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Archives pour février 2017

Kannjawou, Lyonel Trouillot

                Dans ce roman, Lyonel Trouillort se montre très pessimiste sur le futur de son pays, Haïti qui, après avoir été durement malmené par des dictatures, se voit pris en charge par des organisations humanitaires que l’auteur assimile à la colonisation américaine où le peuple soumis devait obéir à l’occupant. Evidemment les souffrances sont moins fortes, mais les Haïtiens sont, de la même façon, dépossédés de leur destin. Les ONG prennent en main la reconstruction du pays, sans se mêler vraiment aux miséreux qui luttent pour leur survie. La ville se divise en deux quartiers : celui où l’on vit dans la rue avec le cimetière pour horizon et celui où l’on se cache derrière des « portails hauts comme les murs du pénitencier ». C’est là, bien sûr, que logent les étrangers qui viennent, de bonne foi, aider la population à prendre un nouveau départ. Ils descendent de leurs collines une fois par semaine, pour s’encanailler au Kannjawou, le café à la mode, où l’on se rencontre et où l’on boit des bières.

               Comme au temps de la colonisation, il y a ceux qui se soumettent et, heureusement, ceux qui résistent et qui essaient de construire un avenir plus radieux. C’est le petit monde de la rue de l’Enterrement où habite le narrateur de cette histoire avec son frère, Popol, et ses amis, Wodné, Sophonie et Joëlle, sous la protection de Man Jeanne, la rebelle qui verse du « pissat de chat » sur la tête de ceux qui ne tiennent pas compte de ses remarques. La bande des cinq a mis en place un centre culturel pour les gamins des pauvres où ils peuvent lire et se cultiver avec l’aide du petit professeur qui appartient pourtant à un quartier plus favorisé. Car ces jeunes bénévoles sont persuadés que « c’est avec le savoir qu’on peut changer les choses ». Chacun doit travailler pour gagner sa vie pas toujours facile. Le narrateur, qui a toujours aimé écrire, met sa plume au service des riches. Quant à Sophonie, elle a abandonné ses études à l’université pour s’occuper de son vieux père malade et elle est devenue serveuse au Kannjawou.

                Mais là aussi, ce dernier bastion de lutte et d’entraide est en train de s’effriter. Dans la rue de l’Enterrement, le cordonnier n’a plus de client, le relieur ne reçoit plus que les visites de quelques passionnés. Anselme, le père de Joëlle et Sophonie, n’aura pas droit, en fin de vie, à un dernier Kannjawou, cette fête qui réunissait les Haïtiens dans la joie et le partage. Même dans le proche entourage de la bande des cinq, les querelles et les jalousies viennent polluer la cohésion du groupe. Le suicide du petit professeur, qui met le feu à son appartement est peut-être la métaphore de cet écroulement. Sa bibliothèque disparaît dans l’incendie. Même la littérature a failli.

                Lyonel Trouillot écrit « la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l’Enterrement », comme Man Jeanne suggère au narrateur de faire ce récit dans ses carnets. Mais cette rage se délite petit à petit devant les difficultés de l’existence et c’est un roman du désenchantement que nous propose l’auteur que l’on a connu plus combatif. Comment lui en vouloir quand ses compatriotes sont englués dans des problèmes qui les dépassent et pour qui « survivre peut être un travail à plein temps qui consomme toute leur énergie ».

L’homme-dé, Luke Rhinehart

                Luke Rhinehart, l’auteur de ce livre, porte le même nom que son héros. C’est en fait le pseudonyme de l’écrivain, Georges Powers Cockcroft, qui veut faire croire à une autobiographie. Dans le roman, Luke est un psychiatre qui a réussi, avec une femme belle et intelligente et deux enfants. En pleine dépression, las de la routine qui gangrène son existence, il décide un soir de jouer sa vie aux dés. Le premier coup de dé lui enjoint d’aller violer la femme de son collaborateur et ami. Ce qu’il fait. A partir de ce moment, il va appliquer cette pratique à sa vie personnelle mais aussi à sa vie professionnelle, incitant ses patients à assouvir leurs désirs les plus inavoués, allant ainsi à l’encontre de toute déontologie. Sa vie se trouve complètement bouleversée ainsi que celle de son entourage qui, après un moment de stupéfaction devant ses réactions, le considère comme un malade atteint de folie. Il change de personnalité plusieurs fois dans une même soirée, se métamorphose comme Protée, endossant même le rôle de Jésus pendant une journée. Il dit faire des expériences qui enrichissent son travail de psychiatre, en participant à une dé-thérapie.

                Les dés lui permettent de faire surgir son moi profond qui n’osait s’exprimer. Luke Rhinehart pense que l’être est multiple et qu’il faut lui donner la possibilité de révéler toutes les facettes de son caractère. Il devient libre en abolissant les barrières sociales et en sortant du moule. Mais, très vite, cela devient une drogue et, comme toutes les drogues, le jeu de dé se transforme en addiction qui entraîne le personnage dans des situations irréversibles. Obéissant aux injonctions des dés, il fait évader des malades d’un hôpital psychiatrique, perd son travail, quitte sa femme et ses enfants, est recherché par le FBI quand il entraîne une partie de la population dans ses délires.

                L’homme-dé est un livre étonnant, subversif, qui pose le problème de la morale et de la liberté individuelle. Il bouscule le lecteur. L’idée est originale mais le roman traîne en longueur. Trop de situations répétitives, sans parler des nombreuses expériences sexuelles qui ne nous sont pas épargnées et qui finissent par lasser.

Ronce-Rose, Éric Chevillard

                Sur internet, Éric Chevillard alimente un blog intitulé « L’autofictif » qu’il définit lui-même comme « une chronique nerveuse et énervée d’une vie dans la tension particulière de chaque jour ». Trois réflexions quotidiennes dévoilent sa sensibilité et son humour souvent absurde. De temps en temps, il y rapporte les remarques cocasses et naïves mais non dépourvues de bon sens de ses deux filles, Agathe et Suzie.  Ronce-Rose n’est pas sans rappeler le ton de leurs interventions.

                Dans ce roman, l’héroïne, au nom éponyme, raconte son histoire. Enfermée dans un appartement, elle passe son temps à attendre Mâchefer et son complice Bruce, qui partent faire des coups, des « farces », disent-ils, dans les banques, les bijouteries et les stations-service, sans qu’elle sache exactement à quoi correspond ce métier. Pour s’occuper, elle écrit son journal dont elle nous livre des extraits. Un jour, ne voyant pas revenir Mâchefer, elle va à sa recherche dans un monde semé d’embûches où elle doit éviter les hommes qui offrent des bonbons, se cacher dans un hôpital pour passer une nuit à l’abri, se fondre dans des groupes qui l’amènent dans un château pour une dégustation de vin. Son errance et son imagination la conduisent jusqu’en Russie sans avoir retrouvé son protecteur qui semble bien avoir été pris au piège dans une « fin de cavale sanglante ».

                Éric Chevillard nous embarque dans un conte sans repères. Qui est Ronce-Rose ? Au fil des pages, on devine qu’il s’agit d’une fillette et alors, on entre dans son univers peuplé de personnages hors-du-commun : un voisin unijambiste, une sorcière dans un manteau d’astrakan avec un chat, Rascal, qui change tout le temps mais qui garde toujours le même nom, un poisson d’or qui accomplit des miracles et quatre mésanges qui picorent des graines de sureau. Sensible à la beauté des choses, elle s’extasie devant les papillons, les oiseaux et les arcs-en-ciel. Ronce-Rose est surtout une amoureuse des mots que Mâchefer lui a appris à aimer, car elle ne va pas à l’école. Elle décrit ses aventures dans une langue savante, surannée et naïve à la fois. On est étonnés d’entendre dans sa bouche les mots « asphodèle », « ptérodactyle », « flicaille », « ornithologie ». « [Les couleurs] siéent aux choses de manière incroyable », dit-elle au tout début. Elle affectionne particulièrement les expressions toutes faites qu’elle prend au pied de la lettre et qui émaillent son récit. En même temps, elle utilise un langage parlé qui suit le déroulement brouillon de sa pensée désordonnée de petite fille. Car elle a une vie intérieure intense. Elle se raconte des histoires et ce n’est pas pour rien que Mâchefer la traite de « raisonneuse ». Comme les poètes, elle voit le côté caché des choses. Elle aspire un nuage quand elle a soif et elle remarque que « les gens vieillissent seulement quand on ne les regarde pas ».

                Il n’est pas toujours facile d’entrer dans les romans d’Éric Chevillard, loin de la littérature nombriliste d’aujourd’hui. Mais, quand on fait l’effort de le suivre, on est vite envoûtés par son monde onirique et absurde qui nous éloigne de la réalité sans nous faire oublier qu’elle est souvent cruelle comme Ronce-Rose en fait l’expérience dans la quête désespérée qu’elle mène.

Dans la forêt, Jean Hegland

                Comment survivre dans une maison isolée à l’orée de la forêt, quand le monde n’est plus que désolation ? Les deux sœurs, Nell et Eva, en font l’expérience avec plus ou moins de réussite, alors que les habitants d’à côté sont morts de différentes épidémies ou bien ont déserté les lieux pour partir vers l’est des Etats-Unis où l’avenir semble plus clément. Les gens s’enfuient, mais Nell et Eva refusent une opportunité de prendre la route avec ces nouveaux migrants. Elles souhaitent rester dans leur maison familiale où les souvenirs ne manquent pas. Après avoir perdu leur mère emportée par un cancer, elles doivent affronter la mort de leur père qui s’est vidé de son sang dans les bois, après un accident de tronçonneuse. L’enterrer sur place à même la terre est une épreuve difficile à surmonter. De plus, Eva, victime d’un viol, attend un enfant dans un environnement hostile où la nourriture commence à manquer.

                Les deux sœurs délaissent l’une la danse, l’autre la préparation à Harvard pour organiser leur survie. Le potager des parents se révèle providentiel, mais il faut apprendre à le cultiver. Les deux sœurs s’y emploient et utilisent les graines mises de côté par leur père. Les articles de l’encyclopédie sont précieux pour reconnaître les herbes qui poussent dans la nature et qui vont permettre à Nell de soigner et de sauver sa sœur, après son accouchement difficile. Il va falloir faire preuve d’ingéniosité pour conserver les légumes et les fruits du jardin. Le moindre objet découvert dans la maison trouvera son utilité.

                Mais les dangers et les pièges sont nombreux. Elles devront subir la violence des hommes qui errent dans ce monde d’après cataclysme, se protéger des bêtes sauvages, reconnaître les plantes vénéneuses mais surtout se méfier des sentiments humains qu’elles auront du mal à dompter. La promiscuité et les conditions de vie difficiles bouleversent les relations entre les deux sœurs où se mêlent irritation, mauvaise foi et éloignement. Il leur faudra beaucoup de volonté et d’amour pour imaginer une nouvelle existence où elles ne pourront compter que sur elles-mêmes et sur les ressources de la forêt.

                Dans la lignée de Thoreau et des écrivains de « Nature writing », Jean Hegland met en scène une héroïne qui raconte, dans son journal, comment elle a survécu avec sa sœur dans un monde d’apocalypse en vivant au plus près de la nature et en abandonnant tous les repères de la civilisation.



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