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Mariachi Plaza, Michael Connelly

                 A la veille de la retraite, Harry Bosch fait preuve d’autant d’acharnement dans son travail et il va le prouver dans sa nouvelle enquête sur une affaire non résolue.

                Dix ans après avoir reçu une balle dans la colonne vertébrale, un musicien, qui s’exposait sur Mariachi Plaza pour se faire embaucher, meurt après de multiples infections et l’amputation de ses quatre membres. Il s’agit d’un homicide d’autant plus odieux et injuste qu’il semble que le tireur se soit trompé de cible. Le « vieil » inspecteur, avec sous sa protection une jeune recrue prometteuse, Lucia Soto, va tenter d’élucider cette énigme, avec le caractère bien trempé qu’on lui connaît. Une étude minutieuse des dossiers, un esprit de déduction, une intuition aiguisée après des années de pratique sont autant de qualités qui vont l’aider à trouver le coupable, avec tout un réseau de relations toujours prêtes à lui rendre service.

                Harry Bosch, cependant, n’est pas exempt de défauts. S’il ne craint pas de s’attaquer aux puissants de Los Angeles, et de bousculer sa hiérarchie un peu trop timorée à son goût, il lui arrive d’enfreindre les règles pour arriver à ses fins. On le voit crocheter la porte du bureau d’un policier avec un trombone pour emprunter un dossier indispensable à son enquête. Il est capable par contre de reconnaître le courage d’une collaboratrice qu’il va conseiller et protéger sans concession aucune. Lucia, la nouvelle venue, se révèle aussi honnête et aussi déterminée que lui quand il s’agit de trouver un meurtrier. C’est pourquoi, il va l’aider à résoudre un « cold case » qui la touche de près. Tous deux forment une équipe soudée, partageant les mêmes valeurs et la même façon de travailler. Notons aussi que, dans ce roman, Harry Bosch se montre un père soucieux, inquiet pour les fréquentations de sa fille qui le trouve souvent un peu trop intrusif.

                Et toujours en toile de fond, L.A., ses embouteillages légendaires et sa haute société au-dessus des lois, ce qui est insupportable pour le héros de Michael Connelly dont la devise est : « Tout le monde compte ou personne ».

Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam

                A l’âge de six ans, Farah va vivre dans une communauté libertaire installée à la frontière franco-italienne. Sa mère, hypersensible aux ondes électromagnétiques, dépressive et intolérante à tout, intègre Liberty House car c’est une zone blanche où les nouvelles technologies sont interdites. Son père hyper-protecteur de sa femme, ne porte que peu d’attention à sa fille qui grandit à l’état sauvage dans ce refuge pour inadaptés sociaux et animaux éclopés. Dans ce lieu clos où la liberté sexuelle est de mise et où les corps n’ont de secrets pour personne, se côtoient des homos, des hétéros, des lesbiennes, des vieux, des jeunes, des gros, des beaux, des laids. Tout un échantillon d’humanité qui gravite autour du maître des lieux, Arcady, écouté, respecté mais qui n’abuse pas de son emprise. Comme lui, tous ces malmenés par la vie, sont antispécistes et végétariens. Ils sont heureux de vivre près de la nature, protégés du monde extérieur qui représente un danger.

                Farah évolue heureuse dans cet espace permissif. En toute liberté, elle découvre, à seize ans, la sexualité grâce à Arcady. Mais elle a tout de même un problème. Elle fait une visite chez la gynécologue qui détecte une malformation au niveau de son utérus et de son vagin. En quête de son identité, elle finit par assumer son corps à mi-chemin entre Sylvester Stallone et Farah Fawcett. Car la jeune fille a du caractère et, malgré l’amour fou qu’elle porte à son maître et amant, Arcady, elle n’hésite pas à s’opposer à lui, quand il ferme son havre de paix et de tolérance à un migrant qui essaie de survivre. Trahie par sa communauté, elle la quitte pour un monde qu’elle va tenter de construire plus humain et plus ouvert aux autres. Pourtant, elle défend ses anciens amis bec et ongles quand on les accuse de mauvaises intentions. Pour Farah, il n’y a jamais eu de gourou ni de secte dans ce phalanstère où la liberté individuelle a toujours été respectée.

                L’adolescente à l’identité instable porte un regard féroce sur le monde des adultes et ses contradictions. La critique acerbe de la jeune fille est toujours accompagnée de l’ironie d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui rend cette douce utopie sympathique. A propos du naturisme, elle remarque que : « l’un des bienfaits est de dissiper toute illusion sur les ravages du temps ». Et c’est dans un humour bienveillant qu’elle présente la doyenne de 96 ans : « Mais si Dadah fuit du carafon, il lui reste assez de connections neuronales pour s’apercevoir que sa parole est dévaluée ».

Sagesse ou les leçons des Romains, Michel Onfray

                « Au pied du volcan qui gronde et menace d’exploser, savoir vivre ici et maintenant, droit, debout, vertical voilà la seule tâche qui nous incombe ». Dans ce volume de Sagesse, Michel Onfray nous propose un art de vivre. Il faut d’abord se soucier de soi. Prendre soin de son corps en mangeant sainement. Prendre soin de son esprit en pratiquant l’art de la conversation, en inscrivant la lecture et l’écriture à son programme et augmenter chaque jour son savoir. Après le travail, prendre un temps de repos, « l’otium », goûter à la beauté des paysages en sollicitant ses cinq sens. Ne pas oublier que « la vie est une fête ». Dans sa villa, au pied du Vésuve, Pline le Jeune nous donne l’exemple. Son environnement naturel et artistique est pour fait pour élever l’âme vers le sublime. On doit vivre dans le raffinement, le bon goût, l’élégance, sans perdre de vue le réel. Faire de sa vie une œuvre d’art. Quand la douleur paraît, la supporter et s’abstenir de se plaindre. Faire preuve de stoïcisme et d’épicurisme. Le sage ne se laisse pas atteindre par les coups du sort. Pour lui, le chagrin n’existe pas car il est vain et inutile. « Il faut remplir son présent avec des choses agréables afin de permettre au temps de faire son œuvre d’usure de la peine ». Au moment de la vieillesse, continuer à soigner son corps et exercer son esprit. Eloigner les passions tristes. Si le poids des ans nous fait perdre notre liberté, alors le suicide est envisageable. Mais il doit être raisonnable et non répondre aux accidents de parcours inhérents à la vie. Quant à la mort, elle n’est rien d’autre que la séparation des atomes qui nous composent, la « désorganisation de la matière ». Dès lors, il faut l’apprivoiser, « cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie ». Ne pas en avoir peur puisque «la mort est le sommeil de ce qui nous affecte ». L’enfer n’existe que sur la terre où l’homme est un bourreau pour son semblable. Mourir, c’est donc quitter les souffrances terrestres. Ne pas compter sur un arrière-monde avec des promesses d’éternité idyllique.

                Mais cultiver l’estime de soi ne doit pas faire oublier son prochain. Vivre, c’est aussi penser au bien-être de l’autre. Se pose alors la question de la procréation. « Donner la vie, c’est donner la mort qui va avec ». C’est exposer l’enfant à la souffrance, à la douleur, au chagrin, à la tristesse. Souvent, avoir des enfants répond à une attitude narcissique, au désir qu’ils nous prolongent, au besoin de vivre par procuration une vie qu’on aurait voulue pour soi. Mais, quand ils sont là, il faut « les aider à se construire comme de belles figures » et, comme le conseille Plotin, leur permettre de « sculpter leur propre statue ». Pour mener une belle existence, il est nécessaire de donner de l’importance à la loyauté et à la parole donnée. Le mensonge est insupportable surtout quand il devient sophisme dans la bouche des politiciens. Mais la « fides » concerne tout le monde : le politicien, le citoyen, l’ami.e ou l’amant.e. A propos d’amitié et d’amour, il y a peu de différence entre ces deux sentiments qui sont basés sur le respect d’autrui. Aimer, c’est construire un avenir à deux, c’est un acte volontaire où la passion n’a pas de place. L’amitié, c’est l’amour sans le corps. Elle est faite d’échange et de partage entre gens de bien. Elle doit viser à l’édification. C’est un compagnonnage dans les coups durs de la vie. Il convient de réconforter et de consoler son ami dans les moments difficiles.

                Au-delà de l’espèce humaine, il s’agit aussi de préserver le monde qui nous entoure, en adoptant une attitude écologique. Nul besoin de consommer à outrance. Pour la nourriture, entre l’orgie et l’ascèse, il faut choisir un juste milieu. Manger avec plaisir tout en ayant une alimentation frugale qui privilégie les produits sains, de saison et de proximité. Ne posséder que ce qui est proche, utile et durable. Conserver une juste relation avec les biens du monde, sans en devenir esclave. En société, un esprit de justice est nécessaire. Chacun a sa place, sans oublier les travailleurs des champs qui vivent en harmonie avec le cosmos, loin de la corruption des villes souvent obstacles à la philosophie. La contemplation de la terre et du ciel leur permet de trouver la paix et de vivre une vie bonne, contrairement à certains péroreurs qui mènent une existence à l’opposé des théories qu’ils développent dans leurs livres.

                Voilà ce que Michel Onfray a retenu de la philosophie romaine. Elle lui a appris comment se comporter face à une civilisation qui menace de s’effondrer. Il rejette le monde grec qui renvoie à des idées, pour adopter le modèle romain qui lui, est ancré dans la réalité. Fidèle à lui-même, Michel Onfray n’est pas toujours objectif dans ses démonstrations. Sa caricature des gentils Romains et des méchants Grecs est parfois excessive. Nul doute que les Romains ne sont pas aussi exemplaires qu’il veut bien le dire. La religion est aussi son cheval de bataille habituel. Fondée sur des mythes imaginaires, elle permet à l’homme de conjurer la peur de la mort. Il règle ses comptes encore une fois avec historiens et philosophes qui ne partagent pas ses idées. Mais il sait se montrer élogieux avec certains, que ce soit des contemporains comme Pierre Vespérini ou Lucien Jerphagnon, son maître ou des personnages plus anciens comme Caton ou Lucrèce. Abstraction faite de ces défauts qui font sa personnalité, on ne peut que rendre hommage à son immense travail documentaire et à sa culture encyclopédique qui lui permet de citer de larges extraits de textes anciens pour étayer sa pensée. On salue la fluidité de son style, même s’il emploie parfois des termes philosophiques pour préciser une idée ou des anachronismes pour plus de clarté. Il ose, en effet, parler de « filières courtes » pour évoquer la façon dont les Romains se nourrissaient. Sensible aux douceurs de la campagne, il nous transporte dans l’univers bucolique de Pline le Jeune et son écriture en devient poétique. Au bout de la lecture de ce troisième opus de la trilogie sur sa Brève encyclopédie du monde, on n’a qu’une envie, c’est d’endosser avec le philosophe « l’élégance existentielle » qu’il prône.

L’automne à Cuba, Leonardo Padura

                L’enquêteur cubain de Leonardo Padura, Mario Conde dit Le Conde, a posé sa démission après la mise à pied de son supérieur et ami, le major Rangel. Il noie ce changement de vie dans l’alcool et veut désormais se consacrer à l’écriture. Mais le nouveau chef Molina vient le chercher et insiste pour qu’il mène une dernière enquête sur le meurtre de Miquel Forcade Mier, un Cubain avec un passeport américain, dont le corps castré vient d’être découvert sur la plage. Exilé en Espagne puis à Miami, ce dernier est revenu sur son île, officiellement au chevet de son père malade. Mais est-ce la véritable raison ? Le mobile du meurtre pourrait bien remonter à sa fuite à l’étranger et à son ancienne profession qui consistait à exproprier les biens des riches. En fouillant dans le passé de la victime, le Conde découvre que Miguel et ses amis ex-ministres ont acquis des fortunes illégalement lors de la redistribution révolutionnaire engagée par le gouvernement et qu’ils ont participé à la corruption de cette société en accentuant l’injustice sociale. Il semble que Miguel Forcade ait été mêlé à un trafic de faux tableaux, quand des œuvres de Matisse, de Cézanne ou de Lam étaient abandonnées par la bourgeoisie fuyant le régime. Dès lors beaucoup de personnes auraient pu souhaiter sa mort.

                Quel rôle son entourage proche a-t-il joué dans son assassinat ? Le Conde est sûr que sa jeune femme lui cache des éléments importants de sa vie tout comme son ex-amant, toujours présent à ses côtés. Le père de la victime détient-il la clé du mystère ? Il connaît en tout cas le secret du bouddha en or, datant de la dynastie chinoise des T’ang qui est passé de mains en mains, de pays en pays jusqu’à finir enterré dans le patio de la maison familiale. Peut-être y a-t-il un lien avec la disparition de son fils dont il veut découvrir le meurtrier. Ce vieil homme, proche de la mort, amoureux des plantes et de musique classique, est un personnage attachant qui détonne face au cynisme et aux manœuvres de son fils.

                Pour résoudre cette enquête, le Condé est entouré d’un groupe d’amis qui le soutiennent, qui jamais ne l’abandonnent et qui participent à ses nombreuses beuveries car le rhum est omniprésent à Cuba. Même si le jeune inspecteur se révèle souvent ingérable, têtu, de mauvaise foi, désabusé, il possède d’indéniables qualités. Fidèle en amitié, il est amoureux de sa ville dont il se plaît à admirer l’architecture avec ses balcons en fer forgé et ses façades témoins d’un riche passé mais malheureusement abîmées et délaissées. Autre personnage important du livre, Félix, l’ouragan qui accompagne le héros dès les premières pages et qui se déchaînera à la fin. Cet ouragan purificateur arrivera-t-il à balayer les vieux démons de Mario Conde ?

                Beaucoup de questions sont posées dans ce roman policier qui est aussi une réflexion métaphysique sur le sens de l’existence, le refus de la routine et de l’asservissement, la peur que les sentiments ne soient édulcorés avec le temps. Avec en toile de fond, la société cubaine que Leonardo Padura résume en une phrase : Candido « gagnait sa vie en profitant des carences et de l’inefficacité de l’état ».

Les Furtifs, Alain Damasio

                On a beaucoup parlé de la sortie du dernier livre tant attendu d’Alain Damasio. De nombreuses interviews révélaient un auteur éminemment sympathique et développant des idées tout à fait séduisantes sur le monde d’aujourd’hui et de demain puisque l’action se passe en 2040. Tout cela laissait présager une lecture passionnante des Furtifs. Et, en effet, le sujet du roman est intéressant. Tishka, la fille de Lorca, a disparu. Lorca est séparé de sa femme Sahar. Elle, pense que leur fille est morte. Il croit en son retour. D’après lui, ce sont les Furtifs qui l’ont enlevée. Les Furtifs sont des créatures que l’on ne voit pas mais que l’on repère en captant les sons qu’ils produisent. Ils ont la particularité de se transformer en statue de céramique quand ils meurent. Lorca va donc devenir chasseur de Furtifs pour retrouver sa fille. Voilà pour l’intrigue. On vit dans un monde policé, hyperconnecté, sous surveillance constante. On est suivi grâce à une bague. Les capteurs et les drones sont partout. Dans les cafés, convivialité zéro. L’individu est isolé : il ne voit que l’écran qui est devant lui et n’entend que le son qui sort de son casque. Les villes sont aux mains de multinationales : Orange est propriétaire d’Orange, LVMH de Paris, Auchan de Lille, Warner de Cannes. Tout acte est enregistré et connu de tout le monde. Tout est sous contrôle.

                Tous les ingrédients sont là pour faire une bonne dystopie politique. Mais, pour une personne qui n’est pas familiarisée avec la littérature de fantasy ou de science-fiction, la chasse aux Furtifs devient vite fastidieuse. On a l’impression d’assister à un jeu vidéo qui n’en finit pas. La lecture fut laborieuse et abandonnée à la page 170. Dommage, car Alain Damasio nous offre de belles trouvailles dans des phrases d’une force et d’une vérité incroyables. A propos de nos certitudes : « ce qui brise la familiarité en nous, déconstruit nos certitudes et par là nous jette hors de nos égocentres vers l’inexploré ». Et, en cette veille de fête des pères : Papa !! « C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne […] Plus jamais seul. »

                Ne pas décourager pour autant les amateurs de ce genre littéraire qui trouveront assurément un univers à la hauteur de leurs attentes.

Nous l’Europe – banquet des peuples, Laurent Gaudé

                Poème épique qui raconte l’histoire de notre continent, riche d’un passé tour à tour cauchemardesque et lumineux. Notre peuple a connu tant d’événements qui ont bouleversé sa vie. L’industrialisation avec l’exploitation des hommes et les cadences infernales. Le travail inhumain dans les mines. Les villes redessinées par Haussmann qui déloge la populace du centre. Les compétitions insensées des pays aux expositions universelles. Toujours plus vite. Toujours plus fort. L’entente cordiale de ces mêmes pays quand il s’agit de partager le gâteau de l’Afrique. L’Europe en guerre avec ses corps mutilés. Un peu de répit quand Paris est une fête avec ses peintres, ses poètes, ses écrivains et ses musiciens. Puis, retour de la guerre. Les juifs fuient l’Allemagne. Les Républicains espagnols sont sur la route de la Retirada. La famine chasse les Irlandais de chez eux. Les Indésirables sont parqués dans des camps, les villes bombardées. Et toujours des héros qui résistent malgré les frontières qui se dressent et séparent les familles. Vent de liberté en 68. La jeunesse veut du changement, du rêve. L’Estaca de LLuis LLach chante l’espoir, l’espoir de faire tomber les généraux au Portugal, en Espagne, en Pologne, en Grèce. C’est la chute du mur de Berlin. Et pourtant, après la joie, de nouveaux conflits se présentent. La Yougoslavie est en sang dans l’indifférence des pays voisins.

                Sur quel socle allons-nous construire l’Europe riche d’une diversité de paysages, de cultures, de religions, si ce n’est sur l’humanisme et la fraternité ? Notre mission : apporter des idées neuves. Inviter l’utopie et la colère. Créer une nouvelle Europe plus humaine, plus solidaire, plus juste où règneront l’audace, l’esprit et la liberté. Avec ce plaidoyer pour une Europe des peuples, nous retrouvons l’empathie de l’auteur pour les miséreux et sa colère contre tous les exploiteurs sur lesquels il nous invite à cracher. En ces jours d’élections européennes, il faut lire ce texte poétique de Laurent Gaudé qui est bien plus convaincant que tous les discours des politiques pour tenter de nous conduire aux urnes.

La vraie vie, Adeline Dieudonné

                Roman très noir où la violence est le lot quotidien de la famille de la narratrice, âgée de 11 ans au début du livre. Un père ivrogne, brutal, chasseur invétéré qui collectionne ses trophées de chasse dans une pièce de la maison. Une mère entièrement soumise à son mari qui est devenue une « amibe » sous les coups répétés qu’elle subit. Seul son attachement à ses chèvres lui permet de rester debout. Un petit frère de sept ans qu’elle protège et avec lequel elle entretient une relation fusionnelle jusqu’au jour où un accident vient briser les liens qui les unissaient. Le marchand de glaces, qui adoucissait leurs journées, meurt, le visage emporté par l’explosion du syphon à chantilly. Le traumatisme est sévère pour les deux enfants. Gilles, le garçon, devient mutique, indifférent à tout et se laisse envahir par la sauvagerie de la hyène qu’il se plaît à contempler dans le musée de son père. Ce qui fait dire à sa sœur qu’il a la tête pleine de vermine. La fillette, elle, réagit en décidant de devenir une nouvelle Marie Curie. Elle se plonge à corps perdu dans la physique pour inventer une machine à remonter le temps qui effacerait sa vie actuelle trop cruelle et trop dure à supporter, pour l’emmener vers « la vraie vie » et surtout pour retrouver le sourire de son petit frère. Gilles, au grand désespoir de sa sœur, se rapproche de plus en plus de son père qui l’inscrit à un stand de tir. Il se met alors à exterminer les chats et les chiens du quartier et à torturer le bouc de sa mère. Il s’éloigne de plus en plus de sa sœur, jusqu’à participer à la terrible partie de chasse nocturne organisée par son père et ses amis, où la proie n’est autre que la narratrice. Il ne retrouve sa part d’humanité, qui résistait encore au fond de lui, qu’au moment où le père frappe avec la plus féroce sauvagerie sa sœur, ce qu’il ne peut supporter. Alors, le petit frère retrouve le sourire et une nouvelle vie sans le père.

                Au milieu de l’horreur des violences domestiques, quelques havres de douceur malgré tout pour la narratrice. Monica, la voisine, qui l’accompagne dans ses rêves. Le professeur Pavlovic qui lui donne des cours de physique. La famille où elle fait du baby-sitting et où le père lui offre le réconfort physique que son corps attendait. Ces personnages ainsi que l’amour qu’elle porte à son frère donnent à la jeune fille la rage de se battre pour sortir d’une situation étouffante et mortifère.

                C’est un roman glaçant que nous livre Adeline Dieudonné avec des scènes d’une cruauté insoutenable. La plume est belle et l’auteure excelle notamment dans l’art des portraits qu’elle campe en une touche, à l’aide de quelques mots imagés et évocateurs. En voici deux exemples : « Il semblait avoir poussé de travers, au gré de ses caprices ». « Il était pâle et grassouillet, comme si on l’avait incubé dans une bouteille de coca ».

Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

                Qui est cet homme qui chemine sur son âne dans un paysage accablé de chaleur, avec des idées de vengeance et la vision d’un avenir tragique ? Il sort de quinze ans de prison. C’est un voyou qui vivait « de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs ». Son seul désir : posséder Filomena.  Quand il croit avoir atteint son but, il se rend compte trop tard que c’est à sa sœur qu’il vient de faire un enfant. Cette méprise jette la malédiction sur toute la lignée des Scorta ainsi que sur leur village, Montepuccio, au sud de l’Italie. Orphelin le jour de sa naissance, son fils, Rocco Scorta, brigand lui aussi, épouse une muette dont il aura trois enfants. A sa mort, il déshérite Giuseppe, Domenico et Carmela et lègue ses biens à l’église. L’argent doit se gagner, de façon honnête ou malhonnête, mais à la sueur de son front. C’est ainsi que la fratrie ouvre un bureau de tabac, après beaucoup de travail, des emprunts, des moments de découragement mais avec le bonheur final d’être propriétaire. Dans cette famille, on ne transmet pas de l’argent mais des gestes, des paroles, des valeurs « pour ne pas être de simples bestiaux qui vivent et crèvent sous ce soleil silencieux ». Les Scorta connaissent leur apogée quand grands-parents, parents, enfants, petits-enfants sont réunis autour d’un repas sur le « trabuccho » qu’un des oncles a construit de ses mains, c’est-à-dire sur une plate-forme en bois, accrochée à la falaise qui sert à la pêche. Les plats sont copieux. Le vin coule à flots. Les rires fusent. Toute la tribu oublie pour un moment les grimaces de ces existences patiemment construites mais balayées en un instant par un coup du sort. Ce jour-là, « ils avaient joui ensemble d’un peu de vie ».

                Beaucoup d’aventuriers, dans cette famille, pas toujours en accord avec la légalité. Mais aussi de beaux portraits, comme celui de Carmela, la mamma, qui veille sur sa maisonnée et la défend farouchement. Elle reconnaît : « J’étais mère. Et de ce jour, je suis devenue une louve comme toutes les mères. Ce que je construisais était pour eux. Ce que j’accumulais était pour eux […] Une louve qui ne pense qu’aux siens et qui mord si l’on s’approche ». Autres personnages hauts en couleur et indispensables à la vie du village : les curés qui s’occupent des orphelins, qui reçoivent les confidences, qui refusent de dire la messe pour punir les paroissiens ou qui sont mis au ban quand ils ne se plient pas aux règles de la communauté. En toile de fond, un village des Pouilles, haut perché, avec des falaises qui tombent dans la mer, des sentiers poussiéreux, des oliviers centenaires, des ânes qui avancent résignés sous la chaleur torride des pays méditerranéens, sur une terre aride et crevassée, à l’image des villageois. En quelques tableaux, l’auteur plante le décor. Les vieilles en noir regardent la vie passer, assises sur des chaises, devant chez elles. Les hommes discutent au café. Les tomates sèchent au soleil sur les balcons.

                Le lecteur est assommé par la chaleur qui brûle ces pages, mais aussi par le texte lumineux de Laurent Gaudé qui nous livre un magnifique roman humaniste sur la transmission. Laissons-lui les derniers mots : « Nous n’avons été ni meilleurs, ni pires que les autres, Elia. Nous avons essayé. C’est tout. De toutes nos forces, nous avons essayé. Chaque génération essaie. Construire quelque chose. Consolider ce qu’on possède. Ou l’agrandir. Prendre soin des siens. Chacun essaie de faire au mieux. Il n’y a rien à faire d’autre que d’essayer. Mais il ne faut rien attendre de la course. Tu sais ce qu’il y a, à la fin de la course ? La vieillesse. Rien d’autre ».

Marcher jusqu’au soir, Lydie Salvayre

                Une expérience originale est proposée à Lydie Salvayre : passer une nuit enfermée dans un musée avec l’œuvre à laquelle elle voue une véritable passion : L’homme qui marche de Giacometti et écrire ce qu’elle ressent. Etonnement de l’écrivaine devant son indifférence. Elle n’éprouve aucune émotion esthétique devant cette sculpture qu’elle adule pourtant, qu’elle n’avait vue que sur du papier et qui nous vaut la plus belle page du livre. La description et l’interprétation qu’elle en donne sont d’une grande justesse et d’une poésie qui trahit sa sensibilité au monde. Pour elle, L’homme qui marche incarne la condition humaine qui allie solitude et vulnérabilité, mais aussi persévérance et volonté d’aller de l’avant. L’homme porte toute la misère du monde sur ses épaules. Il sait que rien ne pourra le sauver. Pourtant, il continue à marcher. Lydie Salvayre le situe dans le monde actuel : « Décharné, la peau sur les os, décharné dans un monde obèse, dans un monde de la production obèse, dans un monde de la consommation obèse ». « Courbé par le poids du monde et peut-être par la honte de l’avoir fait tel ». Cette sculpture nous dit que l’être humain est fragile tout autant que la planète dévastée par les hommes.

                Rendez-vous manqué donc avec Giacometti au musée. A partir de là, elle s’interroge sur sa propre froideur et essaie d’y apporter des réponses. Pour elle, le musée est synonyme d’enfermement. Les œuvres y sont en prison et n’ont pour visite qu’un public bourgeois, alors qu’elles devraient être exposées dans des lieux que tout le monde fréquente ou même dans la nature. Elle dénonce l’élitisme dans lequel l’art est confiné avec une colère telle qu’elle perd toute crédibilité. On est même gêné par cette animosité excessive contre les musées qui frise la vulgarité. Peut-être cette réaction s’explique-t-elle par ses origines. Elle entremêle alors les souvenirs personnels avec des réflexions sur l’art et la société capitaliste. Son récit devient autobiographique. Elle revoit son enfance dans un milieu modeste. Ses parents, émigrés espagnols sans argent, n’avaient pas accès à la culture. Consciente d’être une transfuge de classe, elle ne fait plus partie du temps où, avec sa mère, elle rêvait devant les maisons des quartiers chics. Mais elle est toujours mal à l’aise dans les soirées mondaines où elle attire les réflexions du genre : « Elle a l’air bien modeste ». Les souvenirs affluent par associations d’idées et elle dit sa haine pour un père violent, à l’attitude dictatoriale.

                Au milieu d’un fouillis où le lecteur se perd, elle consacre une partie de son livre à Giacometti, ce qui donne un pêle-mêle biographique où l’on apprend que le sculpteur était un perfectionniste jamais satisfait de ses œuvres, indifférent au paraître, contrairement à Picasso dont elle critique l’arrogance. Elle est admirative devant sa modestie qui lui fait créer des merveilles et qui relativise la portée de l’art : « Pour moi, la réalité vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que tout ». Cette nuit en tête à tête avec Giacometti lui a permis quand même de s’interroger sur sa propre existence. Il semble que L’homme qui marche, peut-être vers son destin, renvoie à Lydie Salvayre sa propre terreur de la mort, attisée par sa récente maladie qui l’a longtemps conduite au déni. Maintenant qu’elle l’a apprivoisée, elle s’applique à apprécier les petits bonheurs quotidiens. Et elle conclut que l’art est incapable de changer le monde et sa barbarie. Mais il peut apporter du rêve, de la liberté et nous aider à voir la beauté des choses.

                On peut regretter la construction anarchique de ce texte qui voile des idées intéressantes, d’autant plus que la page d’anthologie sur L’homme qui marche donne paradoxalement envie d’aller au musée pour l’admirer.

La cage dorée, Camilla Lackberg

                Sous l’emprise d’un mari méprisant, semblant entièrement dévoué à son travail, Faye se transforme en bête furieuse quand elle apprend qu’il la trompe régulièrement depuis le début de son mariage. Elle a sacrifié sa carrière, qui aurait pu être brillante, pour aider Jack, son mari, à monter une entreprise qui a pris de l’ampleur grâce à elle et pour s’occuper de son foyer en s’enfermant dans une « cage dorée » comme les autres « oies » qu’elle fréquente.

                Des retours en arrière nous dévoilent une autre personnalité de Faye qui a changé de prénom et qui traîne un lourd passé dont elle veut se débarrasser mais qui la rattrape quand son mari la renvoie de chez elle sans un sou, pour s’installer avec sa maîtresse. Grâce à une volonté féroce, elle reprend ses études, payées par des petits travaux et qui lui permettent bientôt de créer une affaire au nom révélateur de « Revenge », entraînant avec elle les femmes maltraitées, humiliées, trompées par leurs compagnons. Dès lors, elle va pouvoir peaufiner une vengeance machiavélique qui va broyer son mari, le ruiner et faire voler en éclats sa vie privée.

                 Ce roman policier maintient le suspense jusque dans ses dernières pages. Mais c’est aussi un réquisitoire contre l’égoïsme et le pouvoir des hommes. Il met l’accent sur la noirceur du destin des femmes que la violence seule peut sauver. Peu de douceur dans cette histoire qui donne souvent la chair de poule tant cette violence est prégnante et qui résonne particulièrement avec la libération de la parole féminine actuelle et le mouvement #Metoo qui n’a pas pu échapper à l’auteure.

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