Archives pour juin 2019

Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam

                A l’âge de six ans, Farah va vivre dans une communauté libertaire installée à la frontière franco-italienne. Sa mère, hypersensible aux ondes électromagnétiques, dépressive et intolérante à tout, intègre Liberty House car c’est une zone blanche où les nouvelles technologies sont interdites. Son père hyper-protecteur de sa femme, ne porte que peu d’attention à sa fille qui grandit à l’état sauvage dans ce refuge pour inadaptés sociaux et animaux éclopés. Dans ce lieu clos où la liberté sexuelle est de mise et où les corps n’ont de secrets pour personne, se côtoient des homos, des hétéros, des lesbiennes, des vieux, des jeunes, des gros, des beaux, des laids. Tout un échantillon d’humanité qui gravite autour du maître des lieux, Arcady, écouté, respecté mais qui n’abuse pas de son emprise. Comme lui, tous ces malmenés par la vie, sont antispécistes et végétariens. Ils sont heureux de vivre près de la nature, protégés du monde extérieur qui représente un danger.

                Farah évolue heureuse dans cet espace permissif. En toute liberté, elle découvre, à seize ans, la sexualité grâce à Arcady. Mais elle a tout de même un problème. Elle fait une visite chez la gynécologue qui détecte une malformation au niveau de son utérus et de son vagin. En quête de son identité, elle finit par assumer son corps à mi-chemin entre Sylvester Stallone et Farah Fawcett. Car la jeune fille a du caractère et, malgré l’amour fou qu’elle porte à son maître et amant, Arcady, elle n’hésite pas à s’opposer à lui, quand il ferme son havre de paix et de tolérance à un migrant qui essaie de survivre. Trahie par sa communauté, elle la quitte pour un monde qu’elle va tenter de construire plus humain et plus ouvert aux autres. Pourtant, elle défend ses anciens amis bec et ongles quand on les accuse de mauvaises intentions. Pour Farah, il n’y a jamais eu de gourou ni de secte dans ce phalanstère où la liberté individuelle a toujours été respectée.

                L’adolescente à l’identité instable porte un regard féroce sur le monde des adultes et ses contradictions. La critique acerbe de la jeune fille est toujours accompagnée de l’ironie d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui rend cette douce utopie sympathique. A propos du naturisme, elle remarque que : « l’un des bienfaits est de dissiper toute illusion sur les ravages du temps ». Et c’est dans un humour bienveillant qu’elle présente la doyenne de 96 ans : « Mais si Dadah fuit du carafon, il lui reste assez de connections neuronales pour s’apercevoir que sa parole est dévaluée ».

Sagesse ou les leçons des Romains, Michel Onfray

                « Au pied du volcan qui gronde et menace d’exploser, savoir vivre ici et maintenant, droit, debout, vertical voilà la seule tâche qui nous incombe ». Dans ce volume de Sagesse, Michel Onfray nous propose un art de vivre. Il faut d’abord se soucier de soi. Prendre soin de son corps en mangeant sainement. Prendre soin de son esprit en pratiquant l’art de la conversation, en inscrivant la lecture et l’écriture à son programme et augmenter chaque jour son savoir. Après le travail, prendre un temps de repos, « l’otium », goûter à la beauté des paysages en sollicitant ses cinq sens. Ne pas oublier que « la vie est une fête ». Dans sa villa, au pied du Vésuve, Pline le Jeune nous donne l’exemple. Son environnement naturel et artistique est pour fait pour élever l’âme vers le sublime. On doit vivre dans le raffinement, le bon goût, l’élégance, sans perdre de vue le réel. Faire de sa vie une œuvre d’art. Quand la douleur paraît, la supporter et s’abstenir de se plaindre. Faire preuve de stoïcisme et d’épicurisme. Le sage ne se laisse pas atteindre par les coups du sort. Pour lui, le chagrin n’existe pas car il est vain et inutile. « Il faut remplir son présent avec des choses agréables afin de permettre au temps de faire son œuvre d’usure de la peine ». Au moment de la vieillesse, continuer à soigner son corps et exercer son esprit. Eloigner les passions tristes. Si le poids des ans nous fait perdre notre liberté, alors le suicide est envisageable. Mais il doit être raisonnable et non répondre aux accidents de parcours inhérents à la vie. Quant à la mort, elle n’est rien d’autre que la séparation des atomes qui nous composent, la « désorganisation de la matière ». Dès lors, il faut l’apprivoiser, « cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie ». Ne pas en avoir peur puisque «la mort est le sommeil de ce qui nous affecte ». L’enfer n’existe que sur la terre où l’homme est un bourreau pour son semblable. Mourir, c’est donc quitter les souffrances terrestres. Ne pas compter sur un arrière-monde avec des promesses d’éternité idyllique.

                Mais cultiver l’estime de soi ne doit pas faire oublier son prochain. Vivre, c’est aussi penser au bien-être de l’autre. Se pose alors la question de la procréation. « Donner la vie, c’est donner la mort qui va avec ». C’est exposer l’enfant à la souffrance, à la douleur, au chagrin, à la tristesse. Souvent, avoir des enfants répond à une attitude narcissique, au désir qu’ils nous prolongent, au besoin de vivre par procuration une vie qu’on aurait voulue pour soi. Mais, quand ils sont là, il faut « les aider à se construire comme de belles figures » et, comme le conseille Plotin, leur permettre de « sculpter leur propre statue ». Pour mener une belle existence, il est nécessaire de donner de l’importance à la loyauté et à la parole donnée. Le mensonge est insupportable surtout quand il devient sophisme dans la bouche des politiciens. Mais la « fides » concerne tout le monde : le politicien, le citoyen, l’ami.e ou l’amant.e. A propos d’amitié et d’amour, il y a peu de différence entre ces deux sentiments qui sont basés sur le respect d’autrui. Aimer, c’est construire un avenir à deux, c’est un acte volontaire où la passion n’a pas de place. L’amitié, c’est l’amour sans le corps. Elle est faite d’échange et de partage entre gens de bien. Elle doit viser à l’édification. C’est un compagnonnage dans les coups durs de la vie. Il convient de réconforter et de consoler son ami dans les moments difficiles.

                Au-delà de l’espèce humaine, il s’agit aussi de préserver le monde qui nous entoure, en adoptant une attitude écologique. Nul besoin de consommer à outrance. Pour la nourriture, entre l’orgie et l’ascèse, il faut choisir un juste milieu. Manger avec plaisir tout en ayant une alimentation frugale qui privilégie les produits sains, de saison et de proximité. Ne posséder que ce qui est proche, utile et durable. Conserver une juste relation avec les biens du monde, sans en devenir esclave. En société, un esprit de justice est nécessaire. Chacun a sa place, sans oublier les travailleurs des champs qui vivent en harmonie avec le cosmos, loin de la corruption des villes souvent obstacles à la philosophie. La contemplation de la terre et du ciel leur permet de trouver la paix et de vivre une vie bonne, contrairement à certains péroreurs qui mènent une existence à l’opposé des théories qu’ils développent dans leurs livres.

                Voilà ce que Michel Onfray a retenu de la philosophie romaine. Elle lui a appris comment se comporter face à une civilisation qui menace de s’effondrer. Il rejette le monde grec qui renvoie à des idées, pour adopter le modèle romain qui lui, est ancré dans la réalité. Fidèle à lui-même, Michel Onfray n’est pas toujours objectif dans ses démonstrations. Sa caricature des gentils Romains et des méchants Grecs est parfois excessive. Nul doute que les Romains ne sont pas aussi exemplaires qu’il veut bien le dire. La religion est aussi son cheval de bataille habituel. Fondée sur des mythes imaginaires, elle permet à l’homme de conjurer la peur de la mort. Il règle ses comptes encore une fois avec historiens et philosophes qui ne partagent pas ses idées. Mais il sait se montrer élogieux avec certains, que ce soit des contemporains comme Pierre Vespérini ou Lucien Jerphagnon, son maître ou des personnages plus anciens comme Caton ou Lucrèce. Abstraction faite de ces défauts qui font sa personnalité, on ne peut que rendre hommage à son immense travail documentaire et à sa culture encyclopédique qui lui permet de citer de larges extraits de textes anciens pour étayer sa pensée. On salue la fluidité de son style, même s’il emploie parfois des termes philosophiques pour préciser une idée ou des anachronismes pour plus de clarté. Il ose, en effet, parler de « filières courtes » pour évoquer la façon dont les Romains se nourrissaient. Sensible aux douceurs de la campagne, il nous transporte dans l’univers bucolique de Pline le Jeune et son écriture en devient poétique. Au bout de la lecture de ce troisième opus de la trilogie sur sa Brève encyclopédie du monde, on n’a qu’une envie, c’est d’endosser avec le philosophe « l’élégance existentielle » qu’il prône.

L’automne à Cuba, Leonardo Padura

                L’enquêteur cubain de Leonardo Padura, Mario Conde dit Le Conde, a posé sa démission après la mise à pied de son supérieur et ami, le major Rangel. Il noie ce changement de vie dans l’alcool et veut désormais se consacrer à l’écriture. Mais le nouveau chef Molina vient le chercher et insiste pour qu’il mène une dernière enquête sur le meurtre de Miquel Forcade Mier, un Cubain avec un passeport américain, dont le corps castré vient d’être découvert sur la plage. Exilé en Espagne puis à Miami, ce dernier est revenu sur son île, officiellement au chevet de son père malade. Mais est-ce la véritable raison ? Le mobile du meurtre pourrait bien remonter à sa fuite à l’étranger et à son ancienne profession qui consistait à exproprier les biens des riches. En fouillant dans le passé de la victime, le Conde découvre que Miguel et ses amis ex-ministres ont acquis des fortunes illégalement lors de la redistribution révolutionnaire engagée par le gouvernement et qu’ils ont participé à la corruption de cette société en accentuant l’injustice sociale. Il semble que Miguel Forcade ait été mêlé à un trafic de faux tableaux, quand des œuvres de Matisse, de Cézanne ou de Lam étaient abandonnées par la bourgeoisie fuyant le régime. Dès lors beaucoup de personnes auraient pu souhaiter sa mort.

                Quel rôle son entourage proche a-t-il joué dans son assassinat ? Le Conde est sûr que sa jeune femme lui cache des éléments importants de sa vie tout comme son ex-amant, toujours présent à ses côtés. Le père de la victime détient-il la clé du mystère ? Il connaît en tout cas le secret du bouddha en or, datant de la dynastie chinoise des T’ang qui est passé de mains en mains, de pays en pays jusqu’à finir enterré dans le patio de la maison familiale. Peut-être y a-t-il un lien avec la disparition de son fils dont il veut découvrir le meurtrier. Ce vieil homme, proche de la mort, amoureux des plantes et de musique classique, est un personnage attachant qui détonne face au cynisme et aux manœuvres de son fils.

                Pour résoudre cette enquête, le Condé est entouré d’un groupe d’amis qui le soutiennent, qui jamais ne l’abandonnent et qui participent à ses nombreuses beuveries car le rhum est omniprésent à Cuba. Même si le jeune inspecteur se révèle souvent ingérable, têtu, de mauvaise foi, désabusé, il possède d’indéniables qualités. Fidèle en amitié, il est amoureux de sa ville dont il se plaît à admirer l’architecture avec ses balcons en fer forgé et ses façades témoins d’un riche passé mais malheureusement abîmées et délaissées. Autre personnage important du livre, Félix, l’ouragan qui accompagne le héros dès les premières pages et qui se déchaînera à la fin. Cet ouragan purificateur arrivera-t-il à balayer les vieux démons de Mario Conde ?

                Beaucoup de questions sont posées dans ce roman policier qui est aussi une réflexion métaphysique sur le sens de l’existence, le refus de la routine et de l’asservissement, la peur que les sentiments ne soient édulcorés avec le temps. Avec en toile de fond, la société cubaine que Leonardo Padura résume en une phrase : Candido « gagnait sa vie en profitant des carences et de l’inefficacité de l’état ».

Les Furtifs, Alain Damasio

                On a beaucoup parlé de la sortie du dernier livre tant attendu d’Alain Damasio. De nombreuses interviews révélaient un auteur éminemment sympathique et développant des idées tout à fait séduisantes sur le monde d’aujourd’hui et de demain puisque l’action se passe en 2040. Tout cela laissait présager une lecture passionnante des Furtifs. Et, en effet, le sujet du roman est intéressant. Tishka, la fille de Lorca, a disparu. Lorca est séparé de sa femme Sahar. Elle, pense que leur fille est morte. Il croit en son retour. D’après lui, ce sont les Furtifs qui l’ont enlevée. Les Furtifs sont des créatures que l’on ne voit pas mais que l’on repère en captant les sons qu’ils produisent. Ils ont la particularité de se transformer en statue de céramique quand ils meurent. Lorca va donc devenir chasseur de Furtifs pour retrouver sa fille. Voilà pour l’intrigue. On vit dans un monde policé, hyperconnecté, sous surveillance constante. On est suivi grâce à une bague. Les capteurs et les drones sont partout. Dans les cafés, convivialité zéro. L’individu est isolé : il ne voit que l’écran qui est devant lui et n’entend que le son qui sort de son casque. Les villes sont aux mains de multinationales : Orange est propriétaire d’Orange, LVMH de Paris, Auchan de Lille, Warner de Cannes. Tout acte est enregistré et connu de tout le monde. Tout est sous contrôle.

                Tous les ingrédients sont là pour faire une bonne dystopie politique. Mais, pour une personne qui n’est pas familiarisée avec la littérature de fantasy ou de science-fiction, la chasse aux Furtifs devient vite fastidieuse. On a l’impression d’assister à un jeu vidéo qui n’en finit pas. La lecture fut laborieuse et abandonnée à la page 170. Dommage, car Alain Damasio nous offre de belles trouvailles dans des phrases d’une force et d’une vérité incroyables. A propos de nos certitudes : « ce qui brise la familiarité en nous, déconstruit nos certitudes et par là nous jette hors de nos égocentres vers l’inexploré ». Et, en cette veille de fête des pères : Papa !! « C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne […] Plus jamais seul. »

                Ne pas décourager pour autant les amateurs de ce genre littéraire qui trouveront assurément un univers à la hauteur de leurs attentes.


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