Archives pour avril 2018

4321, Paul Auster

                A propos de son héros qui écrit des textes quand il est jeune, Paul Auster remarque : « Ferguson imaginait que le lecteur recollerait mentalement les morceaux de sorte que les scènes accumulées s’additionneraient pour former quelque chose qui ressemblerait à une histoire. » On peut donner ce même conseil au lecteur de 4321 qui risque d’être déstabilisé par la structure du roman. En effet, les personnages meurent puis réapparaissent et l’auteur attend la fin du livre pour donner un guide de lecture. Si l’on a eu la chance d’entendre Paul Auster parler de son roman avant d’ouvrir la première page, on connaît la solution de l’énigme et la compréhension du livre en devient plus aisée. Paul Auster a voulu écrire quatre versions de la même vie. Son personnage expérimente quatre existences différentes qui sont racontées dans un désordre perturbant, d’autant plus que les allers et retours sont nombreux.

                A la base, il y a un héros, Archie Ferguson, que l’on suit enfant, adolescent puis jeune adulte et qui vit des expériences différentes suivant le destin réservé à sa famille ou à lui-même (mort du père ou pas, remariage de la mère ou pas, accidents de l’enfant ou pas, etc, etc…) Archie traverse les années cinquante et soixante aux Etats-Unis, dans une famille juive et nous assistons à son éducation et à sa formation dans une Amérique qui connaît pas mal de bouleversements. Comme dans toutes les familles juives, le grand-père est passé par le centre d’immigration d’Ellis Island. Anecdote amusante, on lui a conseillé de prendre un nom américain, mais quand l’employé qui tenait le registre le lui a demandé, il a dit dans sa langue, « J’ai oublié », ce qui s’est transformé en : Ichabold Ferguson. Les enfants sont devenus des industriels appartenant à une classe moyenne enrichie. Puis, est arrivé Archie qui rejette cette ascension sociale. Dans les quatre histoires d’ailleurs, Archie garde la même personnalité.

                Comme beaucoup de jeunes, c’est un passionné de baseball et de basket-ball, ce qui nous vaut des pages et des pages de commentaires de matchs, un peu fastidieuses pour bon nombre de lecteurs. Grâce aux divers membres de sa famille, Ferguson a la chance de se constituer une solide formation culturelle. Sa mère, photographe l’initie au cinéma, en commençant par les films de Laurel et Hardy jusqu’à la Nouvelle Vague. Sa tante, Mildred, l’ouvre à la littérature en le conseillant dans ses lectures. A treize ans, il lit La Métamorphose, Candide, Des Souris et des hommes. Puis, pendant un séjour à Paris, il découvre les poètes français : Apollinaire, Eluard, Desnos. Son goût pour la musique classique vient de son beau-père et il découvre l’art du XXème siècle en fréquentant les musées. Riche de toutes ces connaissances, ses premières activités tournent autour de l’écriture. Crime et châtiment lui a donné l’envie de devenir écrivain et très tôt, il imagine des nouvelles, enchâssées d’ailleurs dans le roman de Paul Auster. A la recherche de jobs d’étudiant, il accepte de devenir journaliste sportif puis critique de cinéma. Après un séjour à Paris, il devient traducteur des poètes qu’il y a découverts. En même temps, Archie s’éveille à la sexualité, qu’elle soit hétéro ou homosexuelle.

                4321 est aussi un roman d’apprentissage à la politique et à l’histoire contemporaine des Etats-Unis. Témoin de son temps, Ferguson assite aux événements qui ont marqué son pays et le monde entier : l’assassinat de John puis de Robert Kennedy, celui de Martin Luther King, les émeutes raciales et la révolte des Afro-Américains dans les prisons surpeuplées, les violences policières dans les universités au printemps 68, la guerre du Vietnam avec la perpétuelle menace pour cette génération d’être envoyée à cette boucherie.

                Parfois engagé, parfois plus modéré, on peut penser que Ferguson réagit comme a dû le faire en son temps le jeune Paul Auster qui se défend d’avoir écrit une autobiographie. Pourtant, c’est le même amour pour New York et pour Paris que partagent le personnage de 4321 et son créateur, la même passion pour la lecture et l’écriture. Si tous les deux aiment leur pays, ils ne se privent pas de critiquer l’Amérique où l’on assassine les présidents et où l’on envoie la jeunesse se faire tuer en Asie. Beaucoup d’autres ressemblances pourraient être relevées dans ce roman gigogne où il a fallu à l’auteur pas moins de quatre vies pour retracer le panorama de deux décennies déterminantes pour son pays. Récit donc très riche avec ses mille pages mais qui n’évite pas les longueurs.

Bitna, sous le soleil de Séoul, J.M.G. Le Clézio

                Bitna, fille d’une famille pauvre de marchands de poissons, est obligée de vivre chez sa tante pour suivre des études supérieures à Séoul. Elle devient vite le souffre-douleur de sa cousine avec qui elle partage la chambre. Pour s’évader et devenir indépendante en gagnant un peu d’argent, elle répond à une annonce dans laquelle une jeune fille malade, Salomé, recherche une personne pour lui raconter des histoires.  Bitna devient donc conteuse et permet à Salomé d’oublier sa douleur en voyageant avec les pigeons de M. Cho qui survolent la ville et tentent de rejoindre la Corée du Nord, en partageant les messages que la chatte, Mlle Kitty, apporte à la coiffeuse pour mettre en relation les personnes seules et désespérées du quartier, en compatissant avec la chanteuse Nabi, abusée par des grandes personnes qui, pensait-elle, ne voulaient que son bien, en suivant les dragons que la petite Naomi, abandonnée et recueillie par une infirmière, voit partout.

                Le plus dur pour Salomé, c’est « partir en petits morceaux, chaque jour, quelque chose qui s’en va, qui s’efface ». Aussi, elle ne peut plus se passer de ces histoires fondées sur la réalité mais enjolivées. N’est-ce pas là le rôle de la littérature, aider à vivre et à mourir ? s’interroge Le Clézio. Les Mille et une Nuits n’avaient pas d’autre vocation. Tout tourne dans ce roman autour des livres et de la littérature.

                Mais Séoul tient aussi une place primordiale. Chaque jour, Bitna arpente cette métropole où les immeubles modernes côtoient les ruelles interlopes. Quand elle déménage, elle habite dans un appartement insalubre, en sous-sol, dans une de ces venelles. Séoul soumise à la saison des pluies qui lessive tout, même les humains. On sent l’attachement de Le Clézio à la capitale de la Corée du Sud où il a vécu et travaillé pendant un an. On retrouve son goût pour l’exotisme des mots étrangers qui foisonnent dans son texte. Il prend plaisir, par exemple, à énumérer les quartiers de la ville. Il porte beaucoup de tendresse à ses héroïnes qu’il admire dans leur combat quotidien et c’est toujours avec émotion et humanité qu’il met en scène le petit peuple qu’il affectionne.

                Encore une fois, J.M.G. Le Clézio nous fait voyager avec délicatesse et simplicité.

En camping-car, Ivan Jablonka

                A partir d’une expérience personnelle, Ivan Jablonka écrit un essai sociologique sur les vacances en camping-car. Il se sert de ses souvenirs mais aussi du journal qu’il tenait, enfant, et des photos de l’époque. Le camping-car est pour lui synonyme d’intimité et de convivialité car les parents et les enfants vont devoir cohabiter dans un espace réduit pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois, mais accompagnés souvent par d’autres familles qui voyagent dans les mêmes conditions. C’est aussi le privilège de vivre proche de la nature et de connaître un sentiment de liberté. Le camping-car allie « l’indépendance, le génie pratique et la vie sauvage ». Mais, pour les Jablonka qui partent l’été découvrir de nouveaux pays, les vacances doivent être culturelles. Ainsi, l’enfant découvre l’Antiquité et la Renaissance sur les sites. En Grèce, le passage par Epidaure lui permet d’assister à une pièce dans le fameux théâtre. En Italie, l’ascension de l’Etna lui fournit une leçon de géographie. L’auteur n’hésite pas à qualifier ces vacances d’« activités périscolaires » qui contribuent à la formation de l’enfant, même si, adolescent, il a connu des moments d’ennui lors de la visite des ruines. Il va même plus loin en assimilant ces voyages en camping-car au « Grand Tour » qui complétait l’éducation des aristocrates anglais au XVIIIème siècle.

                Ce loisir populaire fait l’objet de moqueries de la part des camarades de classe du jeune Jablonka. Ils appartenaient, pour la plupart, à l’élite parisienne qui passait les congés dans une maison familiale en Bretagne ou sur la Côte d’Azur. Mais, ce mode de vie est totalement assumé par ses parents qui auraient pu se payer l’hôtel. Elle, était professeur, lui, ingénieur. Or, le père veut rester fidèle à l’esprit de son enfance de « pauvre ». En camping-car, on se contente de peu. On mène une vie écologique avant l’heure en achetant des produits frais sur les marchés locaux et en évitant le consumérisme. C’est un loisir de bobo, mais l’auteur revendique les valeurs de culture, de progrès social, d’ouverture à autrui et du vivre-ensemble qui a contribué à l’épanouissement de l’enfant. « Ces voyages sont à la fois des expériences universelles, émoi du dépaysement, richesse de l’altérité et des choix de classe destinés à préparer l’avenir des enfants. » De plus, le père met un point d’honneur à offrir de telles pratiques à ses enfants, lui qui a perdu ses parents en déportation et qui a connu une enfance chaotique dans des orphelinats. Ce qui explique son injonction un peu brutale « Soyez heureux ! » qu’il lance à ses fils préférant jouer aux cartes que d’admirer le paysage. Un peu babacools, un peu bohémiens, ces oiseaux de passage s’inscrivent dans la tradition juive si l’on considère « [leur] mobilité, [leur] cosmopolitisme, [leur] aptitude à franchir les frontières ». Comme le juif errant, ils n’ont pas de terre propre, l’espace d’un été. Ivan Jablonka avoue qu’il a eu de la chance : « Mes parents m’ont offert les plus belles vacances qu’on puisse concevoir, au cœur d’une enfance choyée ».

                Tous ceux qui ont vécu de tels moments sur les routes d’Europe se reconnaîtront dans les évocations d’Ivan Jablonka. En cela, on peut dire qu’il a atteint son objectif : « Comprendre en quoi notre unicité est le produit d’un collectif, l’histoire et le social ». Rimbaud disait : « Je est un autre ». Annie Ernaux nous entraînait avec Les Années dans une histoire collective. Ivan Jablonka, lui, réveille en nous de merveilleux souvenirs en nous embarquant dans son combi-Volkswagen.

Sur un mauvais adieu, Michael Connelly

                A la fin du roman, Harry Bosch dit à l’une de ses collaboratrices : « Regardez comme je me bats pour garder mon badge à l’âge que j’ai ! On l’a dans le sang, ce métier. » Retraité du LAPD, le célèbre policier n’accepte pas cette situation. Il cumule donc deux emplois : inspecteur de réserve au San Fernando Police Department où il travaille bénévolement et détective privé agissant pour son compte. Il mène de front deux enquêtes qui s’entrelacent tout au long du livre. Dans la première, il suit les traces d’un violeur en série et dans la deuxième, il part à la recherche de l’héritier potentiel d’un vieil homme richissime qui s’inquiète pour son héritage, à la veille de sa mort.

                Comme d’habitude, Bosch ne ménage ni sa peine ni son temps pour arriver à ses fins, surtout quand ses proches sont impliqués. Il néglige même sa fille unique à laquelle il porte une tendre affection et en oublie d’aller déjeuner avec elle. Il n’hésite pas à bousculer sa hiérarchie et à enfreindre certaines règles quand il sait qu’il a raison. Conscient de sa compétence et de son savoir-faire, il n’accepte pas d’être écarté d’une enquête par ses supérieurs et va même jusqu’à mépriser les méthodes de ses collègues. Bourru mais efficace, cet électron libre est finalement admiré et respecté par ceux qui avaient du mal à supporter son comportement. Pourtant, l’armure de ce misanthrope comporte quelques failles. Traumatisé par son passé d’ancien du Vietnam, il est hanté par les souvenirs de cette guerre inhumaine, surtout quand ses enquêtes le renvoient vers cette époque.

                Véritable page turner, ce nouveau roman de Connelly nous embarque et nous laisse encore une fois sans résistance à la suite de son inspecteur toujours en action.


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