Kuessipan, Naomi Fontaine

                Naomi Fontaine revient dans la réserve des Innus, son peuple, qu’elle a quitté avec sa mère à l’âge de sept ans, après l’accident du père, pour aller vivre à Québec et elle nous convie à une promenade parmi les siens. Elle a plaisir à nous faire découvrir ces gens que le gouvernement a regroupés dans un espace où ils se sentent à l’étroit et où ils essaient de se reconstruire après bien des souffrances. Déjà, à l’époque des jésuites, les enfants étaient enfermés dans des internats pour être éduqués, civilisés. Bien sûr, le pays est dur dans cette partie du nord-est canadien. Il faut vivre avec le brouillard, le vent, l’humidité, dans une « baie de sable, recouverte de neige six mois par année ». Mais il y a les îles, les plages, le fleuve qui ressemble à la mer et les forêts d’épinettes, paysage grandiose que cette tribu nomade parcourait librement avant d’être parquée. Le chômage n’existait pas au temps de la chasse et de la pêche. Aujourd’hui, les écologistes s’opposent à la chasse au caribou, coutume ancestrale, parce qu’ils ont peur de son extinction. Bien sûr, il y a de la drogue, de l’inceste, de l’alcool, de la solitude, des suicides. Mais il y a aussi de la beauté et l’auteure nous avertit dès le début du livre : « Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale ».

                Dans la réserve, on croise des vieux aux mains usées et aux gencives sans dents, des femmes au corps fatigué par les grossesses multiples et une vie sans repos, des adolescentes de quinze ans qui traînent leur ventre rond, des enfants qui perdent trop vite leur innocence pour se réfugier dans les paradis artificiels. Mais, Naomi Fontaine nous présente aussi de belles figures comme sa grand-mère qui a porté dix-neuf enfants, aux mains toujours actives « à coudre des mocassins, à broder des fleurs, à tendre la bibiche sur les raquettes ». Ou encore son arrière-grand-mère qui a vécu chez elle jusqu’à l’âge de 101 ans. Chez les Innus, « il n’y a pas de maison pour les vieillards », mais il y a beaucoup d’entraide et la jeune femme nous invite aux moments de convivialité inhérents à sa communauté. Le mariage traditionnel autour d’un feu de bois, sans promesses, sans discours. La pêche au saumon en famille. Les veillées sur la plage ou auprès d’un mort avec les parents et les voisins qui partagent les repas.

                A travers les portraits qu’elle brosse et les tableaux qu’elle peint avec tendresse et colère à la fois, Naomi Fontaine nous raconte l’histoire, la vie quotidienne, les traditions et les problèmes du peuple innu auquel elle appartient. C’est une véritable ode qu’elle dédie à ses semblables dans ces textes courts qui s’apparentent à de petits poèmes en prose. Dany Laferrière lui rend un hommage touchant et tellement juste : « Des observations dures. Des joies violentes. Une nature rêche. Pas d’adjectifs. Ni de larmes. C’est le livre d’un archer qui n’a pas besoin de regarder la cible pour l’atteindre en plein cœur. Mon cœur. »

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