Archives pour avril 2019

En attendant le jour, Michaël Connelly

                Nous faisons connaissance avec la nouvelle héroïne de Michaël Connelly, l’inspectrice Renée Balland, reléguée aux affaires de nuit pour avoir dénoncer son supérieur de harcèlement sexuel. Elle est présentée avec des attributs bien particuliers qui font partie de sa personnalité : un van, une planche de paddle, une tente sur la plage où elle récupère après son travail, une fidèle chienne, Lola, qui veille sur elle et une grand-mère chez qui elle vit le week-end et quand elle est en congé. On apprend qu’elle est née à Hawaï, que sa mère l’a abandonnée et que son père, champion de surf, lui a donné le goût de ce sport, même s’il est mort emporté par une vague.

                Indépendante et pleine de ressentiment d’avoir été mise sur la touche, elle agit souvent en solo et flirte parfois avec la légalité quand elle part à la recherche de preuves. Dans En attendant le jour, elle mène de front trois enquêtes, même si elle n’est pas toujours la bienvenue : un vol de carte bancaire, une fusillade dans un club et une agression de transsexuel. Obstinée et perfectionniste, elle arrive à les débrouiller, malgré l’hostilité de ses collègues dont elle doit se méfier parce qu’ils veulent sa perte ou parce qu’ils pourraient être impliqués dans l’affaire de meurtre. Elle n’hésite pas à se mettre en danger quand, d’enquêtrice elle devient victime d’enlèvement par son principal suspect. En tant que femme et en tant que « rétrogradée », elle doit faire ses preuves et, à la fin du roman, son professionnalisme est admiré par ses collaborateurs et même par son chef qui lui propose de réintégrer l’unité de jour. Mais sa fierté ne lui permet pas d’accepter, tant qu’il n’aura pas reconnu en public son comportement inadapté.

                Toujours fidèle à lui-même, Michaël Connelly nous entraîne sur de fausses pistes, introduit des rebondissements quand l’enquête piétine, tout en faisant une peinture réaliste de l’Amérique d’aujourd’hui avec ses laissés-pour-compte abandonnés sous des tentes insalubres, son racisme homophobe et sa misogynie bien réelle qui a entraîné les affaires actuelles. Nouvelle série très prometteuse donc. 

Manikanetish, Naomi Fontaine

                Deuxième livre de Naomi Fontaine dans lequel elle raconte ses retrouvailles avec la communauté innue, au nord-est du Canada où elle a vécu sa petite enfance. Après de longues années d’exil à Québec, elle prend conscience de sa différence, éprouve le besoin d’un retour aux sources et l’envie d’enseigner aux adolescents de Uashat pour leur apprendre le monde. Perte rapide des illusions devant la violence de la vie de ces Amérindiens, parqués dans une réserve. Adieu la classe idéale avec des élèves avides de connaissances ! Face à elle, des gamins qui dorment pendant les cours, des absentéistes, des orphelins rebelles, des jeunes filles en charge d’enfants. Elle doit affronter des suicides parce que le fardeau de la vie est trop lourd à porter pour de jeunes épaules aux responsabilités d’adultes.

                Souvent l’enseignante idéaliste reste démunie devant tant de souffrance. Il lui arrive même de pleurer avec eux. Comment faire aimer à ces écorchés vifs les subtilités d’une langue, le français, qui n’est même pas la leur ? Professeur et élèves sont sauvés par le club théâtre qui va les rapprocher et les socialiser. Pourtant, le projet est ambitieux. Il s’agit de jouer Le Cid. Mais quelle satisfaction et quel bonheur devant le succès de la représentation ! Les jeunes ont fait des progrès dans la langue de Corneille et cette expérience a énormément enrichi Naomi Fontaine, admirative devant le courage de ces adolescents qui se battent malgré l’adversité. Ils lui donnent la force de tenir debout alors qu’elle vient de découvrir qu’elle est enceinte d’un homme qu’elle ne veut pas pour compagnon.

                L’Amérindienne exilée a aussi appris l’humilité, elle qui croyait détenir le savoir parce qu’elle avait vécu à la ville et parce qu’elle avait fait des études universitaires. Après avoir connu la honte d’être Innue dans un monde de blancs, elle retrouve la fierté de faire partie d’un peuple humilié, malmené mais combatif et riche de son histoire passée. Elle retrouve ses souvenirs et ses racines, lors d’un week-end en forêt, au bord d’un lac, où elle chasse l’orignal, pêche la truite et fait griller des guimauves sur un feu de camp.

                Toujours autant de tendresse et de colère dans ce récit initiatique où Naomi Fontaine, dans une écriture sans emphase, précise et poétique, rend hommage à une communauté oubliée et en souffrance. Après avoir vécu des moments de partage très forts, elle termine son livre sur une note d’espoir qui fait chaud au cœur.

Kuessipan, Naomi Fontaine

                Naomi Fontaine revient dans la réserve des Innus, son peuple, qu’elle a quitté avec sa mère à l’âge de sept ans, après l’accident du père, pour aller vivre à Québec et elle nous convie à une promenade parmi les siens. Elle a plaisir à nous faire découvrir ces gens que le gouvernement a regroupés dans un espace où ils se sentent à l’étroit et où ils essaient de se reconstruire après bien des souffrances. Déjà, à l’époque des jésuites, les enfants étaient enfermés dans des internats pour être éduqués, civilisés. Bien sûr, le pays est dur dans cette partie du nord-est canadien. Il faut vivre avec le brouillard, le vent, l’humidité, dans une « baie de sable, recouverte de neige six mois par année ». Mais il y a les îles, les plages, le fleuve qui ressemble à la mer et les forêts d’épinettes, paysage grandiose que cette tribu nomade parcourait librement avant d’être parquée. Le chômage n’existait pas au temps de la chasse et de la pêche. Aujourd’hui, les écologistes s’opposent à la chasse au caribou, coutume ancestrale, parce qu’ils ont peur de son extinction. Bien sûr, il y a de la drogue, de l’inceste, de l’alcool, de la solitude, des suicides. Mais il y a aussi de la beauté et l’auteure nous avertit dès le début du livre : « Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale ».

                Dans la réserve, on croise des vieux aux mains usées et aux gencives sans dents, des femmes au corps fatigué par les grossesses multiples et une vie sans repos, des adolescentes de quinze ans qui traînent leur ventre rond, des enfants qui perdent trop vite leur innocence pour se réfugier dans les paradis artificiels. Mais, Naomi Fontaine nous présente aussi de belles figures comme sa grand-mère qui a porté dix-neuf enfants, aux mains toujours actives « à coudre des mocassins, à broder des fleurs, à tendre la bibiche sur les raquettes ». Ou encore son arrière-grand-mère qui a vécu chez elle jusqu’à l’âge de 101 ans. Chez les Innus, « il n’y a pas de maison pour les vieillards », mais il y a beaucoup d’entraide et la jeune femme nous invite aux moments de convivialité inhérents à sa communauté. Le mariage traditionnel autour d’un feu de bois, sans promesses, sans discours. La pêche au saumon en famille. Les veillées sur la plage ou auprès d’un mort avec les parents et les voisins qui partagent les repas.

                A travers les portraits qu’elle brosse et les tableaux qu’elle peint avec tendresse et colère à la fois, Naomi Fontaine nous raconte l’histoire, la vie quotidienne, les traditions et les problèmes du peuple innu auquel elle appartient. C’est une véritable ode qu’elle dédie à ses semblables dans ces textes courts qui s’apparentent à de petits poèmes en prose. Dany Laferrière lui rend un hommage touchant et tellement juste : « Des observations dures. Des joies violentes. Une nature rêche. Pas d’adjectifs. Ni de larmes. C’est le livre d’un archer qui n’a pas besoin de regarder la cible pour l’atteindre en plein cœur. Mon cœur. »

Le meurtre du commandeur. Tome 1 : Une idée apparaît. Tome 2 : La métaphore se déplace. Haruki Murakami

                Le narrateur est un peintre spécialisé dans les portraits. Sa femme vient de le quitter. Abasourdi par cette nouvelle, il s’enfuit aussitôt de chez lui, prend sa voiture et erre sur la route des journées entières, pendant un mois et demi. Las de ce vagabondage et voyant ses fonds diminuer. Il décide de retourner à Tokyo. Sans logement, il est hébergé par un ami dans l’habitation de son père qui vient de partir dans une maison de retraite. Il vit pas très loin de la capitale, au milieu des bois et en solitaire pendant de longs mois, donne des cours de dessin deux fois par semaine et connaît de brèves aventures avec deux de ses élèves qui sont des femmes mariées. Rien d’extraordinaire jusque-là.

                Pourtant, son monde va basculer en rencontrant des personnages mystérieux et un environnement qu’il ne peut maîtriser. Quel secret cache son propriétaire, le peintre Tomohiko Amada, qui, dans sa jeunesse, est revenu transformé, après un séjour à Vienne sous les nazis ? Nul ne sait ce qui s’est passé en Autriche. Mais, à son retour, il a délaissé la peinture occidentale moderne pour ne créer que des tableaux japonais de style « nihonga ». Pourquoi n’a-t-il gardé aucune de ses œuvres, si ce n’est Le meurtre du commandeur, bien emballé et caché dans le grenier ? Le narrateur le découvre et s’interroge sur la violence du sujet traité : Don Juan est en train de tuer le commandeur sous les yeux de sa fille, Donna Anna, que Don Juan avait séduite. La surprise de notre personnage ne fait qu’augmenter quand le commandeur sort du tableau pour s’incarner en un homme de soixante centimètres qui lui souffle des conseils pour améliorer ses peintures.

                A cette énigme vient s’ajouter celle de la clochette qui résonne toutes les nuits, à la même heure et que le héros trouve finalement abandonnée dans une fosse fermée par un monticule de pierres. Passage alors dans le paranormal quand Murakami évoque le « sokushinbutsu », pratique historique des bouddhistes. Certains moines s’auto momifiaient de leur vivant pour atteindre l’illumination. Les produits des arbres pour seule nourriture leur permettaient d’évacuer toutes les matières grasses. Puis, ils s’enfermaient dans une chambre de pierre, sous terre, avec un tuyau en bambou comme aération et une clochette qu’ils faisaient tinter pour attester de leur vie. Cette tradition est interdite aujourd’hui par la loi, mais peut-être certains en poursuivent-ils l’usage ?

                Une certaine méfiance s’installe chez le narrateur à propos de son voisin, Menshiki, qui parle peu de lui mais qui demande au peintre de faire son portrait contre une somme d’argent exorbitante, puis le portrait de Marié, une de ses élèves qu’il pense être sa fille. Marié est une adolescente bizarre… Mais ce n’est que le début de son histoire que l’auteur nous promet mouvementée. Rendez-vous dans le tome 2 où les métaphores prennent vie et éclairent les questions restées sans réponse dans le tome 1.

                Dans ce nouveau roman, le lecteur retrouve l’univers obsessionnel de Murakami. Tout se mêle : la réalité, le rêve, le quotidien, l’irrationnel. Où est la vérité ? Dans une phrase, le narrateur avoue : « Je finissais par ne plus distinguer ce qui était normal de ce qui ne l’était pas, ce qui était réel de ce qui ne l’était pas ». On est aussi dérouté que le personnage à cause de l’atmosphère de mystère et de malaise qu’entretient l’auteur. Il imagine, une nouvelle fois, un personnage solitaire quelque peu dépressif qui entreprend un voyage initiatique avec des épreuves à traverser et une arrivée laissant entrevoir une vie meilleure. La création artistique est au centre du récit puisqu’elle envahit la vie du narrateur qui est peintre et qui dialogue avec les personnages de ses tableaux. D’où la dimension fantastique récurrente dans l’œuvre de Murakami. Grand mélomane, l’auteur n’omet pas d’inviter la musique classique qui jalonne son livre avec Le chevalier à la rose, Don Giovanni ou La Bohème entre autres opéras. Toujours fidèle à son habitude, Murakami use et abuse de la prolepse en annonçant dans une phrase le chapitre suivant et maintient ainsi l’attention du lecteur qui se laisse prendre, même s’il ne comprend pas toujours le sens du roman, même si le rythme est parfois un peu lent et si les répétitions sont nombreuses.

Notre Dame de Paris, Victor Hugo

                Le lundi 15 avril 2019, en voyant Notre Dame de Paris partir en fumée, le premier réflexe est d’aller chercher dans la bibliothèque le roman de Victor Hugo pour rendre hommage au monument et y trouver des traces de sa splendeur passée.

                Tout le monde connaît l’histoire du bossu de Notre Dame. Des bohémiens ont échangé Quasimodo, un enfant difforme contre Esméralda qui devient une belle jeune fille. Il est recueilli par Claude Frollo, l’archidiacre lugubre de la cathédrale. Tous deux sont dévorés de passion pour la gitane qui, elle, est folle amoureuse de Phoebus, le capitaine du roi. Frollo, jaloux, poignarde Phoebus. Esméralda est accusée, vouée au gibet. Quasimodo la cache dans Notre Dame, asile inviolable, jusqu’au jour où les truands de la Cour des Miracles décident de la délivrer. Rendue à la justice, Esméralda est pendue. Quasimodo, comprenant que Frollo est à l’origine de sa mort, le précipite du haut des tours. Les corps de Quasimodo et Esméralda sont retrouvés enlacés dans le charnier de Montfaucon.

                Au-delà de l’intrigue mélodramatique, c’est la pensée de Victor Hugo qui s’exprime, ici, sur l’art, la politique, la société. Dans le cadre historique du Moyen Age, très en vogue au XIXème siècle, l’écrivain représente le peuple de Paris qui grouille et se mélange lors des fêtes et des représentations théâtrales, le peuple qui se défoule en se moquant des bourgeois et en les insultant, comme pour les saturnales romaines. Mais ce fond médiéval lui permet surtout de mettre en scène le personnage principal du roman : Notre Dame de Paris. Hommage à cette grande dame, dépositaire des strates historiques de notre pays et témoin de l’évolution de l’art, du roman au gothique. « Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non seulement de l’histoire du pays mais encore de l’histoire de la science et de l’art ». Hugo est admiratif devant le travail des bâtisseurs anonymes qui ont façonné chaque partie de l’édifice. « Le mur était en pierre, la toiture en plomb, la charpente en bois. Cette charpente prodigieuse si touffue qu’on appelait la forêt ». C’est pour toutes ces raisons qu’il faut exercer une « surveillance active » sur nos monuments. Il déplore les mutilations que le temps mais surtout que les hommes leur font subir. Comment ne pas être saisi d’émotion, au moment où les truands donnent l’assaut à Notre Dame, devant la vision apocalyptique de « la grande flamme désordonnée et furieuse » qui s’élève entre les deux clochers ?

                Autre réflexion de Victor Hugo sur l’avenir de l’architecture dans le célèbre chapitre « Ceci tuera cela ». Le livre va-t-il tuer l’édifice ? Jusque-là, « l’architecture a été la grande écriture du genre humain ». Mais avec l’invention de Gutenberg, la sculpture, la peinture, l’art du vitrail, la musique ne sont plus au service de la pensée notamment religieuse. Tous ces arts se libèrent et deviennent autonomes. L’histoire de l’humanité s’inscrit désormais dans le livre qui répand la culture à travers le monde entier en la rendant immortelle. Et cet immense événement réjouit Hugo.

                Pour rester dans le domaine artistique, Hugo évoque, la situation d’incompris du poète qui a du mal à vivre de ses œuvres. Gringoire se plaint : « Et moi, poète, je suis hué et je grelotte ». Nous assistons avec lui à la représentation d’un mystère qui intéresse peu le public populaire. Ambiance de l’époque : la pièce est interrompue parle discours d’un mendiant, puis par l’installation tardive des notables et elle est enfin interrompue par l’élection du roi des fous et l’arrivée d’Esméralda dont la beauté éblouit les spectateurs.

                 Un autre combat auquel Hugo se livrera toute sa vie, c’est celui de l’injustice. Dans le chapitre « Coup d’œil impartial sur l’ancienne magistrature », il prend plaisir à railler les juges en leur faisant jouer un simulacre de procès qui n’est en fait qu’un dialogue de sourds. Farouche opposant à la peine de mort, qui sera le thème principal de Claude Gueux, il la définit comme « cette maladie de l’échafaud, la plus monstrueuse de toutes les maladies parce qu’elle ne vient pas de Dieu mais de l’homme.

                  Ce roman bouillonnant, à l’image de la « foule bariolée et bruyante » du Moyen Age, aborde bien des thèmes chers à Hugo. Mais aujourd’hui, il résonne surtout en nous comme un brillant plaidoyer pour nous inciter à prendre soin des trésors de notre architecture. Merveilleux Hugo qu’il faut lire absolument pour fuir les banalités générées par l’émotion d’après l’incendie ! A méditer : « L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut ».

Wonderland Avenue, Michael Connelly

                L’un des plus célèbres inspecteurs de la littérature mondiale, Harry Bosch, nous entraîne sur une enquête des plus sordides : le meurtre d’un enfant, remontant à une vingtaine d’années. Les os que l’on vient de retrouver sur les hauteurs de Wonderland Avenue, à Los Angeles, révèlent de nombreuses fractures et les traces de plusieurs interventions chirurgicales. Enfant maltraité à coup sûr. Par qui ? La mère qui a quitté le foyer alors qu’il était bébé ? Le père alcoolique qui l’a élevé ? L’ancien pédophile installé près de l’endroit où a eu lieu le crime ? D’autres possibilités s’offriront à Bosch qui, avec sa ténacité coutumière, trouvera le coupable. Mais il lui faudra malmener sa hiérarchie, toujours prompte à se contenter d’aveux spontanés, se battre avec les journalistes qui polluent son enquête en voulant à tout prix un scoop et affronter la mort de deux victimes collatérales : un suspect et une policière.

                Bosch, malgré son aspect rugueux, reste un personnage attachant que l’on a plaisir à retrouver. Son professionnalisme force le respect et l’admiration mais, quand il est sûr de son fait, il se montre intransigeant, ce qui ne lui vaut pas que des amis dans sa profession. Il fait toujours preuve d’humanité quand il interroge les suspects et les témoins. Il se protège en répondant par une pirouette quand on touche à son intimité. Pourtant, cet ancien du Vietnam, qui vit avec des traumatismes, laisse parfois entrevoir sa sensibilité. Il a du mal à cacher son malaise quand le médecin légiste énumère les mauvais traitements subis par l’enfant. Il se laisse même distraire par sa nouvelle coéquipière et en oublie de prendre les instruments nécessaires pour analyser la scène du crime. Quant à l’enquête, encore une fois elle nous tient en haleine, grâce à la maestria de Michael Connelly qui nous entraîne dans des impasses et nous met face à des obstacles sans cesse renouvelés, quand tout semblait évident.

Salina, Laurent Gaudé

                Salina, sentant ses forces décliner, demande à son fils Malaka de l’accompagner « pour rejoindre le monde des pierres, des torrents et du souffle des choses ». Le fils s’acquitte de cette mission avec amour et dévouement. Long voyage dans le désert aride et rocailleux au cours duquel il marche à ses côtés, la porte sur le dos tel un Saint-Christophe, d’abord vivante, puis morte, lui fait sa toilette et enfin la conduit sur une barque jusqu’à une île où se trouve le cimetière qui va l’accueillir. Mais la tradition veut, qu’au long de cette traversée sur l’eau, le fils raconte la vie de sa mère au passeur qui le conduit, ainsi qu’aux pêcheurs des environs. Récit passionnant et poignant qui retrace « une vie entière de poussière, de combats, d’errances et de rage ».

                Bébé, Salina fait partie des dix enfants d’un clan sacrifiés, selon la coutume, « pour calmer la voracité du destin ». Abandonnée dans un village, elle survit à la chaleur du soleil, à la sauvagerie des hyènes et elle est recueillie par Mamanbala. A ses côtés, Salina connaît une enfance heureuse et partage ses jeux avec son ami, Kano, dont elle devient amoureuse. Mais c’est le chef du clan Djiamba, Sissoko, et surtout sa femme, Khaya, qui décident d’un mariage arrangé avec le frère aîné de Kano, Saro. Salina proteste, supplie mais, vaincue, la nuit de noce, elle abandonne son corps d’enfant à la violence de son époux qu’elle déteste. De cette union naît un fils dont elle se désintéresse totalement. Elle est « mère par obéissance », avoue-t-elle à son mari. Désormais, la haine et la rage l’habitent. Parce qu’elle refuse de porter secours à son mari agonisant sur le champ de bataille, elle est exclue du clan, répudiée, et entame un nouvel exil dans le désert qui verra la naissance de Koura Koumba, son fils, le fils de sa vengeance. Elle l’élève dans la haine du clan des Djiamba qu’il passe sa courte vie à combattre férocement, en semant la terreur dans les villages qu’il traverse. Il tue son grand-père, son propre frère et finit par mourir lui aussi, ne pouvant survivre à tant de violence. De retour dans son village, Salina est rejetée, moquée, lynchée. La femme de Kano devenu chef de sa communauté, la prend en pitié et lui offre son fils, Makala, qui devient son rédempteur et son soutien pour son dernier exil.

                Le style est dépouillé et d’une poésie ineffable. Le texte est dense quoique court. A travers ce conte, Laurent Gaudé nous embarque dans une Afrique dont les contours se dessinent sous nos yeux. C’est le pays des clans qui se battent pour les comptoirs aux épices, celui où les coutumes entravent le désir de vivre. Ce récit, qui pourrait être intemporel, prend des allures de tragédie antique en exacerbant les passions, l’amour, la haine, la vengeance, la douleur de l’exil. Mais il y a aussi de la douceur et de l’émotion dans la façon dont le fils prend soin de sa mère pour lui offrir une fin décente et pour que cette rebelle devienne l’égérie des femmes soumises, broyées mais avides de liberté.


A Propos

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