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Archives pour février 2018

La curée, Emile Zola

                Un long cortège de calèches défile dans les allées du Bois de Boulogne. On se salue d’un signe de main. On s’épie d’une fenêtre à l’autre. Parmi ces bourgeois alanguis, Renée s’ennuie, à l’abri sous une peau d’ours. Maxime, son compagnon, qui n’est autre que le fils du premier mariage de son époux, s’impatiente devant les caprices de Renée. Renée, adorée de tous, en a assez de sa vie de riche. Son monde : un hôtel aux façades chargées de sculptures, à l’intérieur tapissé de tissus somptueux, à la table garnie d’argenterie, de cristal et de porcelaine. Les vins sont les meilleurs, les mets délicieux. La serre elle-même déborde d’une profusion de plantes rares. Les convives : des politiques, des députés, des entrepreneurs dont la conversation ennuyeuse tourne autour des travaux de Paris.

                Retour en arrière pour comprendre comment Aristide Saccard, le mari de Renée, est parvenu à cette aisance. Fils de Pierre Rougon, Aristide a changé de nom, sur les conseils de son frère, Eugène, qui est en train d’embrasser une carrière politique à Paris et qui lui trouve une place comme employé à l’hôtel de ville. Il s’installe avec sa femme, Angèle, et sa fille, Clothilde, alors que leur fils, Maxime, est resté en province avec sa grand-mère. Très vite Angèle meurt. Il se débarrasse de Clothilde et épouse Renée et sa dot, par l’intermédiaire de sa sœur, Sidonie, sorte d’entremetteuse qui fait des affaires plus ou moins douteuses. Renée a vingt ans, Aristide en a quarante. Saccard est un ambitieux qui, tel Rastignac, défie Paris. Il apprend à connaître la ville en déambulant dans ses rues et en prenant connaissance des futurs projets d’urbanisme pendant ses heures de travail. Du haut de Montmartre, il imagine la reconstruction de la capitale : « De sa main tendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il […] sépare la ville en quatre parts, crevant Paris d’un bout à l’autre. » Aucun état d’âme pour les futurs expropriés, tout comme le baron Haussmann qui, avec ses travaux, a installé les bourgeois au centre de la capitale et rejeté les ouvriers vers les faubourgs. L’empire naissant offre des promesses. Paris est un terrain de chasse qui propose femmes, aventures et argent. Le temps est celui où « toutes les fortunes sont possibles. » Saccard s’enrichit donc en spéculant, en achetant les maisons prêtes à être détruites pour les revendre.

                Entre-temps, Maxime, le fils d’Aristide vient vivre à Paris, chez son père, à l’âge de treize ans. Une complicité s’installe rapidement entre le jeune garçon et sa belle-mère. Ils partagent leurs secrets quand Maxime est en âge d’avoir des maîtresses, les mêmes que son père d’ailleurs. Le trio mène une vie libre et indépendante, chacun de son côté.  Et, pendant que Saccard dilapide la fortune de sa femme, Maxime satisfait tous les caprices de sa belle-mère, l’amène au bois de Boulogne où il faut se montrer, dans des soirées à la mode et ils finissent par devenir amants. Renée reprend goût à la vie. Ils dépensent des sommes exorbitantes pour leurs jeux d’amoureux, si bien que Maxime ne voit d’autre issue qu’un mariage de raison avec Louise qu’il courtise depuis toujours, pour éponger les dettes qu’ils ont contractées. Rien ne va plus pour Renée, éperdue de jalousie. Elle s’aperçoit que son mari et son fils se sont servis d’elle. Ruinée, elle est dévastée, à l’image des immeubles éventrées qui ont permis à Saccard de s’installer dans une fortune insolente.

                Dans ce roman qui se passe sous le Second Empire, Zola met en scène un monde en pleine décadence, comme la société de cette époque. Il critique la corruption du pouvoir, le mauvais goût et l’inculture des parvenus qui font de Phèdre un personnage burlesque dans un spectacle où les personnages se vautrent sur des entassements d’or et de pierres précieuses et où la vulgarité est à son comble. Dans un style flamboyant, l’auteur décrit la débauche de luxe dans lequel se pavanent des individus sans scrupule, avides de pouvoir et qui foulent à leurs pieds les sentiments les plus nobles. Tel un peintre impressionniste, il dépeint un Paris dans toute sa splendeur, avant qu’il ne devienne le théâtre de la curée. Se dessinent alors sous nos yeux, en touches délicates, les toits de Paris, La Seine, les parcs et les jardins, les trottoirs animés et les lumières des grands boulevards où il fait bon se promener.

Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa

                Journal, notes, biographie, roman ? Le livre de l’intranquillité est un peu tout cela. Dès le début pourtant, l’auteur affirme qu’il s’agit d’une non-biographie. Il se justifie : « Tout m’échappe et s’évapore. Ma vie entière, mes souvenirs, mon imagination et son contenu. » Il n’a rien d’original à dire et il ressent ce que les autres ressentent. De plus, même si son nom signifie « personne », son identité est multiple, ce qui explique les nombreux hétéronymes qui signent ses livres. Ici, il s’agit de Bernardo Soares, comptable qui fait son travail avec beaucoup de sérieux, mais simplement parce qu’il doit le faire. Il est attaché à tous ses collègues ainsi qu’à son patron. Pourtant, à côté de ce quotidien qu’il gère en employé modèle, il ressent intensément la monotonie de la vie. Quand le jour se lève, un mal de vivre, une lassitude lui donne la nausée : « C’est de nouveau l’horreur habituelle – le jour, la vie, l’utilité fictive, l’activité sans échappatoire possible. » Son existence sans Dieu est vide. Il entretient un rapport difficile avec la réalité, avec ses semblables. En écoutant les gens discuter de sujets banaux, il imagine la médiocrité de leur vie. « J’éprouve un dégoût physique pour l’humanité ordinaire ». C’est un solitaire qui regarde vivre les autres sans qu’aucune émotion ne vienne interférer. Il reste insensible devant la douleur d’autrui. Il ne trouve aucune humanité dans un groupe. Pour lui, seul un individu peut être sincère. Toute action collective est stérile. A propos d’une manifestation ouvrière, il ose cette comparaison choquante : « Cela coulait comme les ordures dans un fleuve, le fleuve de la vie. » Sa morale consiste à ne faire à personne ni bien, ni mal. La froideur de Bernardo Soares nous glace parfois. Espérons que Fernando Pessoa manifeste un peu plus de bienveillance.

                Seul l’intéresse le monde de la pensée qu’il passe son temps à analyser. En déambulant dans les rues de Lisbonne, il enregistre ses sensations, les explore, les retranscrit. Son isolement exacerbe sa sensibilité. Un son, une image, une odeur le renvoie vers son enfance. Mais Pessoa ne voit que le côté esthétique des choses. Pas de nostalgie pour le passé. Pas de curiosité pour le futur. Il vit le moment présent en pleine conscience de ce qui l’entoure. En même temps, le quotidien le rassure. Il aime se mêler, le matin, aux différents corps de métier quand la ville s’éveille. Son attention est attirée par des personnes insignifiantes. Lisbonne tient une place prépondérante dans son existence, avec sa rue des Douradores où Soares travaille, avec le Tage qui traverse le livre à toutes les pages, avec le bruit des trams et le soleil omniprésent qui incendie le château ou bien le fleuve. Le brouillard, la pluie, la brise qui souffle sur la capitale conviennent très bien aux états d’âme de ce rêveur invétéré.

                Son errance dans les rues est propice à la méditation. Pour lui, la vie en pensées est plus intense que la vie aventureuse d’un grand voyageur. Le réel ne déclenche aucune émotion chez lui. Par contre, les grands textes classiques peuvent le faire pleurer. Dès lors, il va sculpter toutes ses perceptions sous une forme littéraire. L’écriture devient salvatrice, le délivre de l’ennui et du malaise métaphysique que lui inspire le monde autour de lui. Ce journal se présente donc comme un ensemble de notes sur sa vie spirituelle et c’est par les mots qu’il expose « les processus mentaux » de sa vie entière vouée au rêve. Il se définit comme un être pensant : « Je pense donc je suis » et il se construit de cette façon. Le danger de cette posture, c’est qu’à force de vivre dans le monde des idées, dans l’abstrait, le narrateur n’éprouve plus aucun sentiment pour ses semblables. C’est un livre désespéré que ce misanthrope autoproclamé nous offre ici. Il vit sa vie comme un lent naufrage, dans l’intranquillité. « Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. »

               Texte cérébral donc, ardu, qui n’est pas toujours facile à lire, mais soutenu par une écriture précise, rigoureuse où les images apportent un peu de poésie et de légèreté. Citons-en quelques-unes : « les caves de mon âme », « sphinx, je me déchiffre par énigmes », « la pelote oubliée de mon âme », « je me suis créé écho et abîme en pensant », « l’épine dorsale de mon souvenir ».

Tess d’Uberville, Thomas Hardy

                Tess habite dans une chaumière avec une ribambelle de frères et de sœurs que la mère, immature, s’empresse de laisser à ses bons soins, pour aller rejoindre son mari au bar. Tess, plus raisonnable, accomplit les tâches ardues que son père, pas encore dégrisé, est incapable d’assurer. Mais elle s’accommode de cette vie qui est le lot de bien des jeunes paysannes, dans la campagne anglaise du XIXème siècle. Tout va chavirer quand un pasteur annonce à son père qu’il serait un des seuls descendants d’une noble famille de la région. Il devrait s’appeler d’Uberville et non Dubeyfield. Les parents commencent à échafauder des rêves. Tess ne les suit pas. Pourtant, elle est bien obligée d’obéir et de rendre visite à une soi-disant parente qui a en fait usurper le titre de noblesse des d’Uberville. Engagée par le fils, Alec, qu’elle trouve antipathique, elle a un mauvais pressentiment. Les refus réitérés de Tess répondent aux tentatives de séduction du fils de la maison, jusqu’au jour où, perdu avec elle dans une forêt, il abuse de sa faiblesse. Tess s’enfuit, mais le mal est fait. Un bébé naît de ce viol sans que le père soit au courant. Toutefois, il ne survit pas.

                Nouveau travail dans une laiterie où la jeune femme, âgée de vingt ans, reprend goût à la vie. Elle rencontre Angel Clare qui a abandonné des études ecclésiastiques, auxquelles son père, pasteur, le vouait, pour apprendre le métier de fermier. Cette fois, l’amour est réciproque. Pourtant, Tess repousse la date du mariage, car le passé ressurgit sans cesse et elle se sent indigne de ce fils de bonne famille érudit, poète et musicien. Elle finit par abandonner devant les avances pressantes d’Angel et après avoir maintes fois essayé d’avouer sa faute, sûre de la force de leur amour, elle se confesse à lui, la nuit de noce. Angel est furieux. Bien qu’il reconnaisse les qualités de Tess, sa franchise, son honnêteté, sa loyauté, il est encore prisonnier des conventions sociales auxquelles il pensait avoir échappé. « Avec toutes ses velléités d’indépendance, sa hardiesse et ses bonnes intentions, il était encore l’esclave de la coutume et des conventions quand il se laissait reprendre à l’improviste par les enseignements de jadis. » Il faut sauver les apparences. C’est la séparation : lui part au Brésil, elle retourne chez ses parents, retrouve un nouveau travail où elle se fait exploiter par un patron jaloux et vindicatif. Son malheur la met une nouvelle fois sur la route d’Alec d’Uberville qui la harcèle jusqu’à ce qu’elle cède à ses assiduités à cause de la misère subie par sa famille à la mort du père. Le prédateur veille sur sa proie et met la mère et les frères et sœurs de Tess sous sa protection. Quand Angel, rongé de remords part à la recherche de son épouse, il la retrouve en couple avec Alec. C’est alors le drame. Tess, toujours amoureuse de son mari, tue Alec. Les deux jeunes gens prennent alors la fuite et filent le parfait amour pendant quelques jours. Elle sera finalement arrêtée à Stonehenge, temple païen symbole des sacrifices humains, puis exécutée après avoir fait promettre à Angel d’épouser sa sœur.

                Dans ce classique de la littérature anglaise, on assiste aux infortunes de Tess en lutte contre les circonstances de la vie. C’est une figure de femme magnifique que Thomas Hardy nous offre là. Malgré une enfance fracassée et l’acharnement du sort, son héroïne reste digne. Même si elle se sacrifie, son cœur est toujours fidèle à ses convictions et à son amour. C’est une femme forte, énergique, volontaire et courageuse. Autre personnage à part entière du roman, la nature anglaise qui est toujours en harmonie avec les états d’âme de Tess. Quand elle arrive à Talbothays pour une renaissance, le printemps l’accueille avec un paysage riant. La lumière de la campagne, paisible et bienveillante, met en valeur sa beauté. Avec les chaleurs de l’été, les passions explosent. L’amour entre Tess et Angel est alors à son apogée. Mais les éléments savent aussi se montrer hostiles. Le brouillard où l’on se perd, conduit à des actes irrémédiables. Quand Angel repousse Tess, « l’aube [est] blême et furtive comme si elle était associée à un crime ». « La nuit entra […] indifférente et flegmatique, la nuit qui avait déjà englouti son bonheur et maintenant le digérait nonchalamment, prête à engloutir le bonheur de milliers d’autres êtres avec autant de calme et d’impassibilité. » Après le départ d’Angel, pour survivre, Tess est obligée d’arracher des navets dans des champs qui offrent un spectacle de désolation.

                En romancier naturaliste, Thomas Hardy décrit avec minutie les travaux des champs qui eux aussi sont en adéquation avec les émotions des personnages. Les vaches égayent les pâturages, elles sont dociles au moment de la traite, les gestes des fermiers sont précis, le lait crépite dans les seaux. Il y a de la poésie dans la description de ce monde rural qui peut apporter apaisement et sérénité. Mais, le souffle devient épique quand l’épuisement gagne les corps et que les machines se transforment en « monstre(s) glouton(s) ». La batteuse est une « insatiable avaleuse », « le rouge tyran que les femmes étaient venues servir. » L’auteur sait très bien parler de la noirceur de la vie, ce qu’on lui a reproché parfois. Il écrit ici une tragédie que le lecteur suit avec d’autant plus d’intérêt que de nombreux rebondissements viennent relancer l’histoire. N’oublions pas que Tess d’Uberville avant d’être un roman d’amour important de la littérature anglaise, un film de Polanski oscarisé, a paru d’abord sous la forme de feuilleton dans la presse britannique.

Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll (ill. Robert Sabuda)

                Assise à côté de sa sœur sur un talus, Alice s’ennuie, quand un lapin blanc pressé passe devant elle. Elle le suit et fait une longue chute dans un puits interminable. Une fois arrivée sur le sol, elle entre dans un monde merveilleux où vont se succéder des aventures extraordinaires. Suivant qu’elle boit le liquide d’un flacon ou qu’elle mange un gâteau trouvé sur son chemin, elle rapetisse ou au contraire grandit, ce qui lui vaut pas mal de déboires. Elle fait des rencontres insolites. Elle retrouve le lapin blanc, toujours inquiet d’arriver en retard. Un loir, un dodo, un canard et un crabe font une course chevronnée pour gagner une dragée. Une chenille fume un narguilé sur un champignon. Des valets de pied en livrée ne sont autres qu’un poisson et une grenouille. Un chapelier et un lièvre de mars prennent le thé en s’appuyant sur un loir. Le chat du Cheshire qui sourit, assis sur une branche, lui indique son chemin. Les jardiniers sont des cartes à jouer. Sur le terrain de croquet de la reine, les boules sont des hérissons, les maillets des flamants et les cerceaux des valets courbés. Des homards dansent un quadrille.

                La logique d’Alice, petite fille curieuse, gaffeuse mais toujours polie, est durement ébranlée dans ce monde où règne l’anarchie, où les personnages tiennent des propos incohérents et lisent des textes incompréhensibles. Derrière Alice, évidemment, se cache Lewis Carroll qui, par le prisme du conte, fait la critique de la société conventionnelle de son époque, en imaginant un univers complètement absurde. Il n’épargne pas l’école qui gave l’enfant de connaissances inutiles. Les leçons de géographie et de mathématiques qu’Alice se remémore dans le puits, ne lui sont d’aucun secours pour la sortir de cette situation improbable. D’ailleurs, Alice trouvait les textes ennuyeux. Seuls l’intéressaient les livres d’images avec des dialogues. Quant à la justice, elle est ridiculisée par le truchement de la reine qui condamne d’abord et délibère ensuite.

                Avec Robert Sabuda comme illustrateur, Alice au pays des merveilles devient un objet artistique. Les pages s’ouvrent sur d’immenses pop-up. Une forêt se déploie avec, sur les arbres, des cœurs ou la tête du Chapelier Fou. Une maison n’est pas assez grande pour Alice dont les bras et les jambes passent par les fenêtres. La partie de croquet avec les hérissons et les flamants déborde des deux côtés du livre. A la fin, c’est l’apothéose. Le jeu de cartes, qui s’envole dans les airs, retombe sur la tête d’Alice et la réveille, surgit du livre dans un équilibre étonnant. L’inventivité de Robert Sabuda s’exprime également dans de petits livrets retenus par des onglets qui, sur le côté, contiennent les textes et d’autres pop-up parfois animés. On y voit Alice en train de nager avec les bras et les jambes qui s’agitent quand on ouvre la page. Une autre fois, c’est un livre-tunnel qui se déplie et, quand on regarde à l’intérieur, on accompagne la chute de la petite fille dans le puits. Son cou s’étire, son corps grandit, grâce à ce procédé. Les animaux, eux, prennent vie : le chat du Cheshire ouvre une large gueule, le griffon déploie ses ailes, la tortue se met à danser en agitant ses pattes et sa tête.

                Avec ses sculptures en carton, Robert Sabuda émerveille non seulement les enfants mais aussi les adultes qui, s’ils restent indifférents au texte de Lewis Carroll, ne manqueront pas de s’extasier devant ces trésors de créativité.



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