Archives pour mars 2019

Les gratitudes, Delphine de Vigan

                Michka est en train de perdre les mots. Elle ne peut plus vivre seule et doit être placée dans une maison de retraite, ou plutôt un Ehpad, puisque tel est le terme en usage aujourd’hui. Ses journées ne sont égayées que par les visites d’un orthophoniste, Jérôme, et une jeune fille, Marie, dont elle avait pris soin quelques années auparavant.

                Michka refuse de se laisser aller, mais le corps lâche prise petit à petit, en même temps que la perte du langage. Pourtant, Delphine de Vigan nous la présente comme une femme de caractère. Elle use de ses dernières forces pour retrouver la famille qui s’était occupée d’elle et lui avait évité la déportation, pendant la guerre. Elle s’entête à obtenir de Jérôme qu’il renoue avec son père. Et, devant une Marie hésitante sur le devenir de sa grossesse, elle n’hésite pas à donner son avis.

                Quelques touches suffisent à l’auteure pour camper la vieille dame et en faire un personnage sympathique. Il est question de gratitudes dans ce roman où tout le monde semble avoir besoin de remercier quelqu’un pour vivre en paix. Pourtant, si les trois personnages sont empreints de bienveillance (peut-être trop, d’ailleurs), peu d’émotion se dégage d’eux. Pour plus de réalisme, Delphine de Vigan a voulu transcrire exactement les paroles de Michka. Mais la répétition des mots employés pour d’autres et l’élocution confuse de la vieille dame transcrite textuellement finissent par lasser.

Comment dessiner un roman ? Martín Solares

                Etonnant petit livre qui n’est pas un essai théorique mais qui dévoile les procédés utilisés par les romanciers à l’aide d’images expressives et de dessins illustrant en volutes le déroulement d’un roman. Il peut être un mode d’emploi pour un écrivain novice ou simplement servir à divulguer des techniques qu’un lecteur lambda ne voit pas mais qui peuvent l’intéresser.

                Martín Solares se consacre d’abord au personnage qui a besoin d’un ami ou d’un ennemi pour éclairer les différents aspects de sa personnalité. Il doit incarner l’autre moi qui est en nous et que nous découvrons avec lui. Il vit la vie que nous n’osons pas vivre. Mais, avant son apparition, l’incipit doit déstabiliser le lecteur, le faire pénétrer dans un brouillard qui se dissipera progressivement. La première image doit être une accroche et l’auteur s’appuie sur l’histoire littéraire pour montrer comment les débuts de romans ont évolué suivant les siècles. Au XVIème siècle, Rabelais et Cervantes aiguisent la curiosité du lecteur en faisant croire à la réalité de leur histoire. Au XIXème siècle, les romanciers campent tout de suite le décor en décrivant les lieux, comme « la petite ville de Verrières » chez Stendhal. Au XXème siècle, la stratégie est différente et il ne viendrait à l’idée de personne de commencer par la phrase dont se moque Valéry « Madame la marquise sortit à cinq heures ». Ensuite, il convient de soigner le déroulement du temps. Pas de descriptions inutiles. La présence des objets doit aider à la compréhension des personnages et ne pas gêner l’action. Le roman ne se dessine pourtant pas tel une ligne droite. Il est composé de digressions qui l’agrémentent et qui renforcent l’intensité dramatique avec de multiples péripéties.

                Certains détracteurs reprochent au roman son manque de règles (Valéry, Breton, Borges). D’autres les ont théorisées. Pour Stendhal, le roman est un miroir qui reflète tout ce qui se trouve au bord de la route, c’est-à-dire la réalité. Enfin, le dénouement doit fonctionner comme une bombe, soit en se terminant sur un monde clos, soit en introduisant un temps de réflexion avant la compréhension de l’intrigue, soit en donnant la préférence à une fin ouverte qui fait intervenir l’imagination du lecteur. « Lire un bon roman revient à vivre avec des personnages susceptibles de changer notre point de vue. Voilà pourquoi l’on ressent cette tristesse absurde à l’approche du point final. »

                Martín Solares démonte les mécanismes du roman de façon claire et précise, en puisant abondamment dans les romans les plus célèbres de la littérature mondiale. Son érudition nous réjouit et nous incite à aller fréquenter les auteurs inconnus qu’il présente avec tant de passion. Pas de lourdeur dans cet écrit que Solares sait rendre divertissant en convoquant les séries télévisuelles pour démasquer les ressorts d’un roman de qualité.

Sérotonine, Michel Houellebecq

                En dépression, sans travail, la libido en berne, le narrateur/loser du roman décide de disparaître, alors que son seul lien avec la société est sa compagne japonaise avec laquelle il entretient une relation en bout de course. Même ce retrait est pitoyable car personne ne va s’en inquiéter. Il se retire donc, d’abord dans un hôtel, puis dans une tour anonyme du XVIIIème arrondissement de Paris. Ses seuls interlocuteurs sont ses thérapeutes qui lui prescrivent ce « petit comprimé blanc, ovale, sécable », qui lui permet d’augmenter la sécrétion de sérotonine, « hormone liée à l’estime de soi, à la reconnaissance obtenue au sein d’un groupe ». Les journées sont longues, occupées à regarder des émissions de télévision culinaires ou la chaîne « Public Sénat » !!! Pourtant, il n’est pas insensible aux problèmes de notre société. Il note la perte de vitesse de la production des abricots du Roussillon, ainsi que la difficulté des agriculteurs de faire leur travail honnêtement et de cultiver du bio. C’est surtout en rendant visite à un ancien ami, aristocrate éleveur de vaches au bord de la faillite, qu’il prend conscience de la dure réalité des paysans. Il assiste au désespoir du monde rural, éprouvé par la suppression des quotas laitiers à Bruxelles, aux manifestations armées avec incendie d’engins agricoles et au suicide de son ami sous les yeux des CRS. Une désespérance absolue pour Florent, le narrateur. Ses années d’étudiant sont ses seules années de bonheur. Sa vie professionnelle s’est achevée dans un enlisement et il a perdu toutes ses illusions.

                La dépression de son personnage semble n’être, pour Michel Houellebecq, qu’un prétexte à faire le catalogue des problèmes de la société actuelle : le monde agricole à bout de souffle ; Monsanto et ses manipulations génétiques végétales ; l’élevage intensif des poules en batterie ; le consumérisme avec les centres commerciaux qui regorgent de denrées ; la pédophilie qui nourrit les faits divers d’aujourd’hui. Comme d’habitude, son roman contient une bonne dose de provocation. Niort est « une des villes les plus laides qu’il m’ait été donné de voir », note qui a fait polémique dès la sortie du livre. Il se glorifie de ne pas être écoresponsable. Il lance une remarque « à l’intention de [s]es lecteurs des couches populaires ». Il compare Lamartine à Elvis Presley et les jeunes filles en fleurs de Marcel Proust deviennent « les jeunes chattes humides ». Beaucoup d’ébats sexuels avec en prime, cette fois, une scène de zoophilie. Une touche de parisianisme contribue à creuser l’écart avec le petit monde de la province. Son personnage féminin participe à des soirées libertines. Il fréquente des actrices de théâtre qui lisent des textes sur France Culture et qui jouent des pièces de Blanchot, Leiris ou Bataille. Pour les vacances, ce sera un appartement dans une résidence naturiste d’Almería ou une nuit au parador de Chinchon. L’usage du name-dropping permet de compléter l’ancrage dans notre XXIème siècle. Il est question de Kev Adams, d’Yves Simon, de Catherine Millet, de Libération, du Monde.

                Misogyne ? Cynique ? Prophète ? On a souligné le côté visionnaire de l’auteur qui, encore une fois, a anticipé l’actualité en mettant en scène la colère des agriculteurs, faisant résonance avec celle des gilets jaunes. Il y a un peu de tout cela dans Sérotonine. Est-ce que ça suffit pour en faire un bon roman ? Certains lecteurs seront agacés. Certains y trouveront de l’humour. L’intérêt des romans de Michel Houellebecq, c’est qu’on a toujours envie de les lire pour se faire sa propre opinion.

Bajazet, Racine

                Le sultan Amurat, qui se bat contre les Persans, demande à Roxane, sa favorite, de tuer son frère Bajazet qu’il suspecte de vouloir prendre le pouvoir pendant son absence. Mais Roxane tombe amoureuse de Bajazet. Elle le somme de l’épouser s’il veut accéder au trône et sauver sa vie. Or, Bajazet est amoureux de la princesse Atalide. Tout se complique. Atalide se sacrifie. Bajazet fait semblant. Roxane a des soupçons. Une lettre trahit les amoureux. Roxane se venge et fait tuer Bajazet. Elle-même est poignardée sur ordre d’Amurat. Atalide se donne la mort, convaincue qu’elle est à l’origine de la tragédie.

                On retrouve, dans Bajazet, les thèmes chers à Racine : les passions amoureuses et la lutte pour le pouvoir. Pourtant, ici, le dramaturge délaisse l’inspiration grecque pour l’exotisme turc.

                Au théâtre, la pièce jouée par la troupe de la Comédie Française et mise en scène par Éric Ruf se déroule dans l’espace clos du sérail, symbolisé par des dizaines de paires de chaussures féminines alignées sur le sol et par plusieurs armoires où les servantes rangent les robes de leurs maîtresses. Un Bajazet insignifiant cède la vedette aux deux héroïnes : Roxane, jouée par Clotilde de Bayser, et Atalide, incarnée par Elise Lhomeau. La première est véhémente et volontaire à souhait. La seconde, au tempérament plus réservé, n’en est pas moins passionnée. Toutes les deux contribuent, par leur jeu, à rendre une intrigue complexe un peu plus intelligible.

Mon évasion, Benoîte Groult

                Il s’agit d’une autobiographie où Benoîte Groult raconte son évasion hors de la condition de la femme. Ce fut une lente émancipation, tant il est difficile d’émerger de « la gangue des conventions ». Ne pas oublier que l’auteure de Ainsi soit-elle est née en 1920, qu’elle n’a pu voter, comme les autres femmes, qu’en 1945, à l’âge de 25 ans, qu’elle a connu un monde sans contraception, sans IVG mais non sans avortements clandestins et non médicalisés, donc dangereux.

                Le récit de sa vie se décline sur onze chapitres où elle choisit de s’attarder sur des moments qui ont compté pour elle. Pas grand-chose à dire sur son enfance, sinon qu’elle était une petite fille docile, obéissante, modèle. Elle balaye vite les analyses des psys qui expliquent les heurs et les malheurs d’une existence adulte par la petite enfance. L’adolescente complexée, au visage ingrat devient une jeune fille rangée qui rassure ses parents en se mariant, un peu tardivement pour l’époque, à l’âge de 24 ans, avec Pierre Heuyer, qui meurt quelques mois plus tard de tuberculose.

                Benoîte Groult consacre un chapitre à l’année 43, sa parenthèse américaine où, après la libération de la France, elle découvre la liberté à Paris, période d’initiation à la vie. Elle fréquente des Américains dans des thés dansants où la nourriture abonde et rencontre celui qui restera son amant de toujours, Kurt. Elle évoque son deuxième mariage qui aboutit à un divorce, avec Georges de Caunes qui préférait son métier et ses copains à la vie de famille. Pourtant, pour se faire aimer d’un égoïste, elle était encore prête à perdre sa personnalité. Elle aura deux filles avec lui, tout en avouant avoir subi plusieurs avortements. Avec Paul Guimard, son troisième mari, elle partage la même passion pour la Bretagne et pour la pêche. Elle lui est reconnaissante de l’avoir encouragée à écrire. Ils connaîtront plus de cinquante ans de vie commune en gardant une certaine liberté dans le couple.

                Elle dit n’avoir pris conscience de son féminisme qu’à un âge avancé, avec la publication de Ainsi soit-elle, en découvrant la pratique répandue de l’excision qui mutile les femmes à jamais. Dès lors, elle devient une militante accusant les coups de la critique machiste pour chacun de ses livres et chacune de ses interventions. Son œuvre est classée parmi la littérature féminine qui est une sous-littérature et elle s’indigne d’avoir lu dans un magazine, à propos d’un livre écrit avec sa sœur Flora : « Quand ces dames échangent le plumeau contre le stylo ». Elle revient sur le scandale déclenché par la publication de son roman, Les vaisseaux du cœur, où elle décrit une passion amoureuse inspirée de sa liaison avec Kurt et où elle n’élude ni la sensualité, ni l’érotisme, ni le sexe. Indigne pour une femme de son âge (68 ans) ! Sous François Mitterrand, elle entreprend un combat pour la féminisation des noms de métier, vite désamorcé car même les femmes n’en voulaient pas.

                Les derniers chapitres consacrés à la vieillesse sont touchants et empreints d’autodérision. Elle dit préférer son rôle d’intellectuelle qui doit préparer une conférence, plutôt que celui de grand-mère dépassée par ses petites-filles qu’elle a du mal à occuper une journée entière. Enfin, dans le chapitre qui clôt ce livre et qu’elle intitule « Plic et Ploc septuagénaires vont à la pêche », elle se moque d’elle-même et de son mari qui se battent contre les années en s’obstinant à relever les casiers au milieu des tempêtes les plus féroces de Bretagne ou d’Irlande.

                Dans cette autobiographie, Benoîte Groult se dévoile sans détour. Elle n’esquive ni son militantisme contesté, ni son audacieuse liberté sexuelle, ni le déclin de son corps défaillant qu’elle a du mal à accepter. Mais elle le fait avec la sincérité et la touche d’humour dont elle est coutumière. Au-delà de l’histoire individuelle, Mon évasion est un témoignage intéressant sur la condition de la femme au début du XXème siècle et sur son évolution jusqu’à l’époque actuelle.


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