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Archives pour octobre 2017

Alma, J.M.G. Le Clézio

                Jérémie Felsen décide de partir sur les traces de son père, à l’île Maurice, pays qu’il ne connaît pas mais qui le hante depuis longtemps. Il part, avec en poche, le seul héritage de son père, une pierre ronde blanchâtre, de la taille d’une balle de tennis, la pierre de gésier du dodo, cet oiseau balourd qui a disparu de l’île après avoir été exterminé par l’homme. C’est sur lui que l’étudiant en sciences va écrire son mémoire.

                Ce qu’il va découvrir sur la terre de ses ancêtres n’a rien à voir avec la description idyllique des guides touristiques. Pratiquement plus de forêts endémiques qui ont été remplacées par les cannes. La pollution a envahi les plages avec les boules gluantes de pétrole échappées des cargos qui dégazent au large, avec les sacs en plastique et les vieilles bouteilles, témoins de notre civilisation consumériste. Les champs de canne, à leur tour, ont été rasés pour faire place à un grand centre commercial. L’ancienne sucrerie aujourd’hui en ruine où bouillonnait la vie autrefois va devenir un parc d’attraction. Les jeunes filles mineures se prostituent auprès des pilotes d’avion qui profitent d’une escale loin de leur famille pour assouvir leurs fantasmes.

                Où est l’authenticité dans ce monde qu’il découvre ? Peut-être auprès des gens de peu, comme Jeanne la Surcouve qui vit dans une des dernières cases à l’intérieur modeste et pourtant accueillant. Ou bien Emmeline, 94 ans, qui a bien connu le père de Jérémy quand elle habitait dans le domaine familial d’Alma et qui vit maintenant dans une hutte en bois. Elle est « la mémoire d’un monde disparu » et se souvient des jeux dans les champs et de l’odeur forte de la canne, au moment de la coupe qui faisait tourner la tête des enfants. Ou bien encore, auprès d’Aditi, cette jeune femme qui appartient à l’organisation MWF, Mauritius Wild Life, et qui vit en osmose avec la forêt, si bien qu’elle ira accoucher seule au bord de la rivière.

                Jérémie n’oublie pas que sa famille a joué un rôle dans la traite des esclaves débarqués sur les plages, après une traversée à fond de cale où les coups, les odeurs, la faim, la proximité des morts étaient leur lot quotidien. Arrivés à Maurice, ils allaient être définitivement broyés par le travail dans les plantations. « Les hommes, les femmes, les jeunes garçons étaient jetés, titubant dans le sable, le corps couvert de plaies, les gencives mangées par le scorbut, tremblant de fièvre et de peur, roulant leurs yeux effarés devant le plus beau paysage du monde qui serait bientôt leur tombeau. » Que reste-t-il aujourd’hui de ce passé douloureux ? Sur la plage de Pomponnette, où le dernier naufrage négrier a eu lieu, des bungalows accueillent les touristes pour un séjour de rêve. En parcourant les forêts, Jérémy imagine la course des marrons poursuivis par les chiens des hommes blancs qui devaient croiser les dodos eux-mêmes chassés et sauvagement abattus.

                Le destin du dernier des Felsen, Dominique, appelé Dodo, n’a rien à envier au sort de ces malheureux. J.M.G. Le Clézio nous raconte son histoire, parallèlement à celle de Jérémie. Atteint de lèpre, il n’a plus de nez et plus de paupières. Il fait peur aux enfants, est la risée des adultes et se réfugie au cimetière, auprès de ses ancêtres, pour connaître un peu de repos. Rejeté de son île, on l’envoie à Paris où le même accueil lui est réservé. Il devient SDF et survit en devenant l’homme lézard qui arrive à lécher son œil avec sa langue. Cette particularité lui permet d’être employé par des forains pour attirer la curiosité des clients. Quand il perd son emploi, il mène une vie d’errance sous les ponts de Paris, dans le bruit des voitures, sous la pluie. Régulièrement chassé par des voisins incommodés par sa présence, il partage cependant un peu de douceur avec son ami Béchir et la jeune fille aux cheveux bleus. Le Clézio intercale des portraits qu’il a découvert dans les archives sur Maurice et qui ont connu des aventures dramatiques comme Marie Madeleine Mahé, bâtarde d’un gouverneur de l’île et d’une esclave blanchisseuse. Elle aussi a été envoyée en France où elle a fini sa vie dans la misère.

                 Voilà le véritable visage de Maurice, cette île paradisiaque envahie par les touristes qui ne font aucun cas de la tragédie passée. Après Le chercheur d’or, après Voyage à Rodrigues, Le Clézio rend une nouvelle fois hommage à l’ancienne Ile de France où les ébéniers et les tamarins côtoient les champs de canne bruissant sous le souffle du vent. Pour prolonger l’existence de ces lieux aujourd’hui défigurés, il se plaît à énumérer longuement leurs noms. Et c’est la même litanie pour les disparus de l’île auxquels il veut ainsi rendre leur humanité.

1Q84 Livre 3 Octobre – décembre, Haruki Murakami

                Les personnages de ce troisième tome se livrent à un jeu de cache-cache volontaire ou pas. Aomamé vit en recluse après avoir tué le chef des Précurseurs. Elle est recherchée par la secte et surtout par Ushikawa, nouveau personnage qui donne son point de vue sur l’histoire. Se sentant responsable de la mort du leader, puisque c’est lui qui avait conseillé Aomamé pour une séance de massage, Ushikawa veut à tout prix la retrouver. Après avoir fait le lien entre la jeune fille et Tengo, il épie les allées et venues de ce dernier en s’installant dans son immeuble. Fukaéri, toujours recherchée par les médias, se réfugie chez Tengo qui quitte son appartement un certain temps pour rester au chevet de son père mourant. Aomamé et Tengo se cherchent. Leurs chemins se croisent, avant de se retrouver. Voilà pour le monde réel.

                Dans le monde parallèle de 1Q84, la chrysalide de l’air apparaît à Tengo et lui fait entrevoir l’espoir d’une rencontre avec Aomamé. Aomamé tombe enceinte de Tengo par l’intermédiaire de Fukaéri, sans avoir de relation avec lui !! Deux lunes brillent dans le ciel des deux jeunes gens qui communient en la regardant. Le père quitte son corps malade pour aller taper aux portes et réclamer les redevances.

                 Bien des mystères restent encore inexpliqués dans ce troisième tome. Mais Haruki Murakami sait maintenir le suspense par une série de chassé-croisé entre les personnages qui ne parviennent pas à se rencontrer et son livre devient à la fois un roman fantastique, un roman d’amour et un roman policier. On se laisse prendre aussi par l’écriture de l’auteur et par ses références à la littérature et à la musique. Nous avons plaisir à écouter un extrait de La Ferme africaine de Karen Blixen que Tengo lit à son père pour maintenir un contact avec lui alors qu’il est dans le coma. Aomamé tente de reconstruire sa vie en lisant A la Recherche du temps perdu de Proust. Et la Sinfonietta de Leos Janacek revient toujours comme un leitmotiv tout au long des pages.

                 Accueil mitigé pour ce dernier tome qui maintient le lecteur en haleine, mais qui ne répond pas à toutes les questions.

America, N°3

                Un mot sur cette revue trimestrielle lancée par François Busnel et Eric Fottorino qui durera le temps du mandat présidentiel de Donald Trump. Richesse et variété caractérisent ce n°3 où l’animateur de La Grande Librairie convoque Jim Harrison, James Ellroy, Mark Twain, le FBI et des anonymes tout aussi honorables. Pour radiographier cette Amérique malmenée par l’actuel président, ce passionné des Etats-Unis fait appel entre autres à de célèbres écrivains tels que Siri Hustvedt, Philippe Besson, Douglas Kennedy ou Eric Vuillard. La lecture se fait au gré de nos envies. Voici donc, pêle-mêle, le compte-rendu des différents articles.

                Philippe Besson nous entraîne dans son périple entre Chicago et la Nouvelle-Orléans et nous donne ses impressions sur chacun des états parcourus. C’est d’abord Chicago la bouillonnante cité de la culture qui l’accueille et qui contraste avec les champs de maïs de l’Indiana s’étendant à perte de vue. Arrêt obligé autour de James Dean pour l’écrivain qui lui a consacré un livre. Le Tennessee, état conservateur et raciste a aussi l’avantage d’être « le berceau de la country, du rock et du blues ». L’Alabama, symbole de l’esclavage et de la ségrégation, continue à rejeter les plus pauvres loin du centre-ville qui s’embourgeoise de plus en plus. Et puis vient le Mississippi et ses réminiscences de Mark Twain, avant de terminer par la Nouvelle-Orléans qui vit toujours au rythme de la musique. Philippe Besson nous donne une image de l’Amérique mythique à laquelle vient s’ajouter l’empreinte de Trump et de ses sympathisants. En bonus, l’auteur nous gratifie d’une liste de livres, de films et de musiques pour retrouver l’ambiance de son voyage.

                Avec Carolyn Drake, nous avons droit à une galerie de portraits de femmes noires qui, tous les matins, prennent le bus pour aller faire le ménage dans de riches villas entourées de parcs boisés. Les photos présentent des femmes âgées mais toujours coquettes, dignes, vives et même joyeuses. Pourtant, le regard parfois semble tourné vers un passé qui, n’en doutons pas, a connu de nombreuses turbulences.

                Le dossier est consacré au FBI pas mal bousculé, depuis quelques temps, par l’arrivée du terrorisme, des nouvelles technologies et enfin de Trump qui est le premier président à renvoyer le directeur du service de renseignements. Pourtant, le FBI a du mal à évoluer de l’intérieur. Alors que l’Amérique est de plus en plus colorée, il recrute encore des agents de race blanche, souvent des Mormons qui correspondent le mieux au profil demandé, les minorités étant exclues puisque, pour y entrer, il faut un minimum de quatre années d’étude et une vie absolument exemplaire. Pour conclure, le dossier se termine sur une série de films qui ont contribué à donner de cette agence l’image qu’elle a dans notre imaginaire collectif.

                Siri Hustvedt s’intéresse au self-made-man incarné aujourd’hui par Trump et qui est devenu raciste, misogyne et arbitraire. Retour sur celui qui est au centre de la revue et bilan de trois mois de présidence : des limogeages à la pelle, retour sur les décrets votés par Obama, projet de mur à la frontière mexicaine, politique anti-immigration, menaces sur la Corée du Nord, propos racistes, fondation d’une chaîne pro-Trump. Pourtant, bien que les psychiatres doutent de son état mental, 37% de la population soutient l’hôte de la Maison Blanche.

                Courageusement, François Busnel propose une interview à celui qui dit aux journalistes : « Pas de questions débiles ! Sinon la porte » : James Ellroy dont il a su gagner la confiance. Ce provocateur mégalomane qui se dit réactionnaire réécrit l’histoire et la violence inhérente à son pays. Seule la période de 1941 à 1972 l’intéresse et il refuse d’écrire sur l’Amérique d’aujourd’hui. Passionné de musique classique et de lecture, il voue sa vie à la littérature car « seule la littérature peut rendre compte de la vie, du réel, de l’histoire ». Elle s’oppose au politiquement correct car elle « dérange », « décape », « égratigne ». François Busnel révèle ici un James Ellroy écorché vif, qui a été traumatisé à l’âge de dix ans par l’assassinat de sa mère, plus romantique et plus sensible qu’il n’y paraît.

                Julien Bisson passe au crible la série emblématique des Simpson en y voyant plus qu’une critique de l’Amérique moyenne, une sacralisation de la famille. Homer y est un père aimant et Marge une mère au foyer traditionnelle.

                Douglas Kennedy a choisi d’analyser un classique du cinéma, L’opération diabolique de John Frankenheimer, qui pose la question : est-ce que changer de vie rend heureux ?

                Avec Eric Vuillard, le New York de John Jacob Astor nous est conté. Ce trappeur s’est enrichi en vendant des fourrures et en s’installant dans la capitale où il va acheter des terrains et construire des immeubles qui seront à l’origine de la mégalopole moderne.

                Un jeune guide qui l’a accompagné au cours d’une partie de pêche rend un bel hommage à Jim Harrisson. Il fait l’éloge de sa simplicité et de sa modestie. François Busnel nous offre sa dernière nouvelle, L’affaire des bouddhas hurleurs, où ce vieil original se montre jusqu’au bout obsédé par les jeunes filles et passionné par la pêche à la truite qui reste son loisir préféré.

                Enfin, au sommaire de cet excellent numéro, les plus grands auteurs célèbrent Mark Twain et son roman devenu classique, Les Aventures de Huckelberry Finn. Hemingway dit de lui : « Toute la littérature américaine vient de là. Il n’y avait rien avant. Il n’y a jamais rien eu de mieux depuis. » En nous faisant régulièrement découvrir les auteurs américains qu’il affectionne, François Busnel nous démontre qu’Hemingway n’a peut-être pas tout à fait raison.

1Q84, Livre 2, Juillet-septembre, Haruki Murakami

                Les histoires d’Aomamé et de Tengo se poursuivent dans ce deuxième tome de 1Q84 sur des chemins toujours parallèles. Alors que Tsubasa, la protégée de la vieille dame a disparu, cette dernière, très abattue, confie à la justicière Aomamé une mission des plus dangereuses : celle de tuer le leader des « Précurseurs » qui a abusé de quatre fillettes dont Tsubasa et sa propre fille. Elle mène à bien sa tâche, mais, désormais, elle devra vivre cachée, changer de visage et peut-être mourir pour sauver la vie de Tengo, puisque tel est le pacte que lui a proposé, avant de mourir, sa victime qui n’est autre que le père de Fukaéri, la jeune auteure de La Chrysalide de l’air. Tengo, de son côté, accueille chez lui Fukaéri qui, après le succès de son livre cherche à éviter la presse et les curieux. Il refuse, méfiant, la subvention qu’un certain Ushikawa lui propose pour le roman qu’il est en train d’écrire. Le mari de sa maîtresse lui annonce qu’elle ne viendra plus le voir tous les vendredis, pour des raisons plus ou moins obscures. Il renoue avec son père soigné dans un centre où l’on garde les personnes atteintes de troubles cognitifs et obtient de lui un demi aveu sur son origine qu’il avait déjà entrevue : il n’est pas son père biologique.

                Tous ces événements bousculent l’existence des deux héros qui pressentent qu’une nouvelle vie s’offre à eux, où ils pourront peut-être se rencontrer, puisqu’ils découvrent, chacun de leur côté, que la poignée de main qu’ils ont échangée à l’âge de dix ans est à l’origine d’un amour indéfectible. Ils se cherchent, communient en contemplant les deux lunes qu’ils sont les seuls à voir et essaient de se débarrasser d’un passé traumatique pour se projeter dans un avenir plus épanouissant.

                Tout n’est pas clair dans ce deuxième tome de 1Q84. Murakami brouille les limites entre la fiction et le réel. Tengo lui-même s’interroge : « Comment une réalité imiterait-elle une métaphore ? » Il ne sait plus dans quel monde il vit. Les Little People, ces êtres maléfiques qu’a rencontrés Fukaéri, créent des doubles qui n’ont plus de réalité humaine. Aomamé est troublée quand elle se rend compte, en écoutant le leader des « Précurseurs », que le manichéisme n’existe pas. Il est coupable certes, mais sa personnalité est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. L’auteur semble s’amuser de ce flou qu’il fait régner dans une partie de son roman. Il fait dire en effet au père de Tengo : « Si tu as besoin qu’on t’explique pour comprendre, cela veut dire qu’aucune explication ne pourra jamais te faire comprendre. » Les deux récits qu’il met en abyme dans le livre ne nous éclairent pas davantage. Il insère une nouvelle fantastique, La ville des chats, désertée de tout humain et il nous dit simplement que c’est le lieu où le voyageur devait se perdre. Quant à La Chrysalide de l’air, elle nous renseigne sur la vie que Fukaéri a connue chez les « Précurseurs ». Cette communauté qu’elle appelle le « groupement » refuse le capitalisme et la société de consommation. Ses membres utilisent des vêtements et des appareils ménagers récupérés et se nourrissent des produits qu’ils cultivent. Mais le symbole de la chrysalide reste toujours mystérieux.

                Avec habileté, l’auteur relance l’intrigue à la fin de chaque chapitre et nous guide progressivement vers le troisième tome de sa série qui peut-être va nous ouvrir de nouveaux horizons.

Zabor ou Les psaumes, Kamel Daoud

                Dans Les mille et une nuits, Shéhérazade raconte des histoires pour sauver sa vie. Dans le livre de Kamel Daoud, le narrateur écrit pour prolonger la vie des mourants et pour que son village ne disparaisse pas. Quand les médicaments, le livre sacré, la magie restent inefficaces pour apaiser les souffrances, les voisins convoquent Zabor, détenteur de ce don si particulier d’écriture, auprès des agonisants. Mais qui est Zabor ? Zabor a connu une enfance difficile. Quand il a pris une deuxième femme, son père a répudié sa mère et l’a installée, elle et son fils, au milieu du Sahara, dans une maison en ruines où le sable s’infiltrait par tous les interstices. A la mort de sa mère, Zabor va vivre en reclus avec sa tante célibataire qui se délecte des films indiens à la télévision et son grand-père, « branche morte » qui n’en finit pas de mourir.

                 Banni des siens et moqué par ses camarades et ses demi frères, le jeune homme apprend à vivre seul, la nuit, et surtout, il va vite se rebeller contre les coutumes ancestrales qu’il juge aliénantes. Il refuse de revenir à l’école coranique car il ne voit pas l’intérêt d’apprendre par cœur les nombreux versets du coran. Le sacrifice des moutons pour l’Aïd-el-Kébir le répugne à tel point qu’il est pris de convulsions devant tout ce sang déversé, les cris des bêtes apeurées et les odeurs écœurantes qui accompagnent la fête. Il s’indigne devant l’isolement et le traitement qu’on fait subir aux femmes répudiées parce que divorcées. « Après le divorce, la femme s’immole lentement et devient le centre de vigilances qui la dépècent ». Il ne comprend pas qu’il suffise de faire ses ablutions pour se laver d’un crime. Complètement atypique, il n’est pas circoncis comme le voudrait l’usage. Il n’adhère pas au rituel des funérailles où les femmes se croient obligées de pleurer et où les hommes égorgent encore une fois des moutons en récitant des prières totalement inutiles. A la vue de toutes ces aberrations, il perd définitivement la foi : « Si Dieu aimait la beauté, comment expliquer toute cette laideur sous mes yeux ? »

                  Rejeté par tous, Zabor va être sauvé par les livres abandonnés par les colons. « Les livres sont des socles, des amarres. » Il lit tout ce qui se trouve à sa portée : D’un château l’autre, La peau de chagrin, Tropique du capricorne, Cinq semaines en ballon, Robinson Crusoé… Mais le livre qui lui a fait prendre conscience du pouvoir de la littérature, c’est La chair de l’orchidée. Sur la couverture, la photo d’une femme sensuelle éveille son désir. Désormais, pour lui, la langue française, c’est celle qui dévoile les corps, qui parle de sexualité. Contrairement à l’arabe utilisé pour les prières stériles et pour la mort, le français lui permet de voyager, de découvrir d’autres mondes, d’autres cultures, d’autres paysages. A son tour, il va se mettre à écrire en s’inspirant de tous les romans qu’il lit et en faisant un véritable travail d’écrivain. Il cherche le mot précis, juste, qui, combiné à un autre, va produire l’image la plus à même de rendre compte du réel. « Je me sentis capable de sauver ma vie et celle des autres par la métaphore vive et inédite. » Il sacralise la langue qui lui permet de témoigner, de perpétuer la vie des anciens et de résister. Il est aussi sensible à la mélodie des mots et à leur esthétisme.

                  Beaucoup de similitudes entre Kamel Daoud et son héros, dans cette fiction qui est en fait plus proche d’un conte autobiographique. D’abord, il y a cet amour inconditionnel pour la langue française. Ensuite, la même haine de la religion. Enfin, tous les deux sont des parias, isolés à cause de leurs différences. N’oublions pas qu’une fatwa a été lancée contre Kamel Daoud qui a osé parler de la misère sexuelle des musulmans, après l’épisode des femmes agressées la nuit du premier de l’an, en Allemagne. Au début, il est un peu difficile de rentrer dans le récit de Kamel Daoud. Des retours en arrière, de nombreuses digressions, de longues parenthèses peuvent perturber le lecteur. Il faut juste se laisser porter par cette langue foisonnante et imagée qui va nous sauver de l’abîme et nous rendre capable de « repousser la fin du monde ».



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