Marcher jusqu’au soir, Lydie Salvayre

                Une expérience originale est proposée à Lydie Salvayre : passer une nuit enfermée dans un musée avec l’œuvre à laquelle elle voue une véritable passion : L’homme qui marche de Giacometti et écrire ce qu’elle ressent. Etonnement de l’écrivaine devant son indifférence. Elle n’éprouve aucune émotion esthétique devant cette sculpture qu’elle adule pourtant, qu’elle n’avait vue que sur du papier et qui nous vaut la plus belle page du livre. La description et l’interprétation qu’elle en donne sont d’une grande justesse et d’une poésie qui trahit sa sensibilité au monde. Pour elle, L’homme qui marche incarne la condition humaine qui allie solitude et vulnérabilité, mais aussi persévérance et volonté d’aller de l’avant. L’homme porte toute la misère du monde sur ses épaules. Il sait que rien ne pourra le sauver. Pourtant, il continue à marcher. Lydie Salvayre le situe dans le monde actuel : « Décharné, la peau sur les os, décharné dans un monde obèse, dans un monde de la production obèse, dans un monde de la consommation obèse ». « Courbé par le poids du monde et peut-être par la honte de l’avoir fait tel ». Cette sculpture nous dit que l’être humain est fragile tout autant que la planète dévastée par les hommes.

                Rendez-vous manqué donc avec Giacometti au musée. A partir de là, elle s’interroge sur sa propre froideur et essaie d’y apporter des réponses. Pour elle, le musée est synonyme d’enfermement. Les œuvres y sont en prison et n’ont pour visite qu’un public bourgeois, alors qu’elles devraient être exposées dans des lieux que tout le monde fréquente ou même dans la nature. Elle dénonce l’élitisme dans lequel l’art est confiné avec une colère telle qu’elle perd toute crédibilité. On est même gêné par cette animosité excessive contre les musées qui frise la vulgarité. Peut-être cette réaction s’explique-t-elle par ses origines. Elle entremêle alors les souvenirs personnels avec des réflexions sur l’art et la société capitaliste. Son récit devient autobiographique. Elle revoit son enfance dans un milieu modeste. Ses parents, émigrés espagnols sans argent, n’avaient pas accès à la culture. Consciente d’être une transfuge de classe, elle ne fait plus partie du temps où, avec sa mère, elle rêvait devant les maisons des quartiers chics. Mais elle est toujours mal à l’aise dans les soirées mondaines où elle attire les réflexions du genre : « Elle a l’air bien modeste ». Les souvenirs affluent par associations d’idées et elle dit sa haine pour un père violent, à l’attitude dictatoriale.

                Au milieu d’un fouillis où le lecteur se perd, elle consacre une partie de son livre à Giacometti, ce qui donne un pêle-mêle biographique où l’on apprend que le sculpteur était un perfectionniste jamais satisfait de ses œuvres, indifférent au paraître, contrairement à Picasso dont elle critique l’arrogance. Elle est admirative devant sa modestie qui lui fait créer des merveilles et qui relativise la portée de l’art : « Pour moi, la réalité vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que tout ». Cette nuit en tête à tête avec Giacometti lui a permis quand même de s’interroger sur sa propre existence. Il semble que L’homme qui marche, peut-être vers son destin, renvoie à Lydie Salvayre sa propre terreur de la mort, attisée par sa récente maladie qui l’a longtemps conduite au déni. Maintenant qu’elle l’a apprivoisée, elle s’applique à apprécier les petits bonheurs quotidiens. Et elle conclut que l’art est incapable de changer le monde et sa barbarie. Mais il peut apporter du rêve, de la liberté et nous aider à voir la beauté des choses.

                On peut regretter la construction anarchique de ce texte qui voile des idées intéressantes, d’autant plus que la page d’anthologie sur L’homme qui marche donne paradoxalement envie d’aller au musée pour l’admirer.

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