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Archives pour février 2019

La marche lente des glaciers, Marie Rouanet

                Ce texte retrace la marche lente des parents vers le néant sous les yeux de leur fille. Ils vivaient une vie simple et voulaient continuer à vivre debout, sans être une gêne pour les autres. Mais la vie en décide parfois autrement et Marie Rouanet assiste impuissante à leur dégradation progressive, eux qui étaient aussi solides que des glaciers. Alors, elle les accompagne de sa présence jusqu’au bout du chemin et remonte le temps pour retrouver des souvenirs à jamais gravés dans sa mémoire, comme on creuse la glace pour découvrir les secrets qu’elle a gardés. Elle se rend compte que tout un monde disparaît avec eux, celui des petites gens qui amélioraient leur ordinaire bien pauvre avec le gibier poursuivi dans les vignes, les poissons pêchés patiemment dans les rivières et les cueillettes offertes par la garrigue. Ils aimaient les plaisirs simples, comme, pour le père, jouer à la pétanque avec ses amis. Marie revoit les gestes du quotidien répétés, assurés, efficaces et elle est heureuse à son tour de les reproduire pour perpétuer ces vies minuscules mais intenses. « C’était cela, ma fidélité : faire et dire comme elle (sa mère) non pour achever ce qui avait parfaitement atteint son but, mais pour le reconduire, l’accomplir comme un acte qui l’empêchait d’être tout à fait morte ». Elle se sent l’obligation de transmettre à ses enfants ce que ses parents lui ont fait découvrir : le goût de vivre de sa mère malgré les coups bas de l’existence ; les expressions populaires languedociennes qui émaillaient ses propos et qui étaient tellement imagées. Auprès de son père, elle a appris à connaître et à aimer la nature et ses trésors. Riche de tous ces savoirs glanés à leurs côtés, elle est reconnaissante car elle a pu se forger « un usage du monde ».

                Texte un peu mélancolique où l’on sent toute l’affection et la tendresse de Marie Rouanet pour ses parents disparus et pour ces gens de peu qui ont occupé un moment cette terre sans se plaindre et dans la dignité.

Journal d’Irlande. Carnets de pêche et d’amour. 1977 – 2003, Benoîte Groult

                Des kilos de homards, des bouquets de crevettes et des poissons variés s’invitent à chaque page du journal d’Irlande de Benoîte Groult. Car ce qui a attiré Benoîte et son mari, Paul Guimard, dans ce pays au climat caractériel, c’est bien la pêche. Tous les étés, pendant vingt-six ans, Benoîte et Paul passent quelques semaines dans une maison construite en bord de mer pour pouvoir s’adonner quotidiennement à leur loisir préféré, mais aussi pour recevoir leurs célèbres amis, Mitterrand, Tabarly, les Badinter et bien sûr leur famille.

                C’est une femme libre qui se dévoile à travers les lignes de ce livre. Elle est amoureuse de deux hommes : Paul, le mari avec qui elle a une « complicité intellectuelle et marine », et Kurt, l’amant américain, un amour de jeunesse réapparu. Car cette féministe défend la liberté dans le couple, même si elle en a souffert quand, dans le passé, l’auteur des Choses de la vie entretenait une relation avec Marie-Claire Duhamel.

                C’est aussi l’histoire d’une femme qui vieillit et qui lutte chaque jour pour éviter de se laisser glisser vers la décrépitude. Son corps flanche et elle mesure ses forces aux casiers de plus en plus lourds qu’elle relève chaque jour dans la mer. Elle n’a aucune indulgence pour son mari qui se laisse aller et ressemble à une loque toujours fatiguée. Elle, bouillonnante de vie, refuse la démission et a même recours à la chirurgie esthétique « par propreté ». « Je me bats pour ne pas devenir bossue, percluse, douloureuse ».

                Ce journal est également le confident des états d’âme d’une mère qui a toujours beaucoup de plaisir à recevoir ses filles, même si elles prennent des chemins éloignés du sien. Elle fait une réflexion très juste : « Se fait-on à l’idée que nos enfants ne sont pas nous-mêmes ? Je me prends encore à croire que mes filles sont ma copie conforme et ne peuvent réagir que comme moi. Déception incurable. Elles sont elles-mêmes et d’une certaine manière, plus étrangères encore que les autres qui me sont indifférents ».

                La battante d’Ainsi soit-elle se retrouve dans ces carnets. D’une activité débordante dans la vie de tous les jours, elle refuse le ravage des ans et se fait violence pour rester debout, malgré l’usure du corps, tant elle est animée par le goût de la vie. Exigeante avec elle-même, elle porte un regard acerbe sur les gens qui l’entourent. Personne n’est épargné et surtout pas son mari. De la cruauté donc, mais aussi de la sincérité, de la liberté dans le comportement et dans les mots, de l’humour. Merci à Blandine de Caunes d’avoir édité le journal posthume de sa mère.

La nuit se lève, Elisabeth Quin

                Elisabeth Quin est atteinte d’un double glaucome qui la menace de cécité. Avec ce livre, elle veut offrir « un témoignage honnête sur la maladie et le visible » mais aussi « conjurer la catastrophe annoncée en négociant avec l’invisible ». Elle raconte, à l’aide d’une image, comment elle a découvert que sa vision s’amenuisait, en croisant un cheval affublé d’œillères. Puis, avec des termes précis, techniques, médicaux qu’elle a appris à apprivoiser, elle décrit sa maladie et fait part de ses nombreuses visites chez divers médecins pour avoir plusieurs avis. Elle présente son traitement et les médicaments qui tentent de stabiliser la dégénérescence. Ne dédaignant aucun détail, elle dénonce leurs effets indésirables qu’elle considère comme une double peine puisqu’elle doit faire face à une hyperpilosité, son visage étant le premier affecté. Elle n’élude aucune de ses réactions face au mal qui la touche, ni sa peur de devenir aveugle, ni ses moments de panique, ni son appréhension, le matin, au réveil, de constater que son glaucome a évolué, ni son doute sur l’avenir de son couple et de sa sexualité.

                Alors, comment lutter contre cet ennemi redoutable ? Prête à tout, cette journaliste que l’on peut penser plutôt cartésienne, veut croire aux miracles et n’hésite pas à adopter un comportement irrationnel, en s’accrochant aux invraisemblances de la religion. Pourquoi Sainte Thérèse de Lisieux ne lui viendrait-elle pas en aide ? Elle entraîne donc son compagnon dans un pèlerinage sur les pas de la Bienheureuse. Mais, plus sérieusement, Elisabeth Quin se renseigne auprès du corps médical et lit aussi les biographies des peintres et écrivains qui sont devenus aveugles. Comment ont-ils fait pour survivre ? Souvent, en développant les autres sens et en appréhendant la nature par l’odorat, le toucher ou l’ouïe. Elle apprend, par exemple, à écouter le chant des oiseaux au cours de ses promenades en forêt. Elle se prépare en « élaborant un album de visions intérieures » et passe du temps à s’imprégner des visages aimés, à les fixer dans sa mémoire.

                C’est une épreuve difficile que la jeune femme est en train de traverser. Mais elle le fait avec beaucoup de courage, avec la volonté d’aller de l’avant et, si l’angoisse « colonise[r] chaque moment d’abandon ou de gaieté », elle lutte en s’aidant de l’humour qui lui fait comparer ses yeux encombrés de débris à notre monde-poubelle ou en faisant des jeux de mots sur le « merveill-yeux ». Rire pour ne pas pleurer, ce qui permet au lecteur en excellente santé d’apprécier ce témoignage émouvant.

La vallée du néant, Jean-Claude Carrière

                « Memento mori ». Souviens-toi que tu dois mourir. Dès la naissance, nous suivons le cours d’une rivière qui nous entraîne vers la mort. A l’image du fleuve, le monde est en mouvement perpétuel et inévitable. Nous sommes pris dans les flots et soumis à plusieurs étapes. L’enfance et la jeunesse sont des moments de formation. A la maturité, nous sommes en accord avec le monde. Puis, la vieillesse s’insinue, pernicieuse, et nous ne sommes plus en harmonie avec notre environnement. La déconnexion est progressive. Nous nous croyions indestructibles, mais comme les civilisations, nous sommes mortels. On vient du néant pour retourner au néant. La mort fait peur. On a besoin de croire à une autre vie après la mort. C’est pourquoi toutes les cultures se sont appliquées à « dresser des barricades – une idéologie, une religion, des colifichets… » Certains pensent que l’âme est immortelle, qu’elle sera jugée et dirigée vers le paradis ou l’enfer. D’autres croient avec Sardanapale que, passée la frontière, ils mèneront la même existence. Ils partent donc accompagnés de leurs esclaves, de leur harem, de leurs chevaux. D’aucuns se voient réincarnés en un quelconque animal. A l’époque actuelle, c’est vers la technologie que nous nous tournons pour accéder à l’immortalité. Mais le transhumanisme est loin d’être une solution pour Jean-Claude Carrière qui pousse son raisonnement à l’extrême et énumère tous les bouleversements pas très sympathiques que la vie éternelle nous apporterait. Qui pourra bénéficier des progrès de la science ? Toujours les plus riches. Attention aux discriminations et à la tentation de l’eugénisme. La terre ne pourra plus contenir tout ce monde. Ce qui signifie qu’il n’y aura plus de naissances ?

                Cet avenir ne tente pas notre conteur qui ne croit pas à sa réalité. Il en conclut que rien n’est certain après la mort, même pour les croyants. En revanche, la vie sur terre, elle, est sûre. Alors, ne la gaspillons pas. Comme le vieil homme de la légende japonaise qui sait s’adapter aux eaux tumultueuses du torrent, acceptons la vie sur terre avec ce qu’elle a de bon et de mauvais. Essayons de la rendre belle et bonne. Soyons perméable à la beauté, au rire. Sachons apprécier les œuvres d’art. Un livre, un tableau, un concerto, un film, une pièce de théâtre peuvent nous aider à vivre. Il ne sert à rien de se retirer du monde pour fuir les illusions terrestres. Même Dieu n’a pas osé cette injonction. Prenons du plaisir, « du plaisir comme un hommage rendu à la vie et aussi comme résistance effrénée à l’idée même de la mort ». Et puis, dans cette « vallée du néant », la connaissance, le savoir, nous aideront à occuper le temps, à nous divertir au sens pascalien du terme. Il faut être curieux de tout. « Lire et voir, jusqu’au bout, jusqu’à l’entrée de cette vallée fatidique. S’intéresser. Ne pas partir idiot, surtout. Apprendre à faire quelque chose et à le faire du mieux possible ». Bien sûr, sans faire du mal aux autres. Et surtout, cessons de détruire notre planète qui avait une biodiversité admirable avant que nous la maltraitions. Cela fait longtemps que Jean-Claude Carrière nous alerte sur les désastres du réchauffement climatique et sur « les pas de trop d’hommes arrogants », comme se plaignait déjà la terre nourricière dans la mythologie indienne.

                En athée convaincu, Jean-Claude Carrière s’approche de la mort en sachant qu’il n’y a rien après elle. Même les souvenirs que nous laisserons à ceux qui nous aiment disparaîtront eux aussi. Cet érudit, qui a côtoyé les plus grands et qui a étudié toutes les civilisations, grecque, romaine, égyptienne et surtout l’indienne que l’auteur du Mahabarata connaît si bien, démontre que c’est l’homme qui a inventé tous les mythes sur la vie éternelle. Par son exemple, il nous donne une leçon de vie qui consiste à ne pas vivre un jour pour rien. Et il n’oublie pas de mettre dans ses textes de l’humour, de l’autodérision, de la tendresse quand il évoque la mort de sa grand-mère ou encore de la colère contre ceux qui clament que c’était mieux avant.

La papeterie Tsubaki, Ito Ogawa

                Petit roman précieux dans lequel on retrouve tout le raffinement du Japon. Amemya Hatoko hérite, à sa mort, de la papeterie de sa grand-mère, dite l’Aînée. Comme elle, elle va rendre des services d’écrivain public, survivance pourtant surannée à l’ère de l’électronique. Elle prend son rôle très au sérieux et sait gré à sa grand-mère de lui avoir imposé de longues séances de calligraphie. Toutes sortes de lettres lui sont demandées, des plus classiques : cartes de vœux, d’amour, de rupture, aux plus insolites, lettres de condoléances à la mort d’un singe ou de la part d’un défunt dont la femme, atteinte d’Alzheimer, attend des nouvelles. Mais Hatoko ne juge pas et c’est toujours avec beaucoup de respect pour le destinataire et après avoir écouté longuement l’histoire racontée par l’expéditeur qu’elle se met au travail dans un rituel quasi sacré. D’abord, préparer l’encre d’une certaine façon, en fonction de l’écrit qu’on a à rédiger. Choisir un papier plus ou moins noble, une plume plus ou moins fine. Enfin, trouver les mots qui conviennent à chaque situation. Pour cela, il suffit de se mettre dans la peau des personnages. Hatoko ne manque pas d’offrir une tasse de thé à ses clients. Et c’est ainsi que se créent des liens entre l’écrivain et ceux qui viennent lui demander ses services. Il leur arrive de se retrouver autour d’un repas auquel tout le monde a participé, de pique-niquer, au printemps, sous les cerisiers en fleurs (c’est la coutume de l’hanami) ou encore de faire la tournée des sept temples du bonheur, selon la tradition du jour de l’an.

                Tout un art de vivre que lui apprend sa voisine, Madame Barbara, une épicurienne qui collectionne les chevaliers servants. « Moi, je suis une gourmande incapable de choisir. Alors, printemps, été, automne et hiver, j’aime toutes les saisons ». Et Hakoto, elle aussi, comme tous les Japonais, accorde une place importante à la nature. Elle est attentive aux libellules, aux cigales, aux grillons et à tous les oiseaux qui lui tiennent compagnie autour de sa maison. Dans ce pays du Soleil Levant, où l’on porte un soin particulier à l’esthétique, rien n’est laissé au hasard. Les repas colorés s’exposent dans des bentos joliment décorés et les cadeaux sont artistiquement emballés dans des furoshiki. Il y a tout cela dans ce petit livre d’Ogawa Ito. Mais La papeterie Tsubaki raconte aussi l’histoire d’un amour qui n’a pas su s’exprimer entre la jeune fille éprise de liberté et la grand-mère pudique qui a fait comme elle a pu pour élever une adolescente rebelle. Hatoko découvre un autre visage de l’Aînée dans la correspondance qu’elle a entretenue pendant longtemps avec une de ses amies. Elle va s’employer dorénavant à communiquer avec elle, en faisant du mieux possible le travail qu’elle lui a légué.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

                L’histoire se passe dans le nord industriel où tous les noms de villes se terminent par -ange. Ici, c’est Heillange. L’époque : les années 90. A la télévision, on regarde Intervilles et Santa Barbara. A la radio, on écoute Scorpions, Balavoine ou Nirvana. Le mur de Berlin vient de tomber. C’est dans ce cadre que nous faisons la connaissance d’Anthony, 14 ans, et de son cousin, à peine un peu plus âgé qui traînent leur désœuvrement pendant les vacances d’été. Toujours à la recherche de boissons, de drogues et de filles, ils commettent de petits larcins et ont le coup de poing facile. Quelques virées chez les bourgeois, chez Steph et Clémence et ils se rendent compte qu’ils ne sont pas les favoris dans ce milieu. Au pied des tours, aux noms si évocateurs, Picasso, Manet, Cézanne, mais où tout se dégrade, Hacine et sa bande connaissent le même ennui. Les parents ne leur sont pas d’un grand secours. Aussi perdus que leurs enfants, ils sont anéantis par la fermeture des hauts-fourneaux. Les hommes se retrouvent au bistrot et les femmes quittent le foyer et leurs illusions perdues. Le père d’Anthony, Patrick, travaille au noir. Monsieur Bouali a du mal à élever Hacine seul. Sa femme l’attend au bled, au Maroc. Beaucoup d’amertume dans ses propos : « Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant quinze ans, vous vous levez à l’aube pour l’amener à l’école…Vous l’élevez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous devenez lent et vieux. Et puis, un beau jour, vous vous retrouvez avec un ennemi dans votre propre maison. »

                On suit ces personnages quelques années plus tard. Anthony travaille au club nautique, nouvel espoir de la ville qui mise sur le tourisme. Hacine, puni, est envoyé au bled où il monte un trafic de drogue et flirte avec la police. Pour le père d’Anthony, c’est un nouvel emploi dans une atmosphère pesante où il n’y a plus de solidarité entre les ouvriers. Dans ce travail incertain et mal payé, la concurrence est redoutable et les réseaux sociaux ont tué la communication. Il a pourtant renoncé à boire, mais l’équilibre est fragile et adieu à l’abstinence lorsque se présente la moindre contrariété. Quand Patrick corrige Hacine, l’auteur note avec beaucoup de justesse : « C’était un poing lourd de malheur et de malchance, une tonne de vie mal faite ».

                Le temps passe encore et les jeunes doivent choisir un avenir. Mais l’égalité des chances est loin d’être effective. Pour Steph, ce sera Prépa à Paris puis une installation au Canada. Hacine, las de jouer avec la peur, se range, trouve un travail, fonde une famille avec Coralie. Mais, lorsque l’enfant paraît, on est loin de la lumière qui illumine le poème de Hugo. L’ennui s’installe avec les scènes de ménage et l’envie d’ailleurs. Anthony, après le bac, s’engage dans l’armée, mais même elle ne voudra pas de lui et il sera réformé après un accident.

                Pendant ce temps, la ville se transforme. Les magasins du centre disparaissent au profit des grands complexes commerciaux qui s’installent à la périphérie. Une piscine et un mini-golf tentent d’attirer les touristes. Les habitants seront-ils plus heureux dans cette modernisation ? On peut en douter en lisant les dernières pages du livre où l’on assiste à une scène qui se répète au bord du lac avec un groupe d’adolescents qui boit et se drogue. Les héros de l’histoire ont grandi. Pas difficile d’imaginer ce que leurs enfants deviendront après eux.

                C’est un roman sombre que Nicolas Mathieu nous offre là. Un livre sur le désenchantement et l’éternel recommencement auquel est vouée cette population des régions du nord dévastées par la crise économique. On voit la colère monter avec la chaleur lourde et l’orage qui menace tout au long de l’histoire. Hélas, une bien triste réalité.


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