Innocentines, René de Obaldia

                Chez Obaldia, les petites filles plongent la nuit dans les écrans de télévision pour retrouver le pape ou les bandits qui font un casse, les ânes regardent la télévision ou tricotent des bavoirs à la menthe, les rois règnent sur les myrtilles, les écrevisses sont amoureuses des petits garçons, les grands-pères grimpent les cols de fémur. Bref, avec René de Obaldia, il faut accepter d’entrer dans un monde merveilleux où tout peut arriver. L’absurde côtoie les rêves et les jeux inventés des enfants et par la magie de l’enfance, les animaux sont personnifiés.

                Dans cet univers de conte, si le poète prend le ton des enfants pour s’exprimer, il aborde des sujets sérieux. Il nous parle de petits garçons et de petites filles qui entrevoient un monde d’adultes pas toujours très drôle. Les parents se disputent, les papas meurent à la guerre, les mamans partent avec d’autres messieurs. Dès le plus jeune âge, les garçons connaissent des amours malheureuses avec des fillettes « au cœur de bois ». Tous savent qu’ils doivent passer par des rites initiatiques parfois cruels pour quitter « le vert paradis des amours enfantines » comme dirait Baudelaire et que « l’avenir c’est pas du chocolat ». C’est pourquoi, ils refusent de grandir, se réfugient dans les rêves, regrettent la douceur du ventre de la mère et ont envie d’y retourner. Au passage, Obaldia égratigne certaines personnes qu’il n’apprécie guère et notamment les diplomates, lâches, menteurs et traitres auxquels le petit garçon de ses poèmes préfère Tom Sawyer intelligent, débrouillard et plein de bonté. Il se moque aussi des yéyés qu’il trouve ridicules.

                Mais, bien sûr, Obaldia est avant tout un poète qui aime jouer avec les mots. Il en transforme l’orthographe : le poète devient poite, les enfants les zinfints et précieux précilleux. Il s’en prend même à la langue anglaise qu’il s’amuse à triturer dans « You spique angliche ». Il distord les expressions, la « persona non grata » est déformée en « persona grata », ou bien il les prend au pied de la lettre et le col du fémur devient un col de montagne qu’on doit franchir. Il joue avec les allitérations et leur consacre un poème dans lequel, tout en se moquant de l’école, il feint d’avoir trouvé le plus beau vers de la langue française : « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin » !!! Il détourne les problèmes de logique, sur lesquels tous les élèves ont besogné, pour en créer d’autres complètement absurdes. L’institution est mise à rude épreuve.

                Les formes de ses poèmes sont variées mais toujours légères. On passe des inventaires à la Prévert aux cadavres exquis, puis aux ritournelles et aux comptines parfois graves comme « La berceuse de l’enfant qui ne veut pas grandir » mais souvent réjouissantes et surtout dans leur chute toujours inattendue. Ainsi, quand il parodie les Evangiles, dans « En ce temps-là… », Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes des pommes de terre, je vous changerai en frites ».

                C’est avec beaucoup de plaisir qu’on lit ou qu’on relit ces Innocentines qui apportent un peu de fraîcheur dans notre monde si violent. Pour finir, voici un court poème qui donne le ton de ce recueil car il allie l’humour et le thème récurrent du difficile passage à l’homme adulte pour l’enfant :

 « A force de mettre du mercurochrome
 Sur mes genoux toujours blessés
Et de tendre un peu plus vers le gallinacé
J
e deviendrai peut-être un homme ».

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