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Archives pour septembre 2018

La maison et le monde, Rabindranath Tagore

                La maison et le monde est un récit à trois voix qui s’inscrit dans le cadre d’une situation historique bien précise : le Bengale sous la domination anglaise. Les personnages donnent tour à tour leur point de vue sur les événements politiques et sur leur vie privée. Il s’agit de Nikhil, le rajah, Bimala, sa femme et Sandip Babu, l’ami de Nikhil. Le couple, après neuf années de mariage, a trouvé une certaine stabilité. Bimala est une femme au foyer invisible. Elle est la servante de son mari et, comme toutes les épouses en Inde, elle s’accommode de sa belle-famille qui vit avec eux, supportant les conflits, surtout avec sa belle-sœur qui la harcèle de sa jalousie.

               Tout change lorsque Sandip Babu vient s’installer chez eux et s’éprend de son hôtesse. Sandip est à la tête d’un mouvement très actif à l’époque, le swadeshi, qui lutte pour l’indépendance de son pays et qui boycotte tous les produits britanniques. Extrémiste intraitable pour ceux qui ne partagent pas sa cause, il pense que tout ce qui est grand est cruel. « Ceux qui désirent de toute leur âme et jouissent de tout leur cœur, ceux qui n’ont ni hésitations ni scrupules, voilà les élus de la Providence. » Tel est son credo. Pourtant, vis-à-vis de Bimala, le révolutionnaire intransigeant est troublé et fait preuve de faiblesse. Il en est désolé pour son ami mais il n’hésite pas à demander à Bimala de soutirer de l’argent à son mari pour éliminer les musulmans du pays. La femme reste pour lui un être inférieur qui doit soumission à l’homme.

               Bimala, de son côté, ne résiste pas à son charme même si elle est tiraillée entre les convenances et cette passion qu’elle sent poindre. Pour la première fois, la femme effacée défend ses idées. Près de Sandip, elle se sent investie d’un pouvoir qu’elle ignorait. Il semble que ce conquérant lui révèle sa vraie nature, en lui faisant découvrir le monde qui existe en dehors de sa maison.

              Nikhil, comme son ami, participe au mouvement nationaliste, mais il est plus modéré et il est surtout adepte de la non-violence. Il défend les produits indous, mais refuse de détruire les marchandises étrangères. Quant à sa femme, il l’a sublimée et souffre de sa perte. Il éprouve de la tristesse devant le vide de sa maison aux deux cœurs séparés. Pourtant, il la laisse libre de ses choix et ne veut pas intervenir quand il la voit s’éloigner de lui.

               Par le prisme de ses trois narrateurs, Tagore fait part de ses propres doutes sur les conflits qui secouent son pays, tout en critiquant la violence qui s’installe au niveau social mais aussi dans la religion qui voit s’affronter sauvagement les musulmans et les hindous. Loin de mettre en scène des personnages manichéens, Tagore analyse avec finesse les sentiments qui se bousculent dans le cœur de Bimala, de Nikhil et de Sandip. Même ce dernier, affichant souvent une grande cruauté, se révèle un être complexe capable de sensibilité face à ses amis. Il reconnaît lui-même : « Je suis né dans l’Inde ; et le poison du spiritualisme coule dans mes veines. Même si je dénonce la folie de marcher dans l’abnégation, je ne l’évite pas toujours. » Avec Bimala, c’est une belle figure d’émancipation féminine qu’il nous offre dans un pays corseté par les traditions. Enfin, tout au long de ces pages, nous baignons dans la mythologie indienne avec de nombreuses références aux dieux et aux déesses qui ont connu le même sort que les personnages du roman.

               Dépaysement assuré donc avec ce roman profondément ancré dans la vie indienne du début du XXème siècle.

Passage des ombres, Arnaldur Indridason

                Un vieil homme solitaire est trouvé étouffé chez lui. On connaît peu de choses de lui, sinon qu’il s’entendait bien avec sa voisine à qui, pourtant, il n’avait pas fait de confidences. Les objets trouvés dans son appartement sont peu bavards : une photo d’un jeune homme et trois articles de presse sur une jeune femme étranglée et déposée derrière le théâtre national, en 1944. Ces extraits de journaux interrogent Konrad, inspecteur à la retraite, qui prête main-forte à Marta, la responsable de l’enquête. Les souvenirs se bousculent chez Konrad qui se rappelle qu’à cette époque, son père avait organisé une séance de spiritisme pour mettre en relation la jeune fille assassinée et ses parents adoptifs. Entrent en jeu des histoires de viols, d’avortements clandestins, des relations critiquées entre les soldats américains et les Islandaises pendant l’occupation (il s’agit de la fameuse « situation ») et même des interventions d’elfes sortis tout droit des contes populaires. Plus de doute sur le lien entre les deux enquêtes quand Konrad comprend que le vieil homme étouffé n’est autre que l’ancien militaire, Thorson, chargé de résoudre le mystère de la jeune fille du passage des Ombres. Peut-être avait-il de nouveaux éléments sur cette affaire non résolue ? Les déductions de Konrad le conduisent sur la même piste que Thorson, l’amènent à interroger les témoins bien cachés du passé et à lever le voile sur les coupables.

                La structure du roman permet de suivre aisément la progression des deux enquêtes avec des retours en arrière sur une histoire non élucidée. Pas question, pour Indridason, de laisser ses policiers sur un échec et c’est avec habileté qu’il relie, à la fin, les deux intrigues, tout en gardant un œil critique sur cette Islande marquée par l’occupation des Britanniques et des Américains pendant la guerre et tiraillée entre la modernité des jeunes femmes qui veulent s’émanciper et la croyance tenace aux mythes anciens qui rendent responsables les elfes dans les situations compliquées.

La colère des aubergines, Bulbul Charma

                Ces nouvelles sont présentées comme des récits gastronomiques et, effectivement, chacune d’elle est assortie d’une recette qui a un rapport avec l’histoire racontée. Elles mettent en scène des cuisinières émérites ou pas, ayant chacune une spécialité culinaire. Une vieille femme veille jour et nuit sur sa réserve contenant, dans des jarres, des pickles de mangue convoités. Une jeune orpheline, ballottée de famille en famille où l’on se sert d’elle comme d’une esclave, sacrifie sa vie par abnégation. Un homme est pris en sandwich entre sa mère et sa femme qui le gavent de plats plus exécrables les uns que les autres. A l’occasion d’un mariage, chaque famille essaie d’impressionner l’autre avec des mets recherchés, si bien que la mariée se souviendra plus tard des plats qui ont régalé la noce plutôt que du visage de son défunt mari. Des aubergines se rebellent en provoquant des brûlures d’estomac chez celui qui a quitté le domicile conjugal, mais qui ne peut s’empêcher d’y revenir une fois par semaine pour apprécier les plats de son ancienne épouse. Un joyeux partage de gamelles s’établit dans le train où l’on s’invite d’un compartiment à l’autre. Les deux maris de Chinta rivalisent d’ingéniosité pour avoir sa préférence en lui offrant de la nourriture qu’elle dévore avec gourmandise. Les femmes vivent un supplice quand elles doivent suivre le jeûne que leur impose leur veuvage. La nourriture est soignée même dans les cérémonies religieuses, pour satisfaire les défunts et le prêtre qui officie. Une femme trompée par son mari compense en se gavant de pâtisseries.

                Ce livre n’est donc pas qu’un simple recueil de recettes. Il nous convie à pénétrer dans le quotidien des foyers indiens. On partage les secrets des familles où l’on s’active paour marier les jeunes filles selon leur caste. On assiste aux tensions entre la mère du mari et sa bru qui vivent sous le même toit. On éprouve de la sympathie pour ces femmes dodues et gourmandes qui ne peuvent résister à un plat succulent. Mariages arrangés, polygamie, adultère font partie de la tradition du pays et le sort des femmes soumises à la suprématie masculine est loin d’être enviable. Pourtant, les caractères bien campés, l’humour et l’originalité de la présentation font de La colère des aubergines un recueil réjouissant et qui, en plus, donne envie de goûter à cette cuisine appétissante qui fleure bon les épices.  

Seras-tu là ? Guillaume Musso

                Un Musso pour voir !

                Elliott est chirurgien pédiatre à San Francisco. Par un tour de passe-passe, il a la possibilité de retourner dans son passé. Il nous entraîne donc dans des allers- retours entre sa vie à soixante ans et celle de sa jeunesse à trente. On apprend qu’il a perdu son amour, Ilena, vétérinaire dans une réserve marine en Floride, et qu’il a rencontré son double un soir dans un aéroport. Ce double lui soumet un pacte pour sauver Ilena. Mais, ce n’est pas si simple, car les conditions posées sont diaboliques et, de toute façon, ne le satisferont pas quelle que soit la proposition choisie.

                Il faut donc laisser sa rationalité de côté pour entrer dans le monde paranormal de Musso. Murakami le fait très bien et on adhère. Mais, ici, ce qui gêne le plus, ce sont les clichés qui émaillent les pages. San Francisco se résume à son pont et à Lombard Street. Quant à Noël, c’est une période heureuse pour certains et d’immense solitude pour d’autres. Autre procédé repris plusieurs fois par l’auteur et qui devient lassant à la lecture : ses remarques sur l’apparition des nouveautés dans les années trente qui, d’après lui, ne sont pas faites pour durer. C’est le cas du scanner, de l’ordinateur ou même de Stephen King. Musso émet chaque fois des doutes sur l’avenir de ces innovations technologiques ou de ce nouvel écrivain. Ce clin d’œil appuyé au lecteur est assez maladroit.

                Pourtant, « Seras-tu là ? » se lit facilement et sans déplaisir, quand tout s’agite autour de vous et que vous avez du mal à vous concentrer sur un livre plus ardu.

Un été avec Homère, Sylvain Tesson

               Les textes rassemblés dans ce recueil reprennent les émissions diffusées, l’été 2017, à la radio. Pour préparer ce travail, Sylvain Tesson a voulu retrouver l’atmosphère homérique, en s’installant dans l’une des Cyclades, Tinos. Là, il était baigné dans la lumière qui illumine l’Iliade et l’Odyssée et il avait sous ses yeux toute la beauté des îles grecques.

                Pour l’auteur, lire Homère de nos jours, c’est retrouver notre actualité, avec ses guerres, ses catastrophes naturelles et, au milieu, l’homme capable du meilleur et du pire. C’est en retirer une sagesse qui nous guidera dans les temps tourmentés que nous traversons. L’Iliade raconte l’origine de la guerre de Troie et la colère d’Achille, quand Hélène promise à Ménélas est offerte à Pâris. Achille fait preuve d’ « ubris » en détruisant tout sur son passage si bien que les éléments finissent par se révolter. De même, les hommes du XXIème siècle se sont laissé aller à la démesure en saccageant la nature qui menace de se venger. Sylvain Tesson tire cette leçon de l’Iliade : « Ce n’est ni l’amour ni la bonté qui mènent le monde, mais la colère. » L’Odyssée retrace les aventures d’Ulysse depuis Troie jusqu’à son retour à Ithaque. Le héros affronte bien des épreuves sans oublier les objectifs qu’il s’est fixés. Refusant l’immortalité, il renoue avec sa condition de mortel. Il fait ce qu’il a à faire sans « se défausser de ses responsabilités. » Par son exemple, il nous exhorte à prendre notre destin en main, dans l’hypothèse où il n’y a pas de vie dans l’au-delà, puis à goûter au plaisir immanent à la vie sur terre.

              Avec beaucoup d’humour, Sylvain Tesson s’amuse à faire le grand écart entre l’Antiquité et le monde contemporain. Pour lui, les prétendants qui se disputent la succession d’Ulysse sont les dignes prédécesseurs des courtisans ambitieux et médiocres qui ont couvert de flatteries les représentants du pouvoir à toutes les époques de l’histoire universelle.  « Leurs réincarnations se disputent aujourd’hui les mânes des républiques. » Il se demande aussi quels sont les dieux qui, de nos jours, donnent un coup de pouce aux héros en difficulté. Est-ce l’EPO qui dope nos athlètes ou nos états d’âme intérieurs qui nous font avancer : la séduction, qui était incarnée par Aphrodite, la rage représentée par Arès ou la ruse à laquelle avait recours Athéna ? A l’immédiateté des réseaux sociaux, l’écrivain oppose le temps plus élastique du monde antique où le présent ancré dans le passé envisageait un avenir glorieux. Car Ulysse fait partie des héros, ces personnages délaissés aujourd’hui, auxquels on préfère les victimes, même si, après être tombé de Charybde en Scylla, il n’aspire qu’à vivre paisiblement auprès des siens.

               Sylvain Tesson se plaît à souligner la poésie des textes d’Homère et les nombreuses citations, extraites des traductions de Jaccottet et de Brunet, nous réjouissent. Comme les héros d’Homère qui, en tribuns accomplis, haranguent les foules pour les inciter au combat, Sylvain Tesson aime les mots. Son style s’enrichit d’épithètes et d’analogies, deux figures que l’on bannit aujourd’hui sous prétexte d’alourdir le texte. Faux procès, d’après lui : « L’épithète adoube le nom. La comparaison relance le rythme. » Quant à l’épithète homérique, il est indispensable car il donne une aura au héros.

               C’est avec sa passion, sa culture et sa belle écriture que cet aventurier moderne nous replonge dans l’univers homérique. Certes, il ne s’agit pas d’un ouvrage d’érudition mais d’une lecture personnelle de l’œuvre et nous suivons avec amusement ses digressions sur l’actualité, qui servent de prétexte à nous donner son point de vue sur le monde actuel.


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