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Archives pour janvier 2017

Une bonne épouse indienne, Anne Cherian

                Neel, anesthésiste à San Francisco, revient en Inde au chevet de son grand-père qu’il croit à l’article de la mort. Ce n’est en fait qu’une ruse de sa mère qui a prévu pour lui un mariage arrangé. D’où la colère de Neel lorsqu’il apprend la vérité. En effet, il vit à l’américaine et a rejeté les coutumes de son pays. Pourtant, piégé et sous la pression de sa famille, il finit par s’unir à Leila mais projette d’abord de la laisser en Inde puis de divorcer pour vivre avec sa blonde Caroline, secrétaire dans le même hôpital que lui. Rien ne se passe comme prévu et les voilà tous les deux installés dans le petit appartement qu’il a acheté aux Etats-Unis. Neel se comporte comme un goujat avec sa femme qu’il abandonne dès leur arrivée pour aller retrouver sa maîtresse. Il rentre tard le soir, la laisse seule le week-end, évite de la présenter à ses amis et refuse tout rapport sexuel avec elle.

                Leila, de son côté, s’est laissée manipuler par sa famille car ainsi le veut la tradition. Elle suit Neel dans son pays d’adoption et, façonnée par sa mère, elle attend un signe de son mari en épouse docile et soumise. Elle est triste, malheureuse et ses sœurs surtout lui manquent énormément. Pourtant il n’est pas question qu’elle retourne en Inde. Ce serait un échec pour cette femme au caractère bien trempé, cultivée, professeur d’université et spécialiste de Shakespeare. Alors, adieu les saris qu’elle taillade dans un mouvement de révolte. Même si elle est parfois surprise par le mode de vie américain, elle va tracer son chemin lentement, obstinément dans le monde de Neel qui finit par apprécier sa ténacité et son intelligence.

                Anne Cherian est une Indienne qui vit à Los Angeles. Dans son roman, elle met en scène deux personnages tiraillés entre deux cultures : la modernité occidentale et le conservatisme indien toujours attaché aux mariages arrangés. Entre le rejet et l’acceptation aveugle, n’y a-t-il pas un moyen terme ? D’ailleurs des similitudes existent entre ces deux pays pourtant apparemment tellement éloignés. Le mariage se fait dans une même caste en Inde, mais aux Etats-Unis, les mariages mixtes sont très mal vus. Neel en est la première victime puisqu’il a subi une rupture avec Savannah dont les parents ne voulaient pas de sa couleur de peau. L’auteur sous-entend que les deux mondes pourraient se réconcilier. Ne pas oublier ses racines d’accord, mais aller de l’avant en se libérant des chaînes qui entravent surtout les femmes.

                Ce roman sent bon les saveurs épicées de la cuisine indienne et replonge dans l’agitation bruyante des rues de ce pays où les scooters transportent des familles entières et où les rickshaws défient le code de la route au milieu des klaxons.

Les bûchers de Bénarès, Michel Onfray

                Michel Onfray avoue, en préambule, avoir une préférence pour les religions anciennes, avant qu’elles ne soient perverties par les civilisations et leur morale. Il se sent plus en accord avec leur panthéisme originel. Il avertit de plus qu’il aborde la religion indienne en amateur, en poète, que le voyageur qu’il est, a approchée de façon émotionnelle.

                C’est à travers le prisme du cosmos, d’Eros et de Thanatos qu’il analyse l’hindouisme. Pour lui, il s’agit plus d’une philosophie applicable au quotidien par des milliards d’Indiens qu’une véritable religion. En effet, est-ce un polythéisme puisque des milliers de dieux sont vénérés ? Ou un monothéisme puisque ces dieux procèdent d’une seule entité, d’une âme absolue, Brahman, incarné quand même par la triade Brahma, Vishnou et Shiva. En Inde, le sacré est partout, dans la moindre particule du cosmos, par exemple dans un lever de soleil, mais aussi dans l’acte sexuel, dans l’érotisme. Le plaisir des corps, le plaisir de la femme sont recherchés, contrairement au christianisme qui les considèrent comme des péchés. C’est le sens du Kama Sutra, du linga (sexe masculin) et du yoni (sexe féminin) qui sont présents dans tous les temples, des sculptures qui ornent leurs façades et qui représentent toutes sortes d’accouplements hormis des scènes sadomasochistes. Cet érotisme suppose une bonne connaissance du corps du partenaire et le souci de l’autre est primordial. Seule compte la recherche du plaisir. D’où l’usage de certaines boissons et de certains aliments pour y parvenir. D’où le rôle pédagogique des sculptures érotiques. Cet art de vivre privilégie l’hédonisme féministe et libertaire sans culpabilité. Cette philosophie tient compte de l’énergie des corps comme la médecine ayurvédique dont l’occident ferait bien de s’inspirer.

                Dans une troisième partie, c’est de Thanatos qu’il s’agit. Michel Onfray déplore ce que les hommes ont fait de l’hindouisme, moins une philosophie qu’une religion qui cultive la pulsion de mort, qui considère maintenant les femmes comme des sous-hommes, qui avalise l’inégalité en défendant le système des castes. Pourtant, le spectacle des bûchers de Bénarès le fascine, le bouscule, l’interroge et le convie à la méditation sur les pratiques occidentales. Au cours d’une de ses errances nocturnes sur les ghâts des bords du Gange, Michel Onfray assiste à des crémations. Il remarque que la mort y est étroitement mêlée à la vie. Il ne sait plus s’il croise des vivants ou des morts. La mort, pour les Indiens, n’est qu’un passage vers une autre existence. Elle est reconstruction, elle est acceptée. Et comme Thanatos finit toujours par triompher, pourquoi ne pas convier Eros dans notre traversée du cosmos ? Cette conception de l’hindouisme des origines n’est pas pour déplaire à notre philosophe hédoniste.

                Cet essai est donc une réflexion métaphysique qui a l’avantage de donner un point de vue sur l’hindouisme de façon claire. Mais Michel Onfray n’est pas qu’un philosophe. C’est aussi un écrivain avec des envolées lyriques sur un problème qui le touche. De longues énumérations tentent alors de cerner la question. En voyageur curieux de l’âme humaine, et en poète sensible à tout ce qui l’entoure, il sait aussi rendre parfaitement l’atmosphère indienne avec la vie grouillante des rues où chiens, vaches et humains se côtoient sans problème au milieu des couleurs, des odeurs et des bruits.

Le Dieu des petits riens, Arundhati Roy

                Le roman commence avec le retour de Rahel, 31 ans, dans la maison de son enfance, à Ayemenem, petite ville du Kérala, à deux heures de Cochin. Elle revient à la demande de Baby Kochamma, sa grand-tante, qui a la garde de son frère jumeau, Estha. Cette responsabilité lui pèse, car le jeune homme, à la suite d’un traumatisme, a cessé de parler et ne communique plus avec personne. C’est une « bulle de silence portée par un océan de bruit » dont elle voudrait se débarrasser. Les souvenirs affluent, de façon un peu anarchique, à la conscience de Rahel, « des petits riens » qui ont fait les beaux jours de son enfance, mais aussi des événements dramatiques qui ont bouleversé la vie de la famille. Quel est le mystère qui entoure le mutisme d’Estha et la noyade de la cousine, Sophie Mol, tellement dorlotée par son entourage ? L’auteur va nous faire découvrir la réalité par de nombreux retours en arrière et par la mise en place progressive des personnages qui ont joué un rôle dans cette histoire.

                Il y a Ammu, la mère des jumeaux qui a divorcé de son mari alcoolique, après la naissance des enfants, et qui a été rejetée par la famille pour avoir ensuite aimé un intouchable. Il y a les grands-parents, propriétaires d’une conserverie de condiments, de confitures et de sirops : Pappachi, entomologiste respecté par les Blancs auxquels il porte une admiration servile, mais qui a recours à la violence dès qu’il revient dans son foyer ; Mammachi, la grand-mère battue par son mari qui reporte un amour inconditionnel pour son fils Chacko à qui elle pardonne ses nombreuses incartades auprès des ouvrières de l’usine, sous prétexte qu’il a des « besoins masculins ». Chacko, l’oncle de Rahel, a fait un mariage éclair avec une Anglaise, Margaret, mère de sa fille, Sophie Mol, qui revient auprès de lui après la mort accidentelle de son second mari. Rahel, mal aimée par sa mère, qui lui préfère son frère, et par sa grand-mère, qui préfère sa cousine, se rapproche de Velutha, un intouchable, au début sous la protection des Kochamma, mais bien vite banni quand il participe à une manifestation marxiste et quand il devient le coupable idéal qui sauvera l’honneur de la famille.

                L’autre personnage important du livre, c’est le Kérala où Arundhati Roy a vécu auprès de sa mère quand elle était enfant et où les églises côtoient les drapeaux communistes. Dès les premières lignes du roman, nous baignons dans l’atmosphère « lourd[e]et fruité[e] » de cet état du sud de l’Inde, avec ses corneilles omniprésentes, ses bananes rouges, ses mangues et ses jaques éclatés. On roule sur la route de Cochin au milieu des rizières et des hévéas. La nature est généreuse, dans les marais et les canaux du Kérala, bordés de cocotiers, de caramboliers, de toutes sortes d’arbres qui poussent à profusion. Les oiseaux y vivent nombreux : les anhingas croisent les aigrettes, les cormorans, les cigognes, les grues, les hérons. Que dire du fleuve qui joue un rôle primordial puisqu’il est le lieu de la noyade de Sophie Mol mais c’est aussi, pour les jumeaux, le terrain de jeu où ils pêchent, se baignent, naviguent auprès des cabanes au toit de chaume et des palissades en feuilles de palmier tressées. Le sentimentalisme est vite balayé par l’auteur qui reconnaît la pollution de l’eau où on lave le linge, les casseroles, où on fait sa toilette et où l’on y défèque.

                Arundhati Roy n’est pas toujours tendre avec son pays. On sent son attachement au Kathakali, spectacle de chants et de danses où les acteurs au visage peint et aux « jupes tourbillonnantes » racontent, du crépuscule à l’aube, des épisodes de légendes anciennes qui ont forgé ce peuple et où la gestuelle et l’expression du visage expriment tous les tourments de l’âme. Pourtant, elle déplore l’emprise du tourisme qui dénature ce théâtre dont la durée est passée de plus de six heures à vingt minutes pour ne pas lasser les étrangers avides d’exotisme et de folklore. Ces étrangers pour lesquels on a construit des hôtels cinq étoiles à côté de bidonvilles soigneusement cachés. Il ne faut pas oublier qu’Arundhati Roy est une écrivaine militante, une pacifiste qui se bat pour l’environnement et les droits de l’homme. Le Dieu des petits riens est aussi un violent réquisitoire contre le système des castes. La victime de son livre est Velutha, un intouchable dont le père a connu l’époque où ces « parias » n’avaient pas le droit de toucher les personnes des autres castes, où ils devaient balayer à reculons, pour effacer l’empreinte de leurs pas et où on leur interdisait d’emprunter les routes et les chemins publics. Arundhati Roy s’engage également pour défendre la cause des femmes, en présentant, dans son roman, de belles figures féminines. Bien sûr, il y a encore les femmes battues incarnées par la grand-mère qui est entièrement soumise à son mari et qui accepte son sort, conditionnée par la société patriarcale dans laquelle elle vit. Il y a la grand-tante devenue méchante et égoïste après un amour idéalisé et déçu. Mais, l’auteur met en scène aussi des femmes courageuses et rebelles qui se libèrent du fardeau de la tradition indienne. C’est Ammu, la mère, qui assume son amour pour un intouchable ou sa fille, Rahel, qui déjà enfant s’était fait renvoyée de l’école catholique pour perversion puis pour avoir fumé et qui, adulte, quitte son mari qu’elle n’aime pas. Même chose pour la tante anglaise qui divorce par amour pour un autre.

                Toute cette richesse du récit est soutenue par un style efficace quand il s’agit de dénoncer et plus exubérant, avec des énumérations d’insectes ou de plantes, à l’image de la luxuriance de la végétation tropicale, pour décrire la nature. C’est un roman touffu, avec des retours en arrière incessants et de nombreux personnages qui apparaissent à diverses époques de la vie. Mais, l’auteur prend soin de semer, tout au long du texte, des petits cailloux qui prennent sens dans la suite du récit et qui annoncent la tragédie finale. Un beau roman qui nous plonge dans la moiteur d’un pays attachant toujours fidèle aux coutumes ancestrales mais engagé aussi dans une lutte pour imposer une société plus juste et plus humaine.



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