De sang et de lumière, Laurent Gaudé

                Etrange similitude entre le texte de Gaudé et celui de Chamoiseau, Frères migrants, où il déclare que la poésie doit s’opposer « à tout ce qui est contraire aux beautés relationnelles du vivant ». Avant lui, Virgile clamait : « Arma virumque cano » et Aragon reprenait : « Je chante les armes et les hommes… ainsi commence l’Enéide, ainsi devrait commencer toute poésie ». A son tour, Gaudé veut « une poésie qui défie l’oubli et pose ses yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps ». Pas de prière, pas de dieu, mais un poème pour ne pas oublier le malheur.

                Hommage donc aux pays pauvres où les mères s’épuisent à creuser une terre stérile, où les jeunes se prostituent pour survivre. Retour sur l’esclavage quand l’homme blanc imaginait un étrange manège autour de l’arbre de l’oubli, pour que le Noir efface de ses souvenirs sa terre, sa langue et jusqu’au visage de sa mère, avant de se retrouver parmi des corps entassés, enchaînés, déshumanisés au fond de la cale d’un négrier. A l’arrivée, le béké l’attendait dans sa plantation, sur sa chaise à bascule, prêt à appliquer, sans état d’âme, le code noir qui fait du Nègre un « bien meuble ». Au secours, Aimé Césaire !

                Ailleurs, dans un pays meurtri par « le tremblement des pierres », la femme, abîmée par ses grossesses, se meurt sous le poids du labeur quotidien, loin de ses enfants dispersés dans le monde. Comment oublier ceux qui laissent derrière eux des souvenirs heureux pour traverser le pont salvateur et ne trouver, de l’autre côté, qu’une toile de tente battue par le vent, au milieu de la boue et de la misère qui emporteront leurs enfants ? Ceux qui, tiraillés entre quatre pays, sont chassés de partout, accueillis nulle part.

                Comment peut-on accepter, nous Français, cette jungle inhumaine où les clôtures, les grillages, les barbelés tentent d’isoler ces nomades fourbus avant que les pelleteuses ne les renvoient sur les routes ? Se souvenir de nos ancêtres qui ont fui l’ennemi sur des charrettes surchargées et qui, comme eux, ont connu un lent exode d’enfants ballotés et de femmes abandonnées.

                Aujourd’hui encore, le « monde saigne ». Nous sommes tous les cibles d’hommes lâches qui, au nom de la religion, versent le sang. En dignes fils de Rabelais, Villon, Montaigne, Voltaire et Hugo, revendiquons notre liberté de penser sans dieu. Assumons notre vie d’athées joyeux, insouciants et sensuels. Croyons en une renaissance, en un avenir meilleur, comme cette mère exténuée qui exhorte malgré tout sa fille à connaître la joie. L’Europe a mis fin aux affrontements entre pays voisins. Du nord à la Méditerranée, elle est riche d’un brassage de cultures. Elle s’est construite dans le sang, gageons, avec le poète, qu’elle est désormais tournée vers la lumière.

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