Archives pour mai 2019

Nous l’Europe – banquet des peuples, Laurent Gaudé

                Poème épique qui raconte l’histoire de notre continent, riche d’un passé tour à tour cauchemardesque et lumineux. Notre peuple a connu tant d’événements qui ont bouleversé sa vie. L’industrialisation avec l’exploitation des hommes et les cadences infernales. Le travail inhumain dans les mines. Les villes redessinées par Haussmann qui déloge la populace du centre. Les compétitions insensées des pays aux expositions universelles. Toujours plus vite. Toujours plus fort. L’entente cordiale de ces mêmes pays quand il s’agit de partager le gâteau de l’Afrique. L’Europe en guerre avec ses corps mutilés. Un peu de répit quand Paris est une fête avec ses peintres, ses poètes, ses écrivains et ses musiciens. Puis, retour de la guerre. Les juifs fuient l’Allemagne. Les Républicains espagnols sont sur la route de la Retirada. La famine chasse les Irlandais de chez eux. Les Indésirables sont parqués dans des camps, les villes bombardées. Et toujours des héros qui résistent malgré les frontières qui se dressent et séparent les familles. Vent de liberté en 68. La jeunesse veut du changement, du rêve. L’Estaca de LLuis LLach chante l’espoir, l’espoir de faire tomber les généraux au Portugal, en Espagne, en Pologne, en Grèce. C’est la chute du mur de Berlin. Et pourtant, après la joie, de nouveaux conflits se présentent. La Yougoslavie est en sang dans l’indifférence des pays voisins.

                Sur quel socle allons-nous construire l’Europe riche d’une diversité de paysages, de cultures, de religions, si ce n’est sur l’humanisme et la fraternité ? Notre mission : apporter des idées neuves. Inviter l’utopie et la colère. Créer une nouvelle Europe plus humaine, plus solidaire, plus juste où règneront l’audace, l’esprit et la liberté. Avec ce plaidoyer pour une Europe des peuples, nous retrouvons l’empathie de l’auteur pour les miséreux et sa colère contre tous les exploiteurs sur lesquels il nous invite à cracher. En ces jours d’élections européennes, il faut lire ce texte poétique de Laurent Gaudé qui est bien plus convaincant que tous les discours des politiques pour tenter de nous conduire aux urnes.

La vraie vie, Adeline Dieudonné

                Roman très noir où la violence est le lot quotidien de la famille de la narratrice, âgée de 11 ans au début du livre. Un père ivrogne, brutal, chasseur invétéré qui collectionne ses trophées de chasse dans une pièce de la maison. Une mère entièrement soumise à son mari qui est devenue une « amibe » sous les coups répétés qu’elle subit. Seul son attachement à ses chèvres lui permet de rester debout. Un petit frère de sept ans qu’elle protège et avec lequel elle entretient une relation fusionnelle jusqu’au jour où un accident vient briser les liens qui les unissaient. Le marchand de glaces, qui adoucissait leurs journées, meurt, le visage emporté par l’explosion du syphon à chantilly. Le traumatisme est sévère pour les deux enfants. Gilles, le garçon, devient mutique, indifférent à tout et se laisse envahir par la sauvagerie de la hyène qu’il se plaît à contempler dans le musée de son père. Ce qui fait dire à sa sœur qu’il a la tête pleine de vermine. La fillette, elle, réagit en décidant de devenir une nouvelle Marie Curie. Elle se plonge à corps perdu dans la physique pour inventer une machine à remonter le temps qui effacerait sa vie actuelle trop cruelle et trop dure à supporter, pour l’emmener vers « la vraie vie » et surtout pour retrouver le sourire de son petit frère. Gilles, au grand désespoir de sa sœur, se rapproche de plus en plus de son père qui l’inscrit à un stand de tir. Il se met alors à exterminer les chats et les chiens du quartier et à torturer le bouc de sa mère. Il s’éloigne de plus en plus de sa sœur, jusqu’à participer à la terrible partie de chasse nocturne organisée par son père et ses amis, où la proie n’est autre que la narratrice. Il ne retrouve sa part d’humanité, qui résistait encore au fond de lui, qu’au moment où le père frappe avec la plus féroce sauvagerie sa sœur, ce qu’il ne peut supporter. Alors, le petit frère retrouve le sourire et une nouvelle vie sans le père.

                Au milieu de l’horreur des violences domestiques, quelques havres de douceur malgré tout pour la narratrice. Monica, la voisine, qui l’accompagne dans ses rêves. Le professeur Pavlovic qui lui donne des cours de physique. La famille où elle fait du baby-sitting et où le père lui offre le réconfort physique que son corps attendait. Ces personnages ainsi que l’amour qu’elle porte à son frère donnent à la jeune fille la rage de se battre pour sortir d’une situation étouffante et mortifère.

                C’est un roman glaçant que nous livre Adeline Dieudonné avec des scènes d’une cruauté insoutenable. La plume est belle et l’auteure excelle notamment dans l’art des portraits qu’elle campe en une touche, à l’aide de quelques mots imagés et évocateurs. En voici deux exemples : « Il semblait avoir poussé de travers, au gré de ses caprices ». « Il était pâle et grassouillet, comme si on l’avait incubé dans une bouteille de coca ».

Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

                Qui est cet homme qui chemine sur son âne dans un paysage accablé de chaleur, avec des idées de vengeance et la vision d’un avenir tragique ? Il sort de quinze ans de prison. C’est un voyou qui vivait « de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs ». Son seul désir : posséder Filomena.  Quand il croit avoir atteint son but, il se rend compte trop tard que c’est à sa sœur qu’il vient de faire un enfant. Cette méprise jette la malédiction sur toute la lignée des Scorta ainsi que sur leur village, Montepuccio, au sud de l’Italie. Orphelin le jour de sa naissance, son fils, Rocco Scorta, brigand lui aussi, épouse une muette dont il aura trois enfants. A sa mort, il déshérite Giuseppe, Domenico et Carmela et lègue ses biens à l’église. L’argent doit se gagner, de façon honnête ou malhonnête, mais à la sueur de son front. C’est ainsi que la fratrie ouvre un bureau de tabac, après beaucoup de travail, des emprunts, des moments de découragement mais avec le bonheur final d’être propriétaire. Dans cette famille, on ne transmet pas de l’argent mais des gestes, des paroles, des valeurs « pour ne pas être de simples bestiaux qui vivent et crèvent sous ce soleil silencieux ». Les Scorta connaissent leur apogée quand grands-parents, parents, enfants, petits-enfants sont réunis autour d’un repas sur le « trabuccho » qu’un des oncles a construit de ses mains, c’est-à-dire sur une plate-forme en bois, accrochée à la falaise qui sert à la pêche. Les plats sont copieux. Le vin coule à flots. Les rires fusent. Toute la tribu oublie pour un moment les grimaces de ces existences patiemment construites mais balayées en un instant par un coup du sort. Ce jour-là, « ils avaient joui ensemble d’un peu de vie ».

                Beaucoup d’aventuriers, dans cette famille, pas toujours en accord avec la légalité. Mais aussi de beaux portraits, comme celui de Carmela, la mamma, qui veille sur sa maisonnée et la défend farouchement. Elle reconnaît : « J’étais mère. Et de ce jour, je suis devenue une louve comme toutes les mères. Ce que je construisais était pour eux. Ce que j’accumulais était pour eux […] Une louve qui ne pense qu’aux siens et qui mord si l’on s’approche ». Autres personnages hauts en couleur et indispensables à la vie du village : les curés qui s’occupent des orphelins, qui reçoivent les confidences, qui refusent de dire la messe pour punir les paroissiens ou qui sont mis au ban quand ils ne se plient pas aux règles de la communauté. En toile de fond, un village des Pouilles, haut perché, avec des falaises qui tombent dans la mer, des sentiers poussiéreux, des oliviers centenaires, des ânes qui avancent résignés sous la chaleur torride des pays méditerranéens, sur une terre aride et crevassée, à l’image des villageois. En quelques tableaux, l’auteur plante le décor. Les vieilles en noir regardent la vie passer, assises sur des chaises, devant chez elles. Les hommes discutent au café. Les tomates sèchent au soleil sur les balcons.

                Le lecteur est assommé par la chaleur qui brûle ces pages, mais aussi par le texte lumineux de Laurent Gaudé qui nous livre un magnifique roman humaniste sur la transmission. Laissons-lui les derniers mots : « Nous n’avons été ni meilleurs, ni pires que les autres, Elia. Nous avons essayé. C’est tout. De toutes nos forces, nous avons essayé. Chaque génération essaie. Construire quelque chose. Consolider ce qu’on possède. Ou l’agrandir. Prendre soin des siens. Chacun essaie de faire au mieux. Il n’y a rien à faire d’autre que d’essayer. Mais il ne faut rien attendre de la course. Tu sais ce qu’il y a, à la fin de la course ? La vieillesse. Rien d’autre ».

Marcher jusqu’au soir, Lydie Salvayre

                Une expérience originale est proposée à Lydie Salvayre : passer une nuit enfermée dans un musée avec l’œuvre à laquelle elle voue une véritable passion : L’homme qui marche de Giacometti et écrire ce qu’elle ressent. Etonnement de l’écrivaine devant son indifférence. Elle n’éprouve aucune émotion esthétique devant cette sculpture qu’elle adule pourtant, qu’elle n’avait vue que sur du papier et qui nous vaut la plus belle page du livre. La description et l’interprétation qu’elle en donne sont d’une grande justesse et d’une poésie qui trahit sa sensibilité au monde. Pour elle, L’homme qui marche incarne la condition humaine qui allie solitude et vulnérabilité, mais aussi persévérance et volonté d’aller de l’avant. L’homme porte toute la misère du monde sur ses épaules. Il sait que rien ne pourra le sauver. Pourtant, il continue à marcher. Lydie Salvayre le situe dans le monde actuel : « Décharné, la peau sur les os, décharné dans un monde obèse, dans un monde de la production obèse, dans un monde de la consommation obèse ». « Courbé par le poids du monde et peut-être par la honte de l’avoir fait tel ». Cette sculpture nous dit que l’être humain est fragile tout autant que la planète dévastée par les hommes.

                Rendez-vous manqué donc avec Giacometti au musée. A partir de là, elle s’interroge sur sa propre froideur et essaie d’y apporter des réponses. Pour elle, le musée est synonyme d’enfermement. Les œuvres y sont en prison et n’ont pour visite qu’un public bourgeois, alors qu’elles devraient être exposées dans des lieux que tout le monde fréquente ou même dans la nature. Elle dénonce l’élitisme dans lequel l’art est confiné avec une colère telle qu’elle perd toute crédibilité. On est même gêné par cette animosité excessive contre les musées qui frise la vulgarité. Peut-être cette réaction s’explique-t-elle par ses origines. Elle entremêle alors les souvenirs personnels avec des réflexions sur l’art et la société capitaliste. Son récit devient autobiographique. Elle revoit son enfance dans un milieu modeste. Ses parents, émigrés espagnols sans argent, n’avaient pas accès à la culture. Consciente d’être une transfuge de classe, elle ne fait plus partie du temps où, avec sa mère, elle rêvait devant les maisons des quartiers chics. Mais elle est toujours mal à l’aise dans les soirées mondaines où elle attire les réflexions du genre : « Elle a l’air bien modeste ». Les souvenirs affluent par associations d’idées et elle dit sa haine pour un père violent, à l’attitude dictatoriale.

                Au milieu d’un fouillis où le lecteur se perd, elle consacre une partie de son livre à Giacometti, ce qui donne un pêle-mêle biographique où l’on apprend que le sculpteur était un perfectionniste jamais satisfait de ses œuvres, indifférent au paraître, contrairement à Picasso dont elle critique l’arrogance. Elle est admirative devant sa modestie qui lui fait créer des merveilles et qui relativise la portée de l’art : « Pour moi, la réalité vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que la peinture. L’homme vaut plus que tout ». Cette nuit en tête à tête avec Giacometti lui a permis quand même de s’interroger sur sa propre existence. Il semble que L’homme qui marche, peut-être vers son destin, renvoie à Lydie Salvayre sa propre terreur de la mort, attisée par sa récente maladie qui l’a longtemps conduite au déni. Maintenant qu’elle l’a apprivoisée, elle s’applique à apprécier les petits bonheurs quotidiens. Et elle conclut que l’art est incapable de changer le monde et sa barbarie. Mais il peut apporter du rêve, de la liberté et nous aider à voir la beauté des choses.

                On peut regretter la construction anarchique de ce texte qui voile des idées intéressantes, d’autant plus que la page d’anthologie sur L’homme qui marche donne paradoxalement envie d’aller au musée pour l’admirer.

La cage dorée, Camilla Lackberg

                Sous l’emprise d’un mari méprisant, semblant entièrement dévoué à son travail, Faye se transforme en bête furieuse quand elle apprend qu’il la trompe régulièrement depuis le début de son mariage. Elle a sacrifié sa carrière, qui aurait pu être brillante, pour aider Jack, son mari, à monter une entreprise qui a pris de l’ampleur grâce à elle et pour s’occuper de son foyer en s’enfermant dans une « cage dorée » comme les autres « oies » qu’elle fréquente.

                Des retours en arrière nous dévoilent une autre personnalité de Faye qui a changé de prénom et qui traîne un lourd passé dont elle veut se débarrasser mais qui la rattrape quand son mari la renvoie de chez elle sans un sou, pour s’installer avec sa maîtresse. Grâce à une volonté féroce, elle reprend ses études, payées par des petits travaux et qui lui permettent bientôt de créer une affaire au nom révélateur de « Revenge », entraînant avec elle les femmes maltraitées, humiliées, trompées par leurs compagnons. Dès lors, elle va pouvoir peaufiner une vengeance machiavélique qui va broyer son mari, le ruiner et faire voler en éclats sa vie privée.

                 Ce roman policier maintient le suspense jusque dans ses dernières pages. Mais c’est aussi un réquisitoire contre l’égoïsme et le pouvoir des hommes. Il met l’accent sur la noirceur du destin des femmes que la violence seule peut sauver. Peu de douceur dans cette histoire qui donne souvent la chair de poule tant cette violence est prégnante et qui résonne particulièrement avec la libération de la parole féminine actuelle et le mouvement #Metoo qui n’a pas pu échapper à l’auteure.

La vie secrète des écrivains, Guillaume Musso

                Musso fait dire à son personnage que le but d’un roman est de sortir le lecteur de son existence, de le captiver. Essai réussi avec La vie secrète des écrivains, véritable page-turner. L’auteur nous embarque dans plusieurs histoires qui semblent éloignées les unes des autres, mais qui se rejoignent bien sûr au moment du dénouement. Il y a celle qui se joue sur l’île Beaumont autour de la star, Nathan Fawles, écrivain à succès de 35 ans. Il vit en reclus, refusant toute rencontre avec les médias depuis qu’il a décidé d’arrêter l’écriture. Raphaël Bataille s’est fait embaucher dans la seule librairie de l’île pour tenter de l’approcher et de percer son secret. De son côté, une journaliste suisse use de subterfuges pour obtenir un entretien en kidnappant son chien et en lui racontant une histoire à épisodes qui éveille sa curiosité en même temps que la nôtre. Le récit connaît un glissement vers le thriller quand l’île devient le cadre du meurtre sauvage d’une jeune femme et de son ancien compagnon. Nous nous interrogeons par ailleurs sur le mystère d’un appareil photo qui a voyagé d’Hawaï à Paris, en passant par Taïwan et l’Alabama. Et enfin, un ancien assassinat touchant une famille entière refait surface et relie tous les personnages précédents.

                Ces intrigues sont entrecoupées d’écrits divers qui n’apportent pas grand-chose au roman, si ce n’est un peu plus de réalité. Il s’agit d’une ancienne interview de Fawles, d’un arrêté préfectoral qui interdit l’accès de l’île à la suite du meurtre, d’un extrait de l’émission Bouillon de culture de Bernard Pivot. Musso nous fait part, de plus, de ses réflexions sur l’écriture et l’incidence qu’elle peut avoir sur la vie de l’écrivain, en l’éloignant du réel ou, au contraire, en ayant un côté positif : « L’écriture structure ta vie et tes idées, elle finit souvent par mettre de l’ordre dans le chaos de l’existence ». Le monde littéraire est évoqué tout au long du récit, avec un réquisitoire contre les éditeurs qui se sont souvent fourvoyés en refusant des chefs-d’œuvre. Il fait de nombreuses références aux romans et aux auteurs qui l’ont formé. Il raconte les séances de dédicace et comment les écrivains trouvent l’inspiration dans les faits divers. Il s’inquiète de la fermeture des librairies avec le développement des réseaux sociaux.

                Beaucoup de plaisir à la lecture de ce dernier Musso, bien construit, qui nous prend dans les filets de ses mises en abyme. Le style n’est pas toujours à la hauteur. Trois fois les photos qu’il est en train de découvrir « glacent le sang » du personnage. Mais ce n’est pas l’essentiel pour cet auteur de best-sellers, souvent égratigné par les critiques, qui cherche avant tout à passionner et à émouvoir son lecteur.


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