Décadence, Michel Onfray

                Après Cosmos, Décadence est le deuxième tome de la trilogie prévue par Michel Onfray et intitulée : Brève encyclopédie du monde. Il est question ici de l’histoire de notre civilisation judéo-chrétienne et de sa chute programmée, à l’image du tableau métaphorique de Monsu Desiderio présenté en préface et qui montre Saint- Augustin méditant devant des ruines.

                Michel Onfray affirme en introduction que toutes les civilisations sont mortelles et, en philosophe athée, il ne croit pas en un homme providentiel comme garde-fou à leur décadence. Il engage alors une démonstration sur la fiction créée autour de Jésus et autour de laquelle s’est cristallisée notre civilisation judéo-chrétienne. Jésus est une pure invention et il en veut pour preuve les nombreuses invraisemblances qui jalonnent sa vie. La mère de Marie avait conçu sa fille, elle aussi, par intervention divine, ce qui le fait parler de « fatras familial », à propos de cette famille où rien ne se passe comme ailleurs. Il ironise également sur l’enfance dissipée de Jésus. Loin d’être un enfant modèle et un parangon de sagesse comme le voudraient les chrétiens, il serait plutôt une « tête à claques ». En fait, ce sont les artistes qui ont donné corps à Jésus en le représentant dans leurs tableaux, ceux que l’on connaît sous le nom de l’Annonciation, la Nativité, la Fuite en Egypte…Dès lors, un problème se pose car l’apparence du Christ est différente suivant la personnalité du peintre.

                Comment croire en de telles incohérences et comment croire en une religion qui a généré autant de violence ? Et Michel Onfray de lister toutes les exactions commises en son nom. Il y eut d’abord Jean-Chrysostome et son antisémitisme avec les premiers conciles qui imposent des lois féroces contre les juifs. Puis, la religion intègre le pouvoir avec Constantin qui lui donne les rênes des « ministères » les plus importants comme celui de l’éducation, par exemple. A partir de là, ce sont les conciles qui régissent la vie de la cité et le christianisme se répand partout jusqu’en 570 avec l’arrivée de Mahomet et de l’islam au nom duquel seront commises les exécutions les plus barbares. Le christianisme n’a pas le monopole de la violence. Le coran proclame la supériorité du musulman comme la bible proclame la supériorité du chrétien. Une bataille des icônes s’ensuit qui entraîne destructions et persécutions. Le Nouveau Testament légitime la guerre. La guerre sainte est considérée comme une guerre juste, depuis les croisades jusqu’aux massacres islamiques du XXIème siècle. Nous sommes loin de la charité chrétienne avec l’Inquisition qui fait régner la terreur. De même, on s’extasie devant les apports des musulmans à l’Espagne au temps d’Al-Andaluz. Mais on oublie qu’ils ont massacré beaucoup de chrétiens et qu’ils ont détruits un grand nombre d’églises.

                Michel Onfray poursuit sa chronologie historique par un intermède où Dieu est laissé de côté. C’est l’avènement de l’Humanisme qui met l’homme au centre du monde. Pétrarque et ses amis se tournent vers la Grèce et vers Rome avant le christianisme qui proposaient d’autres valeurs plus matérielles, plus hédonistes et plus respectueuses de la nature et de la vie humaine. On redécouvre alors Lucrèce et son écrit, De la nature des choses qui démontre que le poids de la religion est incompatible avec la sagesse naturelle. De plus, la découverte d’autres civilisations remet en question la légitimité du christianisme (Montaigne, Des cannibales). Au XVIème siècle, Machiavel et la Boétie défendent la laïcité de la politique et La Boétie voudrait réconcilier catholiques et protestants pour qu’ils puissent vivre ensemble.

                Au siècle des Lumières, la raison triomphe et le fameux tremblement de terre de Lisbonne en 1755 n’est pas considéré comme une punition de Dieu mais il a une cause géologique. Buffon, Galilée, Newton, Jussieu, précurseurs de Darwin, font progresser l’astronomie et la médecine. Pour Descartes, l’homme est responsable de sa vie. Michel Onfray nous dit toute son admiration pour le curé Meslier avec qui apparaît paradoxalement l’athéisme. Révolutionnaire et communiste, il défend les humbles et ne peut admettre qu’un dieu de bonté ait fait autant de mal à l’humanité. Il est pour le partage des richesses et pousse à la désobéissance civile. La voie est ouverte à l’eudémonisme et à la démocratie. Pourtant, un monde sans Dieu n’est pas épargné par la violence. Preuve en est la Révolution qui s’est faite dans le sang contre un roi qui, d’après Michel Onfray, était pacifiste et n’était pas un tyran. Les œuvres d’art figurant des sujets religieux ont été détruites ou confisquées, non pas au profit du peuple mais des bourgeois qui ont créé des musées. Tout cela au nom de la liberté. Puis, ce fut le règne de l’arbitraire avec la Terreur de 1793. Le peuple a d’abord été inféodé au roi, puis aux bourgeois et au capital.

                Marx, trop conceptuel, n’obtient pas grâce aux yeux de Michel Onfray, pas plus que Lénine, Trotski ou Staline qui sont des dictateurs à l’origine du goulag, de la censure et d’exécutions massives. La déchristianisation est en marche, mais à quel prix ? La réaction chrétienne ne se fait pas attendre. C’est l’ère de Mussolini et de sa collusion avec le Vatican, de Franco et des phalangistes de la droite catholique avec les horreurs de la guerre civile espagnole perpétrées d’ailleurs aussi bien du côté franquiste que du côté républicain. Le catholicisme, avec lui, devient religion d’état. En France, beaucoup de catholiques partagent la devise du régime de Vichy : « Travail, famille, patrie ». Quant à Hitler, chrétien et antisémite, il sera soutenu par le pape Pie XII, désavoué il est vrai par Jean XXIII, plus humain, qui condamne le génocide au concile de Vatican II et ouvre les portes à toutes les religions et à tous les hommes.

                Autre étape de la déchristianisation avec Mai 68 qui conteste tout pouvoir. (Au passage, les « soixante-huitards attardés » se délecteront des slogans qui couvraient les murs en 68 et que Michel Onfray énumère sur une page). Le problème, c’est que ce mouvement débouche sur l’avènement d’un monde consumériste et nihiliste. En même temps, en Iran, l’ayatollah Khomeiny installe la révolution islamique. Il impose la charia et la loi coranique à tous les niveaux de la société. A souligner que, quand il lance une fatwa contre Salman Rushdie et ses Versets sataniques, l’occident ne réagit pas. Par contre, partout dans le monde, le livre et l’effigie de Salman Rushdie sont brûlés.   

                Pour Michel Onfray, on est bien dans une guerre de civilisation. Le monde va mal, « Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance ». Sa conclusion est tragique. L’homme sera de plus en plus asservi à la machine qui est aux mains des plus riches. On peut entrevoir le monde de demain, un monde de science-fiction où le transhumanisme s’imposera. « Le néant est toujours certain » sont les derniers mots du livre. Il ne nous reste plus qu’à attendre le troisième tome de sa trilogie qui s’appellera Sagesse et qui nous aidera, peut-être, à vivre dans un monde en décadence.

                 Dans ses interviews, Michel Onfray présente ce volume comme un constat. Mais, évidemment, il décrit la vie et la mort du judéo-christianisme avec partialité en faisant des choix dans les épisodes historiques et en nous donnant sa vision de philosophe athée.  Il reprend ici les thèmes qui lui sont chers. D’abord, la religion chrétienne est fondée sur une immense mystification et il démontre d’ailleurs cette imposture avec humour. Ensuite, la religion a fait plus de mal que de bien et il lui reproche d’avoir mutilé le corps, de l’avoir nié. En fervent féministe, il souligne la misogynie des textes sacrés qui justifient par exemple la persécution des sorcières au Moyen Age. Autre thème cher à l’écrivain : l’importance de la biographie pour expliquer l’œuvre d’une personne. Il veut donner chair à l’histoire trop conceptuelle. D’après lui, Hitler est devenu l’antisémite que l’on connaît, par ses ambitions avortées et ses échecs répétés. De la même façon, les intervenants dans la Révolution Française n’agissent pas toujours pour défendre de nobles causes, mais par ressentiment. Et d’après lui, Saint-Paul est masochiste et souhaite « névroser le monde » parce qu’il est un infirme frustré. Interprétation donc toute personnelle comme lorsqu’il égratigne les philosophes dont il ne partage pas les idées. Il fustige Deleuze et les structuralistes qui effacent le réel et font disparaître l’homme. Quant à Foucault, il ne lui pardonne pas d’avoir soutenu Khomeiny, sous prétexte qu’il a détrôné un tyran. On peut contester l’objectivité de Michel Onfray, mais il faut lui savoir gré d’avoir dénoncer l’existence de la violence chez tous les êtres humains et dans tous les camps : chez les colonisateurs comme chez les Indiens colonisés, chez les rois et les empereurs comme chez les révolutionnaires. L’opposition quelle qu’elle soit est toujours réprimée cruellement et souvent au nom du peuple. Il use de nombreuses références livresques qui rendent parfois la lecture indigeste. Mais on ne peut qu’admirer encore une fois son érudition et sa somme de travail pour collecter toutes ces informations. Finalement, son style qui reste simple, même s’il est parfois bouillonnant et même si l’auteur emploie des termes philosophiques ou savants, met son texte à la portée de tous et on sort un peu plus intelligent après la lecture d’un tel livre.

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