Archives pour mai 2018

Les vautours de Bugarach, Daniel Hernandez

                Bugarach est cette fameuse montagne que la fin du monde prévue en 2012 dans le calendrier maya devait épargner. Bug, comme l’appelle les gens du pays, est un centre spirituel et les adeptes pensent qu’il peut sauver l’humanité. De tout temps les légendes les plus folles ont transité autour du village et de son piton. Par exemple, Marie-Madeleine y aurait été dévorée par les vautours. C’est dans ce cadre que se situent les différentes enquêtes que le commissaire Jepe LLense de Perpignan doit solutionner avec l’adjoint de Couiza, François Courrières, qui l’appelle à son aide. Les suspects sont nombreux dans cette région du Haut Razès où ésotérisme et catharisme sont très prégnants. Les mystiques illuminés qui ont investi le coin ont-ils joué un rôle dans les meurtres qui se succèdent ? Ou bien est-ce les randonneurs qui sillonnent les sentiers, ou simplement les autochtones, ou encore les adhérents à la LPO, la ligue pour la défense des oiseaux qui prennent soin des rapaces, ou les écologistes en lutte contre les exploiteurs de la forêt qui la détruisent pour le compte des Chinois ? Et si ces cadavres dévorés par les vautours étaient dus à des histoires de vengeance et de jalousie ? Les deux policiers vont se heurter à des impasses en suivant ces différentes pistes. Finalement, le hasard va les aider pour résoudre des énigmes beaucoup plus banales qu’ils ne le pensaient au départ, influencés par le mystère entourant ces lieux un peu particuliers.

                Ce thriller de Daniel Martinez est aussi un roman régionaliste où l’on assiste aux rivalités entre Catalans et Occitans qualifiés de « gavachs » par leurs voisins, où les personnages s’intéressent de près aux matchs de rugby de l’équipe locale, l’USAP, et où l’on fait des cures thermales dans les eaux de la Sals, le cours d’eau qui traverse Rennes-les-Bains. Les paysages sont typiques de cette partie frontalière de l’Aude et des Pyrénées Orientales et accentuent le réalisme du récit qui baigne aussi dans l’actualité. Il est question de Daesh et des prises de position des citoyens contre la finance, le pouvoir, la religion, les maux dont souffre notre société et dont les vautours pourraient être le symbole.

                Roman sans prétention qui se lit d’une traite et d’une lecture agréable, même si l’on est déçu par la façon un peu facile dont Jepe LLense trouvent les coupables.

Les loyautés, Delphine le Vigan

                Théo, un adolescent de douze ans à la dérive, noient ses problèmes dans l’alcool. Nous assistons à sa descente aux enfers. Face à lui, un entourage désemparé qui réagit suivant son propre parcours de vie. Certains cherchent à comprendre, certains refusent de voir, certains condamnent, certains ne veulent pas dénoncer, fidèles à une promesse tacite qu’ils se sont faite. Car tel est bien le thème principal de cet ouvrage, les loyautés, qui sont à la fois « nos ailes et nos carcans ». Hélène, le professeur de SVT, tente tout pour sauver son jeune élève passif qu’elle croit maltraité, comme elle, dans son enfance martyrisée par un père jaloux de son savoir. Mathis, l’ami de Théo, voudrait l’aider, mais il ne veut pas trahir son compagnon d’infortune, quand il sent qu’il va trop loin. Quant à Théo, il protège son père, devenu une loque après avoir perdu son travail et il ne parle à personne de sa déchéance.

                Delphine le Vigan explore les failles du monde d’aujourd’hui, avec ces familles dépassées par le mal-être de leurs enfants et engluées dans leurs propres problèmes qu’elles sont incapables de gérer : séparation, chômage…Que faire devant ce signe du temps, l’alcoolisme des adolescents que la société contemporaine a bien du mal à endiguer ? L’éducation scolaire fait ce qu’elle peut, mais elle ne sait pas toujours réagir devant des cas ambigus, car elle doit rester fidèle au devoir de réserve qui est le sien. Encore un roman très sombre de Delphine le Vigan dans   lequel l’auteur essaie de cerner son héros en adoptant quatre points de vue différents. « Familles, je vous hais ! », disait Gide. Delphine le Vigan est plus nuancée. C’est la société qu’elle met en cause. Elle lui reproche de laisser au bord du chemin, dans le désespoir et la misère, bon nombre de ses citoyens.

La douleur, Marguerite Duras

                La douleur comprend six récits sur l’occupation allemande et la libération de Paris. Le plus fort est sans nul doute le premier, éponyme du recueil. Marguerite Duras y raconte l’attente du retour de son mari enfermé dans un camp de concentration, avec tous les sentiments qui accompagnent cette attente. L’angoisse, la fatigue, la peur du non-retour, la colère contre De Gaulle qui fête la victoire, sans compassion pour les disparus. La tristesse et la pitié pour les femmes avec enfants qui attendent le retour du mari et du père. Leurs cris dès qu’elles voient les camions apparaître. L’indécence du regard des curieux qui vivent chaque jour l’arrivée d’un lot de prisonniers comme un spectacle. L’espoir puis la déception quand les convois arrivent. L’étonnement devant les huées qui accueillent les femmes volontaires STO. Et puis ses amis vont chercher Robert L. à Dachau. Quand il revient, il est méconnaissable et se bat contre la mort pendant dix-sept jours. Marguerite Duras décrit le corps en lutte dans un réalisme cru. Aucun détail ne nous est épargné. Soulagement quand il est sauvé. C’est alors qu’elle lui annonce son désir de divorcer…

                Le récit qui suit, Monsieur X dit ici Pierre Rabier, est en fait antérieur au précédent. Elle y révèle comment elle a entretenu des relations amicales avec un membre de la Gestapo pour protéger son mari emprisonné en tant que résistant. Rabier est un nom d’emprunt. C’est un Allemand qui lui fait du chantage : donner le nom d’un ami si elle veut revoir son mari. Ce prédateur cherche à arrêter un maximum de personnes pour les envoyer dans les camps de concentration ou d’extermination. Marguerite Duras le dénonce.

                Un autre texte est consacré à l’interrogatoire musclé d’un traitre par un jeune résistant. Les insultes se mêlent aux coups et provoquent une véritable jouissance.

                Toutes ces notes sont un témoignage poignant sur la façon dont chacun a vécu ce moment crucial de notre histoire. Beaucoup de douleur, d’incertitude, de compromission, de violence. Pas de sentimentalisme de la part de l’auteur. Le style sobre, elliptique permet d’éviter l’émotion. Il convient juste de dire les choses : « Rien. Le trou noir. Aucune lumière ne se fait. »

Géographie de l’instant, Sylvain Tesson

                A la demande de Pierre Bigorgne, rédacteur en chef de Grands Reportages, Sylvain Tesson écrit ce livre qu’il définit ainsi dans son avant-propos : « Les blocs-notes publiés ici sont des coups de sonde, des carottages donnés dans le chatoyant foutoir du monde. » Le monde, il le connaît bien, cet éternel voyageur qui a du mal à se poser à Paris, même après un accident de parcours qui a meurtri son corps encore jeune. Il a escaladé, marché, galopé sur tous les continents avec une prédilection quand même pour les steppes de Russie et leurs immensités. Loin du touriste ordinaire qui fait une visite superficielle d’un pays, il aime se confronter à tous les dangers. En pleine guerre afghane, il s’invite, par exemple, chez les chasseurs alpins.

                Dans ce patchwork de choses vues, Sylvain Tesson rapporte quelques souvenirs de voyage, mais il nous donne surtout son point de vue et ses réactions face au monde qui l’entoure et un état des lieux en quelque sorte. Très concerné par le réchauffement climatique, il s’inquiète de la destruction de l’environnement par l’homme. Il assiste au recul de la biodiversité et note, en Ile de France, la disparition des insectes pour lesquels on lui découvre une véritable passion. Grand défenseur des animaux en liberté, il condamne la chasse en tant que loisir. Il prône une agriculture raisonnée, sans pesticides. Toujours admiratif devant le spectacle de la nature, ce baroudeur considère comme des aberrations les tours de plus en plus hautes édifiées à Dubaï ou en Arabie Saoudite. Le progrès lui semble souvent bien pesant. A internet et aux réseaux sociaux, dont il refuse de devenir l’esclave, il préfère les livres, qui l’aident à vivre (« La lecture est un refuge par temps de laideur ») et qui l’accompagnent dans ses déplacements les plus lointains. Les références à ses nombreuses lectures jalonnent son récit et les citations illustrent le moindre de ses propos. Modestement, il reconnaît : « Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur sous la plume d’un autre. »

                Jamais engagé politiquement, il réagit avec une sensibilité extrême aux injustices. Il se met en colère devant l’hypocrisie de ceux qui s’insurgent contre les caricatures mais ne réagissent pas devant les petites filles violentées par des régimes terroristes. Le choix des causes défendues lui paraît bien contestable. Il voue à l’islam et à son obscurantisme, à l’intégrisme religieux en général, une haine féroce atténuée toutefois par son humour omniprésent. Comment suivre le ramadan dans des régions où le soleil ne se couche jamais, remarque-t-il ? Ou, à propos du travail de l’écrivain, il ose cette comparaison impertinente : « Au paradis, combien de pages vierges attendent l’écrivain fanatique ? » Beaucoup d’indignation, dans ces instantanés, mais aussi de la sympathie pour les nomades, les vagabonds et pour quelques originaux qui osent l’innovation, comme ce libraire installé au pied des pistes de ski ou cet autre éleveur de lamas qui a introduit ces bêtes contre l’avis de tous, en bas du mont Ventoux.

                 Ce qui importe à cet électron libre qui ne comprend pas que les jeunes d’aujourd’hui manifestent pour leur retraite, c’est de vivre le moment présent quitte à se brûler les ailes au détour d’un chemin. Il reprend cette phrase de Pindare qui lui va si bien : « N’aspire pas ô mon âme à la vie éternelle, mais épuise les champs des possibles ». Partir est aussi une fuite comme le disait Drieu de la Rochelle : « L’agitation lui paraissait la façon de tout arranger ».

                Géographie de l’instant est une belle invitation au voyage et à la connaissance de soi, dans une langue érudite et poétique. Citons, pour finir, quelques aphorismes dont Sylvain Tesson est friand. A propos de la vodka : « Breuvage qui permet d’avoir des théories sur tout et aucun souvenir une fois qu’on les a exposées. » « L’apnée est plus qu’un sport, c’est une action de grâce qui consiste à retenir son souffle devant la beauté. » « Lire, c’est une élégante manière de pratiquer la politique de l’autruche. »

Le pays sans nom. Déambulations avec Marguerite Duras, Anna Moï

                Ce sont seize courts textes où l’auteure reprend chaque fois un thème traité dans les romans de Marguerite Duras. Nous revisitons son œuvre, mais nous déambulons aussi de Hanoï à Saïgon en passant par Hoï An, Dalat et le delta du Mékong. Le dépaysement est assuré dès le début avec l’évocation des marchands ambulants et de leur palanche. Nous descendons la célèbre rue Catinat, plusieurs fois débaptisée, où les femmes se déplacent avec un masque, un chapeau et des gants jusqu’aux coudes pour préserver la blancheur de leur peau. Nous faisons une halte au passage Eden, où se trouvait l’Eden Cinéma qui accueillait la mère de Marguerite Duras, chargée de jouer du piano pour accompagner les films muets de l’époque. Nous croisons les culs-de-jatte qui mendiaient sur une planche à roulettes, non loin du mythique hôtel Continental et qui ont maintenant été chassés du centre-ville. Nous parcourons le marché de Cholon où l’on peut trouver une réduction d’os de tigre censée soigner les articulations douloureuses. Nous prenons les bacs sur le Mékong qui ont supplanté les ponts détruits par la guerre et qui sont de nouveau remplacés par des ponts en béton, le plus fameux étant celui où Marguerite Duras a rencontré l’amant quand elle se rendait à Sadec. On se nourrit de mangue verte accompagnée de piment et du « banh mi », le sandwich vietnamien devenu à la mode aujourd’hui en France. On va respirer l’air frais des montagnes à Dalat où les colons français avaient coutume de se rendre pour oublier quelque temps la moiteur du sud.

                Anna Moï, qui vit en Corrèze quand elle écrit ce récit, a tenté de s’installer au Vietnam avec son mari et ses enfants. Mais, comme la mère de Marguerite Duras qui ne cessait de construire un barrage contre le Pacifique, elle a dû abdiquer devant les inondations qui menaçaient de détruire sa maison qu’elle avait fait construire au bord du fleuve à Hoï An. Elle décrit le pays en citant des extraits de romans de Marguerite Duras qui soulignent leur expérience commune. Et, tout en partant sur les traces de l’écrivain, elle note les transformations qui ont touché son pays d’origine.

                Le pays sans nom est un petit livre sans prétention mais qui rappellera bien des souvenirs au lecteur passionné de Vietnam et de Marguerite Duras.

Instincts, Sarah Marquis

                Le sous-titre de ce livre le résume bien : trois mois à pied, en survie dans l’ouest australien. Lestée d’un sac d’une trentaine de kilos, voilà Sarah Marquis partie pour un nouveau défi, au milieu du bush hostile, à éviter les crocodiles voraces et les serpents venimeux, à se méfier des plantes vénéneuses, à chercher des points d’eau rares en cette année de sécheresse et à marcher sans répit avec la faim au ventre. Car la nature seule doit lui procurer son alimentation qu’elle doit partager avec les animaux rencontrés et prioritaires dans leur environnement. Ne pas déranger, telle est sa règle, et remercier la terre, cette pourvoyeuse d’eau, de nourriture, d’abri, que les hommes maltraitent trop souvent. Loin de la société de consommation, l’aventurière apprend à se libérer de l’inutile, à ne garder que l’essentiel et à ne pas gaspiller.

                Etre toujours affamée et à la limite de l’épuisement permet à Sarah Marquis de prendre la mesure de sa force intérieure. Il ne s’agit pas d’un voyage d’agrément que la jeune femme a entrepris. Elle est toujours dans la souffrance avec des impératifs qui conditionnent sa survie. Les paysages, qui doivent être grandioses, passent au second plan et sont toujours agressifs. Peu de rencontres avec des autochtones, mais une solitude qui lui fait prendre conscience des ressources extraordinaires qui habitent un être humain. Elle tire aussi de cette aventure une philosophie de vie applicable dans la vie quotidienne et qui concerne la façon de s’alimenter : privilégier la proximité et les aliments sans pesticide pour se sauver, sauver ses enfants et sauver la terre qui n’est pas inépuisable.

               Pour le touriste moyen, il est difficile de comprendre cette volonté de se mettre à ce point en danger. Mais on ne peut qu’admirer la persévérance, le courage et la force d’âme de Sarah Marquis. Cet ouvrage est un récit de voyage peu ordinaire. Dommage que le style ne soit pas toujours à la hauteur.



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