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13 à table !

                Treize auteurs pour les restos du cœur. Chacun écrit une nouvelle sur le thème des repas. Les textes sont inégaux. Certains racontent des repas de famille où l’on s’ennuie mais que l’on reproduit chaque année, qui apportent d’agréables surprises, où l’on ne maîtrise plus rien. A côté de cela, un simple petit morceau de pain partagé va rapprocher des personnes solitaires. Parfois, les animaux nous donnent des leçons de vie. Des fantômes apparaissent dans d’autres nouvelles. D’autres se présentent sous la forme d’enquêtes policières. Une mention particulière pour la nouvelle de Bernard Werber, « Langouste blues », où une langouste enfermée dans un aquarium pour être dégustée, tient sa vengeance le jour où le Titanic coule, où les convives disparaissent dans l’eau et où elle est enfin libre, rendue à son élément.

                De l’absurde et de l’humour pour finir ce livret sans prétention qui fait passer un bon moment et qui est à l’origine d’une bonne action, puisqu’un livre acheté correspond à trois repas distribués.

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que ta vie n’en a qu’une, Raphaëlle Giordano

                Lecture, par curiosité, d’un roman à la mode sur le développement personnel. Une remarque d’abord sur le genre. Ce n’est pas parce qu’on met en scène des personnages qu’on écrit un roman. Il s’agit ici d’une série de conseils pour améliorer sa vie. D’ailleurs, Eyrolles édite principalement des manuels de savoir-vivre. Et puis, l’auteure est présentée sur la quatrième de couverture comme une coach en créativité. Le style n’est en effet pas très littéraire, mais paradoxalement le propos n’est pas très réaliste. Tout est idyllique pour l’héroïne qui, au départ, a des problèmes avec son fils, son mari, son travail, son corps et, à la fin, comme par un coup de baguette magique donné par son gourou rencontré par hasard, tous ses problèmes sont réglés. Elle et ses proches vivent désormais dans un monde nimbé de niaiserie.

                Les citations des philosophes comme Aristote, « faire du bien aux autres, c’est de l’égoïsme éclairé », côtoient tout un méli-mélo de maximes improbables : « couper les élastiques », « décoller les timbres », « faire le chat » … Un peu de Dalaï Lama, un peu de Mathieu Ricard vient épicer les certitudes de Raphaëlle Giordano. Aucun cliché ne nous est épargné. Pour sortir de la médiocrité quotidienne, ce que Raphaëlle Giordano appelle la « routinité », il suffit de positiver, de se prendre en charge en ayant une meilleure estime de soi et on arrive à un épanouissement qui nous fait voir la vie en rose. Beaucoup de bons sentiments qui semblent plaire aux nombreux lecteurs de ce succès de librairie. Il semble que l’engouement actuel pour le développement personnel s’explique par une société en souffrance qui a besoin de guides. Pourtant, le plus insupportable dans ce genre de livres, c’est la culpabilisation qu’ils introduisent dans l’esprit du lecteur : s’il n’est pas heureux, c’est sûrement de sa faute.

La Fontaine : une école buissonnière, Erik Orsenna

                Durant l’été 2017, Erik Orsenna nous a invités à une « promenade » dans l’univers de La Fontaine, sur les ondes de France Inter. Se trouvent réunis, dans ce petit livre, les rendez-vous quotidiens qu’il nous a proposés et qui se présentent sous la forme de brefs chapitres. Erik Orsenna nous entraîne sur des chemins buissonniers que l’école ne nous a pas habitués à emprunter. Il est bien sûr question des fables et à la fin du livre, l’auteur d’ailleurs nous offre un florilège des plus connues que nous avons plaisir à redécouvrir. Mais cette biographie insiste surtout sur la complexité du personnage qui a évolué jusqu’à la fin de sa vie.

                La Fontaine a commencé sa vie à Château-Thierry, dans des paysages bucoliques où il aimait faire des balades à travers les forêts. Le roman pastoral d’Honoré d’Urfé, L’Astrée, retient alors toute son attention et cette histoire d’amour devient son livre de chevet. Il part ensuite faire du droit à Paris où, avec une bande d’amis, il dilapide les biens de sa mère. Quand il a 26 ans, son père l’oblige à épouser une jeune fille de 14 ans qu’il délaisse rapidement pour retrouver ses camarades parisiens. Il fréquente la cour et commence par écrire des pièces de circonstance : un poème pour le surintendant Fouquet qui lui offre en échange une pension, puis au roi pour faire sortir Fouquet de prison. Il vit à la fois en homme libre et en courtisan. Malgré son mariage, il mène une vie de débauche, dépense ses rentes et vit aux crochets de ses amis. A cette époque, le fabuliste préféré des enfants se plaît à imaginer des contes érotiques. Ce n’est qu’à 47 ans qu’il commence à écrire ses fables inspirées des Anciens et surtout d’Esope. A la mort de Colbert, qu’il considérait comme son ennemi, il prend sa place à l’Académie Française. Quand, à 71 ans, il se tourne vers la religion, il se sent obligé de faire une confession publique devant les académiciens pour renier les contes licencieux de sa jeunesse. L’évolution du poète est pour le moins étonnante !

                On sent qu’Erik Orsenna prend plaisir à écrire cette biographie d’un écrivain dont il apprécie non seulement les œuvres, et surtout les plus libertines, mais aussi la vie libre qu’il a menée. Quelques réflexions rapprochent le XVIème siècle et notre époque, notamment au niveau du monde politique et des courtisans dont il a pu observer les courbettes quand il était lui-même la plume de François Mitterrand. Finalement, en fermant ce livre, on n’a plus qu’une envie, c’est se plonger dans le recueil des fables de La Fontaine et apprécier la justesse et la modernité de leurs morales intemporelles.

L’art de perdre, Alice Zeniter

                Naïma est une jeune femme indépendante qui travaille dans une galerie d’art et qui assume sa liberté sexuelle. Elle a des amants et, à l’époque où se déroule l’histoire, elle a une aventure avec un homme marié, son chef, qui a deux enfants. Elle se sent tout à fait française. Pourtant, plusieurs faits la dérangent et la font réfléchir. Il y a d’abord l’oncle Mohamed qui l’insulte sans cesse, en la traitant de « pute », elle, « la musulmane qui a oublié d’où elle vient ». Il y a ensuite le mutisme de son père, Hamid, qui intériorise son passé sans pouvoir le partager avec personne, même pas avec sa femme Clarisse. Elle sent qu’il en veut à son père, Ali, d’avoir quitté l’Algérie au moment de l’indépendance. Dans la famille, on se demande comment il s’est comporté lui, l’ancien harki, avec ses compatriotes. Enfin, depuis les attentats terroristes qui ont décimé les journalistes de Charlie Hebdo, Naïma perçoit un regard différent porté sur elle. Alors, à l’occasion d’une exposition consacrée à un artiste algérien, son patron l’envoie enquêter dans son pays. Après avoir hésité, elle accepte ce travail qui lui donne l’occasion de partir à la recherche de ses racines. Elle se rend compte qu’elle ne connaît ni l’histoire de ses grands-parents, ni celle de l’Algérie.

                Sur place et avec l’aide d’internet et des archives de l’INA, elle remonte le temps et reconstitue le passé familial qui est loin d’être un grand fleuve tranquille. Son grand-père, Ali, épouse en troisièmes noces sa grand-mère Yema âgée de quatorze ans, après avoir répudié sa dernière femme qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Ali, paysan Kabyle qui a su faire fructifier sa terre, vit de ses rentes pendant que Yema s’occupe de la cuisine et de ses enfants (elle en aura dix). Le harki, qui a combattu aux côtés des Français pendant la deuxième guerre mondiale participe à une association d’anciens combattants. Tout se passe bien jusqu’à l’arrivée du FLN qui demande l’indépendance de l’Algérie et le départ des colonisateurs. Situation inconfortable des Kabyles qui ne se sentent pas Algériens et des harkis qui ont toujours vécu en bonne entente avec les Français. La peur s’installe avec la barbarie qui se déchaîne des deux côtés. En 1962, après les Accords d’Evian, Ali part pour la France car la vie devient trop dangereuse pour sa famille. Il est menacé par les deux partis qui lui demandent de faire un choix, ce qui est au-dessus de ses forces.

                En faisant son enquête, Naïma découvre que l’installation en France n’a pas été facile pour ses grands-parents. Ils ont d’abord passé huit mois dans le camp de Rivesaltes où, sous les abris précaires des tentes, ils ont dû affronter les orages d’automne et la neige d’hiver. Le petit Hamid arrive à surmonter cette hostilité environnementale grâce à son ami Mandrake, le héros magicien de la bande dessinée qui est à ses côtés nuit et jour. Puis, les harkis sont envoyés dans le hameau de « forestage » de Jouques, au nord des Bouches-du Rhône, pour être employés à des travaux de reboisement. Là, aucun contact avec la population. Ils essaient simplement de vivre dans la dignité. Enfin, c’est un HLM de Flers, en Normandie, qui accueille la famille. Découverte d’un autre mode de vie dont les nouveaux arrivants ne connaissent pas toujours les codes. C’est là qu’Hamid va rompre définitivement avec la culture de ses parents. Il a une envie folle d’apprendre le français, mais connaît l’humiliation d’un enfant de onze ans qui doit ânonner sur un livre de CP. Il s’acharne, dévore les livres et poursuit des études qui lui permettent de devenir fonctionnaire à la caisse d’allocations familiales. Hamid fait aussi l’épreuve du racisme, alors qu’il n’a qu’une idée, s’intégrer dans son pays d’accueil. Il se rebelle contre les traditions de l’islam, refuse le ramadan quand il est au lycée et il est définitivement dégoûté par le massacre des moutons à la fête de l’Aïd. Après 68, c’est l’éveil de sa conscience politique. Il s’insurge contre la docilité de son père qui accepte, à l’usine, un travail répétitif et avilissant. Il s’installe à Paris dont il tombe amoureux et épouse Clarisse, la mère de Naïma et de ses trois sœurs.

                Cette recherche sur les traces de ses ancêtres permet à Naïma, la privilégiée, de se réconcilier avec la communauté dont elle est issue et dont elle s’était séparée. Ne pas la juger mais comprendre les comportements différents et parfois violents de ses membres. « Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître ». Cette descendante de paysans est étonnée de découvrir en Algérie des intellectuels et des artistes bien ancrés dans le monde contemporain. Elle est heureuse d’entrevoir « un pays en vie, en mouvement, fait de circonstances historiques modifiables et non de fatalités irréversibles ».

                Il ne fait aucun doute que ce roman est largement inspiré de la propre vie de l’auteur et des familles qu’elle a côtoyées. Il devient, sous la plume d’Alice Zeniter, un témoignage passionnant et d’une limpidité remarquable qui nous permet de suivre l’histoire récente des Algériens, sans rentrer dans les détails rébarbatifs des chiffres ou des événements qui ont eu lieu. A l’heure actuelle où le monde musulman est secoué, ce livre explique le mal-être d’une population tiraillée entre deux cultures et qui doit, quotidiennement faire face au racisme.

Le livre de ma mère, Albert Cohen

                Le livre commence par une réflexion sur le travail d’écrivain qui s’isole du monde « dans une petite oasis bourgeoise » pour continuer à vivre. Ce retrait va permettre à Albert Cohen de prolonger la vie de celle qu’il adule par-dessus tout, sa mère « chérie » qui vient de le quitter. Les souvenirs affluent, pêle-mêle. Il la revoit chaque semaine se parant de ses habits les plus beaux, pour la cérémonie du sabbat. Alors qu’il est un adolescent insouciant et prodigue, elle vend ses bijoux pour lui donner l’argent dont il a besoin. Cuisinière hors pair, elle est entièrement dévouée à son mari et à son fils dont « elle [est] la servante et la gardienne », « avec une humble majesté ». C’est une femme pieuse qui voudrait voir son fils plus soucieux de religion. Très fière de sa situation de diplomate à Genève, elle s’inquiète de le voir encore célibataire et à la merci d’une fille légère. Comme toutes les mères, elle se fait du souci pour lui quand il crapahute dans les montagnes suisses et quand il fait du ski.

                Ensemble, ils font leurs premiers pas à Marseille quand ils arrivent de Corfou alors qu’il a cinq ans. Albert est envoyé dans une école catholique pour familles pauvres. Ils n’ont pas de vie sociale, mais tous les dimanches, il a droit à une sortie au théâtre avec sa mère et à une promenade en bord de mer. Les seules visites qu’ils reçoivent sont celles du médecin qui vient soigner le petit malade. Souvenir désagréable où l’auteur revoit sa mère servile faire des politesses exagérées à un docteur condescendant qui a la santé de son garçon entre ses mains. A dix-huit ans, le jeune homme part faire ses études à l’université de Genève. Sa mère vit dans la solitude à Marseille, en attendant les lettres ou les visites de son fils. Son plus grand bonheur consiste désormais au séjour annuel qu’elle fait chez lui.

                L’enfant ressent parfois un amour un peu étouffant, mais l’homme qu’il est devenu reconnaît : « tout ce que j’ai de bon, c’est à elle que je le dois ». Aussi, maintenant qu’elle est morte, Albert Cohen regrette son ingratitude vis-à-vis de celle qui lui vouait un amour absolu, cet « amour de nos mères à nul autre pareil ». Il culpabilise pour avoir eu honte de sa mère la nuit où, inquiète, elle a téléphoné à ses hôtes pour savoir s’il était chez eux. Il culpabilise pour avoir couru dans les bras de sa maîtresse après l’avoir déposée à la gare, tout en l’imaginant en pleurs dans le train. Il culpabilise car, malgré la douleur de sa perte, il continue à écrire, à vivre, à prendre du plaisir pour les petites choses de la vie. Beaucoup de regrets et de remords de l’avoir bousculée, de n’avoir pas sacrifié sa vie privée pour quelques moments avec elle. « Les fils ne savent pas que les mères sont mortelles ».

                 Après la mort, il reste un énorme vide qu’il faut chercher à combler. Que faire ? Errer dans les rues au milieu des passants. Ecrire des choses insignifiantes comme une comptine sur les vaches ou jouer sur les proverbes. « La douleur, ça ne s’exprime pas toujours avec des mots nobles ». Se tourner vers Dieu, mais il n’est pas libre. Espérer retrouver la personne défunte dans la vie éternelle, mais il s’agit d’y croire. Alors, Albert Cohen se console par l’écriture et il veut faire durer ce « chant de mort » le plus longtemps possible pour rester à ses côtés, même si des visions macabres l’assaillent avec des images de sa mère entre quatre planches et recouverte de terre.

                 Cette ode à la mère disparue nous vaut de belles pages de poésie lyrique où se mêlent plaintes et regrets, avec l’anaphore du « Jamais plus », ou bien les litanies des petits bonheurs de l’enfance qui révèlent un univers de douceur et de tendresse. « O mon passé, ma petite enfance… ». Mais, la fin de ce livre est un peu répétitive et n’échappe pas à la mièvrerie, pourrait-on dire, si l’on ne craignait pas de s’attaquer à un écrivain reconnu.

Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel

                Il écrit un scénario sur « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ». Il passe ses journées, enfermé chez lui, à visionner des films et, au moins une fois par jour, Apocalypse Now qu’il connaît par cœur. Il boit continuellement de la vodka et s’enivre régulièrement. Il part au McDo de Bagnolet dévorer un Big Mac quand son frigo est vide. Il n’a plus que vingt euros sur son compte en banque. Il fait un aller-retour à New-York pour proposer son scénario au réalisateur Michaël Cimino. Il déjeune avec Isabelle Huppert dans un restaurant où le serveur est le sosie de Macron. Tel est l’écrivain déjanté que nous présente Yannick Haenel dans Tiens ferme ta couronne.

                Mais il n’est pas le seul personnage du roman à avoir un comportement extravagant. Son producteur, Pointel, se retrouve bloqué dans une voiture dont un cerf a traversé le pare-brise !!! Son voisin, Tot, ancien soldat de tous les fronts contemporains, part jouer au poker à l’autre bout du monde et lui confie son chien, Sabbat, ainsi que ses trois yuccas auxquels il tient tant. Quand il est chez lui, ce paranoïaque se barricade dans son appartement et il est prêt à s’arracher une dent qui le fait souffrir avec une pince. Quant au seul réalisateur auquel le narrateur a affaire, il s’agit d’un androgyne original qui n’est connu que pour deux films : Voyage au bout de l’enfer et La porte du paradis. Dans le premier, la seule anecdote retenue, c’est quand De Niro refuse de tirer sur un cerf. Dans le deuxième, on apprend que, lors du tournage, Cimino oblige Isabelle Huppert à s’immerger dans l’ambiance d’un bordel pour jouer la tenancière d’une maison close. Il porte toujours sur lui une médaille à l’effigie de John Wayne qu’il admire. Cimino est une espèce de fou qui n’hésite pas à braquer la statue de la liberté depuis un ferry, qui boit des mojitos à huit heure du matin, mais qui se lève aussi à l’aurore pour lire pendant deux heures Guerre et paix de TolstoÏ et qui imagine une mise en scène de La Condition humaine de Malraux. Le héros, ou plutôt l’antihéros, de Haenel admire Cimino au-delà de ses excentricités, pour l’intérêt qu’il porte au problème de l’immigration. Il éprouve encore de l’émotion pour la tragédie d’Ellis Island où les émigrés étaient triés, choisis ou rejetés et pour les trois mille suicidés qui n’ont pas supporté leur sort.

                Il est difficile de raconter ce roman qui part dans tous les sens. Le héros entraîne le lecteur une nuit au musée de la Chasse et de la Nature au milieu d’animaux empaillés, une autre nuit dans le parc de Fontainebleau pour tuer une biche, une autre fois en voiture dans les rues de Paris à la recherche du dalmatien dont il avait la garde. Des aventures ubuesques et totalement détachées de la réalité alors que Paris est en train de subir l’épreuve des attentats du Bataclan.

                Dans ce texte truffé de références littéraires, cinématographiques et musicales, le personnage principal est un solitaire qui vit sa vie par procuration dans la littérature. Avec le capitaine Achab de Melville, il part à la recherche de la baleine blanche. Saura-t-il trouver sa vérité qui, d’après Melville est « forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché » ? Peut-être connaîtra-t-il enfin une vie plus apaisée, au bord du lac Némi, en Italie, où Diane venait se baigner et où il va se réfugier pour écrire un livre et attendre Léna ?

Alma, J.M.G. Le Clézio

                Jérémie Felsen décide de partir sur les traces de son père, à l’île Maurice, pays qu’il ne connaît pas mais qui le hante depuis longtemps. Il part, avec en poche, le seul héritage de son père, une pierre ronde blanchâtre, de la taille d’une balle de tennis, la pierre de gésier du dodo, cet oiseau balourd qui a disparu de l’île après avoir été exterminé par l’homme. C’est sur lui que l’étudiant en sciences va écrire son mémoire.

                Ce qu’il va découvrir sur la terre de ses ancêtres n’a rien à voir avec la description idyllique des guides touristiques. Pratiquement plus de forêts endémiques qui ont été remplacées par les cannes. La pollution a envahi les plages avec les boules gluantes de pétrole échappées des cargos qui dégazent au large, avec les sacs en plastique et les vieilles bouteilles, témoins de notre civilisation consumériste. Les champs de canne, à leur tour, ont été rasés pour faire place à un grand centre commercial. L’ancienne sucrerie aujourd’hui en ruine où bouillonnait la vie autrefois va devenir un parc d’attraction. Les jeunes filles mineures se prostituent auprès des pilotes d’avion qui profitent d’une escale loin de leur famille pour assouvir leurs fantasmes.

                Où est l’authenticité dans ce monde qu’il découvre ? Peut-être auprès des gens de peu, comme Jeanne la Surcouve qui vit dans une des dernières cases à l’intérieur modeste et pourtant accueillant. Ou bien Emmeline, 94 ans, qui a bien connu le père de Jérémy quand elle habitait dans le domaine familial d’Alma et qui vit maintenant dans une hutte en bois. Elle est « la mémoire d’un monde disparu » et se souvient des jeux dans les champs et de l’odeur forte de la canne, au moment de la coupe qui faisait tourner la tête des enfants. Ou bien encore, auprès d’Aditi, cette jeune femme qui appartient à l’organisation MWF, Mauritius Wild Life, et qui vit en osmose avec la forêt, si bien qu’elle ira accoucher seule au bord de la rivière.

                Jérémie n’oublie pas que sa famille a joué un rôle dans la traite des esclaves débarqués sur les plages, après une traversée à fond de cale où les coups, les odeurs, la faim, la proximité des morts étaient leur lot quotidien. Arrivés à Maurice, ils allaient être définitivement broyés par le travail dans les plantations. « Les hommes, les femmes, les jeunes garçons étaient jetés, titubant dans le sable, le corps couvert de plaies, les gencives mangées par le scorbut, tremblant de fièvre et de peur, roulant leurs yeux effarés devant le plus beau paysage du monde qui serait bientôt leur tombeau. » Que reste-t-il aujourd’hui de ce passé douloureux ? Sur la plage de Pomponnette, où le dernier naufrage négrier a eu lieu, des bungalows accueillent les touristes pour un séjour de rêve. En parcourant les forêts, Jérémy imagine la course des marrons poursuivis par les chiens des hommes blancs qui devaient croiser les dodos eux-mêmes chassés et sauvagement abattus.

                Le destin du dernier des Felsen, Dominique, appelé Dodo, n’a rien à envier au sort de ces malheureux. J.M.G. Le Clézio nous raconte son histoire, parallèlement à celle de Jérémie. Atteint de lèpre, il n’a plus de nez et plus de paupières. Il fait peur aux enfants, est la risée des adultes et se réfugie au cimetière, auprès de ses ancêtres, pour connaître un peu de repos. Rejeté de son île, on l’envoie à Paris où le même accueil lui est réservé. Il devient SDF et survit en devenant l’homme lézard qui arrive à lécher son œil avec sa langue. Cette particularité lui permet d’être employé par des forains pour attirer la curiosité des clients. Quand il perd son emploi, il mène une vie d’errance sous les ponts de Paris, dans le bruit des voitures, sous la pluie. Régulièrement chassé par des voisins incommodés par sa présence, il partage cependant un peu de douceur avec son ami Béchir et la jeune fille aux cheveux bleus. Le Clézio intercale des portraits qu’il a découvert dans les archives sur Maurice et qui ont connu des aventures dramatiques comme Marie Madeleine Mahé, bâtarde d’un gouverneur de l’île et d’une esclave blanchisseuse. Elle aussi a été envoyée en France où elle a fini sa vie dans la misère.

                 Voilà le véritable visage de Maurice, cette île paradisiaque envahie par les touristes qui ne font aucun cas de la tragédie passée. Après Le chercheur d’or, après Voyage à Rodrigues, Le Clézio rend une nouvelle fois hommage à l’ancienne Ile de France où les ébéniers et les tamarins côtoient les champs de canne bruissant sous le souffle du vent. Pour prolonger l’existence de ces lieux aujourd’hui défigurés, il se plaît à énumérer longuement leurs noms. Et c’est la même litanie pour les disparus de l’île auxquels il veut ainsi rendre leur humanité.

1Q84 Livre 3 Octobre – décembre, Haruki Murakami

                Les personnages de ce troisième tome se livrent à un jeu de cache-cache volontaire ou pas. Aomamé vit en recluse après avoir tué le chef des Précurseurs. Elle est recherchée par la secte et surtout par Ushikawa, nouveau personnage qui donne son point de vue sur l’histoire. Se sentant responsable de la mort du leader, puisque c’est lui qui avait conseillé Aomamé pour une séance de massage, Ushikawa veut à tout prix la retrouver. Après avoir fait le lien entre la jeune fille et Tengo, il épie les allées et venues de ce dernier en s’installant dans son immeuble. Fukaéri, toujours recherchée par les médias, se réfugie chez Tengo qui quitte son appartement un certain temps pour rester au chevet de son père mourant. Aomamé et Tengo se cherchent. Leurs chemins se croisent, avant de se retrouver. Voilà pour le monde réel.

                Dans le monde parallèle de 1Q84, la chrysalide de l’air apparaît à Tengo et lui fait entrevoir l’espoir d’une rencontre avec Aomamé. Aomamé tombe enceinte de Tengo par l’intermédiaire de Fukaéri, sans avoir de relation avec lui !! Deux lunes brillent dans le ciel des deux jeunes gens qui communient en la regardant. Le père quitte son corps malade pour aller taper aux portes et réclamer les redevances.

                 Bien des mystères restent encore inexpliqués dans ce troisième tome. Mais Haruki Murakami sait maintenir le suspense par une série de chassé-croisé entre les personnages qui ne parviennent pas à se rencontrer et son livre devient à la fois un roman fantastique, un roman d’amour et un roman policier. On se laisse prendre aussi par l’écriture de l’auteur et par ses références à la littérature et à la musique. Nous avons plaisir à écouter un extrait de La Ferme africaine de Karen Blixen que Tengo lit à son père pour maintenir un contact avec lui alors qu’il est dans le coma. Aomamé tente de reconstruire sa vie en lisant A la Recherche du temps perdu de Proust. Et la Sinfonietta de Leos Janacek revient toujours comme un leitmotiv tout au long des pages.

                 Accueil mitigé pour ce dernier tome qui maintient le lecteur en haleine, mais qui ne répond pas à toutes les questions.

America, N°3

                Un mot sur cette revue trimestrielle lancée par François Busnel et Eric Fottorino qui durera le temps du mandat présidentiel de Donald Trump. Richesse et variété caractérisent ce n°3 où l’animateur de La Grande Librairie convoque Jim Harrison, James Ellroy, Mark Twain, le FBI et des anonymes tout aussi honorables. Pour radiographier cette Amérique malmenée par l’actuel président, ce passionné des Etats-Unis fait appel entre autres à de célèbres écrivains tels que Siri Hustvedt, Philippe Besson, Douglas Kennedy ou Eric Vuillard. La lecture se fait au gré de nos envies. Voici donc, pêle-mêle, le compte-rendu des différents articles.

                Philippe Besson nous entraîne dans son périple entre Chicago et la Nouvelle-Orléans et nous donne ses impressions sur chacun des états parcourus. C’est d’abord Chicago la bouillonnante cité de la culture qui l’accueille et qui contraste avec les champs de maïs de l’Indiana s’étendant à perte de vue. Arrêt obligé autour de James Dean pour l’écrivain qui lui a consacré un livre. Le Tennessee, état conservateur et raciste a aussi l’avantage d’être « le berceau de la country, du rock et du blues ». L’Alabama, symbole de l’esclavage et de la ségrégation, continue à rejeter les plus pauvres loin du centre-ville qui s’embourgeoise de plus en plus. Et puis vient le Mississippi et ses réminiscences de Mark Twain, avant de terminer par la Nouvelle-Orléans qui vit toujours au rythme de la musique. Philippe Besson nous donne une image de l’Amérique mythique à laquelle vient s’ajouter l’empreinte de Trump et de ses sympathisants. En bonus, l’auteur nous gratifie d’une liste de livres, de films et de musiques pour retrouver l’ambiance de son voyage.

                Avec Carolyn Drake, nous avons droit à une galerie de portraits de femmes noires qui, tous les matins, prennent le bus pour aller faire le ménage dans de riches villas entourées de parcs boisés. Les photos présentent des femmes âgées mais toujours coquettes, dignes, vives et même joyeuses. Pourtant, le regard parfois semble tourné vers un passé qui, n’en doutons pas, a connu de nombreuses turbulences.

                Le dossier est consacré au FBI pas mal bousculé, depuis quelques temps, par l’arrivée du terrorisme, des nouvelles technologies et enfin de Trump qui est le premier président à renvoyer le directeur du service de renseignements. Pourtant, le FBI a du mal à évoluer de l’intérieur. Alors que l’Amérique est de plus en plus colorée, il recrute encore des agents de race blanche, souvent des Mormons qui correspondent le mieux au profil demandé, les minorités étant exclues puisque, pour y entrer, il faut un minimum de quatre années d’étude et une vie absolument exemplaire. Pour conclure, le dossier se termine sur une série de films qui ont contribué à donner de cette agence l’image qu’elle a dans notre imaginaire collectif.

                Siri Hustvedt s’intéresse au self-made-man incarné aujourd’hui par Trump et qui est devenu raciste, misogyne et arbitraire. Retour sur celui qui est au centre de la revue et bilan de trois mois de présidence : des limogeages à la pelle, retour sur les décrets votés par Obama, projet de mur à la frontière mexicaine, politique anti-immigration, menaces sur la Corée du Nord, propos racistes, fondation d’une chaîne pro-Trump. Pourtant, bien que les psychiatres doutent de son état mental, 37% de la population soutient l’hôte de la Maison Blanche.

                Courageusement, François Busnel propose une interview à celui qui dit aux journalistes : « Pas de questions débiles ! Sinon la porte » : James Ellroy dont il a su gagner la confiance. Ce provocateur mégalomane qui se dit réactionnaire réécrit l’histoire et la violence inhérente à son pays. Seule la période de 1941 à 1972 l’intéresse et il refuse d’écrire sur l’Amérique d’aujourd’hui. Passionné de musique classique et de lecture, il voue sa vie à la littérature car « seule la littérature peut rendre compte de la vie, du réel, de l’histoire ». Elle s’oppose au politiquement correct car elle « dérange », « décape », « égratigne ». François Busnel révèle ici un James Ellroy écorché vif, qui a été traumatisé à l’âge de dix ans par l’assassinat de sa mère, plus romantique et plus sensible qu’il n’y paraît.

                Julien Bisson passe au crible la série emblématique des Simpson en y voyant plus qu’une critique de l’Amérique moyenne, une sacralisation de la famille. Homer y est un père aimant et Marge une mère au foyer traditionnelle.

                Douglas Kennedy a choisi d’analyser un classique du cinéma, L’opération diabolique de John Frankenheimer, qui pose la question : est-ce que changer de vie rend heureux ?

                Avec Eric Vuillard, le New York de John Jacob Astor nous est conté. Ce trappeur s’est enrichi en vendant des fourrures et en s’installant dans la capitale où il va acheter des terrains et construire des immeubles qui seront à l’origine de la mégalopole moderne.

                Un jeune guide qui l’a accompagné au cours d’une partie de pêche rend un bel hommage à Jim Harrisson. Il fait l’éloge de sa simplicité et de sa modestie. François Busnel nous offre sa dernière nouvelle, L’affaire des bouddhas hurleurs, où ce vieil original se montre jusqu’au bout obsédé par les jeunes filles et passionné par la pêche à la truite qui reste son loisir préféré.

                Enfin, au sommaire de cet excellent numéro, les plus grands auteurs célèbrent Mark Twain et son roman devenu classique, Les Aventures de Huckelberry Finn. Hemingway dit de lui : « Toute la littérature américaine vient de là. Il n’y avait rien avant. Il n’y a jamais rien eu de mieux depuis. » En nous faisant régulièrement découvrir les auteurs américains qu’il affectionne, François Busnel nous démontre qu’Hemingway n’a peut-être pas tout à fait raison.

1Q84, Livre 2, Juillet-septembre, Haruki Murakami

                Les histoires d’Aomamé et de Tengo se poursuivent dans ce deuxième tome de 1Q84 sur des chemins toujours parallèles. Alors que Tsubasa, la protégée de la vieille dame a disparu, cette dernière, très abattue, confie à la justicière Aomamé une mission des plus dangereuses : celle de tuer le leader des « Précurseurs » qui a abusé de quatre fillettes dont Tsubasa et sa propre fille. Elle mène à bien sa tâche, mais, désormais, elle devra vivre cachée, changer de visage et peut-être mourir pour sauver la vie de Tengo, puisque tel est le pacte que lui a proposé, avant de mourir, sa victime qui n’est autre que le père de Fukaéri, la jeune auteure de La Chrysalide de l’air. Tengo, de son côté, accueille chez lui Fukaéri qui, après le succès de son livre cherche à éviter la presse et les curieux. Il refuse, méfiant, la subvention qu’un certain Ushikawa lui propose pour le roman qu’il est en train d’écrire. Le mari de sa maîtresse lui annonce qu’elle ne viendra plus le voir tous les vendredis, pour des raisons plus ou moins obscures. Il renoue avec son père soigné dans un centre où l’on garde les personnes atteintes de troubles cognitifs et obtient de lui un demi aveu sur son origine qu’il avait déjà entrevue : il n’est pas son père biologique.

                Tous ces événements bousculent l’existence des deux héros qui pressentent qu’une nouvelle vie s’offre à eux, où ils pourront peut-être se rencontrer, puisqu’ils découvrent, chacun de leur côté, que la poignée de main qu’ils ont échangée à l’âge de dix ans est à l’origine d’un amour indéfectible. Ils se cherchent, communient en contemplant les deux lunes qu’ils sont les seuls à voir et essaient de se débarrasser d’un passé traumatique pour se projeter dans un avenir plus épanouissant.

                Tout n’est pas clair dans ce deuxième tome de 1Q84. Murakami brouille les limites entre la fiction et le réel. Tengo lui-même s’interroge : « Comment une réalité imiterait-elle une métaphore ? » Il ne sait plus dans quel monde il vit. Les Little People, ces êtres maléfiques qu’a rencontrés Fukaéri, créent des doubles qui n’ont plus de réalité humaine. Aomamé est troublée quand elle se rend compte, en écoutant le leader des « Précurseurs », que le manichéisme n’existe pas. Il est coupable certes, mais sa personnalité est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. L’auteur semble s’amuser de ce flou qu’il fait régner dans une partie de son roman. Il fait dire en effet au père de Tengo : « Si tu as besoin qu’on t’explique pour comprendre, cela veut dire qu’aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre. » Les deux récits qu’il met en abyme dans le livre ne nous éclairent pas davantage. Il insère une nouvelle fantastique, La ville des chats, désertée de tout humain et il nous dit simplement que c’est le lieu où le voyageur devait se perdre. Quant à La Chrysalide de l’air, elle nous renseigne sur la vie que Fukaéri a connue chez les « Précurseurs ». Cette communauté qu’elle appelle le « groupement » refuse le capitalisme et la société de consommation. Ses membres utilisent des vêtements et des appareils ménagers récupérés et se nourrissent des produits qu’ils cultivent. Mais le symbole de la chrysalide reste toujours mystérieux.

                Avec habileté, l’auteur relance l’intrigue à la fin de chaque chapitre et nous guide progressivement vers le troisième tome de sa série qui peut-être va nous ouvrir de nouveaux horizons.

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