Sagesse ou les leçons des Romains, Michel Onfray

                « Au pied du volcan qui gronde et menace d’exploser, savoir vivre ici et maintenant, droit, debout, vertical voilà la seule tâche qui nous incombe ». Dans ce volume de Sagesse, Michel Onfray nous propose un art de vivre. Il faut d’abord se soucier de soi. Prendre soin de son corps en mangeant sainement. Prendre soin de son esprit en pratiquant l’art de la conversation, en inscrivant la lecture et l’écriture à son programme et augmenter chaque jour son savoir. Après le travail, prendre un temps de repos, « l’otium », goûter à la beauté des paysages en sollicitant ses cinq sens. Ne pas oublier que « la vie est une fête ». Dans sa villa, au pied du Vésuve, Pline le Jeune nous donne l’exemple. Son environnement naturel et artistique est pour fait pour élever l’âme vers le sublime. On doit vivre dans le raffinement, le bon goût, l’élégance, sans perdre de vue le réel. Faire de sa vie une œuvre d’art. Quand la douleur paraît, la supporter et s’abstenir de se plaindre. Faire preuve de stoïcisme et d’épicurisme. Le sage ne se laisse pas atteindre par les coups du sort. Pour lui, le chagrin n’existe pas car il est vain et inutile. « Il faut remplir son présent avec des choses agréables afin de permettre au temps de faire son œuvre d’usure de la peine ». Au moment de la vieillesse, continuer à soigner son corps et exercer son esprit. Eloigner les passions tristes. Si le poids des ans nous fait perdre notre liberté, alors le suicide est envisageable. Mais il doit être raisonnable et non répondre aux accidents de parcours inhérents à la vie. Quant à la mort, elle n’est rien d’autre que la séparation des atomes qui nous composent, la « désorganisation de la matière ». Dès lors, il faut l’apprivoiser, « cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie ». Ne pas en avoir peur puisque «la mort est le sommeil de ce qui nous affecte ». L’enfer n’existe que sur la terre où l’homme est un bourreau pour son semblable. Mourir, c’est donc quitter les souffrances terrestres. Ne pas compter sur un arrière-monde avec des promesses d’éternité idyllique.

                Mais cultiver l’estime de soi ne doit pas faire oublier son prochain. Vivre, c’est aussi penser au bien-être de l’autre. Se pose alors la question de la procréation. « Donner la vie, c’est donner la mort qui va avec ». C’est exposer l’enfant à la souffrance, à la douleur, au chagrin, à la tristesse. Souvent, avoir des enfants répond à une attitude narcissique, au désir qu’ils nous prolongent, au besoin de vivre par procuration une vie qu’on aurait voulue pour soi. Mais, quand ils sont là, il faut « les aider à se construire comme de belles figures » et, comme le conseille Plotin, leur permettre de « sculpter leur propre statue ». Pour mener une belle existence, il est nécessaire de donner de l’importance à la loyauté et à la parole donnée. Le mensonge est insupportable surtout quand il devient sophisme dans la bouche des politiciens. Mais la « fides » concerne tout le monde : le politicien, le citoyen, l’ami.e ou l’amant.e. A propos d’amitié et d’amour, il y a peu de différence entre ces deux sentiments qui sont basés sur le respect d’autrui. Aimer, c’est construire un avenir à deux, c’est un acte volontaire où la passion n’a pas de place. L’amitié, c’est l’amour sans le corps. Elle est faite d’échange et de partage entre gens de bien. Elle doit viser à l’édification. C’est un compagnonnage dans les coups durs de la vie. Il convient de réconforter et de consoler son ami dans les moments difficiles.

                Au-delà de l’espèce humaine, il s’agit aussi de préserver le monde qui nous entoure, en adoptant une attitude écologique. Nul besoin de consommer à outrance. Pour la nourriture, entre l’orgie et l’ascèse, il faut choisir un juste milieu. Manger avec plaisir tout en ayant une alimentation frugale qui privilégie les produits sains, de saison et de proximité. Ne posséder que ce qui est proche, utile et durable. Conserver une juste relation avec les biens du monde, sans en devenir esclave. En société, un esprit de justice est nécessaire. Chacun a sa place, sans oublier les travailleurs des champs qui vivent en harmonie avec le cosmos, loin de la corruption des villes souvent obstacles à la philosophie. La contemplation de la terre et du ciel leur permet de trouver la paix et de vivre une vie bonne, contrairement à certains péroreurs qui mènent une existence à l’opposé des théories qu’ils développent dans leurs livres.

                Voilà ce que Michel Onfray a retenu de la philosophie romaine. Elle lui a appris comment se comporter face à une civilisation qui menace de s’effondrer. Il rejette le monde grec qui renvoie à des idées, pour adopter le modèle romain qui lui, est ancré dans la réalité. Fidèle à lui-même, Michel Onfray n’est pas toujours objectif dans ses démonstrations. Sa caricature des gentils Romains et des méchants Grecs est parfois excessive. Nul doute que les Romains ne sont pas aussi exemplaires qu’il veut bien le dire. La religion est aussi son cheval de bataille habituel. Fondée sur des mythes imaginaires, elle permet à l’homme de conjurer la peur de la mort. Il règle ses comptes encore une fois avec historiens et philosophes qui ne partagent pas ses idées. Mais il sait se montrer élogieux avec certains, que ce soit des contemporains comme Pierre Vespérini ou Lucien Jerphagnon, son maître ou des personnages plus anciens comme Caton ou Lucrèce. Abstraction faite de ces défauts qui font sa personnalité, on ne peut que rendre hommage à son immense travail documentaire et à sa culture encyclopédique qui lui permet de citer de larges extraits de textes anciens pour étayer sa pensée. On salue la fluidité de son style, même s’il emploie parfois des termes philosophiques pour préciser une idée ou des anachronismes pour plus de clarté. Il ose, en effet, parler de « filières courtes » pour évoquer la façon dont les Romains se nourrissaient. Sensible aux douceurs de la campagne, il nous transporte dans l’univers bucolique de Pline le Jeune et son écriture en devient poétique. Au bout de la lecture de ce troisième opus de la trilogie sur sa Brève encyclopédie du monde, on n’a qu’une envie, c’est d’endosser avec le philosophe « l’élégance existentielle » qu’il prône.

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