Zabor ou Les psaumes, Kamel Daoud

                Dans Les mille et une nuits, Shéhérazade raconte des histoires pour sauver sa vie. Dans le livre de Kamel Daoud, le narrateur écrit pour prolonger la vie des mourants et pour que son village ne disparaisse pas. Quand les médicaments, le livre sacré, la magie restent inefficaces pour apaiser les souffrances, les voisins convoquent Zabor, détenteur de ce don si particulier d’écriture, auprès des agonisants. Mais qui est Zabor ? Zabor a connu une enfance difficile. Quand il a pris une deuxième femme, son père a répudié sa mère et l’a installée, elle et son fils, au milieu du Sahara, dans une maison en ruines où le sable s’infiltrait par tous les interstices. A la mort de sa mère, Zabor va vivre en reclus avec sa tante célibataire qui se délecte des films indiens à la télévision et son grand-père, « branche morte » qui n’en finit pas de mourir.

                 Banni des siens et moqué par ses camarades et ses demi frères, le jeune homme apprend à vivre seul, la nuit, et surtout, il va vite se rebeller contre les coutumes ancestrales qu’il juge aliénantes. Il refuse de revenir à l’école coranique car il ne voit pas l’intérêt d’apprendre par cœur les nombreux versets du coran. Le sacrifice des moutons pour l’Aïd-el-Kébir le répugne à tel point qu’il est pris de convulsions devant tout ce sang déversé, les cris des bêtes apeurées et les odeurs écœurantes qui accompagnent la fête. Il s’indigne devant l’isolement et le traitement qu’on fait subir aux femmes répudiées parce que divorcées. « Après le divorce, la femme s’immole lentement et devient le centre de vigilances qui la dépècent ». Il ne comprend pas qu’il suffise de faire ses ablutions pour se laver d’un crime. Complètement atypique, il n’est pas circoncis comme le voudrait l’usage. Il n’adhère pas au rituel des funérailles où les femmes se croient obligées de pleurer et où les hommes égorgent encore une fois des moutons en récitant des prières totalement inutiles. A la vue de toutes ces aberrations, il perd définitivement la foi : « Si Dieu aimait la beauté, comment expliquer toute cette laideur sous mes yeux ? »

                  Rejeté par tous, Zabor va être sauvé par les livres abandonnés par les colons. « Les livres sont des socles, des amarres. » Il lit tout ce qui se trouve à sa portée : D’un château l’autre, La peau de chagrin, Tropique du capricorne, Cinq semaines en ballon, Robinson Crusoé… Mais le livre qui lui a fait prendre conscience du pouvoir de la littérature, c’est La chair de l’orchidée. Sur la couverture, la photo d’une femme sensuelle éveille son désir. Désormais, pour lui, la langue française, c’est celle qui dévoile les corps, qui parle de sexualité. Contrairement à l’arabe utilisé pour les prières stériles et pour la mort, le français lui permet de voyager, de découvrir d’autres mondes, d’autres cultures, d’autres paysages. A son tour, il va se mettre à écrire en s’inspirant de tous les romans qu’il lit et en faisant un véritable travail d’écrivain. Il cherche le mot précis, juste, qui, combiné à un autre, va produire l’image la plus à même de rendre compte du réel. « Je me sentis capable de sauver ma vie et celle des autres par la métaphore vive et inédite. » Il sacralise la langue qui lui permet de témoigner, de perpétuer la vie des anciens et de résister. Il est aussi sensible à la mélodie des mots et à leur esthétisme.

                  Beaucoup de similitudes entre Kamel Daoud et son héros, dans cette fiction qui est en fait plus proche d’un conte autobiographique. D’abord, il y a cet amour inconditionnel pour la langue française. Ensuite, la même haine de la religion. Enfin, tous les deux sont des parias, isolés à cause de leurs différences. N’oublions pas qu’une fatwa a été lancée contre Kamel Daoud qui a osé parler de la misère sexuelle des musulmans, après l’épisode des femmes agressées la nuit du premier de l’an, en Allemagne. Au début, il est un peu difficile de rentrer dans le récit de Kamel Daoud. Des retours en arrière, de nombreuses digressions, de longues parenthèses peuvent perturber le lecteur. Il faut juste se laisser porter par cette langue foisonnante et imagée qui va nous sauver de l’abîme et nous rendre capable de « repousser la fin du monde ».

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