à accuser le « nègre » de passage. N’ayant aucune foi en la justice, les habitants pourtant pétris de puritanisme punissent les suspects sans aucun procès et dans la plus abjecte barbarie. C’est ainsi que Christmas meurt émasculé dans un bain de sang. Avec la précision d’un chirurgien qui opère au scalpel, Faulkner nous dévoile les profondeurs de l’âme humaine où règne souvent le désespoir. Il met en scène des personnages seuls, menant une vie déterminée par un début d’existence chaotique et fragilisé. Le mal est partout, même dans le mariage que Hightower décrit ainsi : « le mariage, ce n’était pas des hommes et des femmes vivant dans une intimité physique sanctifiée, c’était un état mort perpétué parmi les vivants, deux ombres enchaînées ensemble par l’ombre d’une chaîne ».

                 Le style touffu, à l’image de la végétation du sud qui cache la fuite de Christmas, est composé de longues phrases explicatives nourries de métaphores. Les événements sont nombreux, mais l’auteur nous guide en mettant en place une situation complexe rapidement démêlée par des flash-backs éclairants et des différences de points de vue. Œuvre noire, dense profonde qui bouscule car elle met à nu le tragique de la vie, mais qu’on peut lire aussi comme un thriller car Faulkner sait ménager un certain suspense.

13 à table !

                Treize auteurs pour les restos du cœur. Chacun écrit une nouvelle sur le thème des repas. Les textes sont inégaux. Certains racontent des repas de famille où l’on s’ennuie mais que l’on reproduit chaque année, qui apportent d’agréables surprises, où l’on ne maîtrise plus rien. A côté de cela, un simple petit morceau de pain partagé va rapprocher des personnes solitaires. Parfois, les animaux nous donnent des leçons de vie. Des fantômes apparaissent dans d’autres nouvelles. D’autres se présentent sous la forme d’enquêtes policières. Une mention particulière pour la nouvelle de Bernard Werber, « Langouste blues », où une langouste enfermée dans un aquarium pour être dégustée, tient sa vengeance le jour où le Titanic coule, où les convives disparaissent dans l’eau et où elle est enfin libre, rendue à son élément.

                De l’absurde et de l’humour pour finir ce livret sans prétention qui fait passer un bon moment et qui est à l’origine d’une bonne action, puisqu’un livre acheté correspond à trois repas distribués.

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que ta vie n’en a qu’une, Raphaëlle Giordano

                Lecture, par curiosité, d’un roman à la mode sur le développement personnel. Une remarque d’abord sur le genre. Ce n’est pas parce qu’on met en scène des personnages qu’on écrit un roman. Il s’agit ici d’une série de conseils pour améliorer sa vie. D’ailleurs, Eyrolles édite principalement des manuels de savoir-vivre. Et puis, l’auteure est présentée sur la quatrième de couverture comme une coach en créativité. Le style n’est en effet pas très littéraire, mais paradoxalement le propos n’est pas très réaliste. Tout est idyllique pour l’héroïne qui, au départ, a des problèmes avec son fils, son mari, son travail, son corps et, à la fin, comme par un coup de baguette magique donné par son gourou rencontré par hasard, tous ses problèmes sont réglés. Elle et ses proches vivent désormais dans un monde nimbé de niaiserie.

                Les citations des philosophes comme Aristote, « faire du bien aux autres, c’est de l’égoïsme éclairé », côtoient tout un méli-mélo de maximes improbables : « couper les élastiques », « décoller les timbres », « faire le chat » … Un peu de Dalaï Lama, un peu de Mathieu Ricard vient épicer les certitudes de Raphaëlle Giordano. Aucun cliché ne nous est épargné. Pour sortir de la médiocrité quotidienne, ce que Raphaëlle Giordano appelle la « routinité », il suffit de positiver, de se prendre en charge en ayant une meilleure estime de soi et on arrive à un épanouissement qui nous fait voir la vie en rose. Beaucoup de bons sentiments qui semblent plaire aux nombreux lecteurs de ce succès de librairie. Il semble que l’engouement actuel pour le développement personnel s’explique par une société en souffrance qui a besoin de guides. Pourtant, le plus insupportable dans ce genre de livres, c’est la culpabilisation qu’ils introduisent dans l’esprit du lecteur : s’il n’est pas heureux, c’est sûrement de sa faute.

La Fontaine : une école buissonnière, Erik Orsenna

                Durant l’été 2017, Erik Orsenna nous a invités à une « promenade » dans l’univers de La Fontaine, sur les ondes de France Inter. Se trouvent réunis, dans ce petit livre, les rendez-vous quotidiens qu’il nous a proposés et qui se présentent sous la forme de brefs chapitres. Erik Orsenna nous entraîne sur des chemins buissonniers que l’école ne nous a pas habitués à emprunter. Il est bien sûr question des fables et à la fin du livre, l’auteur d’ailleurs nous offre un florilège des plus connues que nous avons plaisir à redécouvrir. Mais cette biographie insiste surtout sur la complexité du personnage qui a évolué jusqu’à la fin de sa vie.

                La Fontaine a commencé sa vie à Château-Thierry, dans des paysages bucoliques où il aimait faire des balades à travers les forêts. Le roman pastoral d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, retient alors toute son attention et cette histoire d’amour devient son livre de chevet. Il part ensuite faire du droit à Paris où, avec une bande d’amis, il dilapide les biens de sa mère. Quand il a 26 ans, son père l’oblige à épouser une jeune fille de 14 ans qu’il délaisse rapidement pour retrouver ses camarades parisiens. Il fréquente la cour et commence par écrire des pièces de circonstance : un poème pour le surintendant Fouquet qui lui offre en échange une pension, puis au roi pour faire sortir Fouquet de prison. Il vit à la fois en homme libre et en courtisan. Malgré son mariage, il mène une vie de débauche, dépense ses rentes et vit aux crochets de ses amis. A cette époque, le fabuliste préféré des enfants se plaît à imaginer des contes érotiques. Ce n’est qu’à 47 ans qu’il commence à écrire ses fables inspirées des Anciens et surtout d’Esope. A la mort de Colbert, qu’il considérait comme son ennemi, il prend sa place à l’Académie Française. Quand, à 71 ans, il se tourne vers la religion, il se sent obligé de faire une confession publique devant les académiciens pour renier les contes licencieux de sa jeunesse. L’évolution du poète est pour le moins étonnante !

                On sent qu’Erik Orsenna prend plaisir à écrire cette biographie d’un écrivain dont il apprécie non seulement les œuvres, et surtout les plus libertines, mais aussi la vie libre qu’il a menée. Quelques réflexions rapprochent le XVIème siècle et notre époque, notamment au niveau du monde politique et des courtisans dont il a pu observer les courbettes quand il était lui-même la plume de François Mitterrand. Finalement, en fermant ce livre, on n’a plus qu’une envie, c’est se plonger dans le recueil des fables de La Fontaine et apprécier la justesse et la modernité de leurs morales intemporelles.

L’art de perdre, Alice Zeniter

                Naïma est une jeune femme indépendante qui travaille dans une galerie d’art et qui assume sa liberté sexuelle. Elle a des amants et, à l’époque où se déroule l’histoire, elle a une aventure avec un homme marié, son chef, qui a deux enfants. Elle se sent tout à fait française. Pourtant, plusieurs faits la dérangent et la font réfléchir. Il y a d’abord l’oncle Mohamed qui l’insulte sans cesse, en la traitant de « pute », elle, « la musulmane qui a oublié d’où elle vient ». Il y a ensuite le mutisme de son père, Hamid, qui intériorise son passé sans pouvoir le partager avec personne, même pas avec sa femme Clarisse. Elle sent qu’il en veut à son père, Ali, d’avoir quitté l’Algérie au moment de l’indépendance. Dans la famille, on se demande comment il s’est comporté lui, l’ancien harki, avec ses compatriotes. Enfin, depuis les attentats terroristes qui ont décimé les journalistes de Charlie Hebdo, Naïma perçoit un regard différent porté sur elle. Alors, à l’occasion d’une exposition consacrée à un artiste algérien, son patron l’envoie enquêter dans son pays. Après avoir hésité, elle accepte ce travail qui lui donne l’occasion de partir à la recherche de ses racines. Elle se rend compte qu’elle ne connaît ni l’histoire de ses grands-parents, ni celle de l’Algérie.

                Sur place et avec l’aide d’internet et des archives de l’INA, elle remonte le temps et reconstitue le passé familial qui est loin d’être un grand fleuve tranquille. Son grand-père, Ali, épouse en troisièmes noces sa grand-mère Yema âgée de quatorze ans, après avoir répudié sa dernière femme qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Ali, paysan Kabyle qui a su faire fructifier sa terre, vit de ses rentes pendant que Yema s’occupe de la cuisine et de ses enfants (elle en aura dix). Le harki, qui a combattu aux côtés des Français pendant la deuxième guerre mondiale participe à une association d’anciens combattants. Tout se passe bien jusqu’à l’arrivée du FLN qui demande l’indépendance de l’Algérie et le départ des colonisateurs. Situation inconfortable des Kabyles qui ne se sentent pas Algériens et des harkis qui ont toujours vécu en bonne entente avec les Français. La peur s’installe avec la barbarie qui se déchaîne des deux côtés. En 1962, après les Accords d’Evian, Ali part pour la France car la vie devient trop dangereuse pour sa famille. Il est menacé par les deux partis qui lui demandent de faire un choix, ce qui est au-dessus de ses forces.

                En faisant son enquête, Naïma découvre que l’installation en France n’a pas été facile pour ses grands-parents. Ils ont d’abord passé huit mois dans le camp de Rivesaltes où, sous les abris précaires des tentes, ils ont dû affronter les orages d’automne et la neige d’hiver. Le petit Hamid arrive à surmonter cette hostilité environnementale grâce à son ami Mandrake, le héros magicien de la bande dessinée qui est à ses côtés nuit et jour. Puis, les harkis sont envoyés dans le hameau de « forestage » de Jouques, au nord des Bouches-du Rhône, pour être employés à des travaux de reboisement. Là, aucun contact avec la population. Ils essaient simplement de vivre dans la dignité. Enfin, c’est un HLM de Flers, en Normandie, qui accueille la famille. Découverte d’un autre mode de vie dont les nouveaux arrivants ne connaissent pas toujours les codes. C’est là qu’Hamid va rompre définitivement avec la culture de ses parents. Il a une envie folle d’apprendre le français, mais connaît l’humiliation d’un enfant de onze ans qui doit ânonner sur un livre de CP. Il s’acharne, dévore les livres et poursuit des études qui lui permettent de devenir fonctionnaire à la caisse d’allocations familiales. Hamid fait aussi l’épreuve du racisme, alors qu’il n’a qu’une idée, s’intégrer dans son pays d’accueil. Il se rebelle contre les traditions de l’islam, refuse le ramadan quand il est au lycée et il est définitivement dégoûté par le massacre des moutons à la fête de l’Aïd. Après 68, c’est l’éveil de sa conscience politique. Il s’insurge contre la docilité de son père qui accepte, à l’usine, un travail répétitif et avilissant. Il s’installe à Paris dont il tombe amoureux et épouse Clarisse, la mère de Naïma et de ses trois sœurs.

                Cette recherche sur les traces de ses ancêtres permet à Naïma, la privilégiée, de se réconcilier avec la communauté dont elle est issue et dont elle s’était séparée. Ne pas la juger mais comprendre les comportements différents et parfois violents de ses membres. « Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître ». Cette descendante de paysans est étonnée de découvrir en Algérie des intellectuels et des artistes bien ancrés dans le monde contemporain. Elle est heureuse d’entrevoir « un pays en vie, en mouvement, fait de circonstances historiques modifiables et non de fatalités irréversibles ».

                Il ne fait aucun doute que ce roman est largement inspiré de la propre vie de l’auteur et des familles qu’elle a côtoyées. Il devient, sous la plume d’Alice Zeniter, un témoignage passionnant et d’une limpidité remarquable qui nous permet de suivre l’histoire récente des Algériens, sans rentrer dans les détails rébarbatifs des chiffres ou des événements qui ont eu lieu. A l’heure actuelle où le monde musulman est secoué, ce livre explique le mal-être d’une population tiraillée entre deux cultures et qui doit, quotidiennement faire face au racisme.

Le livre de ma mère, Albert Cohen

                Le livre commence par une réflexion sur le travail d’écrivain qui s’isole du monde « dans une petite oasis bourgeoise » pour continuer à vivre. Ce retrait va permettre à Albert Cohen de prolonger la vie de celle qu’il adule par-dessus tout, sa mère « chérie » qui vient de le quitter. Les souvenirs affluent, pêle-mêle. Il la revoit chaque semaine se parant de ses habits les plus beaux, pour la cérémonie du sabbat. Alors qu’il est un adolescent insouciant et prodigue, elle vend ses bijoux pour lui donner l’argent dont il a besoin. Cuisinière hors pair, elle est entièrement dévouée à son mari et à son fils dont « elle [est] la servante et la gardienne », « avec une humble majesté ». C’est une femme pieuse qui voudrait voir son fils plus soucieux de religion. Très fière de sa situation de diplomate à Genève, elle s’inquiète de le voir encore célibataire et à la merci d’une fille légère. Comme toutes les mères, elle se fait du souci pour lui quand il crapahute dans les montagnes suisses et quand il fait du ski.

                Ensemble, ils font leurs premiers pas à Marseille quand ils arrivent de Corfou alors qu’il a cinq ans. Albert est envoyé dans une école catholique pour familles pauvres. Ils n’ont pas de vie sociale, mais tous les dimanches, il a droit à une sortie au théâtre avec sa mère et à une promenade en bord de mer. Les seules visites qu’ils reçoivent sont celles du médecin qui vient soigner le petit malade. Souvenir désagréable où l’auteur revoit sa mère servile faire des politesses exagérées à un docteur condescendant qui a la santé de son garçon entre ses mains. A dix-huit ans, le jeune homme part faire ses études à l’université de Genève. Sa mère vit dans la solitude à Marseille, en attendant les lettres ou les visites de son fils. Son plus grand bonheur consiste désormais au séjour annuel qu’elle fait chez lui.

                L’enfant ressent parfois un amour un peu étouffant, mais l’homme qu’il est devenu reconnaît : « tout ce que j’ai de bon, c’est à elle que je le dois ». Aussi, maintenant qu’elle est morte, Albert Cohen regrette son ingratitude vis-à-vis de celle qui lui vouait un amour absolu, cet « amour de nos mères à nul autre pareil ». Il culpabilise pour avoir eu honte de sa mère la nuit où, inquiète, elle a téléphoné à ses hôtes pour savoir s’il était chez eux. Il culpabilise pour avoir couru dans les bras de sa maîtresse après l’avoir déposée à la gare, tout en l’imaginant en pleurs dans le train. Il culpabilise car, malgré la douleur de sa perte, il continue à écrire, à vivre, à prendre du plaisir pour les petites choses de la vie. Beaucoup de regrets et de remords de l’avoir bousculée, de n’avoir pas sacrifié sa vie privée pour quelques moments avec elle. « Les fils ne savent pas que les mères sont mortelles ».

                 Après la mort, il reste un énorme vide qu’il faut chercher à combler. Que faire ? Errer dans les rues au milieu des passants. Ecrire des choses insignifiantes comme une comptine sur les vaches ou jouer sur les proverbes. « La douleur, ça ne s’exprime pas toujours avec des mots nobles ». Se tourner vers Dieu, mais il n’est pas libre. Espérer retrouver la personne défunte dans la vie éternelle, mais il s’agit d’y croire. Alors, Albert Cohen se console par l’écriture et il veut faire durer ce « chant de mort » le plus longtemps possible pour rester à ses côtés, même si des visions macabres l’assaillent avec des images de sa mère entre quatre planches et recouverte de terre.

                 Cette ode à la mère disparue nous vaut de belles pages de poésie lyrique où se mêlent plaintes et regrets, avec l’anaphore du « Jamais plus », ou bien les litanies des petits bonheurs de l’enfance qui révèlent un univers de douceur et de tendresse. « O mon passé, ma petite enfance… ». Mais, la fin de ce livre est un peu répétitive et n’échappe pas à la mièvrerie, pourrait-on dire, si l’on ne craignait pas de s’attaquer à un écrivain reconnu.

Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel

                Il écrit un scénario sur « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ». Il passe ses journées, enfermé chez lui, à visionner des films et, au moins une fois par jour, Apocalypse Now qu’il connaît par cœur. Il boit continuellement de la vodka et s’enivre régulièrement. Il part au McDo de Bagnolet dévorer un Big Mac quand son frigo est vide. Il n’a plus que vingt euros sur son compte en banque. Il fait un aller-retour à New-York pour proposer son scénario au réalisateur Michaël Cimino. Il déjeune avec Isabelle Huppert dans un restaurant où le serveur est le sosie de Macron. Tel est l’écrivain déjanté que nous présente Yannick Haenel dans Tiens ferme ta couronne.

                Mais il n’est pas le seul personnage du roman à avoir un comportement extravagant. Son producteur, Pointel, se retrouve bloqué dans une voiture dont un cerf a traversé le pare-brise !!! Son voisin, Tot, ancien soldat de tous les fronts contemporains, part jouer au poker à l’autre bout du monde et lui confie son chien, Sabbat, ainsi que ses trois yuccas auxquels il tient tant. Quand il est chez lui, ce paranoïaque se barricade dans son appartement et il est prêt à s’arracher une dent qui le fait souffrir avec une pince. Quant au seul réalisateur auquel le narrateur a affaire, il s’agit d’un androgyne original qui n’est connu que pour deux films : Voyage au bout de l’enfer et La porte du paradis. Dans le premier, la seule anecdote retenue, c’est quand De Niro refuse de tirer sur un cerf. Dans le deuxième, on apprend que, lors du tournage, Cimino oblige Isabelle Huppert à s’immerger dans l’ambiance d’un bordel pour jouer la tenancière d’une maison close. Il porte toujours sur lui une médaille à l’effigie de John Wayne qu’il admire. Cimino est une espèce de fou qui n’hésite pas à braquer la statue de la liberté depuis un ferry, qui boit des mojitos à huit heure du matin, mais qui se lève aussi à l’aurore pour lire pendant deux heures Guerre et paix de TolstoÏ et qui imagine une mise en scène de La Condition humaine de Malraux. Le héros, ou plutôt l’antihéros, de Haenel admire Cimino au-delà de ses excentricités, pour l’intérêt qu’il porte au problème de l’immigration. Il éprouve encore de l’émotion pour la tragédie d’Ellis Island où les émigrés étaient triés, choisis ou rejetés et pour les trois mille suicidés qui n’ont pas supporté leur sort.

                Il est difficile de raconter ce roman qui part dans tous les sens. Le héros entraîne le lecteur une nuit au musée de la Chasse et de la Nature au milieu d’animaux empaillés, une autre nuit dans le parc de Fontainebleau pour tuer une biche, une autre fois en voiture dans les rues de Paris à la recherche du dalmatien dont il avait la garde. Des aventures ubuesques et totalement détachées de la réalité alors que Paris est en train de subir l’épreuve des attentats du Bataclan.

                Dans ce texte truffé de références littéraires, cinématographiques et musicales, le personnage principal est un solitaire qui vit sa vie par procuration dans la littérature. Avec le capitaine Achab de Melville, il part à la recherche de la baleine blanche. Saura-t-il trouver sa vérité qui, d’après Melville est « forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché » ? Peut-être connaîtra-t-il enfin une vie plus apaisée, au bord du lac Némi, en Italie, où Diane venait se baigner et où il va se réfugier pour écrire un livre et attendre Léna ?

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