Frères migrants, Patrick Chamoiseau

               En posant le problème des migrants et de leur accueil, Patrick Chamoiseau fait le bilan d’une société où les démocraties sont « devenues erratiques » et où l’économie mène le monde. Relayée par les réseaux sociaux et par les médias, cette situation est à l’origine de l’exclusion, du rejet, de la violence. Le monde virtuel aurait pu être une porte de secours à notre univers chosifié, mais l’économie l’a colonisé. Il n’y a plus de morale et « quand l’éthique défaille c’est la beauté qui tombe. »

                Le constat est alarmant. Nous pensions avoir atteint un degré de civilisation acceptable. Nous pensions que les violences faisaient partie de l’histoire, que la barbarie appartenait à un autre temps, mais elle renaît sans cesse de ses cendres. Les droits de l’homme sont une nouvelle fois bafoués quand nous laissons dériver des vies autour de Lampedusa ou de l’île de Malte. Autrefois, l’océan Atlantique était devenu le cimetière des esclaves. Aujourd’hui, la Méditerranée ensevelit les migrants. Nous pensions que la société de consommation introduirait dans nos vies une certaine égalité. Or, l’injustice est toujours là. Les villes génèrent une « misère matérielle et mentale ». Nous constatons une régression dans le travail, alors que les anciens se sont battus pour défendre leurs droits. Face à la compétitivité, il faut travailler plus dans la plus grande précarité. Les services publics sont laminés. La recherche, la justice, l’éducation, la culture, la santé sont abandonnées pour le profit des actionnaires. La richesse, qui grandit de génération en génération, est pourtant produite par tous et devrait être équitablement partagée. Devant une telle inégalité, exit la solidarité qui fait de l’étranger un suspect. Les pays d’Europe légifèrent pour se protéger des hordes envahissantes, oubliant leur passé conquérant quand ils faisaient tomber les frontières.

                Ce texte de l’écrivain martiniquais n’est pas qu’un pamphlet contre notre société occidentale. Patrick Chamoiseau propose des solutions et, pour cela, il se tourne vers son ami, Edouard Glissant, vers les poètes et les grands hommes. Dans un long chapitre, il défend la « mondialité », imaginée par Glissant, qu’il préfère à la mondialisation. La « mondialité » mise sur l’humain, la bienveillance, la « lueur » dont parlait Pasolini. La « mondialité », c’est accueillir la diversité, apprendre à vivre avec l’imprévisible et sa poésie, c’est devenir créatif et solidaire. Elle oppose le profit à la beauté du geste, de l’inutile. Patrick Chamoiseau en tire une leçon sur la richesse de l’accueil. Les migrants arrivent chez nous avec une culture, une religion, des paysages différents des nôtres. Il faut leur donner l’opportunité de construire un avenir, sans jugement moral, où ils composeront avec le pays qui les accueillent mais aussi avec le passé qui les a construits. Quant à ceux qui reçoivent, cela peut être une chance de vivre moins égoïstement, de se grandir grâce à la force transmise par les migrants. Il faut accueillir sans réserve, sans attendre un retour, créer une relation avec l’autre dans « un vivre-ensemble multi-trans-culturel ». Les premiers hommes étaient en déplacement permanent. Le monde leur appartenait. Il ne s’agit plus de conquérir ou de dominer, mais il faut faire de la terre un espace commun avec des frontières qu’on enjambe pour vivre dans un « lieu-monde », encore un mot de Glissant.

                De la noirceur de cette nouvelle situation, peut naître la lumière. Patrick Chamoiseau ne se départ jamais de sa foi en l’homme. Il note que, si la civilisation contemporaine connaît des conflits, ils restent marginaux dans un pays en paix. Appuyons-nous sur le passé pour ne pas renouveler les mêmes erreurs. Ayons confiance en ces petites initiatives individuelles, ces « lucioles » qui donnent sa dignité à l’humanité. « Nous devons donc nous-mêmes […] devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre », selon la phrase de George Didi-Huberman reprise en exergue. Enfin, Patrick Chamoiseau appelle les poètes à se mobiliser. Il se réfère bien sûr à son maître Glissant, mais aussi à Rimbaud, Césaire, Char ou Frankétienne. Il croit en la force de la poésie qui doit dénoncer le refus de l’accueil comme un acte criminel ou rendre hommage à ce que la terre a de plus beau.

                Sur la quatrième de couverture, l’auteur signe un texte où il dit qu’il n’est pas poète. Et pourtant, cet écrit en prose se lit comme un long poème où les frontières de l’Europe deviennent des « meurtrières », les pays fuis par les migrants des « artères ouvertes »et même les plus modernes cookies des « abeilles collantes hyper mnésiques ». Cette langue imagée est toujours enrichie de mots créoles tellement évocateurs : chiquetaille, enchouker. Le rythme lui-même est souvent celui de la poésie. L’énumération des pays qui ont forcé les migrants à fuir revient comme un mantra tout au long du livre et devient dénonciation : l’Irak, l’Erythrée, l’Afghanistan, le Soudan, la Syrie. Magnifique texte de Chamoiseau aussi bien au niveau du contenu que de la forme, aussi fort que Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire ou le Tout-Monde d’Edouard Glissant.

1 commentaire à “Frères migrants, Patrick Chamoiseau”


  1. 0 Ninon L. 5 août 2017 à 15 h 51 min

    J’avais trop envie de le lire ! Merci pour cette analyse alléchante !

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