Chien-loup, Serge Joncour

                Deux histoires se déroulent en parallèle, au même endroit et à un siècle d’intervalle. Le lieu : un hameau isolé du monde, dans le Lot, sur le causse du Quercy, avec ses forêts qui cachent une faune sauvage propice au braconnage. Les époques : la première se situe pendant la guerre de 14-18. A la veille de la mobilisation, les bêtes sont fébriles, à l’image du monde qui bouge. Un ermite, en pèlerinage avec sa mule sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, est reçu comme un oiseau de mauvais augure. Petit à petit, les hommes partent. Tous les animaux sont réquisitionnés : les bœufs pour tirer les canons, les chiens comme renifleurs de mines, les moutons, les vaches et les chèvres sont envoyés au front pour nourrir les soldats. Les bêtes sauvages sont décimées dans les champs en feu. Même les animaux de cirque ne sont pas épargnés. Les éléphants servent pour les travaux de trait. Seuls restent au village les enfants et les femmes qui remplacent les hommes à la ferme avec beaucoup de courage et de vaillance. Sur cette terre désertée, vient s’installer un dompteur allemand avec huit tigres et lions, seuls rescapés de son ancien cirque. La tension monte à Orcières qui ressent cette présence, sur les hauteurs, comme une menace. De quoi ces fauves vont-ils se nourrir ? Ne vont-ils pas s’échapper un jour de leur cage ? L’étranger ne serait-il pas la cause de tous les dérèglements actuels et même de la météo qui n’est plus favorable aux paysans ? Un malaise s’installe, d’autant plus que cette région semble maudite. Elle a déjà beaucoup souffert et notamment du phylloxéra au XIXème siècle.

                Franck perçoit la même anxiété quand, selon la volonté de Lise, sa femme, à la recherche de la nature et du soleil, ils séjournent trois semaines, l’été 2017, sur ce même causse, dans un gîte perdu au bout d’un chemin périlleux, sans réseau et sans voisins. Eux aussi connaissent une situation difficile. Lise vient de se battre contre un cancer. Actrice déchue, elle n’obtient plus aucun rôle. Quant à Franck, c’est un producteur de cinéma en pleine activité, mais qui voit son travail bousculé par ses assistants, deux jeunes loups aux dents longues, adeptes d’Amazone et de Netflix. Si Lise se sent tout de suite dans son élément à Orcières, Franck ne supporte pas d’être coupé du monde bouillonnant dans lequel il a l’habitude de vivre. Il ne voit qu’un environnement hostile. Absence des propriétaires, accueil peu chaleureux des voisins, bruits angoissants venant de cette nature primitive, présence inquiétante d’un molosse qui vient leur rendre visite.

                La nature ne laisse personne indifférent. Pendant que le monde s’agite, Joséphine apprécie les paysages grandioses où tout est calme, tranquille, serein et qui l’apaisent après la mort de son mari à la guerre. Elle connaît même un nouveau frisson amoureux auprès de Wolfgang, le dompteur de fauves. Franck, lui, dans le même décor, fait corps avec la nature sauvage et renoue avec sa part animale. La chasse est omniprésente. Les hommes et les chiens courent après le gibier. Le boucher propose sur son étal un déballage de viande sanguinolente. Dans cette proximité, l’ancien végétarien est pris d’une frénésie carnassière qui le rend « vorace et avide » et qui lui donne le goût de « bouffer l’autre ». Avis à ses assistants qu’il convoque dans les collines ! Havre de paix, la nature peut aussi devenir le cadre inquiétant où se déroulent de terribles conflits. Serge Joncour lui rend hommage sans jamais insister sur son côté idyllique et romantique. Il excelle à rendre ce double aspect d’une nature accueillante ou malfaisante et il y a du Giono dans ses descriptions et ses mises en scène.

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