Une très légère oscillation, Sylvain Tesson

                  Une très légère oscillation est le journal de l’auteur de 2014 à 2017, nous dit le sous-titre. Comme on le sait, Sylvain Tesson est cet aventurier moderne qui parcourt le monde à la recherche de nouvelles expériences, de nouvelles parois rocheuses à escalader, de « quelque chose qui [le] mette au bord de l’abîme », pour reprendre les termes de Renan. Ses escapades ont été freinées le 20 août 2014, quand, après avoir bu quelques verres, il a voulu grimper sur la façade de la maison d’un ami, à Chamonix. Quatre mois d’hôpital ont suivi qui l’ont calmé pour un temps et qui l’ont fait s’interroger sur le sens de la vie. Ce sont ses réflexions qu’il nous livre ici sur le monde d’aujourd’hui, pas très réjouissant, qui le pousse à fuir vers d’autres paysages ou dans la solitude. Critiquant ses contemporains, il fustige les boulimiques d’images qui préfèrent prendre l’instant présent en photo plutôt que de le vivre intensément. Il enrage contre notre époque hyperconnectée qui préfère la technologie aux livres. Pessimiste sur l’évolution de notre planète qui s’affiche tous les jours à la une des quotidiens, il est préoccupé par la montée de l’islamisme et cite les sourates qui prônent une violence propre à inviter les plus fondamentalistes à passer à l’acte. Il exhorte les musulmans modérés à envisager une réforme du Coran. La classe politique et ses dirigeants ne sont pas épargnés par sa colère. La seule échappatoire, pour lui, c’est la fuite.

                Entre deux passages à Paris, il sillonne le monde, fait de nombreux séjours dans les steppes russes, mais arpente aussi la nature française avec un attachement particulier aux calanques de Cassis, aux massifs alpins et aux forêts. Il aime partager des expériences et se retrouve ainsi à neuf cents mètres sous terre, dans les mines de charbon d’Ukraine, aux côtés des travailleurs exténués. Il dit son admiration pour les grands alpinistes et reprend rapidement l’ascension des montagnes après son accident. Il entreprend d’ailleurs une rééducation un peu particulière. Délaissant les instruments de torture qui l’attendaient dans les salles spécialisées, il préfère grimper les marches de la Tour Eiffel ou de Notre Dame de Paris en compagnie des gargouilles, pour remettre son corps en état.

                Lui qui incarne une force de caractère extraordinaire se laisse aller à la douleur et à une émotion touchante, à la mort de sa mère. Mais il se reprend vite pour en dégager une philosophie de la vie dont il ne s’est jamais départi. « La leçon que nous donne les morts, c’est de nous hâter de vivre. De vivre plus. De vivre avidement. De s’échiner à un surplus de vie. De tout rafler.  De bénir tout instant. Et d’offrir ce surcroît de vie à eux, les disparus, qui flottent dans le néant, alors que la lumière du soir transperce les feuillages. » Même sensibilité lorsqu’il rend hommage au personnel hospitalier qui l’a soutenu lors de sa traversée du désert. La nature, certaines personnes l’aident à vivre, mais il ne serait rien sans les livres et les écrivains qui nourrissent ce journal. Pendant sa convalescence, il fréquente assidument les bouquinistes des bords de Seine. On se souvient de la liste des ouvrages qui l’accompagnaient dans sa cabane en Sibérie.

                Ce journal a peut-être aidé Sylvain Tesson à faire le point à la suite de ses épreuves. Le lecteur, lui, ne reste pas insensible à la leçon qu’il tire de ses expériences et qui peut se résumer à la phrase de Jankélévitch à laquelle il adhère : « C’est l’heure : Hora ! Tout à l’heure, il sera trop tard, car cette heure-là ne dure qu’un instant. Le vent se lève, c’est maintenant ou jamais. Ne perdez pas votre chance unique dans toute l’éternité, ne manquez pas votre unique matinée de printemps. » On apprécie les nombreuses références littéraires et philosophiques qui parsèment ce texte ainsi que les aphorismes parfois poétiques, parfois amusants, parfois sérieux et toujours savoureux qu’il insère entre les chapitres.
« Je suis un chasseur-cueilleur de bibliothèque. »
« Si l’on coupe les mains d’un Italien, il risque de devenir muet. »
« Internet ? Une crise d’épilepsie mondiale. »
« Voyager, c’est croire que la distance amènera de la profondeur. »

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