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Archives pour janvier 2019

Je remballe ma bibliothèque, Alberto Manguel

                Comme le précise le sous-titre, ce texte est une élégie qui raconte la souffrance de l’auteur alors que, pour des raisons administratives il doit remballer sa bibliothèque de 35 000 volumes, installée dans la vallée de la Loire pour se rendre au Canada. Ses livres l’ont toujours suivi dans ses nombreux voyages, aux quatre coins du monde. Ils sont une partie de lui-même et les enfermer dans des cartons équivaut à un enterrement. Les réflexions abondent et les souvenirs aussi. Il se rend compte qu’il possède peu d’ouvrages de collection mais beaucoup de formats de poche qui sont liés à des personnes et à des lieux auxquels il reste très attaché. La bibliothèque est un « millefeuille » autobiographique ». Les livres sont des « morceaux d’ADN » qui racontent une vie. Il y a ceux qui étaient lus par sa nurse quand il était petit. Dans ses années lycée, il y a ceux conseillés par des prescripteurs, enseignants ou libraires, fantômes qui reviennent le hanter quand, encore aujourd’hui, il en tourne les pages. L’auteur dit combien tous ses livres sont précieux. Il ne peut les prêter. Il a besoin de les tenir entre les mains. C’est pourquoi, la bibliothèque virtuelle ne lui convient pas. Ils ont une valeur sentimentale. Déballer les cartons de livres avant de les replacer sur des étagères lui procure un plaisir indicible comme un acte de renaissance. « Les livres de ma bibliothèque me promettaient le réconfort et aussi la possibilité de conversations éclairantes ».

                C’est avec toutes ces idées en tête qu’il prend la direction, en 2015, de la Bibliothèque Nationale de Buenos Aires. Son premier travail consiste à la restructuration, la mise à jour du catalogue, la numérisation. Puis se pose la question : comment donner le goût de la lecture ? Problème délicat et bien difficile à résoudre. Ne serait-ce pas simplement en donnant l’exemple ? Ne pas perdre de vue que le rôle d’une bibliothèque est d’être le témoin de l’histoire d’un pays et des faits de société qui l’ont marqué. Mais elle doit aussi développer l’empathie et pourquoi pas mettre en place des ateliers de création pour imaginer un monde meilleur.

                Les dix digressions qui viennent s’insérer entre les différents chapitres de cet essai portent sur la langue, sur les mots et sur le rôle de la littérature. Alberto Manguel parcourt l’histoire pour montrer que de tout temps les livres ont eu une importance considérable. Il n’est que de voir la douleur des Anciens lors de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. A la conquête du Nouveau Monde, les Espagnols ont apporté des livres sur l’histoire de Jésus pour faire du prosélytisme. Puis, ils nous ont laissé leurs journaux où ils racontent leur aventure. Considérée par certains comme dangereuse, la littérature fait peur si l’on en croit les autodafés successifs et la censure qui sévit encore de nos jours. Une digression est consacrée aux dictionnaires, ces livres si particuliers qui passionnent les plus grands écrivains, comme Flaubert ou Garcia Marquez. Ils témoignent de l’importance des mots car la langue nous définit. Jean Cocteau disait : « Un chef d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre ». Manguel ajoute : « Les dictionnaires sont nos biographies » car ils contiennent nos connaissances, nos désirs, nos rêves… L’écrivain s’interroge aussi sur le rôle de la littérature dans la formation d’un citoyen. Apporte-t-elle la sagesse ? On peut en douter quand on voit toutes les atrocités dont les hommes sont capables. Cependant, on peut affirmer qu’elle est un témoignage, témoignage de nos atrocités mais aussi de nos plus nobles actions.

                Alberto Manguel se pose encore de nombreuses questions en laissant son esprit vagabonder autour de ses cartons. On profite de son érudition et de sa grande connaissance de la littérature et de la culture mondiales, de l’Antiquité à nos jours. On ne se lasse pas des nombreuses citations et références à ses auteurs fétiches, Kafka, Cervantes, Shakespeare, Borges, Dante. Il a le goût des mots et nous le fait partager avec bonheur, nous, les lecteurs passionnés de livres.

Lambeaux, Charles Juliet

                Deux mères : une, biologique qu’il n’a pas connue et une, adoptive qui l’a élevé dans un amour et une abnégation sans bornes. Lambeaux est un hommage à ces deux mères que Charles Juliet porte toujours en lui. Il a une grande admiration pour la première, rebelle, qui refuse son sort de paysanne inculte et de mère au foyer. Brillante à l’école, amoureuse de la langue française, elle doit abandonner les études pour s’occuper de la ferme et de ses trois sœurs.  L’atmosphère est pesante à la maison. La mère est usée par le travail et le père est un taiseux toujours insatisfait, incapable d’un mot gentil. Elle se dévoue entièrement à ses sœurs. Envie de fuir, de prendre la route. Soif de vivre loin des mesquineries villageoises. Peu d’événements viennent éclairer sa triste vie toujours recommencée. Elle apprécie le colporteur qui fait entrer un peu du monde extérieur dans la ferme. Elle aime à se plonger dans le seul livre à sa disposition : une bible trouvée dans la grange voisine. La nature est un refuge qui l’accueille l’instant d’un pique-nique avec ses sœurs. Puis, un jour, elle rencontre un garçon qui ensoleille ses dimanches jusqu’à ce qu’il meure de tuberculose. Elle retombe alors dans la grisaille des journées uniformes. Mariage plus de raison que d’amour avec Antoine. Quatre enfants qui l’épuisent et qui ne tarissent pas sa soif d’idéal. La mélancolie s’installe à nouveau avec un mal de vivre qui la conduit vers la dépression, une tentative de suicide et un enfermement dans un hôpital psychiatrique où elle meurt à trente-huit ans.

                Charles Juliet porte une grande affection à seconde mère, un chef d’œuvre d’humanité. Dernier des quatre enfants, le narrateur est mis en nourrice dans une famille aimante bien que nombreuse. Il développe une extrême sensibilité auprès de cette mère dont le dévouement est entier malgré l’inconfort de sa vie. A ses côtés, il est conscient de « l’âpreté et de l’austérité des vies qui mènent un incessant combat pour tenter de faire reculer la misère. Chacun travaillant dur dans le seul but d’avoir simplement de quoi subsister ». Ce sont pourtant ces parents d’adoption qui vont lui ouvrir la voie vers une meilleure destinée. Envoyé comme enfant de troupe dans une école d’Aix-en-Provence, il subit des humiliations, des harcèlements, il découvre la sexualité par le biais de la femme du chef. Mais, la discipline militaire va le forger et il aura même la nostalgie de la fraternité de la caserne. Longtemps, il sera incapable d’assumer une vie de solitude, sans contraintes, sans obéir à des ordres. Après des études hésitantes, ce boulimique de lecture, qui d’inculte devient autodidacte, tombe tout naturellement dans l’addiction de l’écriture. Peut-être que ferrailler avec les mots va lui permettre d’éloigner ce mal-être existentiel qui émane de toutes ces pages. Arrivera-t-il à recréer cette personne qu’il est et qu’il n’aime pas ? On peut le penser quand on lit la dernière phrase de Lambeaux où il s’adresse à lui-même : « Et tu sais qu’en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu’elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps, combien passionnante est la vie ».

Les cigognes sont immortelles, Alain Mabanckou

                Encore une fois, dans l’œuvre d’Alain Mabanckou, c’est un enfant qui parle, Michel, et qui raconte son enfance à Pointe-Noire, au Congo Brazzaville. Dans une langue faussement naïve, il fait revivre sa famille et la vie de son quartier. Son père disparaît à sa naissance. La mère et le fils sont recueillis par Papa Roger qui a déjà une famille nombreuse. Maman Pauline devient donc la seconde femme de Papa Roger, tout à fait naturellement, puisque la polygamie existe toujours en Afrique. Michel est accepté par sa deuxième famille et son père adoptif fait son éducation, sous l’arbre à palabres, devant la maison où il écoute la radio. Il est formé en même temps à La voix de la révolution congolaise et à La Voix de l’Amérique. Très bon élève à l’école, il vit une vie tranquille de jeune adolescent africain dont la famille est pauvre mais ne connaît pas la misère.

                Son quotidien est animé par les querelles de quartier où l’on accuse son voisin de pactiser avec les Blancs ou les capitalistes noirs. Régulièrement, il va acheter le tabac et le vin pour son père « Au cas par cas », la boutique où les prix sont fixés en fonction de l’acheteur et où l’épicière colporte tous les ragots du coin. « Sa langue n’a pas de frein ». Il mange du porc aux bananes plantains. On assiste à ses premiers émois amoureux qui le laissent timide et maladroit face aux filles. Devant des situations gênantes auxquelles il n’aurait pas dû assister, Michel sait rester discret. Il ne dit rien « sinon on va encore dire que moi Michel j’exagère toujours et que parfois je suis impoli sans le savoir », formule qu’il répète comme un mantra. Quelques autres remarques amusantes donnent une idée de la cohabitation dans ces quartiers populaires. A propos des toilettes : « Quatre tôles que l’on a rassemblées pourque les curieux ne voient pas la forme de notre nudité depuis la rue ». Les jeunes ne sont pas insensibles à la mode. Ils portent des chaussures appelées « la Chine en colère » parce qu’elles sont arborées par Bruce Lee dans un de ses films.

                Mais un événement plus grave vient perturber la routine de Michel : c’est l’assassinat du président Marien Ngouabi. Il découvre alors un autre monde avec la multiplication des militaires, le couvre-feu, les dénonciations, les arrestations arbitraires, un monde d’adultes où il ne fait pas bon vivre. En même temps, il fait l’expérience de la corruption, quand Maman Pauline, emprisonnée pour avoir voulu faire justice elle-même, est libérée grâce à l’influence de Tonton René, membre du Parti congolais du travail, l’homme riche et respecté de la famille. Pour la défendre, Michel fait lui aussi un faux témoignage et ce mensonge est le symbole de son passage dans le monde des grandes personnes.

                Alain Mabanckou fait revivre une nouvelle fois son pays tel qu’il l’a connu, à travers les yeux de l’enfant qu’il était. Il nous raconte les croyances, les superstitions, mais aussi la complexité de la politique africaine et la place du Congo Brazzaville dans le monde. En guerre avec le Zaïre, l’ex Congo belge, il entretient des liens particuliers avec la Russie, la Chine et Cuba. Il dit aussi son admiration pour la France, pays modèle et beaucoup plus paisible. On trouve beaucoup de choses dans ce livre : la fraîcheur de l’enfant qui raconte, de l’autodérision et une critique sévère et sans concession de son pays d’origine auquel il reste pourtant fidèlement attaché.

Water music, T.C.Boyle

A la fin du XVIIIème siècle, l’association africaine de Londres envoie Mungo Park, jeune écossais de vingt-quatre ans, reconnaître le cours du Niger. Mais les voyages n’ont rien de paisible, à cette époque. C’est pourtant avec beaucoup d’enthousiasme que l’explorateur accepte le projet et découvre l’Afrique dans toute sa violence. Capturé par les Maures, il est sauvé par la favorite du chef Ali qui le nourrit et en fait son amant. Il doit affronter la chaleur, les tempêtes de sable puis la saison des pluies avec les fièvres qu’elle provoque. Cornaqué par Johnson, ancien esclave au Nouveau Monde, puis domestique en Angleterre, grand érudit qui lit Shakespeare, il a la douleur de le perdre dans les eaux tumultueuses d’une rivière où il finit dévoré par un crocodile, alors qu’il était devenu son ami. Bien des épreuves l’attendent encore dans sa course poursuite avec Dassoud, un mercenaire au service d’Ali et prêt à tout pour survivre. Il subit les attaques des sauvages dans la forêt. Plusieurs fois prisonnier, il arrive à s’évader mais n’a souvent pour seule subsistance que les flaques pour boire et les racines pour manger. Rude existence qui contraste avec son allure. Il se déplace avec une canne, une calebasse, une boussole et il est affublé d’un haut-de-forme où il conserve des notes sur son aventure. Car il profite de ce voyage pour faire un peu d’ethnologie. Il observe notamment le mode de vie de ses geôliers dans le désert. De l’éthologie aussi. Un chapitre est consacré au crocodile du Nil. Il découvre avec horreur le commerce triangulaire quand il se joint à un convoi d’esclaves enchaînés, traités comme de la marchandise et envoyés sur l’île de Gorée avant d’être entassés sur un négrier pour aller cueillir le coton en Amérique. Mungo ne doit son retour au pays qu’à sa résistance, sa ruse et sa débrouillardise.

                Pendant qu’il parcourt l’Afrique, en Angleterre, Ailie, sa fiancée passe deux ans à l’attendre et ne peut se résoudre à épouser un autre prétendant, comme le lui conseille son père. Il la retrouve après avoir goûté la célébrité à Londres où on le presse d’écrire un livre, Voyage dans les contrées intérieures de l’Afrique. Ils se marient, ont trois enfants, Mungo soigne les cancéreux. Mais cette vie ne le satisfait pas et l’appel du large se fait cruellement sentir. Pour faire plaisir à sa femme, il reporte le voyage, mais finit par l’abandonner, pour prendre la tête d’une expédition financée par le gouvernement et descendre le Niger une nouvelle fois, avec du matériel plus adapté.

                 Parallèlement à l’histoire de Mungo, nous suivons celle de Ned digne des romans les plus noirs de Dickens. Né sur la paille, d’une mère pocharde et d’un père inconnu, Ned Rise est élevé par un ivrogne qui le torture et qui l’envoie mendier à l’âge de sept ans après lui avoir coupé les phalanges des doigts d’une main pour apitoyer les passants. Il tombe à l’âge de douze ans sur un bienfaiteur musicien qui l’accueille chez lui et s’occupe de son éducation. Malheureusement, il meurt dans un duel. Nouvelle déchéance pour Ned qui retrouve les bas-fonds de la ville. Jusqu’à ce qu’il rencontre Fanny dont il tombe amoureux. Mais le bonheur n’est pas fait pour lui. Accusé de meurtre sur les faux témoignages de ses anciens compagnons, il est condamné à la pendaison. Un miracle se produit alors. Sur la table de dissection, devant les chirurgiens médusés, il ressuscite et s’enfuit retrouver Fanny qui connaît elle aussi les pires déboires et finit par se suicider. Entraîné dans d’autres aventures rocambolesques, Ned se retrouve en Afrique, sur l’île de Gorée où il va croiser le destin de Mungo et faire partie de sa nouvelle expédition.

                Ce second voyage semble placé sous les meilleurs auspices. Des dauphins bondissants accompagnent la traversée de Mungo. A l’arrivée l’île « semble surgir de l’océan, avec ses remparts crénelés et ses vastes casernes en pierre scintillant au soleil, tout comme dans un conte de fées ». Pourtant, dès le début, le jeune Ecossais doit faire face à une série de déconvenues. Mais il reste optimiste surtout quand il retrouve Johnson qu’il croyait mort dans la mâchoire d’un crocodile et qui accepte finalement de l’accompagner. Les choses, hélas, ne font qu’empirer et souvent parce qu’il ne tient pas compte des avertissements pleins de bon sens de son nouvel équipier. Pluies torrentielles, cannibalisme, rapides rugissants ne sont rien à côté de l’armée de Dassoud, le Maure rancunier attendant sa vengeance, qui aura raison de Mungo et de ses hommes. Au cours de cette aventure, il est intéressant de voir comment l’explorateur entêté, capable de violence pour arriver à ses fins n’hésite pas à tuer des innocents dans sa folie aventurière. Même sauvagerie donc chez les Blancs et les Noirs.

               Dans ce roman foisonnant comme la nature africaine qui lui sert de cadre, il y a du picaresque avec des rebondissements improbables et incessants dans la vie des personnages, du réalisme avec force détails sur les dissections, le déroulement des pendaisons et les symptômes morbides des maladies tropicales par exemple, mais aussi du libertin avec des scènes de sexe longuement décrites. Loin des récits nombrilistes qui polluent souvent l’actualité littéraire, on savoure ce roman-fleuve écrit dans une belle langue où se côtoient des anachronismes, des termes poétiques et d’autres plus techniques. A noter, l’édition limitée de Libretto reliée en simili cuir, qui ajoute encore au plaisir de lire Water Music.


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