Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

                Qui est cet homme qui chemine sur son âne dans un paysage accablé de chaleur, avec des idées de vengeance et la vision d’un avenir tragique ? Il sort de quinze ans de prison. C’est un voyou qui vivait « de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs ». Son seul désir : posséder Filomena.  Quand il croit avoir atteint son but, il se rend compte trop tard que c’est à sa sœur qu’il vient de faire un enfant. Cette méprise jette la malédiction sur toute la lignée des Scorta ainsi que sur leur village, Montepuccio, au sud de l’Italie. Orphelin le jour de sa naissance, son fils, Rocco Scorta, brigand lui aussi, épouse une muette dont il aura trois enfants. A sa mort, il déshérite Giuseppe, Domenico et Carmela et lègue ses biens à l’église. L’argent doit se gagner, de façon honnête ou malhonnête, mais à la sueur de son front. C’est ainsi que la fratrie ouvre un bureau de tabac, après beaucoup de travail, des emprunts, des moments de découragement mais avec le bonheur final d’être propriétaire. Dans cette famille, on ne transmet pas de l’argent mais des gestes, des paroles, des valeurs « pour ne pas être de simples bestiaux qui vivent et crèvent sous ce soleil silencieux ». Les Scorta connaissent leur apogée quand grands-parents, parents, enfants, petits-enfants sont réunis autour d’un repas sur le « trabuccho » qu’un des oncles a construit de ses mains, c’est-à-dire sur une plate-forme en bois, accrochée à la falaise qui sert à la pêche. Les plats sont copieux. Le vin coule à flots. Les rires fusent. Toute la tribu oublie pour un moment les grimaces de ces existences patiemment construites mais balayées en un instant par un coup du sort. Ce jour-là, « ils avaient joui ensemble d’un peu de vie ».

                Beaucoup d’aventuriers, dans cette famille, pas toujours en accord avec la légalité. Mais aussi de beaux portraits, comme celui de Carmela, la mamma, qui veille sur sa maisonnée et la défend farouchement. Elle reconnaît : « J’étais mère. Et de ce jour, je suis devenue une louve comme toutes les mères. Ce que je construisais était pour eux. Ce que j’accumulais était pour eux […] Une louve qui ne pense qu’aux siens et qui mord si l’on s’approche ». Autres personnages hauts en couleur et indispensables à la vie du village : les curés qui s’occupent des orphelins, qui reçoivent les confidences, qui refusent de dire la messe pour punir les paroissiens ou qui sont mis au ban quand ils ne se plient pas aux règles de la communauté. En toile de fond, un village des Pouilles, haut perché, avec des falaises qui tombent dans la mer, des sentiers poussiéreux, des oliviers centenaires, des ânes qui avancent résignés sous la chaleur torride des pays méditerranéens, sur une terre aride et crevassée, à l’image des villageois. En quelques tableaux, l’auteur plante le décor. Les vieilles en noir regardent la vie passer, assises sur des chaises, devant chez elles. Les hommes discutent au café. Les tomates sèchent au soleil sur les balcons.

                Le lecteur est assommé par la chaleur qui brûle ces pages, mais aussi par le texte lumineux de Laurent Gaudé qui nous livre un magnifique roman humaniste sur la transmission. Laissons-lui les derniers mots : « Nous n’avons été ni meilleurs, ni pires que les autres, Elia. Nous avons essayé. C’est tout. De toutes nos forces, nous avons essayé. Chaque génération essaie. Construire quelque chose. Consolider ce qu’on possède. Ou l’agrandir. Prendre soin des siens. Chacun essaie de faire au mieux. Il n’y a rien à faire d’autre que d’essayer. Mais il ne faut rien attendre de la course. Tu sais ce qu’il y a, à la fin de la course ? La vieillesse. Rien d’autre ».

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