Archives pour août 2018

Temps morts, H.R.F. Keating

                C’est un roman sur le temps, le temps qui passe différemment dans une ville comme Bombay ou dans un petit village comme Dharbani. C’est aussi la course contre le temps imparti par le directeur général de la police que l’inspecteur Ghote entreprend pour démontrer que son collègue Lobo fait fausse route en accusant de meurtre le propriétaire de l’horlogerie Tic-Tac. Contrairement aux méthodes expéditives de Lobo qui use de violence pour faire avouer le premier suspect venu, Ghote ne se précipite pas pour démêler l’écheveau embrouillé de cette enquête. Elle met en présence d’importantes personnalités qu’il faut éviter de heurter. C’est pourquoi, il quitte la ville pour la campagne où il doit apprendre à vivre au rythme de ses habitants. Il écoute un vieux bavard dont les pensées confuses pourraient le mettre sur une piste. Il prête attention aux ragots colportés par un barbier ambulant. Il tient compte des coutumes ancestrales qui lui permettent d’anéantir un alibi. Un pot d’eau avec des feuilles de manguier à l’entrée d’une maison annonce le départ d’un membre de la famille et lui dévoile que le suspect n’était pas chez lui au moment du crime.

                Sa détermination à poursuivre un possible coupable le met en danger. Il aurait pu perdre la vie en se faisant renverser par une moto. Il se renseigne sur la victime et découvre des pratiques diaboliques qu’il condamne. Issu d’une famille fortunée, le jeune homme assassiné venait de se faire transplanter le rein d’un donneur en manque d’argent. Dans les rues encombrées de Bombay, il part à la recherche de passants, susceptibles témoins d’un élément important pour l’enquête. Il vérifie les différents alibis en recherchant l’heure exacte des événements. Riche d’un nombre important d’informations recueillies au prix d’un travail acharné, l’inspecteur Ghote parviendra à résoudre cette nouvelle énigme où des histoires de famille et d’héritage se mêlent à l’injustice entre les riches et les pauvres.

                Ce livre nous entraîne encore une fois dans l’atmosphère si spéciale de l’Inde avec la vie trépidante des grandes villes et le temps ralenti des campagnes qui vivent au pas nonchalant des vaches. Jusqu’à la dernière ligne du texte, l’auteur maintient le suspense tout en nous faisant participer à l’avancement progressif de l’enquête. Nous assistons au monologue intérieur de l’inspecteur Ghote et nous suivons ses pensées, ses doutes, ses interrogations, ses incompréhensions, ses découvertes et, à la dernière minute enfin, nous prenons connaissance de la solution du problème.

Taqawan, Eric Plamandon

                Avant, les Indiens mig’maq craignaient les tribus ennemies et les requins qui décimaient leur peuple. Aujourd’hui, ce sont les policiers du Québec qui les pourchassent et les violentent dans leur réserve de Restigouche. Depuis l’arrivée de Cartier en Gaspésie, l’homme blanc n’a eu de cesse de vouloir sédentariser l’Indien, puis de le faire entrer dans l’ère du capitalisme. Les colons défrichent, installent leurs propriétés, obligent les Indiens à reculer et à adopter un autre mode de vie. De nos jours, pendant que Céline Dion fait ses premiers pas à la télévision, la police déchire les filets des pêcheurs de saumon pour réserver cette pêche au tourisme de luxe, alors que ce poisson est la nourriture de base des Amérindiens, comme autrefois les bisons, exterminés en dépit du bon sens par les Américains. Ce qui fait dire à l’auteur qu’il s’agit là d’un « génocide par tuerie interposée ». Mais, en juin 1981, les Indiens se mobilisent et se révoltent, c’est la bataille du saumon. Charlebois chante Eastern, Western. L’affrontement avec les forces de l’ordre est sanglant. Les seuls coupables, d’après les médias, ce sont les Indiens.

                En même temps, la jeune indienne Océane, quinze ans, qui sort de la réserve pour aller étudier avec les Blancs, se fait violer par trois policiers et kidnapper par un réseau de trafic de filles orchestré par un universitaire anthropologue chargé de faire respecter les droits de l’homme sur la réserve. Quelques belles figures malgré tout parmi ces pervers, ces traîtres et ces corrompus. Le garde-chasse Leclerc qui démissionne car il refuse d’être complice de la violence. Caroline, l’institutrice française, qui prend Océane sous sa protection. William, le vieil Indien qui a quitté la réserve pour vivre dans la forêt et que l’on appelle Taqawan, nom du jeune saumon qui revient vers la rivière qui l’a vu naître.

                Ce livre d’Eric Plamandon est original dans sa construction. Il est composé de brefs chapitres racontant l’histoire d’Océane qui constitue la trame de ce roman. Mais cette intrigue est entrecoupée d’un patchwork de récits. Les uns sont consacrés à des faits historiques qui vont des premiers habitants de la Gaspésie à la vie ô combien compliquée dans la réserve de Restigouche, en passant par l’arrivée des premiers colons. D’autres relatent les légendes et les coutumes ancestrales des Indiens qui ont toujours vécu proches de la nature et qui ont toujours eu à cœur de la préserver tout en chassant et en pêchant pour leur survie. Un article documenté renseigne sur le comportement du saumon et nous avons même droit à une recette de la soupe aux huîtres. Et toujours un clin d’œil à l’actualité plus légère qui contraste avec la brutalité infligée à ces soi-disant sauvages : ce sont les chanteurs qui continuent à nous distraire ou les sportifs qui nous régalent de leurs exploits. De l’ironie de la part de l’auteur, mais aussi de la colère avec, à la fin, un pamphlet politique qui constate que le problème des Amérindiens n’est toujours pas réglé. « Ici on a tous du sang indien. Et quand ce n’est pas sur les veines, c’est sur les mains ».

                Cet ouvrage est une petite pépite. Il traite de nombreux sujets concernant le Québec qui réclame son indépendance tout en la refusant aux peuples autochtones. Contenu riche mais jamais ennuyeux. Les brefs chapitres, aux titres énigmatiques, se succèdent sans temps mort et le style avec ses phrases courtes et juxtaposées est tout aussi efficace.

Oiseaux, bêtes et grandes personnes. Trilogie de Corfou (Tome 2), Gérald Durrell

                Ce tome 2 de la trilogie raconte l’enfance hors du commun de Gérald Durrell, dit Gerry, dont la famille (la mère, les frères et la sœur) quitte l’Angleterre pour s’installer à Corfou. Son instruction est assurée par un précepteur qui finit par se plier à ses exigences et consacrer la plus grande partie des leçons à des cours d’histoire naturelle se déroulant in situ, sur la plage, dans la mer, parmi les myrtes et les oliviers. Muni de bouteilles, d’éprouvette, de bocaux, il passe des heures à observer les fourmis transporter des graines, les mantes pondre des œufs, les mygales entrer dans leur terrier et à admirer leur savoir-faire. Ami des pêcheurs, il trouve des trésors dans leurs filets et ramène toutes ses trouvailles à la maison. Papillons, larves, anguilles, cigales, scarabées, grenouilles, fourmis prennent place aux côtés des chiens, des chouettes, des pies et des crapauds déjà installés. Une joyeuse débandade règne dans une famille toujours accueillante qui reçoit également les amis les plus extravagants du frère aîné. La passion naturaliste de Gerry lui fait connaître des personnages hauts en couleur. Il y a le docteur, poète, écrivain et biologiste qui devient l’ami de la famille et qui arpente la campagne avec le jeune enfant, l’aristocrate obèse qui passe son temps à se goinfrer et qui lui offre une chouette, le vieux loup de mer grivois et grossier, toujours ivre et amoureux de sa mère et même un bohémien dresseur d’ours qui possède une tête qui parle.

                Pourtant, ces étrangers un peu loufoques son bien accueillis sur cette île idyllique et ils apprécient l’hospitalité des Corfiotes toujours prêts à leur faire découvrir leurs coutumes. Ils sont invités à un mariage chez des voisins où ils partagent leur musique et leurs danses. Ils participent à la cueillette des olives par les femmes, qui se fait dans les papotages et la bonne humeur. Ils assistent aux vendanges dont l’ambiance chaleureuse les enchantent. Pour Gerry, Corfou s’apparente au paradis. Il vit au rythme des saisons. Le printemps voit le retour des fleurs, des oiseaux et des insectes. L’été propose un ballet de papillons dans une chaleur oppressante. Malheureusement, la guerre va arriver et disperser la famille.

                Nous prenons du plaisir à lire ce récit naturaliste qui nous apporte de nombreux renseignements sur les mœurs des oiseaux et des bêtes de la campagne et nous suivons avec joie l’extravagante mais bien sympathique famille de Gérald Durrell qu’il nous présente avec beaucoup d’humour et dans un décor où chatoie la lumière de la Méditerranée.

Dans les yeux des autres, Geneviève Brisac

                Deux sœurs aux relations chaotiques, Anna et Molly, vivent ensemble chez cette dernière. Molly, médecin, soigne la misère du monde. Anna, écrivaine perturbée, en dépression, n’écrit plus depuis que sa famille, et notamment sa sœur, l’a traînée en justice à cause d’un roman trop personnel. Au même moment, Boris, ami de Molly, tente de faire d’un squat une maison accueillante pour les émigrants, mais son extrême dévouement est soupçonné de mauvaises intentions.

                Retour vers le passé, quand les deux sœurs militantes participaient aux mêmes manifestations et partaient au Mexique pour soutenir la révolution zapatiste, en famille et en couple. La mère, immature et excentrique accompagnait ses deux filles avec leurs compagnons : Boris et Marek. Révélation au cours de ce séjour : Boris et Marek sont amoureux l’un de l’autre. Déceptions amoureuses. Rêves révolutionnaires envolés quand Marek est arrêté et rentrée au pays.

                Malgré une fin optimiste, puisque Anna retourne à l’écriture et que le couple Molly et Boris se reforme, le roman est sombre. Il traite des illusions de jeunesse perdues, de l’engagement décevant pour des causes auxquelles on croyait, des relations familiales compliquées, de la mort avec le passage obligatoire mais éprouvant devant les pompes funèbres, du rôle de la littérature qui peut détisser des liens quand elle dérange. C’est aussi un roman passéiste et dont les sujets traitées de façon trop superficielles n’intéressent pas toujours.

Attente en automne, suivi de Maria et de Turbulences, Charles Juliet

                Trois nouvelles dans lesquelles une rencontre vient bouleverser l’existence sans relief de trois hommes en quête d’eux-mêmes.

                Dans la première nouvelle, le narrateur quitte Paris à la suite d’une rupture et tente de se ressourcer dans un hameau près de Rodez où il voudrait trouver la force d’écrire. Au début, la solitude lui pèse et les balades sur le Causse désolé ne sont pas faites pour soulager son mal-être. Pourtant, petit à petit, en partageant la vie des paysans et les travaux de la ferme, il prend plaisir à se rendre utile. Sa vie lui semble plus supportable, d’autant plus qu’il y a la présence de Martine qui le trouble mais qu’il n’ose pas approcher.

                Dans la deuxième nouvelle, le narrateur tombe amoureux d’une comédienne de théâtre, rien qu’en entendant sa voix « velouté, chaude, prenante ». Il la rencontre grâce à une amie commune, assiste, fasciné à ses répétitions, mais elle se révèle inaccessible car elle a un compagnon et vit dans un autre monde. Il s’éloigne quelques temps près de Florence pour peindre et pour l’oublier. En vain. Ni l’isolement, ni les longues promenades dans la nature, qui reste indifférente à son mal de vivre, ne pourront l’enlever de son esprit. Il ne peut se résigner à lui déclarer son amour, jusqu’au jour où, il la retrouve dépressive et oubliée de tous.

                Enfin, dans Turbulences, un industriel vit uniquement pour son travail et fuit son foyer où il s’ennuie avec sa femme et ses enfants. Pour faire plaisir à un ami, il finit par accepter de le remplacer pour une randonnée dans le Hoggar avec d’autres personnes. Très vite, l’ambiance de son laboratoire lui manque. La mauvaise humeur ne le quitte pas. Les déplacements sont laborieux sur des chemins malaisés, le groupe antipathique et les paysages sans aucun intérêt.  Puis, un jour, le convoi est attaqué par des terroristes. Il découvre alors la solidarité avec ses compagnons de voyage et se rapproche d’une jeune photographe dont la présence l’aide à supporter ces heures éprouvantes. Chacun retourne à son quotidien, mais c’est un homme nouveau qui revient chez lui, hanté par le souvenir de Brigitte et se questionnant sur le sens de sa vie. Il a désormais d’autres priorités et il est prêt à prendre un nouveau départ.

                A l’image de son journal, ces nouvelles sont empreintes de cette mélancolie qui semble ne pas quitter Charles Juliet. Pourtant, les trois textes s’achèvent sur une note optimiste. Des thèmes constants les parcourent : la timidité, la pudeur de ces hommes qui n’arrivent pas à avouer leur amour, l’éloignement dans une nature hostile qui ne peut les consoler et leur transformation à la suite d’une rencontre déstabilisante qui va changer leur vie. Et toujours revient une préoccupation inhérente à Charles Juliet : la difficulté de la création artistique que l’on retrouve chez l’écrivain, le peintre ou la photographe.

Où est le mal ? H.R.F. Keating

                L’inspecteur Ghote est convaincu que l’inspecteur Wagh a tort en affirmant que l’une des grandes figures de l’indépendance de l’Inde, Mrs Popatkar, a été assassinée à Bombay par son domestique. Il préfère suivre une piste qui le conduit à Bénarès, où, pourtant, les preuves ne sont pas évidentes. Très vite, il suspecte Verma, un membre du parlement qui aspire à devenir ministre de la Promotion Sociale. Mais quel serait son mobile ? Les  Souvenirs , laissés par un membre de son parti, pourraient donner des indications, puisque Mrs Popatkar est morte après les avoir parcourus. Mais il est interdit de les lire avant plusieurs années et Verma ne veut pas faire d’exception, même pour une enquête policière. L’obstination de Ghote poussera pourtant l’assassin à commettre des imprudences.

                L’intérêt de ce nouveau thriller de Keating, c’est la structure même de son livre. Dès le début, le lecteur connaît le meurtrier que l’auteur confronte à l’enquêteur, en nous donnant alternativement leurs deux points de vue. D’un côté, nous suivons l’inspecteur qui mène son enquête en accumulant les indices, les soupçons et en faisant le tri. De l’autre côté, nous voyons Verma se débattre avec sa conscience en essayant de préserver sa réputation et de se convaincre qu’il n’a rien fait de mal. Particulièrement intéressant, l’interrogatoire où l’on assiste successivement aux réactions des deux personnages, à leurs hésitations, leurs contre-attaques, chacun essayant de voir comment fonctionne le cerveau de son adversaire.

                Et puis, c’est avec délectation qu’on plonge dans l’atmosphère des villes indiennes qui grouillent d’une foule hétéroclite et indisciplinée. Difficile de suivre la trace d’un suspect dans le lacis des ruelles encombrées de Bénarès où se bousculent les pèlerins, les touristes, les sadhus avançant sur le sol à plat ventre pour faire leurs prières, les Banarasis enterrant leurs morts, les mendiants, les caravanes de chameaux ou encore les vaches sacrées. L’enquête est parfois ralentie par les rituels de la ville sainte qui vit au rythme des ablutions matinales dans le Gange purificateur et les buchers funéraires sur les ghats qui longent le fleuve.

                Encore une fois avec Keating, le dépaysement est assuré et l’intrigue bien menée.

Le sel de la vie, Françoise Héritier

                Françoise Héritier abandonne ses écrits anthropologiques pour se laisser aller à une « fantaisie », une liste de petits riens qui font « le sel de la vie ». Tout cela pour exhorter un ami médecin à ne pas dissoudre ses journées dans le travail qui lui prend tout son temps. Voici donc tout ce qu’elle aime dans l’existence.

                Les moments de partage avec des amis autour d’un verre ou d’un repas. Faire du sport. Pratiquer des jeux de société. Jouir du spectacle de la nature. Sentir, toucher, voir, goûter, écouter. Se laisser porter par la musique. Assister à un spectacle. Observer en détail un tableau. Lire un bon livre. Voir un film avec ses acteurs et ses actrices préférés. Rire avec les humoristes. Voir progresser la guérison de sa maladie. Savourer des plaisirs minuscules comme les décrit Philippe Delerm dans La première gorgée de bière.

                A travers cette longue énumération d’instantanés qui rendent hommage à la vie, Françoise Héritier affiche son féminisme, affirme une nouvelle fois son amour pour l’Afrique et la brousse et évoque ses rencontres avec des célébrités, comme Mitterrand notamment. Bref, elle nous donne l’exemple d’une vie riche et l’on connaît le sérieux de ses recherches. Mais, ici, c’est la légèreté qui prévaut. Il nous semble la voir sourire parfois quand elle répertorie un détail sans importance qui la comble de joie.

                Pourtant, le message de ce petit livre est loin d’être anodin. L’auteur nous propose un véritable art de vivre. Il s’agit de garder le meilleur de nos souvenirs, d’avoir la curiosité d’un enfant face au monde qui nous entoure et d’entretenir le goût des autres. Adepte du « lâcher-prise », elle pense qu’il est vital, de temps en temps, d’abandonner le monde de la pensée et du travail pour se laisser aller à ses émotions.

                Tous ces instants de vie sont accumulés dans un apparent désordre. En fait, ils s’apparentent plutôt aux associations d’idées chères aux surréalistes. A nous, maintenant, sur ce modèle, de faire notre propre liste.

Portnoy et son complexe, Philip Roth

                Alexander Portnoy, trente trois ans, se confie à son psychanalyste. Enfant, Alex était un élève brillant, avec un QI supérieur, qui a mal vécu le fait d’appartenir à une famille juive, aux Etats-Unis. Il a souffert d’une mère hyper-protectrice qui l’a élevé dans les angoisses et la culpabilité. Il méprise son père, démarcheur en assurances pour son manque de culture et sa servilité face aux puissants. Il rêve de le venger : « de ma libération naîtrait la sienne ; libération de l’ignorance, de l’exploitation, de l’anonymat. » Quant à sa sœur Hannah, elle brille par son insignifiance.

                A quatorze ans, il rejette la religion juive au grand désespoir de ses parents et il se révolte contre sa famille qui s’enferme dans ses traditions, sa religion, sa bien-pensance et refuse tout lien avec ce qui n’est pas juif. Il ne comprend pas cette étroitesse d’esprit, lui qui a soif d’ouverture vers les autres et surtout vers les filles « goys » (non juives), qu’il a tendance à idéaliser. A l’adolescence, sa principale activité consiste à se masturber. Peu importe l’heure et le lieu (bus, école). Il ne peut résister à cette pulsion maladive. Le sexe devient une obsession dès son plus jeune âge et, adulte, il multiplie les aventures avec les filles. Il raconte longuement sa relation avec celle qu’il appelle le Singe, nymphomane inculte et vulgaire et rapporte tous les détails de leurs débauches.

                Ce livre est vite devenu un best-seller, malgré le déchaînement de la communauté juive qui le traite d’antisémite, des féministes qui l’accusent de misogynie et de l’Amérique puritaine qui le taxe de perversité et de pornographie. Il est vrai que Portnoy et son complexe est une œuvre dérangeante où la sexualité prend toute la place, ce qui entraîne une certaine lassitude chez le lecteur. Pourtant l’ironie et la provocation de Philip Roth ont l’avantage de bousculer un monde sclérosé par les interdits religieux et sexuels à un moment où l’Amérique est en pleine évolution des mœurs.

Le recours aux forêts. La tentation de Démocrite, Michel Onfray

                Avec Le recours aux forêts, Michel Onfray fait une espèce de bilan poétique de sa vie et de sa philosophie. L’heure de la fin approche et le philosophe a eu une existence bien remplie. Il a parcouru le monde, l’a trouvé détestable et il est tenté de s’isoler loin de la méchanceté des hommes, comme Démocrite l’a fait en s’enfermant dans une cabane, au fond du jardin. Il énumère la folie meurtrière de ses semblables qui, depuis l’époque romaine jusqu’à nos jours, n’ont cessé de répandre le sang. Des guerres, des épidémies, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’injustice sociale. D’un côté, les pauvres, de l’autre les puissants avec les gouvernants et leurs mensonges, les philosophes imbus de leur personne, les religieux qui ne tolèrent rien. Il a vu la noirceur de l’âme humaine : jalousie, appât du gain, vengeance. Tous les corps de métier sont passés au crible et pas un ne trouve grâce à ses yeux : magistrats, assureurs, banquiers et même les agents des pompes funèbres sont corrompus.

                Sa solution contre l’âpreté de l’existence : le recours aux forêts, se réfugier dans une nature protectrice avec laquelle il veut vivre en harmonie. Retrouver les plaisirs simples de son enfance que le monde contemporain a oubliés. Vivre en communion avec les éléments. Partager la sensualité des plantes. Apprécier le changement des saisons. Observer le ciel étoilé que son père lui a appris à déchiffrer. Avant de retourner en paix à la terre et de se diluer dans le cosmos.

                En lisant ce texte, on peut, encore une fois mettre en doute ses propos quand il affirme n’avoir ni haine, ni ressentiment. Il semble que, comme Rousseau, Michel Onfray en veuille à la terre entière. Pourtant, on se laisse facilement porter par son lyrisme. C’est une poésie simple et à la portée de tous qui reprend les thèmes abordés dans ses essais philosophiques. Il use de figures de style classiques. Répétitions, énumérations, accumulations donnent plus de force à sa démonstration. Les anaphores, « j’ai vu… j’ai vu… », « je veux…je veux… », insistent sur sa lassitude et sur l’urgence de la situation tout en soulignant le caractère obsessionnel de sa pensée.

Les grands chemins, Jean Giono

                Il traverse les saisons sur les grands chemins, à la recherche d’un lit et d’un emploi. Mais l’hospitalité n’est pas de mise dans les hameaux provençaux repliés sur eux-mêmes. Il doit parfois se contenter d’une mince paillasse offerte, pour la nuit, par le curé. Il n’est pas exigeant et, comme il sait s’adapter à toutes les situations, il trouve facilement un travail saisonnier : moisson, démonstration d’engins agricoles, entretien d’un moulin à huile. Aucun travail ne le rebute. Habile de ses mains, le narrateur de Giono est aussi un homme cultivé qui lit Balzac, Dumas, Hugo. Il apprécie la musique et découvre le jazz qu’écoute la femme de son patron. Il n’est pas insensible à la nature qu’il parcourt été comme hiver et il sait se laisser griser par le chant des oiseaux, les couleurs de l’automne, le bruit de la rivière, l’odeur des pins. Il aime aussi la chaleur des auberges et ne boude pas les plaisirs de la table. Son errance lui fait rencontrer des hommes et des femmes dont il se plaît à faire les portraits détaillés, expressifs mais sans concession.

                Ce personnage atypique, volontaire, travailleur, malin et d’une intelligence toujours en éveil, va croiser sur sa route un autre vagabond comme lui, mais au caractère tout à fait opposé : un guitariste roublard, asocial et qui lui soutire de l’argent en jouant aux cartes. Pourtant, le narrateur se prend d’amitié pour celui qu’il appelle « l’artiste », « au vilain regard » et il va lui servir de protecteur au cours de ses bagarres et de ses mises en danger où il se rend antipathique. Tricher, pour lui, est une façon d’exister, alors que le narrateur a besoin d’amitié pour vivre, même s’il est habité par un fort désir d’indépendance. C’est son amitié pour l’artiste qui lui fera commettre son acte fatal. Il lui tire dessus pour le sauver des autres, de lui-même et de la routine de la vie quotidienne qui l’insupporte.

                Giono s’interroge, dans ce roman métaphysique, sur le sens de la vie, en mettant en scène deux conceptions différentes, deux attitudes opposées face à l’ennui existentiel : l’hédonisme du narrateur et la révolte par l’absurde de l’artiste. Avec ces deux personnages, l’auteur nous entraîne, en réalité sur les chemins de la vie.

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A Propos

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