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La vallée du néant, Jean-Claude Carrière

                « Memento mori ». Souviens-toi que tu dois mourir. Dès la naissance, nous suivons le cours d’une rivière qui nous entraîne vers la mort. A l’image du fleuve, le monde est en mouvement perpétuel et inévitable. Nous sommes pris dans les flots et soumis à plusieurs étapes. L’enfance et la jeunesse sont des moments de formation. A la maturité, nous sommes en accord avec le monde. Puis, la vieillesse s’insinue, pernicieuse, et nous ne sommes plus en harmonie avec notre environnement. La déconnexion est progressive. Nous nous croyions indestructibles, mais comme les civilisations, nous sommes mortels. On vient du néant pour retourner au néant. La mort fait peur. On a besoin de croire à une autre vie après la mort. C’est pourquoi toutes les cultures se sont appliquées à « dresser des barricades – une idéologie, une religion, des colifichets… » Certains pensent que l’âme est immortelle, qu’elle sera jugée et dirigée vers le paradis ou l’enfer. D’autres croient avec Sardanapale que, passée la frontière, ils mèneront la même existence. Ils partent donc accompagnés de leurs esclaves, de leur harem, de leurs chevaux. D’aucuns se voient réincarnés en un quelconque animal. A l’époque actuelle, c’est vers la technologie que nous nous tournons pour accéder à l’immortalité. Mais le transhumanisme est loin d’être une solution pour Jean-Claude Carrière qui pousse son raisonnement à l’extrême et énumère tous les bouleversements pas très sympathiques que la vie éternelle nous apporterait. Qui pourra bénéficier des progrès de la science ? Toujours les plus riches. Attention aux discriminations et à la tentation de l’eugénisme. La terre ne pourra plus contenir tout ce monde. Ce qui signifie qu’il n’y aura plus de naissances ?

                Cet avenir ne tente pas notre conteur qui ne croit pas à sa réalité. Il en conclut que rien n’est certain après la mort, même pour les croyants. En revanche, la vie sur terre, elle, est sûre. Alors, ne la gaspillons pas. Comme le vieil homme de la légende japonaise qui sait s’adapter aux eaux tumultueuses du torrent, acceptons la vie sur terre avec ce qu’elle a de bon et de mauvais. Essayons de la rendre belle et bonne. Soyons perméable à la beauté, au rire. Sachons apprécier les œuvres d’art. Un livre, un tableau, un concerto, un film, une pièce de théâtre peuvent nous aider à vivre. Il ne sert à rien de se retirer du monde pour fuir les illusions terrestres. Même Dieu n’a pas osé cette injonction. Prenons du plaisir, « du plaisir comme un hommage rendu à la vie et aussi comme résistance effrénée à l’idée même de la mort ». Et puis, dans cette « vallée du néant », la connaissance, le savoir, nous aideront à occuper le temps, à nous divertir au sens pascalien du terme. Il faut être curieux de tout. « Lire et voir, jusqu’au bout, jusqu’à l’entrée de cette vallée fatidique. S’intéresser. Ne pas partir idiot, surtout. Apprendre à faire quelque chose et à le faire du mieux possible ». Bien sûr, sans faire du mal aux autres. Et surtout, cessons de détruire notre planète qui avait une biodiversité admirable avant que nous la maltraitions. Cela fait longtemps que Jean-Claude Carrière nous alerte sur les désastres du réchauffement climatique et sur « les pas de trop d’hommes arrogants », comme se plaignait déjà la terre nourricière dans la mythologie indienne.

                En athée convaincu, Jean-Claude Carrière s’approche de la mort en sachant qu’il n’y a rien après elle. Même les souvenirs que nous laisserons à ceux qui nous aiment disparaîtront eux aussi. Cet érudit, qui a côtoyé les plus grands et qui a étudié toutes les civilisations, grecque, romaine, égyptienne et surtout l’indienne que l’auteur du Mahabarata connaît si bien, démontre que c’est l’homme qui a inventé tous les mythes sur la vie éternelle. Par son exemple, il nous donne une leçon de vie qui consiste à ne pas vivre un jour pour rien. Et il n’oublie pas de mettre dans ses textes de l’humour, de l’autodérision, de la tendresse quand il évoque la mort de sa grand-mère ou encore de la colère contre ceux qui clament que c’était mieux avant.

La papeterie Tsubaki, Ito Ogawa

                Petit roman précieux dans lequel on retrouve tout le raffinement du Japon. Amemya Hatoko hérite, à sa mort, de la papeterie de sa grand-mère, dite l’Aînée. Comme elle, elle va rendre des services d’écrivain public, survivance pourtant surannée à l’ère de l’électronique. Elle prend son rôle très au sérieux et sait gré à sa grand-mère de lui avoir imposé de longues séances de calligraphie. Toutes sortes de lettres lui sont demandées, des plus classiques : cartes de vœux, d’amour, de rupture, aux plus insolites, lettres de condoléances à la mort d’un singe ou de la part d’un défunt dont la femme, atteinte d’Alzheimer, attend des nouvelles. Mais Hatoko ne juge pas et c’est toujours avec beaucoup de respect pour le destinataire et après avoir écouté longuement l’histoire racontée par l’expéditeur qu’elle se met au travail dans un rituel quasi sacré. D’abord, préparer l’encre d’une certaine façon, en fonction de l’écrit qu’on a à rédiger. Choisir un papier plus ou moins noble, une plume plus ou moins fine. Enfin, trouver les mots qui conviennent à chaque situation. Pour cela, il suffit de se mettre dans la peau des personnages. Hatoko ne manque pas d’offrir une tasse de thé à ses clients. Et c’est ainsi que se créent des liens entre l’écrivain et ceux qui viennent lui demander ses services. Il leur arrive de se retrouver autour d’un repas auquel tout le monde a participé, de pique-niquer, au printemps, sous les cerisiers en fleurs (c’est la coutume de l’hanami) ou encore de faire la tournée des sept temples du bonheur, selon la tradition du jour de l’an.

                Tout un art de vivre que lui apprend sa voisine, Madame Barbara, une épicurienne qui collectionne les chevaliers servants. « Moi, je suis une gourmande incapable de choisir. Alors, printemps, été, automne et hiver, j’aime toutes les saisons ». Et Hakoto, elle aussi, comme tous les Japonais, accorde une place importante à la nature. Elle est attentive aux libellules, aux cigales, aux grillons et à tous les oiseaux qui lui tiennent compagnie autour de sa maison. Dans ce pays du Soleil Levant, où l’on porte un soin particulier à l’esthétique, rien n’est laissé au hasard. Les repas colorés s’exposent dans des bentos joliment décorés et les cadeaux sont artistiquement emballés dans des furoshiki. Il y a tout cela dans ce petit livre d’Ogawa Ito. Mais La papeterie Tsubaki raconte aussi l’histoire d’un amour qui n’a pas su s’exprimer entre la jeune fille éprise de liberté et la grand-mère pudique qui a fait comme elle a pu pour élever une adolescente rebelle. Hatoko découvre un autre visage de l’Aînée dans la correspondance qu’elle a entretenue pendant longtemps avec une de ses amies. Elle va s’employer dorénavant à communiquer avec elle, en faisant du mieux possible le travail qu’elle lui a légué.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

                L’histoire se passe dans le nord industriel où tous les noms de villes se terminent par -ange. Ici, c’est Heillange. L’époque : les années 90. A la télévision, on regarde Intervilles et Santa Barbara. A la radio, on écoute Scorpions, Balavoine ou Nirvana. Le mur de Berlin vient de tomber. C’est dans ce cadre que nous faisons la connaissance d’Anthony, 14 ans, et de son cousin, à peine un peu plus âgé qui traînent leur désœuvrement pendant les vacances d’été. Toujours à la recherche de boissons, de drogues et de filles, ils commettent de petits larcins et ont le coup de poing facile. Quelques virées chez les bourgeois, chez Steph et Clémence et ils se rendent compte qu’ils ne sont pas les favoris dans ce milieu. Au pied des tours, aux noms si évocateurs, Picasso, Manet, Cézanne, mais où tout se dégrade, Hacine et sa bande connaissent le même ennui. Les parents ne leur sont pas d’un grand secours. Aussi perdus que leurs enfants, ils sont anéantis par la fermeture des hauts-fourneaux. Les hommes se retrouvent au bistrot et les femmes quittent le foyer et leurs illusions perdues. Le père d’Anthony, Patrick, travaille au noir. Monsieur Bouali a du mal à élever Hacine seul. Sa femme l’attend au bled, au Maroc. Beaucoup d’amertume dans ses propos : « Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant quinze ans, vous vous levez à l’aube pour l’amener à l’école…Vous l’élevez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous devenez lent et vieux. Et puis, un beau jour, vous vous retrouvez avec un ennemi dans votre propre maison. »

                On suit ces personnages quelques années plus tard. Anthony travaille au club nautique, nouvel espoir de la ville qui mise sur le tourisme. Hacine, puni, est envoyé au bled où il monte un trafic de drogue et flirte avec la police. Pour le père d’Anthony, c’est un nouvel emploi dans une atmosphère pesante où il n’y a plus de solidarité entre les ouvriers. Dans ce travail incertain et mal payé, la concurrence est redoutable et les réseaux sociaux ont tué la communication. Il a pourtant renoncé à boire, mais l’équilibre est fragile et adieu à l’abstinence lorsque se présente la moindre contrariété. Quand Patrick corrige Hacine, l’auteur note avec beaucoup de justesse : « C’était un poing lourd de malheur et de malchance, une tonne de vie mal faite ».

                Le temps passe encore et les jeunes doivent choisir un avenir. Mais l’égalité des chances est loin d’être effective. Pour Steph, ce sera Prépa à Paris puis une installation au Canada. Hacine, las de jouer avec la peur, se range, trouve un travail, fonde une famille avec Coralie. Mais, lorsque l’enfant paraît, on est loin de la lumière qui illumine le poème de Hugo. L’ennui s’installe avec les scènes de ménage et l’envie d’ailleurs. Anthony, après le bac, s’engage dans l’armée, mais même elle ne voudra pas de lui et il sera réformé après un accident.

                Pendant ce temps, la ville se transforme. Les magasins du centre disparaissent au profit des grands complexes commerciaux qui s’installent à la périphérie. Une piscine et un mini-golf tentent d’attirer les touristes. Les habitants seront-ils plus heureux dans cette modernisation ? On peut en douter en lisant les dernières pages du livre où l’on assiste à une scène qui se répète au bord du lac avec un groupe d’adolescents qui boit et se drogue. Les héros de l’histoire ont grandi. Pas difficile d’imaginer ce que leurs enfants deviendront après eux.

                C’est un roman sombre que Nicolas Mathieu nous offre là. Un livre sur le désenchantement et l’éternel recommencement auquel est vouée cette population des régions du nord dévastées par la crise économique. On voit la colère monter avec la chaleur lourde et l’orage qui menace tout au long de l’histoire. Hélas, une bien triste réalité.

Je remballe ma bibliothèque, Alberto Manguel

                Comme le précise le sous-titre, ce texte est une élégie qui raconte la souffrance de l’auteur alors que, pour des raisons administratives il doit remballer sa bibliothèque de 35 000 volumes, installée dans la vallée de la Loire pour se rendre au Canada. Ses livres l’ont toujours suivi dans ses nombreux voyages, aux quatre coins du monde. Ils sont une partie de lui-même et les enfermer dans des cartons équivaut à un enterrement. Les réflexions abondent et les souvenirs aussi. Il se rend compte qu’il possède peu d’ouvrages de collection mais beaucoup de formats de poche qui sont liés à des personnes et à des lieux auxquels il reste très attaché. La bibliothèque est un « millefeuille » autobiographique ». Les livres sont des « morceaux d’ADN » qui racontent une vie. Il y a ceux qui étaient lus par sa nurse quand il était petit. Dans ses années lycée, il y a ceux conseillés par des prescripteurs, enseignants ou libraires, fantômes qui reviennent le hanter quand, encore aujourd’hui, il en tourne les pages. L’auteur dit combien tous ses livres sont précieux. Il ne peut les prêter. Il a besoin de les tenir entre les mains. C’est pourquoi, la bibliothèque virtuelle ne lui convient pas. Ils ont une valeur sentimentale. Déballer les cartons de livres avant de les replacer sur des étagères lui procure un plaisir indicible comme un acte de renaissance. « Les livres de ma bibliothèque me promettaient le réconfort et aussi la possibilité de conversations éclairantes ».

                C’est avec toutes ces idées en tête qu’il prend la direction, en 2015, de la Bibliothèque Nationale de Buenos Aires. Son premier travail consiste à la restructuration, la mise à jour du catalogue, la numérisation. Puis se pose la question : comment donner le goût de la lecture ? Problème délicat et bien difficile à résoudre. Ne serait-ce pas simplement en donnant l’exemple ? Ne pas perdre de vue que le rôle d’une bibliothèque est d’être le témoin de l’histoire d’un pays et des faits de société qui l’ont marqué. Mais elle doit aussi développer l’empathie et pourquoi pas mettre en place des ateliers de création pour imaginer un monde meilleur.

                Les dix digressions qui viennent s’insérer entre les différents chapitres de cet essai portent sur la langue, sur les mots et sur le rôle de la littérature. Alberto Manguel parcourt l’histoire pour montrer que de tout temps les livres ont eu une importance considérable. Il n’est que de voir la douleur des Anciens lors de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. A la conquête du Nouveau Monde, les Espagnols ont apporté des livres sur l’histoire de Jésus pour faire du prosélytisme. Puis, ils nous ont laissé leurs journaux où ils racontent leur aventure. Considérée par certains comme dangereuse, la littérature fait peur si l’on en croit les autodafés successifs et la censure qui sévit encore de nos jours. Une digression est consacrée aux dictionnaires, ces livres si particuliers qui passionnent les plus grands écrivains, comme Flaubert ou Garcia Marquez. Ils témoignent de l’importance des mots car la langue nous définit. Jean Cocteau disait : « Un chef d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre ». Manguel ajoute : « Les dictionnaires sont nos biographies » car ils contiennent nos connaissances, nos désirs, nos rêves… L’écrivain s’interroge aussi sur le rôle de la littérature dans la formation d’un citoyen. Apporte-t-elle la sagesse ? On peut en douter quand on voit toutes les atrocités dont les hommes sont capables. Cependant, on peut affirmer qu’elle est un témoignage, témoignage de nos atrocités mais aussi de nos plus nobles actions.

                Alberto Manguel se pose encore de nombreuses questions en laissant son esprit vagabonder autour de ses cartons. On profite de son érudition et de sa grande connaissance de la littérature et de la culture mondiales, de l’Antiquité à nos jours. On ne se lasse pas des nombreuses citations et références à ses auteurs fétiches, Kafka, Cervantes, Shakespeare, Borges, Dante. Il a le goût des mots et nous le fait partager avec bonheur, nous, les lecteurs passionnés de livres.

Lambeaux, Charles Juliet

                Deux mères : une, biologique qu’il n’a pas connue et une, adoptive qui l’a élevé dans un amour et une abnégation sans bornes. Lambeaux est un hommage à ces deux mères que Charles Juliet porte toujours en lui. Il a une grande admiration pour la première, rebelle, qui refuse son sort de paysanne inculte et de mère au foyer. Brillante à l’école, amoureuse de la langue française, elle doit abandonner les études pour s’occuper de la ferme et de ses trois sœurs.  L’atmosphère est pesante à la maison. La mère est usée par le travail et le père est un taiseux toujours insatisfait, incapable d’un mot gentil. Elle se dévoue entièrement à ses sœurs. Envie de fuir, de prendre la route. Soif de vivre loin des mesquineries villageoises. Peu d’événements viennent éclairer sa triste vie toujours recommencée. Elle apprécie le colporteur qui fait entrer un peu du monde extérieur dans la ferme. Elle aime à se plonger dans le seul livre à sa disposition : une bible trouvée dans la grange voisine. La nature est un refuge qui l’accueille l’instant d’un pique-nique avec ses sœurs. Puis, un jour, elle rencontre un garçon qui ensoleille ses dimanches jusqu’à ce qu’il meure de tuberculose. Elle retombe alors dans la grisaille des journées uniformes. Mariage plus de raison que d’amour avec Antoine. Quatre enfants qui l’épuisent et qui ne tarissent pas sa soif d’idéal. La mélancolie s’installe à nouveau avec un mal de vivre qui la conduit vers la dépression, une tentative de suicide et un enfermement dans un hôpital psychiatrique où elle meurt à trente-huit ans.

                Charles Juliet porte une grande affection à seconde mère, un chef d’œuvre d’humanité. Dernier des quatre enfants, le narrateur est mis en nourrice dans une famille aimante bien que nombreuse. Il développe une extrême sensibilité auprès de cette mère dont le dévouement est entier malgré l’inconfort de sa vie. A ses côtés, il est conscient de « l’âpreté et de l’austérité des vies qui mènent un incessant combat pour tenter de faire reculer la misère. Chacun travaillant dur dans le seul but d’avoir simplement de quoi subsister ». Ce sont pourtant ces parents d’adoption qui vont lui ouvrir la voie vers une meilleure destinée. Envoyé comme enfant de troupe dans une école d’Aix-en-Provence, il subit des humiliations, des harcèlements, il découvre la sexualité par le biais de la femme du chef. Mais, la discipline militaire va le forger et il aura même la nostalgie de la fraternité de la caserne. Longtemps, il sera incapable d’assumer une vie de solitude, sans contraintes, sans obéir à des ordres. Après des études hésitantes, ce boulimique de lecture, qui d’inculte devient autodidacte, tombe tout naturellement dans l’addiction de l’écriture. Peut-être que ferrailler avec les mots va lui permettre d’éloigner ce mal-être existentiel qui émane de toutes ces pages. Arrivera-t-il à recréer cette personne qu’il est et qu’il n’aime pas ? On peut le penser quand on lit la dernière phrase de Lambeaux où il s’adresse à lui-même : « Et tu sais qu’en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu’elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps, combien passionnante est la vie ».

Les cigognes sont immortelles, Alain Mabanckou

                Encore une fois, dans l’œuvre d’Alain Mabanckou, c’est un enfant qui parle, Michel, et qui raconte son enfance à Pointe-Noire, au Congo Brazzaville. Dans une langue faussement naïve, il fait revivre sa famille et la vie de son quartier. Son père disparaît à sa naissance. La mère et le fils sont recueillis par Papa Roger qui a déjà une famille nombreuse. Maman Pauline devient donc la seconde femme de Papa Roger, tout à fait naturellement, puisque la polygamie existe toujours en Afrique. Michel est accepté par sa deuxième famille et son père adoptif fait son éducation, sous l’arbre à palabres, devant la maison où il écoute la radio. Il est formé en même temps à La voix de la révolution congolaise et à La Voix de l’Amérique. Très bon élève à l’école, il vit une vie tranquille de jeune adolescent africain dont la famille est pauvre mais ne connaît pas la misère.

                Son quotidien est animé par les querelles de quartier où l’on accuse son voisin de pactiser avec les Blancs ou les capitalistes noirs. Régulièrement, il va acheter le tabac et le vin pour son père « Au cas par cas », la boutique où les prix sont fixés en fonction de l’acheteur et où l’épicière colporte tous les ragots du coin. « Sa langue n’a pas de frein ». Il mange du porc aux bananes plantains. On assiste à ses premiers émois amoureux qui le laissent timide et maladroit face aux filles. Devant des situations gênantes auxquelles il n’aurait pas dû assister, Michel sait rester discret. Il ne dit rien « sinon on va encore dire que moi Michel j’exagère toujours et que parfois je suis impoli sans le savoir », formule qu’il répète comme un mantra. Quelques autres remarques amusantes donnent une idée de la cohabitation dans ces quartiers populaires. A propos des toilettes : « Quatre tôles que l’on a rassemblées pourque les curieux ne voient pas la forme de notre nudité depuis la rue ». Les jeunes ne sont pas insensibles à la mode. Ils portent des chaussures appelées « la Chine en colère » parce qu’elles sont arborées par Bruce Lee dans un de ses films.

                Mais un événement plus grave vient perturber la routine de Michel : c’est l’assassinat du président Marien Ngouabi. Il découvre alors un autre monde avec la multiplication des militaires, le couvre-feu, les dénonciations, les arrestations arbitraires, un monde d’adultes où il ne fait pas bon vivre. En même temps, il fait l’expérience de la corruption, quand Maman Pauline, emprisonnée pour avoir voulu faire justice elle-même, est libérée grâce à l’influence de Tonton René, membre du Parti congolais du travail, l’homme riche et respecté de la famille. Pour la défendre, Michel fait lui aussi un faux témoignage et ce mensonge est le symbole de son passage dans le monde des grandes personnes.

                Alain Mabanckou fait revivre une nouvelle fois son pays tel qu’il l’a connu, à travers les yeux de l’enfant qu’il était. Il nous raconte les croyances, les superstitions, mais aussi la complexité de la politique africaine et la place du Congo Brazzaville dans le monde. En guerre avec le Zaïre, l’ex Congo belge, il entretient des liens particuliers avec la Russie, la Chine et Cuba. Il dit aussi son admiration pour la France, pays modèle et beaucoup plus paisible. On trouve beaucoup de choses dans ce livre : la fraîcheur de l’enfant qui raconte, de l’autodérision et une critique sévère et sans concession de son pays d’origine auquel il reste pourtant fidèlement attaché.

Water music, T.C.Boyle

A la fin du XVIIIème siècle, l’association africaine de Londres envoie Mungo Park, jeune écossais de vingt-quatre ans, reconnaître le cours du Niger. Mais les voyages n’ont rien de paisible, à cette époque. C’est pourtant avec beaucoup d’enthousiasme que l’explorateur accepte le projet et découvre l’Afrique dans toute sa violence. Capturé par les Maures, il est sauvé par la favorite du chef Ali qui le nourrit et en fait son amant. Il doit affronter la chaleur, les tempêtes de sable puis la saison des pluies avec les fièvres qu’elle provoque. Cornaqué par Johnson, ancien esclave au Nouveau Monde, puis domestique en Angleterre, grand érudit qui lit Shakespeare, il a la douleur de le perdre dans les eaux tumultueuses d’une rivière où il finit dévoré par un crocodile, alors qu’il était devenu son ami. Bien des épreuves l’attendent encore dans sa course poursuite avec Dassoud, un mercenaire au service d’Ali et prêt à tout pour survivre. Il subit les attaques des sauvages dans la forêt. Plusieurs fois prisonnier, il arrive à s’évader mais n’a souvent pour seule subsistance que les flaques pour boire et les racines pour manger. Rude existence qui contraste avec son allure. Il se déplace avec une canne, une calebasse, une boussole et il est affublé d’un haut-de-forme où il conserve des notes sur son aventure. Car il profite de ce voyage pour faire un peu d’ethnologie. Il observe notamment le mode de vie de ses geôliers dans le désert. De l’éthologie aussi. Un chapitre est consacré au crocodile du Nil. Il découvre avec horreur le commerce triangulaire quand il se joint à un convoi d’esclaves enchaînés, traités comme de la marchandise et envoyés sur l’île de Gorée avant d’être entassés sur un négrier pour aller cueillir le coton en Amérique. Mungo ne doit son retour au pays qu’à sa résistance, sa ruse et sa débrouillardise.

                Pendant qu’il parcourt l’Afrique, en Angleterre, Ailie, sa fiancée passe deux ans à l’attendre et ne peut se résoudre à épouser un autre prétendant, comme le lui conseille son père. Il la retrouve après avoir goûté la célébrité à Londres où on le presse d’écrire un livre, Voyage dans les contrées intérieures de l’Afrique. Ils se marient, ont trois enfants, Mungo soigne les cancéreux. Mais cette vie ne le satisfait pas et l’appel du large se fait cruellement sentir. Pour faire plaisir à sa femme, il reporte le voyage, mais finit par l’abandonner, pour prendre la tête d’une expédition financée par le gouvernement et descendre le Niger une nouvelle fois, avec du matériel plus adapté.

                 Parallèlement à l’histoire de Mungo, nous suivons celle de Ned digne des romans les plus noirs de Dickens. Né sur la paille, d’une mère pocharde et d’un père inconnu, Ned Rise est élevé par un ivrogne qui le torture et qui l’envoie mendier à l’âge de sept ans après lui avoir coupé les phalanges des doigts d’une main pour apitoyer les passants. Il tombe à l’âge de douze ans sur un bienfaiteur musicien qui l’accueille chez lui et s’occupe de son éducation. Malheureusement, il meurt dans un duel. Nouvelle déchéance pour Ned qui retrouve les bas-fonds de la ville. Jusqu’à ce qu’il rencontre Fanny dont il tombe amoureux. Mais le bonheur n’est pas fait pour lui. Accusé de meurtre sur les faux témoignages de ses anciens compagnons, il est condamné à la pendaison. Un miracle se produit alors. Sur la table de dissection, devant les chirurgiens médusés, il ressuscite et s’enfuit retrouver Fanny qui connaît elle aussi les pires déboires et finit par se suicider. Entraîné dans d’autres aventures rocambolesques, Ned se retrouve en Afrique, sur l’île de Gorée où il va croiser le destin de Mungo et faire partie de sa nouvelle expédition.

                Ce second voyage semble placé sous les meilleurs auspices. Des dauphins bondissants accompagnent la traversée de Mungo. A l’arrivée l’île « semble surgir de l’océan, avec ses remparts crénelés et ses vastes casernes en pierre scintillant au soleil, tout comme dans un conte de fées ». Pourtant, dès le début, le jeune Ecossais doit faire face à une série de déconvenues. Mais il reste optimiste surtout quand il retrouve Johnson qu’il croyait mort dans la mâchoire d’un crocodile et qui accepte finalement de l’accompagner. Les choses, hélas, ne font qu’empirer et souvent parce qu’il ne tient pas compte des avertissements pleins de bon sens de son nouvel équipier. Pluies torrentielles, cannibalisme, rapides rugissants ne sont rien à côté de l’armée de Dassoud, le Maure rancunier attendant sa vengeance, qui aura raison de Mungo et de ses hommes. Au cours de cette aventure, il est intéressant de voir comment l’explorateur entêté, capable de violence pour arriver à ses fins n’hésite pas à tuer des innocents dans sa folie aventurière. Même sauvagerie donc chez les Blancs et les Noirs.

               Dans ce roman foisonnant comme la nature africaine qui lui sert de cadre, il y a du picaresque avec des rebondissements improbables et incessants dans la vie des personnages, du réalisme avec force détails sur les dissections, le déroulement des pendaisons et les symptômes morbides des maladies tropicales par exemple, mais aussi du libertin avec des scènes de sexe longuement décrites. Loin des récits nombrilistes qui polluent souvent l’actualité littéraire, on savoure ce roman-fleuve écrit dans une belle langue où se côtoient des anachronismes, des termes poétiques et d’autres plus techniques. A noter, l’édition limitée de Libretto reliée en simili cuir, qui ajoute encore au plaisir de lire Water Music.

La mort aux quatre tombeaux, Peter May

                Enzo MacLeod, ancien légiste de la police écossaise, vit depuis vingt ans dans le Lot, où il exerce la profession de professeur de biologie à l’université de Toulouse. Il est rattrapé par une enquête non résolue qui concerne Jacques Gaillard, conseiller du premier ministre, disparu il y a dix ans.  Avec ses amis, le journaliste, Raffin, et Charlotte, la psychologue, il décide de reprendre l’affaire. Point de départ : une malle trouvée dans les catacombes, à Paris et qui contient le crâne d’un homme, un fémur, une coquille saint jacques, un stéthoscope, un pendentif avec une abeille, une médaille de la Libération. A qui appartient ce crâne et que font ces objets insolites réunis ensemble ? Il faudra de la ténacité, un esprit de déduction et un retour dans l’histoire de France pour décrypter cette énigme complexe imposée par l’assassin. Un jeu de piste s’instaure qui conduit le professeur à Toulouse, à l’hôtel Saint Jacques où il découvre, dans les jardins, une nouvelle malle, sous l’énorme coquille, emblème de l’hôpital. Cette fois, ce sont deux bras qui y ont été déposés avec divers objets tout aussi énigmatiques que la première fois. Nouvelles recherches qui le mènent à une troisième puis à une quatrième malle et qui le font avancer progressivement vers la solution, au fur et à mesure qu’il reconstitue le puzzle. Et s’il y avait plusieurs tueurs ?

                Enzo MacLeod va devoir faire une course contre la montre car son entourage très proche est impliqué : Charlotte, sa collaboratrice devenue sa maîtresse et surtout ses filles, l’une qui l’aide dans son enquête et l’autre qui a disparu. Bien qu’on le dissuade de ne pas se mêler de ce qui ne le regarde pas, notre enquêteur s’obstine jusqu’à ce qu’il ne puisse plus faire demi-tour puisque la vie de sa fille est en jeu.

                Encore une histoire bien menée par Peter May qui nous associe aux réflexions de son personnage et qui maintient le suspense jusqu’à la fin, en nous entraînant, bien sûr, vers plusieurs fausses pistes et au plus profond des catacombes.

Chien-loup, Serge Joncour

                Deux histoires se déroulent en parallèle, au même endroit et à un siècle d’intervalle. Le lieu : un hameau isolé du monde, dans le Lot, sur le causse du Quercy, avec ses forêts qui cachent une faune sauvage propice au braconnage. Les époques : la première se situe pendant la guerre de 14-18. A la veille de la mobilisation, les bêtes sont fébriles, à l’image du monde qui bouge. Un ermite, en pèlerinage avec sa mule sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, est reçu comme un oiseau de mauvais augure. Petit à petit, les hommes partent. Tous les animaux sont réquisitionnés : les bœufs pour tirer les canons, les chiens comme renifleurs de mines, les moutons, les vaches et les chèvres sont envoyés au front pour nourrir les soldats. Les bêtes sauvages sont décimées dans les champs en feu. Même les animaux de cirque ne sont pas épargnés. Les éléphants servent pour les travaux de trait. Seuls restent au village les enfants et les femmes qui remplacent les hommes à la ferme avec beaucoup de courage et de vaillance. Sur cette terre désertée, vient s’installer un dompteur allemand avec huit tigres et lions, seuls rescapés de son ancien cirque. La tension monte à Orcières qui ressent cette présence, sur les hauteurs, comme une menace. De quoi ces fauves vont-ils se nourrir ? Ne vont-ils pas s’échapper un jour de leur cage ? L’étranger ne serait-il pas la cause de tous les dérèglements actuels et même de la météo qui n’est plus favorable aux paysans ? Un malaise s’installe, d’autant plus que cette région semble maudite. Elle a déjà beaucoup souffert et notamment du phylloxéra au XIXème siècle.

                Franck perçoit la même anxiété quand, selon la volonté de Lise, sa femme, à la recherche de la nature et du soleil, ils séjournent trois semaines, l’été 2017, sur ce même causse, dans un gîte perdu au bout d’un chemin périlleux, sans réseau et sans voisins. Eux aussi connaissent une situation difficile. Lise vient de se battre contre un cancer. Actrice déchue, elle n’obtient plus aucun rôle. Quant à Franck, c’est un producteur de cinéma en pleine activité, mais qui voit son travail bousculé par ses assistants, deux jeunes loups aux dents longues, adeptes d’Amazone et de Netflix. Si Lise se sent tout de suite dans son élément à Orcières, Franck ne supporte pas d’être coupé du monde bouillonnant dans lequel il a l’habitude de vivre. Il ne voit qu’un environnement hostile. Absence des propriétaires, accueil peu chaleureux des voisins, bruits angoissants venant de cette nature primitive, présence inquiétante d’un molosse qui vient leur rendre visite.

                La nature ne laisse personne indifférent. Pendant que le monde s’agite, Joséphine apprécie les paysages grandioses où tout est calme, tranquille, serein et qui l’apaisent après la mort de son mari à la guerre. Elle connaît même un nouveau frisson amoureux auprès de Wolfgang, le dompteur de fauves. Franck, lui, dans le même décor, fait corps avec la nature sauvage et renoue avec sa part animale. La chasse est omniprésente. Les hommes et les chiens courent après le gibier. Le boucher propose sur son étal un déballage de viande sanguinolente. Dans cette proximité, l’ancien végétarien est pris d’une frénésie carnassière qui le rend « vorace et avide » et qui lui donne le goût de « bouffer l’autre ». Avis à ses assistants qu’il convoque dans les collines ! Havre de paix, la nature peut aussi devenir le cadre inquiétant où se déroulent de terribles conflits. Serge Joncour lui rend hommage sans jamais insister sur son côté idyllique et romantique. Il excelle à rendre ce double aspect d’une nature accueillante ou malfaisante et il y a du Giono dans ses descriptions et ses mises en scène.

Le prince à la petite tasse, Emilie de Turckheim

                Récit d’une aventure partagée en famille, avec l’accueil de Reza, jeune réfugié afghan, qui a quitté son pays en guerre à l’âge de onze ans, après l’assassinat de son père et les brutalités subies par sa mère. Il a vingt-deux ans et Emilie, son mari et ses enfants vont découvrir progressivement son long et difficile périple jusqu’à Paris, parfois « à travers le trou d’une anecdote ». Car la communication n’est pas simple. Il y a des regards absents qui se tournent vers un passé assurément douloureux, des non-dits aussi pour ne pas blesser. Et puis, Reza se heurte à la subtilité et aux pièges de la langue française. Incompréhension parfois entre les différents protagonistes mais aussi fous rires engendrés par des quiproquos. Le jeune homme a une volonté farouche de connaître son pays d’adoption.

                L’auteur décrit le temps d’adaptation qui est nécessaire pour se comprendre. Le décalage avec le vécu des petits Français et celui du nouveau-venu. La signification différente du mot « voyage » pour la narratrice qui a découvert les plus beaux sites du monde avec son sac à dos et le jeune migrant qui a parcouru l’Europe sous un camion. L’étonnement de Reza devant le coût de la vie parisienne, de la nourriture et du loyer. Emilie de Turckheim souligne aussi la richesse du partage : on échange des recettes, on s’adonne à des jeux de société. Reza dévoile même à son hôtesse des pans de sa ville qu’elle n’avait jamais remarqués.

                Dans ce bref journal sans prétention, tenu pendant neuf mois et parsemé de poèmes qui retracent des moments de vie, l’auteur raconte le bonheur d’avoir tendu la main à ce « prince à la petite tasse », qui a connu la boue et la saleté et qui ne peut plus boire le thé que dans de fines tasses en porcelaine.

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