Alma, J.M.G. Le Clézio

                Jérémie Felsen décide de partir sur les traces de son père, à l’île Maurice, pays qu’il ne connaît pas mais qui le hante depuis longtemps. Il part, avec en poche, le seul héritage de son père, une pierre ronde blanchâtre, de la taille d’une balle de tennis, la pierre de gésier du dodo, cet oiseau balourd qui a disparu de l’île après avoir été exterminé par l’homme. C’est sur lui que l’étudiant en sciences va écrire son mémoire.

                Ce qu’il va découvrir sur la terre de ses ancêtres n’a rien à voir avec la description idyllique des guides touristiques. Pratiquement plus de forêts endémiques qui ont été remplacées par les cannes. La pollution a envahi les plages avec les boules gluantes de pétrole échappées des cargos qui dégazent au large, avec les sacs en plastique et les vieilles bouteilles, témoins de notre civilisation consumériste. Les champs de canne, à leur tour, ont été rasés pour faire place à un grand centre commercial. L’ancienne sucrerie aujourd’hui en ruine où bouillonnait la vie autrefois va devenir un parc d’attraction. Les jeunes filles mineures se prostituent auprès des pilotes d’avion qui profitent d’une escale loin de leur famille pour assouvir leurs fantasmes.

                Où est l’authenticité dans ce monde qu’il découvre ? Peut-être auprès des gens de peu, comme Jeanne la Surcouve qui vit dans une des dernières cases à l’intérieur modeste et pourtant accueillant. Ou bien Emmeline, 94 ans, qui a bien connu le père de Jérémy quand elle habitait dans le domaine familial d’Alma et qui vit maintenant dans une hutte en bois. Elle est « la mémoire d’un monde disparu » et se souvient des jeux dans les champs et de l’odeur forte de la canne, au moment de la coupe qui faisait tourner la tête des enfants. Ou bien encore, auprès d’Aditi, cette jeune femme qui appartient à l’organisation MWF, Mauritius Wild Life, et qui vit en osmose avec la forêt, si bien qu’elle ira accoucher seule au bord de la rivière.

                Jérémie n’oublie pas que sa famille a joué un rôle dans la traite des esclaves débarqués sur les plages, après une traversée à fond de cale où les coups, les odeurs, la faim, la proximité des morts étaient leur lot quotidien. Arrivés à Maurice, ils allaient être définitivement broyés par le travail dans les plantations. « Les hommes, les femmes, les jeunes garçons étaient jetés, titubant dans le sable, le corps couvert de plaies, les gencives mangées par le scorbut, tremblant de fièvre et de peur, roulant leurs yeux effarés devant le plus beau paysage du monde qui serait bientôt leur tombeau. » Que reste-t-il aujourd’hui de ce passé douloureux ? Sur la plage de Pomponnette, où le dernier naufrage négrier a eu lieu, des bungalows accueillent les touristes pour un séjour de rêve. En parcourant les forêts, Jérémy imagine la course des marrons poursuivis par les chiens des hommes blancs qui devaient croiser les dodos eux-mêmes chassés et sauvagement abattus.

                Le destin du dernier des Felsen, Dominique, appelé Dodo, n’a rien à envier au sort de ces malheureux. J.M.G. Le Clézio nous raconte son histoire, parallèlement à celle de Jérémie. Atteint de lèpre, il n’a plus de nez et plus de paupières. Il fait peur aux enfants, est la risée des adultes et se réfugie au cimetière, auprès de ses ancêtres, pour connaître un peu de repos. Rejeté de son île, on l’envoie à Paris où le même accueil lui est réservé. Il devient SDF et survit en devenant l’homme lézard qui arrive à lécher son œil avec sa langue. Cette particularité lui permet d’être employé par des forains pour attirer la curiosité des clients. Quand il perd son emploi, il mène une vie d’errance sous les ponts de Paris, dans le bruit des voitures, sous la pluie. Régulièrement chassé par des voisins incommodés par sa présence, il partage cependant un peu de douceur avec son ami Béchir et la jeune fille aux cheveux bleus. Le Clézio intercale des portraits qu’il a découvert dans les archives sur Maurice et qui ont connu des aventures dramatiques comme Marie Madeleine Mahé, bâtarde d’un gouverneur de l’île et d’une esclave blanchisseuse. Elle aussi a été envoyée en France où elle a fini sa vie dans la misère.

                 Voilà le véritable visage de Maurice, cette île paradisiaque envahie par les touristes qui ne font aucun cas de la tragédie passée. Après Le chercheur d’or, après Voyage à Rodrigues, Le Clézio rend une nouvelle fois hommage à l’ancienne Ile de France où les ébéniers et les tamarins côtoient les champs de canne bruissant sous le souffle du vent. Pour prolonger l’existence de ces lieux aujourd’hui défigurés, il se plaît à énumérer longuement leurs noms. Et c’est la même litanie pour les disparus de l’île auxquels il veut ainsi rendre leur humanité.

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