Archives pour août 2019

Quand nos souvenirs viendront danser, Virginie Grimaldi

                Impasse des Colibris, une impasse tranquille où vivent des octogénaires depuis des années. Le projet de la commune : raser les maisons pour en faire une école. Contre-attaque des « octogéniaux » qui refusent qu’on enterre leurs souvenirs. Après une visite au maire qui reste intraitable, les cannes, les fauteuils roulants, les déambulateurs entrent en action. Ils dévalisent les trois boulangeries du village, laissant les habitants sans pain et sans viennoiseries. Ils interrompent une réunion du maire et de ses adjoints. Déguisés en rappeurs, ils défendent leur cause sur le rythme endiablé des jeunes. Avec d’autres personnes âgées venues les soutenir, ils envahissent un supermarché en pleine affluence. Ils entreprennent une opération escargot sur le périphérique. Relayés par Grégoire, le petit-fils de Marceline, la narratrice, et de son mari Anatole, ils deviennent des vedettes sur le net, dans les journaux, notamment Le Monde qui leur consacre un article. Ils se retrouvent même à Paris pour participer à une émission de Jean-Pierre Pernaut sur TF1. Ils ont gagné la sympathie du public. Mais ce sera peine perdue. Le maire ne revient pas sur sa décision.

                 Cette parenthèse douloureuse aura été aussi un ultime sursaut au cours duquel les voisins ont retissé des liens parfois distendus par la vie et où la lumière est revenue éclairer les regards éteints des vieillards fatigués. Ils se sont bien amusés, mais c’est l’histoire d’une vie qui disparaît pour chacun d’entre eux. Un chapitre sur deux est consacré aux souvenirs de Marceline qui dansent au rythme de leurs revendications. Ce quartier a été le témoin des naissances, de l’adolescence puis du départ des enfants, des séparations, des maladies, des fêtes, des disparitions, des disputes, des amitiés qui se font et se défont. Tout ce qui compose une existence. Comment accepter qu’on anéantisse tout cela d’un coup de pelleteuse ? Marceline et Anatole, minés par la maladie, ne le pourront pas. Les autres finiront, comme la plupart des personnes âgées, dans des maisons de retraite ou, s’ils ont plus de chance, chez leurs enfants. Peut-être une nouvelle vie pour Joséphine qui a retrouvé l’amour.

                  Nous passons un agréable moment en suivant les aventures de ces « octogéniaux » rebelles et libérés de toute entrave morale. La gouaille de Rosalie, la libertine, nous amuse ainsi que les réparties de Marceline : « Nous sommes plus proche du meuble en kit que de l’humain ». Mais des thèmes plus sérieux sont abordés comme l’émancipation de la femme, la vieillesse, le temps qui passe, la maladie qui fait des ravages alors que l’esprit est encore vif, l’approche et la peur de la mort qui ne laisse personne indifférent. Des remarques sont bien vues : « Avec l’expérience, avec les uppercuts, cela se confirme. Plus nous approchons de la ligne d’arrivée, plus nous avons conscience de ce qui compte vraiment, l’insignifiant le devient. L’acuité est meilleure ». Etonnant pour une jeune écrivaine de se glisser aussi facilement dans la peau d’octogénaires !

Morales espiègles, Michel Serres

                Avec ces Morales espiègles, le vieux monsieur apprend à ses petits-enfants à désobéir, à l’image de notre ancêtre la croqueuse de pomme et en leur racontant comment il créait lui-même le chahut dans le dortoir des différents lycées qu’il a fréquentés. Roi du canular et admiratif des plus inventifs que lui dans ce domaine, le professeur agitateur est expulsé plus tard de la prestigieuse Sorbonne. Pour lui, le chahut est une « conduite morale », une rébellion contre l’ordre social. « Le chahuteur supporte mal la hiérarchie, le dogme ou le prêt-à-penser ». Pourtant, il reconnaît que l’obéissance aux lois de la cité et de la nature est nécessaire pour la recherche, pour avancer, pour être libre. La liberté, ce baroudeur l’a goûtée avec délice quand il a parcouru les mers sur de vieux rafiots, observant le travail réglementé et efficace des marins. Il rend hommage à tous les travailleurs et s’indigne quand de pauvres hères sont humiliés. Il s’élève aussi contre la cruauté des réseaux sociaux où la moquerie peut tuer celui qui en est victime, même si le rire est indispensable dans notre société, à partir du moment où il ne se fait pas aux dépens de quelqu’un.

                Michel Serres nous fait part d’une autre règle de vie en laquelle il croit fortement : la transmission. Nul besoin de remercier celui qui nous fait un don. Ce don, il faut en faire cadeau aux autres, car la reconnaissance doit être transitive et non réciproque. De la même manière, il faut préférer la prescription au ressentiment. Pardonner plutôt que se venger. « Au lieu de revenir, passif et répétitif, sur le passé en névrose obsessionnelle, se construire un futur ». Ces façons d’agir qu’il prône dans son essai ne peuvent qu’apporter de la joie. Aujourd’hui, Petite Poucette et Grand Papa Ronchon ont des raisons de s’opposer. Comme Don Quichotte qui se battait contre les moulins, Petite Poucette  agit dans le virtuel. De son côté, Grand Papa Ronchon, tel Sancho Panza, préfère la réalité. Pourtant, s’ils savent rester humbles et modestes, les deux peuvent s’entendre.

                C’est ce que souhaite Michel Serres qui nous lègue, dans ce petit livre jouissif écrit à la veille de sa mort, une morale de tolérance, de liberté et de joie de vivre. Sa vie qui fut longue, riche et toujours tournée vers un avenir qu’il espérait meilleur, en est un exemple éblouissant.


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