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Archives pour décembre 2017

Mon autopsie, Jean-Louis Fournier

                Jean-Louis Fournier a livré son corps à la science. Il imagine ici que son cadavre, confié aux étudiants en médecine, se met à parler. Il revoit sa vie à partir des bouts de corps que celle qu’il a surnommée Egoïne et qui s’occupe de lui, prélève pour les étudier. La découpe des mains lui évoque les caresses qu’elles ont su donner. Il remercie ses jambes d’athlète avec lesquelles il a fait de nombreuses courses. Ses hanches usées ont eu recours à des prothèses. Quant à son cœur, il a beaucoup servi, peut-être un peu trop, ce qui lui fait dire : « Quand elle a ouvert mon cœur, quelque chose s’est échappé et est tombé par terre. / Elle s’est baissée pour le ramasser. / C’était une feuille d’artichaut. » Son cerveau est à la fois un capharnaüm d’idées noires, un « cabinet des merveilles » avec ses meilleurs souvenirs et un abri où loge l’humour. Ses yeux sont devenus secs. Ses oreilles ont eu le plaisir d’écouter Bach, Mozart, Beethoven ou Schubert, mais aussi les musiciens de jazz et les chanteurs de variété. Le ventre, lui, a vécu avec la peur, peur de la vie, de la mort, peur de tout.

                Jean-Louis Fournier se décrit sans concessions, avec ses qualités et ses défauts. Il a eu une vie intéressante au cinéma, à la télévision. Réalisateur de documentaires, il est ensuite devenu écrivain et a commis Une grammaire française et impertinente qui n’a pas toujours plu à cause de ses exemples amusants et provocateurs. Au fil des pages, il dévoile une culture cinématographique et artistique importante. Il se dit libertaire et égocentrique avec une soif de reconnaissance qui ne l’a jamais quitté. « Ma hantise était l’indifférence, passer inaperçu ou pire, ennuyer. » Il a eu de la chance d’avoir comme ami, l’humoriste Pierre Desproges et une femme aimante, Sylvie, qu’il reconnaît avoir souvent trompée. Il ne regrette pas la vie passionnée à laquelle il s’est adonné et qui lui a valu quelques déboires. La modération qu’on prône aujourd’hui n’est pas pour lui.

                Dans cette biographie originale où le narrateur est un cadavre, l’humour domine comme d’ailleurs dans tous les livres de l’auteur. « Pour moi, l’humour était un dérapage contrôlé, un antalgique, une parade à l’insupportable. » Il lui a permis de surmonter les moments douloureux qui ont jalonné sa vie : la perte de sa femme, le handicap de ses deux garçons, l’éloignement de sa fille qu’il imagine à la place d’Egoïne : « Quand elle aurait ouvert mon cœur, n’aurait-elle pas été bouleversée ? De découvrir enfin la grande place qu’elle y tenait. » L’évocation de ses fêlures donnent lieu à des moments d’émotion que son écriture parvient à maintenir à distance. Il définit lui-même son style sec aux phrases brèves, sans circonlocutions, à l’aide d’une métaphore : « Pour moi, les phrases étaient des murs. Je les voulais en pierres sèches. »

Nos vies, Marie-Hélène Lafon

                Nos vies, c’est l’histoire d’individus que la narratrice, Jeanne, rencontre au Franprix, mais c’est aussi la sienne et celle de sa famille qu’elle nous restitue au rythme de la fluctuation de ses souvenirs. Elle invente des destins pour les personnes qu’elle croise, avec une préférence pour la caissière du supermarché, Gordana, et pour le fidèle client du vendredi, Horatio Fortunato. Pour Gordana, qui a un pied-bot, une grosse poitrine et qui est toujours de mauvaise humeur, elle imagine une vie d’émigrée avec un fils qu’elle a laissé dans son pays d’origine. Quant au mutique Horatio, elle compose avec les bribes de conversation qu’elle a surprises à la pharmacie. Célibataire, il s’occupe de son vieux père, il a perdu une sœur aînée et il voudrait attirer l’attention de Gordana qu’il choisit toujours quand il va faire ses courses. Il s’agit de deux solitaires qui mènent leur vie en parallèle sans jamais les croiser.

                Jeanne a de la sympathie pour ces deux personnes qu’elle observe depuis un certain temps. Elle-même vit seule après une histoire d’amour qui s’est achevée par la fuite de son compagnon, Karim. Depuis, elle essaie de survivre : « j’ai tenu et j’ai continué et, pendant des années, j’ai sousvécu, juste au ras des gestes et des choses, à peine à la surface, à peine la tête hors de l’eau. » Le comble de la solitude, c’est celle qui concerne Isabelle, son amie à qui elle va rendre visite en prison. Isabelle a tué son mari qui la trompait, se séparant ainsi de ses quatre enfants qui lui manquent dans son isolement où elle finit par se pendre.

                Dans ce roman, Marie-Hélène Lafon délaisse le monde rural qu’elle affectionne pour s’intéresser à l’univers citadin qui, lui aussi, génère des solitudes lourdes à porter. Elle met en scène des « vies minuscules », selon l’expression de Pierre Michon, et elle raconte les gestes insignifiants du quotidien, les rituels d’une existence, les histoires de rupture et de reconstruction. De temps en temps, elle fait une incursion dans la campagne, où vivent ses parents, des petites gens qui ne veulent pas déranger. Ils appartiennent à un monde qui n’existe plus et où l’on va encore acheter le pain en tracteur. Elle émaille alors son récit des expressions surannées utilisées dans sa famille. Marie-Hélène Lafon semble s’amuser dans ce récit où, comme les enfants qui aiment à se mettre dans la peau d’un personnage, elle utilise le conditionnel pour inventer un passé, un présent et un avenir à des anonymes. Roman mélancolique où l’auteur excelle, avec beaucoup d’émotion et de compassion, à camper des vies anodines dans la solitude des villes.

Le prix de la chair, Donna Leone

                Un accident de camion transportant des femmes cachées au milieu d’une cargaison de bois. Le meurtre, dans un train, d’un célèbre avocat tué par l’arme favorite des tueurs professionnels. L’assassinat de son beau-frère qui travaillait avec lui. Le suicide ou pas d’un expert-comptable qui gère les finances d’un laboratoire pharmaceutique. Le commissaire Brunetti va devoir faire le lien entre ces différents faits divers. L’enquête débute lentement car les indices manquent et le vice-questeur Patta, comme d’habitude, s’impatiente. Brunetti doit évoluer avec prudence quand il s’aperçoit que ministres et députés seraient impliqués dans des affaires douteuses et quand il est amené à investiguer dans le milieu de la prostitution. Quelle est cette mystérieuse dame à lunettes, la Signora Ceroni, qui tient une agence de voyage en contact avec la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Hollande ou l’Angleterre, pays qui ont tous un rapport avec cette élite suspectée par Brunetti ?

                Une originalité dans ce roman : la fille de Brunetti, Chiara, se retrouve au centre de l’enquête car elle connaît la fille d’une victime. Le commissaire devient fou, quand il prend connaissance de la vidéo à caractère pornographique et d’une violence inouïe que sa fille a eu sous les yeux. Nouvel aiguillon pour accélérer les interrogatoires et avancer dans ses recherches. Mais les preuves suffiront-elles à faire tomber ceux qui détiennent le pouvoir ?

                Page-turner certes mais toujours les mêmes thèmes traités. Toujours la même mise en cause des notables. Toujours la même immunité. Autre regret : que Venise ne soit pas plus présente.

Summer, Monica Sabolo

                Benjamin a quatorze ans quand sa sœur, Summer, dix-neuf ans, disparaît au cours d’un pique-nique au bord du lac Léman, en Suisse. De thérapie en thérapie, il soigne sa dépression. Ne pouvant accepter cette perte, vingt-cinq ans après, il décide d’aller interroger le policier qui s’est occupé de l’enquête. Celui-ci lui fait des révélations que ses parents lui ont toujours cachées. Est-ce pour le préserver ou pour dissimuler des secrets de famille ?

                Ce livre montre aussi les rapports superficiels entretenus dans le monde de la haute société. Cette famille qui reçoit, qui connaît une vie mondaine rayonnante, est délaissée quand un drame la touche. Le vernis craque soudain. Des soupçons, des accusations pèsent sur elle. Rien ne sera plus comme avant. Mais, celui qui ressent cette tragédie avec le plus de sensibilité, c’est le fils, Benjamin, dont nous suivons la lente déchéance jusqu’à ce qu’il apprenne la vérité.

                Etude sociologique et psychologique avec un rebondissement inattendu, sur fond d’un lac Léman à la fois attrayant et inquiétant.

Lumière d’août, William Faulkner

                Avec Faulkner, on ne navigue pas dans les hautes sphères de la société. On accompagne de pauvres gens dans leurs déambulations et dans leurs galères. L’action se passe, bien évidemment, dans le sud des Etats-Unis. On commence par suivre Léna qui a la naïveté de croire que le père de l’enfant qu’elle porte l’attend quelque part, alors qu’il s’est enfui quand il a appris la future naissance. Munie d’un éventail et d’un simple baluchon, la courageuse Léna quitte l’Alabama pour arpenter les routes de charrette en charrette jusqu’à Jefferson dans le Mississippi où on lui a dit qu’elle trouverait Lucas Burch à la scierie.

                Puis, on la perd de vue et on s’intéresse à Christmas. Abandonné dès l’enfance, il est adopté par un couple, les Mc Eachern, pour lequel il travaille à la ferme comme un forcené. Pas d’amour, pas d’affection dans cette famille, mais des coups qui l’endurcissent et qui font naître une haine irrépressible pour ses parents adoptifs et une violence qui s’inscrit dans un « visage dur et impassible ». Christmas fuit ce foyer et emprunte lui aussi la route pendant quinze ans, à travers l’Oklahoma, le Missouri ou Chicago jusqu’au Mississippi où il trouve un travail dans la scierie de Jefferson. Ce solitaire qui a du sang noir dans les veines devient l’amant d’une originale qui vit à l’écart de la ville, dans une maison isolée où elle reçoit et aide des « négresses » dans le besoin. Leur cohabitation se passe bien jusqu’au jour où Joanna se met à prier pour lui. Christmas ne supporte pas cette compassion. Sa brutalité le rattrape. Il la couvre de coups et l’égorge avant de mettre le feu à son habitation.

                D’autres personnages gravitent autour des deux principaux. Le pasteur Hightower qui apparaît suspect à cause des prêches du dimanche où il invoque toujours son grand-père. Aussi, quand sa femme infidèle se suicide, on l’accuse de meurtre. Mais il s’obstine à rester dans cette communauté hostile et c’est lui qui donne naissance à l’enfant de Léna et qui accueille Christmas évadé de prison. Au milieu de la noirceur ambiante, Hightower est une figure touchante, surtout à la fin, quand il s’analyse sans concession, en faisant un retour sur sa vie et en reconnaissant ses erreurs. A ses côtés, Byron Bunch s’occupe de Léna dès son arrivée. Il en tombe amoureux mais favorise sa rencontre avec l’homme qu’elle recherche. Moins sympathique, le petit ami de Léna, qui a changé de nom pour qu’on le laisse tranquille, fuit une deuxième fois quand il est mis devant ses responsabilités et dénonce son camarade Christmas pour avoir les mille dollars de récompense.

                On retrouve dans Lumière d’août l’atmosphère lourde des romans de Faulkner. Il installe l’action dans une petite ville où l’alcool et les bagarres sont permanentes. Le racisme y est omniprésent et la population qui a soif de violence est toujours prête à accuser le « nègre » de passage. N’ayant aucune foi en la justice, les habitants pourtant pétris de puritanisme punissent les suspects sans aucun procès et dans la plus abjecte barbarie. C’est ainsi que Christmas meurt émasculé dans un bain de sang. Avec la précision d’un chirurgien qui opère au scalpel, Faulkner nous dévoile les profondeurs de l’âme humaine où règne souvent le désespoir. Il met en scène des personnages seuls, menant une vie déterminée par un début d’existence chaotique et fragilisé. Le mal est partout, même dans le mariage que Hightower décrit ainsi : « le mariage, ce n’était pas des hommes et des femmes vivant dans une intimité physique sanctifiée, c’était un état mort perpétué parmi les vivants, deux ombres enchaînées ensemble par l’ombre d’une chaîne ».

                 Le style touffu, à l’image de la végétation du sud qui cache la fuite de Christmas, est composé de longues phrases explicatives nourries de métaphores. Les événements sont nombreux, mais l’auteur nous guide en mettant en place une situation complexe rapidement démêlée par des flash-backs éclairants et des différences de points de vue. Œuvre noire, dense profonde qui bouscule car elle met à nu le tragique de la vie, mais qu’on peut lire aussi comme un thriller car Faulkner sait ménager un certain suspense.


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