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Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

                Qui est cet homme qui chemine sur son âne dans un paysage accablé de chaleur, avec des idées de vengeance et la vision d’un avenir tragique ? Il sort de quinze ans de prison. C’est un voyou qui vivait « de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs ». Son seul désir : posséder Filomena.  Quand il croit avoir atteint son but, il se rend compte trop tard que c’est à sa sœur qu’il vient de faire un enfant. Cette méprise jette la malédiction sur toute la lignée des Scorta ainsi que sur leur village, Montepuccio, au sud de l’Italie. Orphelin le jour de sa naissance, son fils, Rocco Scorta, brigand lui aussi, épouse une muette dont il aura trois enfants. A sa mort, il déshérite Giuseppe, Domenico et Carmela et lègue ses biens à l’église. L’argent doit se gagner, de façon honnête ou malhonnête, mais à la sueur de son front. C’est ainsi que la fratrie ouvre un bureau de tabac, après beaucoup de travail, des emprunts, des moments de découragement mais avec le bonheur final d’être propriétaire. Dans cette famille, on ne transmet pas de l’argent mais des gestes, des paroles, des valeurs « pour ne pas être de simples bestiaux qui vivent et crèvent sous ce soleil silencieux ». Les Scorta connaissent leur apogée quand grands-parents, parents, enfants, petits-enfants sont réunis autour d’un repas sur le « trabuccho » qu’un des oncles a construit de ses mains, c’est-à-dire sur une plate-forme en bois, accrochée à la falaise qui sert à la pêche. Les plats sont copieux. Le vin coule à flots. Les rires fusent. Toute la tribu oublie pour un moment les grimaces de ces existences patiemment construites mais balayées en un instant par un coup du sort. Ce jour-là, « ils avaient joui ensemble d’un peu de vie ».

                Beaucoup d’aventuriers, dans cette famille, pas toujours en accord avec la légalité. Mais aussi de beaux portraits, comme celui de Carmela, la mamma, qui veille sur sa maisonnée et la défend farouchement. Elle reconnaît : « J’étais mère. Et de ce jour, je suis devenue une louve comme toutes les mères. Ce que je construisais était pour eux. Ce que j’accumulais était pour eux […] Une louve qui ne pense qu’aux siens et qui mord si l’on s’approche ». Autres personnages hauts en couleur et indispensables à la vie du village : les curés qui s’occupent des orphelins, qui reçoivent les confidences, qui refusent de dire la messe pour punir les paroissiens ou qui sont mis au ban quand ils ne se plient pas aux règles de la communauté. En toile de fond, un village des Pouilles, haut perché, avec des falaises qui tombent dans la mer, des sentiers poussiéreux, des oliviers centenaires, des ânes qui avancent résignés sous la chaleur torride des pays méditerranéens, sur une terre aride et crevassée, à l’image des villageois. En quelques tableaux, l’auteur plante le décor. Les vieilles en noir regardent la vie passer, assises sur des chaises, devant chez elles. Les hommes discutent au café. Les tomates sèchent au soleil sur les balcons.

                Le lecteur est assommé par la chaleur qui brûle ces pages, mais aussi par le texte lumineux de Laurent Gaudé qui nous livre un magnifique roman humaniste sur la transmission. Laissons-lui les derniers mots : « Nous n’avons été ni meilleurs, ni pires que les autres, Elia. Nous avons essayé. C’est tout. De toutes nos forces, nous avons essayé. Chaque génération essaie. Construire quelque chose. Consolider ce qu’on possède. Ou l’agrandir. Prendre soin des siens. Chacun essaie de faire au mieux. Il n’y a rien à faire d’autre que d’essayer. Mais il ne faut rien attendre de la course. Tu sais ce qu’il y a, à la fin de la course ? La vieillesse. Rien d’autre ».

Marcher jusqu’au soir, Lydie Salvayre

                Une expérience originale est proposée à Lydie Salvayre : passer une nuit enfermée dans un musée avec l’œuvre à laquelle elle voue une véritable passion : L’homme qui marche de Giacometti et écrire ce qu’elle ressent. Etonnement de l’écrivaine devant son indifférence. Elle n’éprouve aucune émotion esthétique devant cette sculpture qu’elle adule pourtant, qu’elle n’avait vue que sur du papier et qui nous vaut la plus belle page du livre. La description et l’interprétation qu’elle en donne sont d’une grande justesse et d’une poésie qui trahit sa sensibilité au monde. Pour elle, L’homme qui marche incarne la condition humaine qui allie solitude et vulnérabilité, mais aussi persévérance et volonté d’aller de l’avant. L’homme porte toute la misère du monde sur ses épaules. Il sait que rien ne pourra le sauver. Pourtant, il continue à marcher. Lydie Salvayre le situe dans le monde actuel : « Décharné, la peau sur les os, décharné dans un monde obèse, dans un monde de la production obèse, dans un monde de la consommation obèse ». « Courbé par le poids du monde et peut-être par la honte de l’avoir fait tel ». Cette sculpture nous dit que l’être humain est fragile tout autant que la planète dévastée par les hommes.

                Rendez-vous manqué donc avec Giacometti au musée. A partir de là, elle s’interroge sur sa propre froideur et essaie d’y apporter des réponses. Pour elle, le musée est synonyme d’enfermement. Les œuvres y sont en prison et n’ont pour visite qu’un public bourgeois, alors qu’elles devraient être exposées dans des lieux que tout le monde fréquente ou même dans la nature. Elle dénonce l’élitisme dans lequel l’art est confiné avec une colère telle qu’elle perd toute crédibilité. On est même gêné par cette animosité excessive contre les musées qui frise la vulgarité. Peut-être cette réaction s’explique-t-elle par ses origines. Elle entremêle alors les souvenirs personnels avec des réflexions sur l’art et la société capitaliste. Son récit devient autobiographique. Elle revoit son enfance dans un milieu modeste. Ses parents, émigrés espagnols sans argent, n’avaient pas accès à la culture. Consciente d’être une transfuge de classe, elle ne fait plus partie du temps où, avec sa mère, elle rêvait devant les maisons des quartiers chics. Mais elle est toujours mal à l’aise dans les soirées mondaines où elle attire les réflexions du genre : « Elle a l’air bien modeste ». Les souvenirs affluent par associations d’idées et elle dit sa haine pour un père violent, à l’attitude dictatoriale.

                Au milieu d’un fouillis où le lecteur se perd, elle consacre une partie de son livre à Giacometti, ce qui donne un pêle-mêle biographique où l’on apprend que le sculpteur était un perfectionniste jamais satisfait de ses œuvres, indifférent au paraître, contrairement à Picasso dont elle critique l’arrogance. Elle est admirative devant sa modestie qui lui fait créer des merveilles et qui relativise la portée de l’art : « Pour moi, la réalité vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que tout ». Cette nuit en tête à tête avec Giacometti lui a permis quand même de s’interroger sur sa propre existence. Il semble que L’homme qui marche, peut-être vers son destin, renvoie à Lydie Salvayre sa propre terreur de la mort, attisée par sa récente maladie qui l’a longtemps conduite au déni. Maintenant qu’elle l’a apprivoisée, elle s’applique à apprécier les petits bonheurs quotidiens. Et elle conclut que l’art est incapable de changer le monde et sa barbarie. Mais il peut apporter du rêve, de la liberté et nous aider à voir la beauté des choses.

                On peut regretter la construction anarchique de ce texte qui voile des idées intéressantes, d’autant plus que la page d’anthologie sur L’homme qui marche donne paradoxalement envie d’aller au musée pour l’admirer.

La cage dorée, Camilla Lackberg

                Sous l’emprise d’un mari méprisant, semblant entièrement dévoué à son travail, Faye se transforme en bête furieuse quand elle apprend qu’il la trompe régulièrement depuis le début de son mariage. Elle a sacrifié sa carrière, qui aurait pu être brillante, pour aider Jack, son mari, à monter une entreprise qui a pris de l’ampleur grâce à elle et pour s’occuper de son foyer en s’enfermant dans une « cage dorée » comme les autres « oies » qu’elle fréquente.

                Des retours en arrière nous dévoilent une autre personnalité de Faye qui a changé de prénom et qui traîne un lourd passé dont elle veut se débarrasser mais qui la rattrape quand son mari la renvoie de chez elle sans un sou, pour s’installer avec sa maîtresse. Grâce à une volonté féroce, elle reprend ses études, payées par des petits travaux et qui lui permettent bientôt de créer une affaire au nom révélateur de « Revenge », entraînant avec elle les femmes maltraitées, humiliées, trompées par leurs compagnons. Dès lors, elle va pouvoir peaufiner une vengeance machiavélique qui va broyer son mari, le ruiner et faire voler en éclats sa vie privée.

                 Ce roman policier maintient le suspense jusque dans ses dernières pages. Mais c’est aussi un réquisitoire contre l’égoïsme et le pouvoir des hommes. Il met l’accent sur la noirceur du destin des femmes que la violence seule peut sauver. Peu de douceur dans cette histoire qui donne souvent la chair de poule tant cette violence est prégnante et qui résonne particulièrement avec la libération de la parole féminine actuelle et le mouvement #Metoo qui n’a pas pu échapper à l’auteure.

La vie secrète des écrivains, Guillaume Musso

                Musso fait dire à son personnage que le but d’un roman est de sortir le lecteur de son existence, de le captiver. Essai réussi avec La vie secrète des écrivains, véritable page-turner. L’auteur nous embarque dans plusieurs histoires qui semblent éloignées les unes des autres, mais qui se rejoignent bien sûr au moment du dénouement. Il y a celle qui se joue sur l’île Beaumont autour de la star, Nathan Fawles, écrivain à succès de 35 ans. Il vit en reclus, refusant toute rencontre avec les médias depuis qu’il a décidé d’arrêter l’écriture. Raphaël Bataille s’est fait embaucher dans la seule librairie de l’île pour tenter de l’approcher et de percer son secret. De son côté, une journaliste suisse use de subterfuges pour obtenir un entretien en kidnappant son chien et en lui racontant une histoire à épisodes qui éveille sa curiosité en même temps que la nôtre. Le récit connaît un glissement vers le thriller quand l’île devient le cadre du meurtre sauvage d’une jeune femme et de son ancien compagnon. Nous nous interrogeons par ailleurs sur le mystère d’un appareil photo qui a voyagé d’Hawaï à Paris, en passant par Taïwan et l’Alabama. Et enfin, un ancien assassinat touchant une famille entière refait surface et relie tous les personnages précédents.

                Ces intrigues sont entrecoupées d’écrits divers qui n’apportent pas grand-chose au roman, si ce n’est un peu plus de réalité. Il s’agit d’une ancienne interview de Fawles, d’un arrêté préfectoral qui interdit l’accès de l’île à la suite du meurtre, d’un extrait de l’émission Bouillon de culture de Bernard Pivot. Musso nous fait part, de plus, de ses réflexions sur l’écriture et l’incidence qu’elle peut avoir sur la vie de l’écrivain, en l’éloignant du réel ou, au contraire, en ayant un côté positif : « L’écriture structure ta vie et tes idées, elle finit souvent par mettre de l’ordre dans le chaos de l’existence ». Le monde littéraire est évoqué tout au long du récit, avec un réquisitoire contre les éditeurs qui se sont souvent fourvoyés en refusant des chefs-d’œuvre. Il fait de nombreuses références aux romans et aux auteurs qui l’ont formé. Il raconte les séances de dédicace et comment les écrivains trouvent l’inspiration dans les faits divers. Il s’inquiète de la fermeture des librairies avec le développement des réseaux sociaux.

                Beaucoup de plaisir à la lecture de ce dernier Musso, bien construit, qui nous prend dans les filets de ses mises en abyme. Le style n’est pas toujours à la hauteur. Trois fois les photos qu’il est en train de découvrir « glacent le sang » du personnage. Mais ce n’est pas l’essentiel pour cet auteur de best-sellers, souvent égratigné par les critiques, qui cherche avant tout à passionner et à émouvoir son lecteur.

En attendant le jour, Michaël Connelly

                Nous faisons connaissance avec la nouvelle héroïne de Michaël Connelly, l’inspectrice Renée Balland, reléguée aux affaires de nuit pour avoir dénoncer son supérieur de harcèlement sexuel. Elle est présentée avec des attributs bien particuliers qui font partie de sa personnalité : un van, une planche de paddle, une tente sur la plage où elle récupère après son travail, une fidèle chienne, Lola, qui veille sur elle et une grand-mère chez qui elle vit le week-end et quand elle est en congé. On apprend qu’elle est née à Hawaï, que sa mère l’a abandonnée et que son père, champion de surf, lui a donné le goût de ce sport, même s’il est mort emporté par une vague.

                Indépendante et pleine de ressentiment d’avoir été mise sur la touche, elle agit souvent en solo et flirte parfois avec la légalité quand elle part à la recherche de preuves. Dans En attendant le jour, elle mène de front trois enquêtes, même si elle n’est pas toujours la bienvenue : un vol de carte bancaire, une fusillade dans un club et une agression de transsexuel. Obstinée et perfectionniste, elle arrive à les débrouiller, malgré l’hostilité de ses collègues dont elle doit se méfier parce qu’ils veulent sa perte ou parce qu’ils pourraient être impliqués dans l’affaire de meurtre. Elle n’hésite pas à se mettre en danger quand, d’enquêtrice elle devient victime d’enlèvement par son principal suspect. En tant que femme et en tant que « rétrogradée », elle doit faire ses preuves et, à la fin du roman, son professionnalisme est admiré par ses collaborateurs et même par son chef qui lui propose de réintégrer l’unité de jour. Mais sa fierté ne lui permet pas d’accepter, tant qu’il n’aura pas reconnu en public son comportement inadapté.

                Toujours fidèle à lui-même, Michaël Connelly nous entraîne sur de fausses pistes, introduit des rebondissements quand l’enquête piétine, tout en faisant une peinture réaliste de l’Amérique d’aujourd’hui avec ses laissés-pour-compte abandonnés sous des tentes insalubres, son racisme homophobe et sa misogynie bien réelle qui a entraîné les affaires actuelles. Nouvelle série très prometteuse donc. 

Manikanetish, Naomi Fontaine

                Deuxième livre de Naomi Fontaine dans lequel elle raconte ses retrouvailles avec la communauté innue, au nord-est du Canada où elle a vécu sa petite enfance. Après de longues années d’exil à Québec, elle prend conscience de sa différence, éprouve le besoin d’un retour aux sources et l’envie d’enseigner aux adolescents de Uashat pour leur apprendre le monde. Perte rapide des illusions devant la violence de la vie de ces Amérindiens, parqués dans une réserve. Adieu la classe idéale avec des élèves avides de connaissances ! Face à elle, des gamins qui dorment pendant les cours, des absentéistes, des orphelins rebelles, des jeunes filles en charge d’enfants. Elle doit affronter des suicides parce que le fardeau de la vie est trop lourd à porter pour de jeunes épaules aux responsabilités d’adultes.

                Souvent l’enseignante idéaliste reste démunie devant tant de souffrance. Il lui arrive même de pleurer avec eux. Comment faire aimer à ces écorchés vifs les subtilités d’une langue, le français, qui n’est même pas la leur ? Professeur et élèves sont sauvés par le club théâtre qui va les rapprocher et les socialiser. Pourtant, le projet est ambitieux. Il s’agit de jouer Le Cid. Mais quelle satisfaction et quel bonheur devant le succès de la représentation ! Les jeunes ont fait des progrès dans la langue de Corneille et cette expérience a énormément enrichi Naomi Fontaine, admirative devant le courage de ces adolescents qui se battent malgré l’adversité. Ils lui donnent la force de tenir debout alors qu’elle vient de découvrir qu’elle est enceinte d’un homme qu’elle ne veut pas pour compagnon.

                L’Amérindienne exilée a aussi appris l’humilité, elle qui croyait détenir le savoir parce qu’elle avait vécu à la ville et parce qu’elle avait fait des études universitaires. Après avoir connu la honte d’être Innue dans un monde de blancs, elle retrouve la fierté de faire partie d’un peuple humilié, malmené mais combatif et riche de son histoire passée. Elle retrouve ses souvenirs et ses racines, lors d’un week-end en forêt, au bord d’un lac, où elle chasse l’orignal, pêche la truite et fait griller des guimauves sur un feu de camp.

                Toujours autant de tendresse et de colère dans ce récit initiatique où Naomi Fontaine, dans une écriture sans emphase, précise et poétique, rend hommage à une communauté oubliée et en souffrance. Après avoir vécu des moments de partage très forts, elle termine son livre sur une note d’espoir qui fait chaud au cœur.

Kuessipan, Naomi Fontaine

                Naomi Fontaine revient dans la réserve des Innus, son peuple, qu’elle a quitté avec sa mère à l’âge de sept ans, après l’accident du père, pour aller vivre à Québec et elle nous convie à une promenade parmi les siens. Elle a plaisir à nous faire découvrir ces gens que le gouvernement a regroupés dans un espace où ils se sentent à l’étroit et où ils essaient de se reconstruire après bien des souffrances. Déjà, à l’époque des jésuites, les enfants étaient enfermés dans des internats pour être éduqués, civilisés. Bien sûr, le pays est dur dans cette partie du nord-est canadien. Il faut vivre avec le brouillard, le vent, l’humidité, dans une « baie de sable, recouverte de neige six mois par année ». Mais il y a les îles, les plages, le fleuve qui ressemble à la mer et les forêts d’épinettes, paysage grandiose que cette tribu nomade parcourait librement avant d’être parquée. Le chômage n’existait pas au temps de la chasse et de la pêche. Aujourd’hui, les écologistes s’opposent à la chasse au caribou, coutume ancestrale, parce qu’ils ont peur de son extinction. Bien sûr, il y a de la drogue, de l’inceste, de l’alcool, de la solitude, des suicides. Mais il y a aussi de la beauté et l’auteure nous avertit dès le début du livre : « Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale ».

                Dans la réserve, on croise des vieux aux mains usées et aux gencives sans dents, des femmes au corps fatigué par les grossesses multiples et une vie sans repos, des adolescentes de quinze ans qui traînent leur ventre rond, des enfants qui perdent trop vite leur innocence pour se réfugier dans les paradis artificiels. Mais, Naomi Fontaine nous présente aussi de belles figures comme sa grand-mère qui a porté dix-neuf enfants, aux mains toujours actives « à coudre des mocassins, à broder des fleurs, à tendre la bibiche sur les raquettes ». Ou encore son arrière-grand-mère qui a vécu chez elle jusqu’à l’âge de 101 ans. Chez les Innus, « il n’y a pas de maison pour les vieillards », mais il y a beaucoup d’entraide et la jeune femme nous invite aux moments de convivialité inhérents à sa communauté. Le mariage traditionnel autour d’un feu de bois, sans promesses, sans discours. La pêche au saumon en famille. Les veillées sur la plage ou auprès d’un mort avec les parents et les voisins qui partagent les repas.

                A travers les portraits qu’elle brosse et les tableaux qu’elle peint avec tendresse et colère à la fois, Naomi Fontaine nous raconte l’histoire, la vie quotidienne, les traditions et les problèmes du peuple innu auquel elle appartient. C’est une véritable ode qu’elle dédie à ses semblables dans ces textes courts qui s’apparentent à de petits poèmes en prose. Dany Laferrière lui rend un hommage touchant et tellement juste : « Des observations dures. Des joies violentes. Une nature rêche. Pas d’adjectifs. Ni de larmes. C’est le livre d’un archer qui n’a pas besoin de regarder la cible pour l’atteindre en plein cœur. Mon cœur. »

Le meurtre du commandeur. Tome 1 : Une idée apparaît. Tome 2 : La métaphore se déplace. Haruki Murakami

                Le narrateur est un peintre spécialisé dans les portraits. Sa femme vient de le quitter. Abasourdi par cette nouvelle, il s’enfuit aussitôt de chez lui, prend sa voiture et erre sur la route des journées entières, pendant un mois et demi. Las de ce vagabondage et voyant ses fonds diminuer. Il décide de retourner à Tokyo. Sans logement, il est hébergé par un ami dans l’habitation de son père qui vient de partir dans une maison de retraite. Il vit pas très loin de la capitale, au milieu des bois et en solitaire pendant de longs mois, donne des cours de dessin deux fois par semaine et connaît de brèves aventures avec deux de ses élèves qui sont des femmes mariées. Rien d’extraordinaire jusque-là.

                Pourtant, son monde va basculer en rencontrant des personnages mystérieux et un environnement qu’il ne peut maîtriser. Quel secret cache son propriétaire, le peintre Tomohiko Amada, qui, dans sa jeunesse, est revenu transformé, après un séjour à Vienne sous les nazis ? Nul ne sait ce qui s’est passé en Autriche. Mais, à son retour, il a délaissé la peinture occidentale moderne pour ne créer que des tableaux japonais de style « nihonga ». Pourquoi n’a-t-il gardé aucune de ses œuvres, si ce n’est Le meurtre du commandeur, bien emballé et caché dans le grenier ? Le narrateur le découvre et s’interroge sur la violence du sujet traité : Don Juan est en train de tuer le commandeur sous les yeux de sa fille, Donna Anna, que Don Juan avait séduite. La surprise de notre personnage ne fait qu’augmenter quand le commandeur sort du tableau pour s’incarner en un homme de soixante centimètres qui lui souffle des conseils pour améliorer ses peintures.

                A cette énigme vient s’ajouter celle de la clochette qui résonne toutes les nuits, à la même heure et que le héros trouve finalement abandonnée dans une fosse fermée par un monticule de pierres. Passage alors dans le paranormal quand Murakami évoque le « sokushinbutsu », pratique historique des bouddhistes. Certains moines s’auto momifiaient de leur vivant pour atteindre l’illumination. Les produits des arbres pour seule nourriture leur permettaient d’évacuer toutes les matières grasses. Puis, ils s’enfermaient dans une chambre de pierre, sous terre, avec un tuyau en bambou comme aération et une clochette qu’ils faisaient tinter pour attester de leur vie. Cette tradition est interdite aujourd’hui par la loi, mais peut-être certains en poursuivent-ils l’usage ?

                Une certaine méfiance s’installe chez le narrateur à propos de son voisin, Menshiki, qui parle peu de lui mais qui demande au peintre de faire son portrait contre une somme d’argent exorbitante, puis le portrait de Marié, une de ses élèves qu’il pense être sa fille. Marié est une adolescente bizarre… Mais ce n’est que le début de son histoire que l’auteur nous promet mouvementée. Rendez-vous dans le tome 2 où les métaphores prennent vie et éclairent les questions restées sans réponse dans le tome 1.

                Dans ce nouveau roman, le lecteur retrouve l’univers obsessionnel de Murakami. Tout se mêle : la réalité, le rêve, le quotidien, l’irrationnel. Où est la vérité ? Dans une phrase, le narrateur avoue : « Je finissais par ne plus distinguer ce qui était normal de ce qui ne l’était pas, ce qui était réel de ce qui ne l’était pas ». On est aussi dérouté que le personnage à cause de l’atmosphère de mystère et de malaise qu’entretient l’auteur. Il imagine, une nouvelle fois, un personnage solitaire quelque peu dépressif qui entreprend un voyage initiatique avec des épreuves à traverser et une arrivée laissant entrevoir une vie meilleure. La création artistique est au centre du récit puisqu’elle envahit la vie du narrateur qui est peintre et qui dialogue avec les personnages de ses tableaux. D’où la dimension fantastique récurrente dans l’œuvre de Murakami. Grand mélomane, l’auteur n’omet pas d’inviter la musique classique qui jalonne son livre avec Le chevalier à la rose, Don Giovanni ou La Bohème entre autres opéras. Toujours fidèle à son habitude, Murakami use et abuse de la prolepse en annonçant dans une phrase le chapitre suivant et maintient ainsi l’attention du lecteur qui se laisse prendre, même s’il ne comprend pas toujours le sens du roman, même si le rythme est parfois un peu lent et si les répétitions sont nombreuses.

Notre Dame de Paris, Victor Hugo

                Le lundi 15 avril 2019, en voyant Notre Dame de Paris partir en fumée, le premier réflexe est d’aller chercher dans la bibliothèque le roman de Victor Hugo pour rendre hommage au monument et y trouver des traces de sa splendeur passée.

                Tout le monde connaît l’histoire du bossu de Notre Dame. Des bohémiens ont échangé Quasimodo, un enfant difforme contre Esméralda qui devient une belle jeune fille. Il est recueilli par Claude Frollo, l’archidiacre lugubre de la cathédrale. Tous deux sont dévorés de passion pour la gitane qui, elle, est folle amoureuse de Phoebus, le capitaine du roi. Frollo, jaloux, poignarde Phoebus. Esméralda est accusée, vouée au gibet. Quasimodo la cache dans Notre Dame, asile inviolable, jusqu’au jour où les truands de la Cour des Miracles décident de la délivrer. Rendue à la justice, Esméralda est pendue. Quasimodo, comprenant que Frollo est à l’origine de sa mort, le précipite du haut des tours. Les corps de Quasimodo et Esméralda sont retrouvés enlacés dans le charnier de Montfaucon.

                Au-delà de l’intrigue mélodramatique, c’est la pensée de Victor Hugo qui s’exprime, ici, sur l’art, la politique, la société. Dans le cadre historique du Moyen Age, très en vogue au XIXème siècle, l’écrivain représente le peuple de Paris qui grouille et se mélange lors des fêtes et des représentations théâtrales, le peuple qui se défoule en se moquant des bourgeois et en les insultant, comme pour les saturnales romaines. Mais ce fond médiéval lui permet surtout de mettre en scène le personnage principal du roman : Notre Dame de Paris. Hommage à cette grande dame, dépositaire des strates historiques de notre pays et témoin de l’évolution de l’art, du roman au gothique. « Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non seulement de l’histoire du pays mais encore de l’histoire de la science et de l’art ». Hugo est admiratif devant le travail des bâtisseurs anonymes qui ont façonné chaque partie de l’édifice. « Le mur était en pierre, la toiture en plomb, la charpente en bois. Cette charpente prodigieuse si touffue qu’on appelait la forêt ». C’est pour toutes ces raisons qu’il faut exercer une « surveillance active » sur nos monuments. Il déplore les mutilations que le temps mais surtout que les hommes leur font subir. Comment ne pas être saisi d’émotion, au moment où les truands donnent l’assaut à Notre Dame, devant la vision apocalyptique de « la grande flamme désordonnée et furieuse » qui s’élève entre les deux clochers ?

                Autre réflexion de Victor Hugo sur l’avenir de l’architecture dans le célèbre chapitre « Ceci tuera cela ». Le livre va-t-il tuer l’édifice ? Jusque-là, « l’architecture a été la grande écriture du genre humain ». Mais avec l’invention de Gutenberg, la sculpture, la peinture, l’art du vitrail, la musique ne sont plus au service de la pensée notamment religieuse. Tous ces arts se libèrent et deviennent autonomes. L’histoire de l’humanité s’inscrit désormais dans le livre qui répand la culture à travers le monde entier en la rendant immortelle. Et cet immense événement réjouit Hugo.

                Pour rester dans le domaine artistique, Hugo évoque, la situation d’incompris du poète qui a du mal à vivre de ses œuvres. Gringoire se plaint : « Et moi, poète, je suis hué et je grelotte ». Nous assistons avec lui à la représentation d’un mystère qui intéresse peu le public populaire. Ambiance de l’époque : la pièce est interrompue parle discours d’un mendiant, puis par l’installation tardive des notables et elle est enfin interrompue par l’élection du roi des fous et l’arrivée d’Esméralda dont la beauté éblouit les spectateurs.

                 Un autre combat auquel Hugo se livrera toute sa vie, c’est celui de l’injustice. Dans le chapitre « Coup d’œil impartial sur l’ancienne magistrature », il prend plaisir à railler les juges en leur faisant jouer un simulacre de procès qui n’est en fait qu’un dialogue de sourds. Farouche opposant à la peine de mort, qui sera le thème principal de Claude Gueux, il la définit comme « cette maladie de l’échafaud, la plus monstrueuse de toutes les maladies parce qu’elle ne vient pas de Dieu mais de l’homme.

                  Ce roman bouillonnant, à l’image de la « foule bariolée et bruyante » du Moyen Age, aborde bien des thèmes chers à Hugo. Mais aujourd’hui, il résonne surtout en nous comme un brillant plaidoyer pour nous inciter à prendre soin des trésors de notre architecture. Merveilleux Hugo qu’il faut lire absolument pour fuir les banalités générées par l’émotion d’après l’incendie ! A méditer : « L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut ».

Wonderland Avenue, Michael Connelly

                L’un des plus célèbres inspecteurs de la littérature mondiale, Harry Bosch, nous entraîne sur une enquête des plus sordides : le meurtre d’un enfant, remontant à une vingtaine d’années. Les os que l’on vient de retrouver sur les hauteurs de Wonderland Avenue, à Los Angeles, révèlent de nombreuses fractures et les traces de plusieurs interventions chirurgicales. Enfant maltraité à coup sûr. Par qui ? La mère qui a quitté le foyer alors qu’il était bébé ? Le père alcoolique qui l’a élevé ? L’ancien pédophile installé près de l’endroit où a eu lieu le crime ? D’autres possibilités s’offriront à Bosch qui, avec sa ténacité coutumière, trouvera le coupable. Mais il lui faudra malmener sa hiérarchie, toujours prompte à se contenter d’aveux spontanés, se battre avec les journalistes qui polluent son enquête en voulant à tout prix un scoop et affronter la mort de deux victimes collatérales : un suspect et une policière.

                Bosch, malgré son aspect rugueux, reste un personnage attachant que l’on a plaisir à retrouver. Son professionnalisme force le respect et l’admiration mais, quand il est sûr de son fait, il se montre intransigeant, ce qui ne lui vaut pas que des amis dans sa profession. Il fait toujours preuve d’humanité quand il interroge les suspects et les témoins. Il se protège en répondant par une pirouette quand on touche à son intimité. Pourtant, cet ancien du Vietnam, qui vit avec des traumatismes, laisse parfois entrevoir sa sensibilité. Il a du mal à cacher son malaise quand le médecin légiste énumère les mauvais traitements subis par l’enfant. Il se laisse même distraire par sa nouvelle coéquipière et en oublie de prendre les instruments nécessaires pour analyser la scène du crime. Quant à l’enquête, encore une fois elle nous tient en haleine, grâce à la maestria de Michael Connelly qui nous entraîne dans des impasses et nous met face à des obstacles sans cesse renouvelés, quand tout semblait évident.

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