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La petite fille qui en savait trop, Peter May

                Peter May et son journaliste d’investigation, Bannerman, quittent l’Ecosse pour Bruxelles où est en train de se jouer l’avenir de l’Europe. Bannerman cherche un sujet pour son journal et se trouve, malgré lui, au milieu d’une affaire de meurtre qui ébranle le monde politique. Robert Gryffe, ministre d’état aux affaires étrangères, et Slater, journaliste à Bruxelles, sont retrouvés morts chez ce dernier. On décide qu’il s’agit d’un règlement de compte où les deux protagonistes se seraient entretués. L’affaire est vite étouffée. Mais, Bannerman n’y croit pas et veut trouver le commanditaire de ce double assassinat, d’autant plus que la petite fille autiste de Slater a assisté à la scène. Difficile d’aller plus loin avec un témoin qui ne parle pas, ne communique pas. Par contre, elle a dessiné le portrait du tueur et s’est prise d’affection pour le journaliste, la seule personne qu’elle approche sans crainte.

                Evidemment, le tueur va vouloir éliminer le témoin gênant, ce qui nous vaudra bien des péripéties avant la résolution de l’énigme qui tourne autour de trois personnages principaux. Tania, la petite fille coupée du monde qui a besoin d’amour et d’un peu de confiance. Bannerman, le journaliste solitaire, à la franchise abrupte, mais capable d’émotion et d’affection avec des êtres blessés. Enfin, Kale, le tueur professionnel, sans état d’âme quand il fait son travail, froid, sombre, au regard dur qui donne le frisson à tous ceux qui le croisent, mais qui a lui aussi ses propres failles. Il traîne un lourd passé, aux côtés d’une mère alcoolique et prostituée qui recevait ses clients dans la chambre voisine de celle de son fils.

                Encore une enquête qui fonctionne bien, même si la série des romans de Peter May qui se déroulent en Ecosse sont supérieurs à celui-ci, l’auteur semblant plus à l’aise dans le décor sauvage des Highlands.

L’art de voyager léger et autres nouvelles, Jove Jansson

                Chronique d’une vie sur le golfe de Finlande où la mer et la nature jouent un rôle prépondérant. Petite fille, la narratrice se souvient d’un noël de son enfance et en restitue l’esprit à travers le rituel du sapin. Elle vit auprès de son père qui sculpte l’argile, de sa mère qui peint et du singe Poppolino dont elle est jalouse et qu’elle fait accuser à sa place d’avoir cassé les poupées en terre de son père. Elle raconte le monde vu à travers ses yeux d’enfant, ses jeux, ses courses sur les rochers, son goût pour le théâtre ou les déguisements. Ses angoisses aussi quand, sous la jupe de tulle de sa mère, elle voit apparaître des bêtes noires qui la hantent et qui disparaissent avec les souvenirs trop douloureux quand elle apprend à les apprivoiser. Ouvrir la boîte de Pandore, oui, mais savoir la refermer. La petite fille fait son apprentissage de la vie et doit accepter les mauvais tours qu’elle lui joue, comme, par exemple, être détrônée par une jeune femme auprès de son ami géologue qu’elle accompagne sur les plages.

                L’environnement est hostile. La neige est souvent là, sur cette côte battue par les vents. Elle apprécie alors l’intimité partagée avec sa mère dans une vieille maison isolée devenue un cocon. Dans son entourage, des personnes solitaires, un peu sauvages à l’image du milieu dans lequel elles évoluent. Le jeune garçon, Albert, n’hésite pas à tuer le goéland argenté qui grouille d’asticots, pour l’empêcher de souffrir. Fanny, soixante-dix ans a l’esprit défaillant, semblable à celui d’un enfant. Elle rôde de maison en maison, quel que soit le temps. Peu de choses à faire pour cette autre dame âgée dont les journées sont ponctuées par un verre de madère, bien mérité après les tâches ménagères, si ce n’est attendre la visite quotidienne de l’écureuil qui a dérivé jusqu’à la baie sur un morceau de bois flotté.

                Les quinze nouvelles de ce livre sont indépendantes, mais le fil conducteur pourrait être l’enfance de Jove Jansson, au fin fond de la Finlande. Pourtant, la dernière, qui donne son titre au recueil, détonne car elle est en rupture avec les autres et se termine sur une note d’humour. L’auteure imagine comment un voyage, censé libérer de tout lien avec la société et qu’on voudrait aussi léger que possible, devient un cauchemar, quand les autres voyageurs, eux, ont besoin de compagnie et d’une oreille bienveillante pour écouter la liste de leurs problèmes.

Rue des Rigoles, Gérard Mordillat

                Le décès d’un des parents est souvent propice à un retour vers le passé. Quand sa mère meurt, Gérard Mordillat se souvient avec nostalgie de son enfance puis de sa jeunesse passées dans le XXème arrondissement de Paris, rue des Rigoles. C’est l’histoire d’une famille modeste qui vit à quatre dans un deux pièces. Le père est employé à la SNCF. La mère américaine est professeur d’anglais, mais les enfants la voient peu car elle travaille ou prépare les cours et le week-end est consacré à différentes tâches, les appareils ménagers n’étant pas encore entrés dans les maisons pour soulager les femmes, les seules, en ce temps-là, à entretenir le foyer. La lessive se fait à la main. On reprise les chaussettes pendant que le père lit l’Huma ou va retrouver ses copains au bistrot du coin. Le quotidien n’est pas toujours facile. Tous les jours, il faut monter les seaux de charbon de la cave au sixième étage. Pourtant, on arrive à partager des plaisirs simples. On regarde le patinage artistique en famille, à la télévision. On va au parc après avoir déguster le gâteau du dimanche. On se distrait à la fête foraine. On arrive même à prendre des vacances. Tant pis si le trajet en train est long et inconfortable.

                A la manière de Georges Perec, Gérard Mordillat ressuscite une farandole de choses ordinaires que tous ceux qui sont nés dans les années cinquante ont vécues. Il se souvient des lectures des magazines : Bibi Fricotin, Les Pieds Nickelés, Le Hérisson « journal comique imprimé sur du papier vert ». Il se souvient des chanteurs qui passaient à la radio : Piaf, Trenet, Brassens. Il se souvient des conseils de sagesse que l’on assénait sous forme de proverbes : « Tout travail mérite salaire ». Il se souvient des remèdes de grands-mères qui soignaient les maladies : les cataplasme, l’eau de mélisse. Il se souvient de l’école des filles et de l’école de garçons, la mixité n’étant pas de règle à l’époque. Puis, vient le temps de l’adolescence et les premières vacances en camping avec les copains, les flirts au cinéma, la découverte de la sexualité. Il énumère ensuite les petits boulots qu’une scolarité écourtée lui a imposés, avant de voir ses premiers poèmes publiés.

                Ce roman autobiographique, qui revient sur un temps aujourd’hui révolu, s’apparente plus à un catalogue d’une France poussiéreuse et figée. On retrouve avec tendresse des épisodes de notre vie, mais l’évocation en reste un peu fade.

Beloved, Toni Morrison

                Sethe habite au 124 dans une maison hantée par le fantôme d’une petite enfant de deux ans. Après la mort de sa belle-mère, Baby Suggs, elle y vit avec sa fille Denver et avec Paul D. qui s’installe chez elle jusqu’à ce qu’il apprenne ce que Sethe a fait à son bébé. Il la fuit alors, comme ses fils Buglar et Howard qui ont quitté la maison et comme les habitants de la ville, qui ont peur des revenants et de l’acte monstrueux commis par Sethe. La vie de cette pseudo-famille se poursuit, avec de nombreux retours en arrière sur le passé. On apprend que Baby Suggs a eu huit enfants qui ont tous été disséminés par l’esclavage. Elle n’a pu garder près d’elle que son fils Halle, le mari de Sethe, qui à son tour a disparu. Enfin affranchie, elle s’est occupée des fils et du bébé de Sethe, envoyés chez elle pour fuir l’horreur des maisons des Blancs. Pour oublier sa vie d’esclave qui lui avait « brisé les jambes, le dos, la tête, les yeux, les mains, les reins, la matrice et la langue », la vieille dame devient prédicatrice dans les bois et réapprend aux anciens esclaves à aimer leurs corps torturés, martyrisés, broyés par les coups de fouet, comme celui de Sethe qui a le sien tellement zébré qu’elle a l’impression de porter un arbre sur le dos. Baby Suggs essaie de leur faire oublier le collier à trois broches qui emprisonne le cou, le mors qui brise la bouche et qui rend fou, les chaînes qui enserrent les poignets et les chevilles. Paul D., comme les autres, a connu cet enfer. Il s’est évadé un jour où la pluie et la boue submergeaient tout pour échapper aux chasseurs d’esclaves et aux chiens lancés à ses trousses. En route vers le nord où l’attend la liberté, il a été aidé par les Cherokees, eux-mêmes en fuite.

                Les femmes connaissent un destin encore plus horrible. Violées, elles sont séparées de leurs enfants qui sont vendus à d’autres familles dès leur plus jeune âge. Déjà, chez Monsieur et Madame Garner, qui étaient pourtant des maîtres plus humains que d’autres, elle s’était vu refuser un semblant de cérémonie pour son mariage. Pas de célébration. Pas d’invités. Une robe en patchwork, faite avec des taies d’oreiller, des rideaux et autres bouts de tissu volés à sa maîtresse. Une nuit de noce dans le champ de maïs de la propriété. Mais tout ceci n’est rien à côté de ce qu’il a fallu subir au Bon Abri avec l’arrivée de Maître d’Ecole. C’est la déshumanisation pour les hommes qui n’ont même plus de nom : Paul D., Paul A., N°6. Pour Sethe, c’est l’avilissement. Traitée comme une vache, on lui tire le lait pour le donner aux enfants blancs. Sa fille prend ce qui reste, s’il en reste. Alors, elle aussi se sauve et veut rejoindre ses autres enfants qu’elle croit à l’abri. Enceinte, elle accouche de Denver dans une barque et ne doit la vie qu’à l’aide d’Amy, une Blanche secourable. Ensuite, elle commet l’inimaginable par amour maternel : elle tue sa petite fille pour qu’elle ne subisse pas le même sort qu’elle.

                Cette histoire se situe après l’affranchissement des esclaves, qui ne met pourtant pas fin aux exactions des Blancs. Lynchages, coups de fouet, viols, pendaisons se poursuivent. Impossible de vivre normalement pour les Noirs. « Ils avaient le poids de la race tout entière qui leur pesait dessus ». Et puis, les familles sont éclatées. Certains de leurs membres ont disparu. Sont-ils vivants ? Sont-ils morts ? Les corps sont meurtris, les esprits troublés. Le mal est irréparable.

                Au fil des souvenirs de ses personnages, Toni Morrison déroule l’histoire de l’esclavage. Dans l’écriture de ce texte bouleversant, il y a toute la rage d’une femme qui refuse l’oppression faite à son peuple.

                Seule femme noire à avoir obtenu le prix Nobel de littérature (1993), Toni Morrison s’est éteinte le 5 août 2019.

Lettres à Anne – 1962-1995, François Mitterrand

                1250 pages, 1218 lettres dans lesquelles François Mitterrand clame un amour passionné à sa maîtresse de l’ombre, Anne Pingeot. On connaissait le personnage public, un peu froid, parfois hautain. On découvre, à travers cette correspondance, un homme simplement amoureux qui éprouve le besoin d’écrire quotidiennement à celle qu’il aime. Il lui compose des vers et se sent proche d’Aragon, ce « fou d’Elsa » à qui il a offert les plus beaux poèmes. Comme un jeune adolescent, il lui envoie les fleurs séchées qu’elle affectionne ou écrit son nom sur le sable. Il s’inquiète de sa santé quand elle souffre du moindre rhume. Plusieurs fois, il se montre jaloux des jeunes hommes fades avec lesquels elle passe ses soirées. Il supporte mal la séparation, dit son impatience de la retrouver, sa peur d’être oublié ou remplacé.

                 Pour se rapprocher d’elle, il lui fait partager son quotidien. D’abord, ses lectures littéraires ou historiques dont il ne peut se passer. Cet amoureux de littérature fréquente régulièrement les bouquinistes pour puiser la documentation nécessaire à l’écriture de ses livres, car il en a toujours un en chantier. Il lui décrit les paysages qu’il traverse et les transformations qu’ils subissent lors du changement des saisons. La nature est essentielle à son équilibre. Fidèle complice, elle lui permet de supporter sa solitude et c’est souvent à travers elle que les deux amants communient. « Anne aimée, mon panthéisme », lui dit-il dans une lettre. Il se détend en jardinant dans son refuge de Latché ou en parcourant les terrains de golf. Ses lettres sont aussi de longues énumérations de ses déplacements quand il est député puis président. Il sillonne les routes de France et surtout de la Nièvre, à la rencontre de ses administrés. Car, évidemment, ses activités politiques occupent la plus grande partie de son temps. On est impressionné par le rythme soutenu de ses journées où se succèdent meetings, discours, interviews, repas d’affaires.

                Il s’étonne de voir comment son amour pour Anne le grandit et décuple ses forces pour se battre en politique. « Peut-être l’amour est-il ce levain qui soudain éveille la matière et lui fait souvenir qu’elle contient en elle de nouvelles naissances ». Pourtant, leur situation est particulière et les crises sont fréquentes. Il reconnaît : « Nous avons quelque peine à tenir en équilibre » ou, plus loin : « Tout de même, il y a, me semble-t-il, une buée sur votre miroir ». Anne souffre d’être la femme de l’ombre, comme son portrait en creux, qui transparaît dans ces lettres, nous le laisse deviner. Plusieurs fois, elle menace de le quitter. Cette correspondance est univoque, mais Anne a tenu à rajouter une lettre de rupture où elle se plaint d’être menottée et de ne passer qu’au deuxième plan. Elle se dit privée de « maisons, d’enfant, d’espoir, de calme, de sécurité, de dignité ». Elle est lasse des congrès, des réunions chronophages qui les éloignent. Elle déplore son égoïsme et les lettres où il ne parle que de lui. Anne ressent une impression d’étouffement face à un François qui lui impose son emploi du temps. La différence d’âge est évoquée avec ses conséquences : lui, a sa vie toute tracée, elle a la jeunesse et un avenir ouvert qu’elle ne voudrait pas sacrifier. En réponse, il ne lui promet rien, mais il lui assure la sincérité et la force de son amour : « Je ne t’ai pas donné le bonheur que tu désirais, mais Dieu, je t’ai tellement, tellement aimée ».

              Si Anne se rebelle parfois, elle ne pourra jamais le quitter. Elle admire trop son intelligence et son immense culture. Et puis, ils ont en commun le goût des lettres et des arts. Les livres, les films, les pièces de théâtre qu’ils voient ensemble nourrissent leurs discussions. Il lui demande des conseils sur les ouvrages qu’il est en train d’écrire, sur ses interventions dans les journaux, à la télé ou à la radio. Et Anne d’ailleurs n’a pas peur de se montrer sévère dans ses critiques. Elle juge une interview remarquable, mais relève quand même une réponse « trop scolaire et IIIème République ».

              Deux choses frappent à la lecture de ces lettres. Jamais il n’est fait mention de sa vie privée avec Danielle Mitterrand, l’épouse officielle, qui pourtant occupait le devant de la scène dans ses apparitions publiques. Peu de remarques sur ses fils, si ce n’est quelques rencontres avec Gilbert qu’il retrouve la plupart du temps sur un terrain de golf. Et puis, il ne fait pas souvent allusion à l’actualité. Il signale la mort de Cocteau, l’assassinat de Kennedy, le massacre de la femme de Polanski et de ses amis. Mai 68 est éludé dans une brève remarque : « Je dois vivre les événements rigoureux que tu sais ». Il traverse des moments historiques mais les évoque sans les développer. C’est Anne qui ajoute, par exemple, une note sur la démission de De Gaulle.

               La lecture de cette correspondance est fascinante car elle nous fait découvrir la personnalité riche et multiple de cet homme qui a marqué le destin de la France. Le député entier et implacable qui défendait ses idées à l’Assemblée se révèle bienveillant avec les Nivernais qu’il rencontre dans les champs. Il ne répugne pas à arbitrer des querelles de voisinage dignes de Clochemerle et jamais on ne sent une once de mépris pour ces hommes laborieux qu’il aime côtoyer. On connaissait sa culture et son amour des livres. On apprécie un grand écrivain au style magnifique. Il démontre ses qualités de critique littéraire quand il fait part de ses lectures à Anne. Le mas Théotime de Bosco nous vaut une belle page où il se dit bouleversé par le destin accepté, subi des paysans soumis à la terre. Les visites dans les pays lointains, que sa fonction lui impose, deviennent de véritables récits de voyage où l’auteur excelle dans l’art de la description. Les choses vues sont évoquées avec réalisme et émotion. Il avoue son éblouissement devant le Colorado et son bouleversement dans les bidonvilles ou les camps de lépreux qui étalent leur misère en Inde. L’humour n’est jamais loin dans ses récits. Il se moque de ses déboires en voiture qu’il appelle sa « pantoufle » et l’ironie est souvent mordante dans les portraits de certains de ses contemporains.

               François Mitterrand devient touchant quand on entre dans son intimité. Coquet, il est soucieux de son habillement et décrit plusieurs fois à Anne les vêtements qu’il porte. Mais c’est avec Mazarine qu’il se montre le plus émouvant. Intimidé face à cette nouvelle-venue, il s’émerveille, comme tous les papas, devant ses premiers mots. Laissons d’ailleurs Mazarine terminer ce compte-rendu. Alors qu’elle n’a que treize ans, dans une lettre, elle fait un portrait de son père étonnant de justesse pour un enfant de son âge. Elle dit de lui qu’il est intelligent, rusé, volontaire, maître de lui. Elle ajoute : c’est « un grand tombeur de femmes » qui « aime la nature, les beaux paysages » et qui « s’attendrit à [la] bercer ».

Quand nos souvenirs viendront danser, Virginie Grimaldi

                Impasse des Colibris, une impasse tranquille où vivent des octogénaires depuis des années. Le projet de la commune : raser les maisons pour en faire une école. Contre-attaque des « octogéniaux » qui refusent qu’on enterre leurs souvenirs. Après une visite au maire qui reste intraitable, les cannes, les fauteuils roulants, les déambulateurs entrent en action. Ils dévalisent les trois boulangeries du village, laissant les habitants sans pain et sans viennoiseries. Ils interrompent une réunion du maire et de ses adjoints. Déguisés en rappeurs, ils défendent leur cause sur le rythme endiablé des jeunes. Avec d’autres personnes âgées venues les soutenir, ils envahissent un supermarché en pleine affluence. Ils entreprennent une opération escargot sur le périphérique. Relayés par Grégoire, le petit-fils de Marceline, la narratrice, et de son mari Anatole, ils deviennent des vedettes sur le net, dans les journaux, notamment Le Monde qui leur consacre un article. Ils se retrouvent même à Paris pour participer à une émission de Jean-Pierre Pernaut sur TF1. Ils ont gagné la sympathie du public. Mais ce sera peine perdue. Le maire ne revient pas sur sa décision.

                 Cette parenthèse douloureuse aura été aussi un ultime sursaut au cours duquel les voisins ont retissé des liens parfois distendus par la vie et où la lumière est revenue éclairer les regards éteints des vieillards fatigués. Ils se sont bien amusés, mais c’est l’histoire d’une vie qui disparaît pour chacun d’entre eux. Un chapitre sur deux est consacré aux souvenirs de Marceline qui dansent au rythme de leurs revendications. Ce quartier a été le témoin des naissances, de l’adolescence puis du départ des enfants, des séparations, des maladies, des fêtes, des disparitions, des disputes, des amitiés qui se font et se défont. Tout ce qui compose une existence. Comment accepter qu’on anéantisse tout cela d’un coup de pelleteuse ? Marceline et Anatole, minés par la maladie, ne le pourront pas. Les autres finiront, comme la plupart des personnes âgées, dans des maisons de retraite ou, s’ils ont plus de chance, chez leurs enfants. Peut-être une nouvelle vie pour Joséphine qui a retrouvé l’amour.

                  Nous passons un agréable moment en suivant les aventures de ces « octogéniaux » rebelles et libérés de toute entrave morale. La gouaille de Rosalie, la libertine, nous amuse ainsi que les réparties de Marceline : « Nous sommes plus proche du meuble en kit que de l’humain ». Mais des thèmes plus sérieux sont abordés comme l’émancipation de la femme, la vieillesse, le temps qui passe, la maladie qui fait des ravages alors que l’esprit est encore vif, l’approche et la peur de la mort qui ne laisse personne indifférent. Des remarques sont bien vues : « Avec l’expérience, avec les uppercuts, cela se confirme. Plus nous approchons de la ligne d’arrivée, plus nous avons conscience de ce qui compte vraiment, l’insignifiant le devient. L’acuité est meilleure ». Etonnant pour une jeune écrivaine de se glisser aussi facilement dans la peau d’octogénaires !

Morales espiègles, Michel Serres

                Avec ces Morales espiègles, le vieux monsieur apprend à ses petits-enfants à désobéir, à l’image de notre ancêtre la croqueuse de pomme et en leur racontant comment il créait lui-même le chahut dans le dortoir des différents lycées qu’il a fréquentés. Roi du canular et admiratif des plus inventifs que lui dans ce domaine, le professeur agitateur est expulsé plus tard de la prestigieuse Sorbonne. Pour lui, le chahut est une « conduite morale », une rébellion contre l’ordre social. « Le chahuteur supporte mal la hiérarchie, le dogme ou le prêt-à-penser ». Pourtant, il reconnaît que l’obéissance aux lois de la cité et de la nature est nécessaire pour la recherche, pour avancer, pour être libre. La liberté, ce baroudeur l’a goûtée avec délice quand il a parcouru les mers sur de vieux rafiots, observant le travail réglementé et efficace des marins. Il rend hommage à tous les travailleurs et s’indigne quand de pauvres hères sont humiliés. Il s’élève aussi contre la cruauté des réseaux sociaux où la moquerie peut tuer celui qui en est victime, même si le rire est indispensable dans notre société, à partir du moment où il ne se fait pas aux dépens de quelqu’un.

                Michel Serres nous fait part d’une autre règle de vie en laquelle il croit fortement : la transmission. Nul besoin de remercier celui qui nous fait un don. Ce don, il faut en faire cadeau aux autres, car la reconnaissance doit être transitive et non réciproque. De la même manière, il faut préférer la prescription au ressentiment. Pardonner plutôt que se venger. « Au lieu de revenir, passif et répétitif, sur le passé en névrose obsessionnelle, se construire un futur ». Ces façons d’agir qu’il prône dans son essai ne peuvent qu’apporter de la joie. Aujourd’hui, Petite Poucette et Grand Papa Ronchon ont des raisons de s’opposer. Comme Don Quichotte qui se battait contre les moulins, Petite Poucette  agit dans le virtuel. De son côté, Grand Papa Ronchon, tel Sancho Panza, préfère la réalité. Pourtant, s’ils savent rester humbles et modestes, les deux peuvent s’entendre.

                C’est ce que souhaite Michel Serres qui nous lègue, dans ce petit livre jouissif écrit à la veille de sa mort, une morale de tolérance, de liberté et de joie de vivre. Sa vie qui fut longue, riche et toujours tournée vers un avenir qu’il espérait meilleur, en est un exemple éblouissant.

Par accident, Harlan Coben

                L’officier Napoleon Dumas, dit Nap, exerce la justice à sa façon quand il s’agit de punir le mari d’une femme battue. Il prend à témoin son frère jumeau, Leo, mort sur une voie ferrée quinze ans plus tôt, avec sa petite amie Diana. A l’époque, on a conclu à un suicide, mais Nap refuse cette vérité. Cette affaire ressurgit quand Rex, policier et ancien camarade de lycée, se fait tuer par un homme divorcé qu’il essayait de piéger pour lui enlever la garde de ses enfants. Mêmes méthodes expéditives que son collègue ! A ces côtés, une femme dans laquelle Nap reconnaît Maura, son ex-amour de jeunesse disparue depuis quinze ans aussi et qu’il n’a jamais pu oublier. Un autre ancien camarade de classe, Hank, à l’esprit perturbé, disparaît à son tour. Que signifient ces coïncidences ? Nap enquête, de plus en plus persuadé que son frère et Diana ont été assassinés. En fouillant dans le passé, il découvre que Leo et ses amis appartenaient à un club fermé qui s’était approché d’un peu trop près d’une base militaire cachant des missiles nucléaires et peut-être d’autres secrets. Il va trouver des réponses à ses questions, découvrir la véritable personnalité de ses proches et mettre à jour une réalité qui est loin de lui faire plaisir.

                Des personnages à la psychologie peu approfondie, des problèmes de société abordés sans être développés. Le roman d’Harlan Coben, Par accident, est un policier dont l’intérêt ne porte que sur les rebondissements de l’intrigue.

Les victorieuses, Laetitia Colombani

                Ce livre raconte deux destins parallèles à quelques années d’intervalle. Celui de Blanche Peyron qui, avec son mari, a fondé le Palais du Peuple dans le quartier des Gobelins, à Paris, pour recueillir les sans-abris et qui est devenue commissaire de l’Armée du Salut. C’était en 1926. Aujourd’hui, dans le même lieu, qui est devenu un foyer pour femmes en difficulté, Solène, sur les conseils de son médecin, fait du bénévolat pour soigner sa dépression. Elle devient un écrivain public chargé de rédiger lettres et autres documents administratifs pour des femmes en détresse. L’avocate à la brillante carrière, qui défendait les puissants en butte à des questions financières, découvre un autre monde dont elle n’imaginait pas l’existence et où les problèmes sont d’un ordre différent. En face d’elle, des femmes seules et en souffrance. Il y a celle qui réclame deux euros au supermarché car ses fins de mois sont trop justes. Celle qui fuit la Guinée, abandonnant son fils pour que sa petite fille, Sumeya, ne soit pas excisée. Des femmes mutilées, battues, des toxicomanes, des prostituées, des femmes fuyant des pays en guerre ou aux traditions castratrices. La jeune Cynthia qui jette son mal-être à la face du monde, après avoir passé son enfance de foyers en familles d’accueil, puis s’être vu retirer la garde de son enfant qui aurait pu la sauver.

                Quand Solène n’est pas bien, ce sont ces femmes malmenées par la vie qui la consolent en l’entraînant à leur cours de zumba. Cruelle prise de conscience pour la victime du « burn-out » qui atteint uniquement les gens de sa classe sociale. Elle s’interroge : est-elle légitime pour s’occuper de ces femmes, elle qui a accepté cette activité en guise de thérapie ? Elle se demande même si elle est vraiment utile dans ce foyer où finalement elle consent à jouer ce rôle d’écrivain public qui lui permet de faire sa part, comme le colibri qui, goutte à goutte, contribue à éteindre l’incendie de la forêt.

                Après La Tresse et toujours dans la même veine féministe, Laetitia Colombani brosse le portrait de quelques femmes choisies pour leur force et leur courage. Roman plein de bons sentiments, mais que l’on peut conseiller à ceux qui ferment la porte aux migrants pour qu’ils comprennent que la fuite de ces personnes qui quittent leur pays en voyageant des mois et des mois au risque de leur vie, est toujours justifiée.

Mariachi Plaza, Michael Connelly

                 A la veille de la retraite, Harry Bosch fait preuve d’autant d’acharnement dans son travail et il va le prouver dans sa nouvelle enquête sur une affaire non résolue.

                Dix ans après avoir reçu une balle dans la colonne vertébrale, un musicien, qui s’exposait sur Mariachi Plaza pour se faire embaucher, meurt après de multiples infections et l’amputation de ses quatre membres. Il s’agit d’un homicide d’autant plus odieux et injuste qu’il semble que le tireur se soit trompé de cible. Le « vieil » inspecteur, avec sous sa protection une jeune recrue prometteuse, Lucia Soto, va tenter d’élucider cette énigme, avec le caractère bien trempé qu’on lui connaît. Une étude minutieuse des dossiers, un esprit de déduction, une intuition aiguisée après des années de pratique sont autant de qualités qui vont l’aider à trouver le coupable, avec tout un réseau de relations toujours prêtes à lui rendre service.

                Harry Bosch, cependant, n’est pas exempt de défauts. S’il ne craint pas de s’attaquer aux puissants de Los Angeles, et de bousculer sa hiérarchie un peu trop timorée à son goût, il lui arrive d’enfreindre les règles pour arriver à ses fins. On le voit crocheter la porte du bureau d’un policier avec un trombone pour emprunter un dossier indispensable à son enquête. Il est capable par contre de reconnaître le courage d’une collaboratrice qu’il va conseiller et protéger sans concession aucune. Lucia, la nouvelle venue, se révèle aussi honnête et aussi déterminée que lui quand il s’agit de trouver un meurtrier. C’est pourquoi, il va l’aider à résoudre un « cold case » qui la touche de près. Tous deux forment une équipe soudée, partageant les mêmes valeurs et la même façon de travailler. Notons aussi que, dans ce roman, Harry Bosch se montre un père soucieux, inquiet pour les fréquentations de sa fille qui le trouve souvent un peu trop intrusif.

                Et toujours en toile de fond, L.A., ses embouteillages légendaires et sa haute société au-dessus des lois, ce qui est insupportable pour le héros de Michael Connelly dont la devise est : « Tout le monde compte ou personne ».

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