Une chanson douce, Leila Slimani

                Le dénouement se trouve à la première page : deux enfants sont assassinés par leur nounou. Plus de suspense. L’auteur va s’employer à mettre en place les personnages et à les regarder évoluer. Voilà donc la famille Massé, Paul, Myriam et leurs deux enfants, Mila et Adam. Myriam, après deux grossesses, s’est occupée de ses enfants, mais elle envisage maintenant de reprendre son travail d’avocate qui lui manque. Le couple recherche donc une nounou et, après plusieurs entretiens, ils tombent sur la perle rare : Louise, qui a d’excellentes références et que les enfants adoptent tout de suite. Elle est parfaite pour organiser les anniversaires des enfants, partager leurs jeux, pour les faire rire, les endormir, mais aussi pour faire le ménage et la cuisine. Elle s’installe peu à peu dans la famille et sait se rendre indispensable. Myriam, qui a une confiance totale en elle, peut s’adonner entièrement à son travail. Mais, progressivement, un malaise s’installe entre employeurs et employée qui prend des initiatives pas toujours appréciées, par le père, quand elle maquille à outrance la petite fille, ou par la mère, quand elle oblige les enfants à manger les derniers morceaux d’une vieille carcasse de poulet récupérée dans la poubelle. Louise ne supporte pas le gaspillage. Pourtant, ils passent outre, tant les enfants lui sont attachés et tant leur entourage est en admiration devant ses prouesses.

                Comment donc a-t-elle pu arriver à commettre cet acte odieux ? Si l’on grattait un peu la carapace derrière laquelle Louise se protège, on découvrirait une personnalité beaucoup plus complexe et une sensibilité à fleur de peau, générées par le monde sordide dans lequel elle vit. Elle subit un mari violent et irresponsable. Sans travail, il se lance dans la procédure qui devient une addiction, qui le ruine et qui laisse des dettes impossibles à acquitter par Louise, quand il meurt. Elle doit affronter sa fille, de père inconnu, qui perd pied à l’adolescence et qui quitte la maison. On découvrirait aussi que sa fille est toujours passée après les enfants que Louise garde et que, dès huit ans, elle aidait sa mère à langer les bébés. Comment, dès lors, ne pas voir le décalage entre les deux mondes dans lesquels elle navigue : son minuscule studio insalubre et sans charme dont elle n’arrive pas à payer le loyer et où elle cache sa solitude et l’appartement de rêve où règne l’ordre, l’argent et l’amour ? Comment, dès lors, Louise peut-elle brider cette violence latente qui l’habite et qui est décuplée par les différentes humiliations qu’elle subit au contact des bourgeois dont elle partage la vie ? Etait-il souhaitable de l’inviter à un repas entre amis où elle ne peut que se tenir à l’écart d’un milieu dont elle ne détient pas les codes ? Etait-ce indispensable de l’amener en vacances sur l’île paradisiaque de Sifnos, dans les Cyclades, où elle ne se lasse ni des paysages, ni de la vie indolente qu’elle découvre, si bien qu’elle rêve de s’y installer ? L’écart se creuse et la haine s’installe.

                 L’habileté de l’auteur consiste à instiller, au fil des pages, quelques signes qui nous entraînent vers l’irréparable. Pour cela, elle fait intervenir des personnes extérieures qui dévoilent un autre aspect de son caractère et des réactions qui surprennent. Et, lorsqu’il arrive à la fin du roman, le lecteur n’excuse pas l’acte de Louise, mais il comprend que, derrière une façade bienveillante et angélique, se cachait un être en souffrance, plein de ressentiment, mais aussi démoniaque.

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