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Archives pour octobre 2016

La matière de l’absence, Patrick Chamoiseau

                A l’enterrement de sa mère, Man Linotte, Patrick Chamoiseau dialogue avec sa sœur aînée qu’il appelle la Baronne. Pétri des superstitions de son île, l’écrivain attend que sa mère vienne lui faire signe, « signe de lumière tranquille ou virée revancharde pour vous tirer les pieds ». Mais rien n’arrive. Il s’interroge sur cette absence et va tenter de combler ce manque en la faisant revivre dans ce livre et en évoquant ses souvenirs d’enfance. Sa jeunesse était peuplée de zombis bienfaisants ou maléfiques qui se mêlaient de tout, de quimboiseurs ou sorciers, mais aussi de conteurs qui animaient les veillées. La vie était rythmée par des rituels qui aidaient à vivre et qui servaient de béquilles pour passer le cap de la disparition d’un être cher. « Dans une veillée, c’est tous ensemble amis et ennemis, voisins et inconnus, que l’on reprisait la déchirure mortelle. » Ainsi, la mort de Man Ninotte a ressoudé la fratrie en une « grappe » qui permet de surmonter la douleur, alors que le monde, impassible, continue de tourner et qui permet aussi de perpétuer la mémoire de la défunte en suivant ce qu’Edouard Glissant appelle « Les Traces », c’est-à-dire toute chose du passé qui construit un chemin de vie.

               Ses réflexions sur la famille, la tribu, la filiation, l’héritage intellectuel et culturel, le renvoient vers l’enfer de l’esclavage qui a marqué à jamais l’histoire des Caraïbes. Les esclaves sont partis de leur pays d’origine, l’Afrique, sans rien. Ils n’avaient comme seule trace de leur vécu que leur corps, leur corps qui gardait l’empreinte de la danse et de la musique, deux arts salvateurs qui ont toujours accompagné leur travail dans les plantations, qui leur ont permis de survivre quand ils s’enfuyaient en marronnage et de les guider vers l’espoir d’un avenir meilleur. Ce même sentiment de conservation d’une mémoire semble avoir guidé l’Homo Sapiens qui éprouvait déjà le besoin de gagner sa survie en couvrant les murs de dessins au fond des grottes. La mort de sa mère interroge Patrick Chamoiseau sur « la matière de l’absence ». Comment se reconstruire après le départ d’un proche ou dans des situations aussi inhumaines que la cale des négriers. Il répond à cette question à l’aide de son ami, Edouard Glissant, qui a inventé le Tout-Monde, une sorte de mondialisation multiculturelle qui implique une ouverture vers les autres sans nier ses racines et qui conduit vers une humanité relationnelle.

                Ce roman est un récit autobiographique où se mêlent les souvenirs d’enfance avec le portrait en creux de la défunte, la mère aimée et admirée, femme forte, protectrice qui veillait sur sa tribu et soignait les blessures avec de maigres moyens, l’histoire de la Martinique avec ses deux épisodes douloureux, le génocide amérindien et l’horreur de la traite des Noirs, des réflexions philosophiques sur la mort, l’absence et la reconstruction. Mais, Patrick Chamoiseau rend aussi un vibrant hommage aux poètes qui disent « l’informulable, l’indicible », comme ces grands humanistes que sont Glissant, Aimé Césaire, Saint John Perse ou François Cheng. La poésie d’ailleurs est présente tout au long de ce livre, que ce soit dans la musicalité des phrases ou dans la langue imagée et recrée par l’alchimie du créole. A propos de la maladie de Man Ninotte, Patrick Chamoiseau nous dit : « La mémoire de Man Ninotte était si chiquetaillée qu’elle se mit à ne plus nous reconnaître ». Et comment trouver plus expressif pour évoquer les retrouvailles que l’expression : « se retrouver ensemble […] créait un ouélélé de fête. » Et puis, il ne faut pas oublier les nombreux haïkus qui ponctuent le récit et qui, dans leur forme concise, résument les méditations de l’écrivain sur l’histoire, le sens de la vie ou la beauté de la nature :

« Semblances
Suggestions lentes
L’imaginaire dans une alerte des possibles »

« Une promenade sous les goyaves
Le décompte des icaques et des merles
Et de grands respirers à la tête des mornes
Tous les jours »

                Comme dans toute son œuvre, Patrick Chamoiseau chante son île si belle et pourtant si meurtrie. Des paysages martiniquais, il retient les mornes avec l’ondoiement des herbes jaunies ou les flamboyants qui se déploient au mois de mai, ou bien le Diamant qui scintille au soleil tropical et qui se souvient de l’arrivée des négriers. Coup de cœur aussi pour Saint-Pierre, la ville martyrisée et détruite par l’irruption de la Montagne Pelée qui n’est plus que ruines mais qui vit toujours avec son passé.

                Encore une fois, Patrick Chamoiseau nous enchante en nous instillant le parfum des îles à chaque page, en faisant chanter la poésie de la langue créole. Encore une fois, il nous élève par la richesse philosophique, historique, sociologique de son récit et par ses réflexions humanistes sur le sens de la vie qui nous proposent un véritable art de vivre.

L’œuvre, Zola

                Deux jeunes provinciaux se retrouvent à Paris et se remémorent, avec nostalgie, leur enfance insouciante en Provence, au milieu de paysages qui ont inspiré bien des peintres. Claude peignait déjà. Pierre ne sortait jamais sans un livre. A Paris, la vie est plus difficile. Lantier vend quelques tableaux à bas prix, Sandoz est employé municipal et l’argent manque souvent. Mais, tous deux ont gardé leurs rêves d’autrefois et vivent une vie de bohême, traînant dans les bars pour des conversations sans fin, fréquentant les musées, les artistes et les écrivains. Ils forment un groupe avec d’autres amis qui partagent leurs idéaux : Jory, journaliste critique d’art, Dubuche, étudiant en architecture, Mahoudeau, sculpteur. « Dès qu’ils se retrouvaient ensemble, les fanfares sonnaient devant eux, ils empoignaient Paris d’une main et le mettaient tranquillement dans leurs poches ». Lantier et Sandoz ont en commun la volonté de créer une grande œuvre en faisant du nouveau et en balayant tout académisme. L’un veut se détacher de Delacroix, Ingres, Courbet pour se lancer dans la peinture de la nature, en s’appuyant sur l’exactitude de l’observation. L’autre a l’intention d’écrire l’histoire de l’univers dans une œuvre qui engloberait le monde moderne. « Ah ! nous y trempons tous dans la sauce romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous en sommes barbouillés jusqu’au menton. Il nous faudra une fameuse lessive ». Lantier se lance donc dans un tableau intitulé « Plein air », où un homme tout habillé côtoie des femmes nues. Mais, ce tableau sera rejeté par le salon officiel et ne trouvera sa place qu’à celui des Refusés où s’exposent les œuvres jugées trop modernes. Là aussi le tableau fait scandale et Lantier devra essuyer les rires et les sévères critiques des visiteurs.

                Vexé d’être incompris, Lantier se retire loin de Paris, dans la campagne, avec sa compagne Christine, jeune fille très amoureuse qu’il a recueillie un soir d’orage. « Des mois coulèrent dans une félicité amoureuse. » Claude abandonne la peinture pour s’adonner à son nouveau bonheur. Pourtant, il se lasse bientôt des attraits de la campagne. L’ennui s’installe. Il est hanté par Paris et regrette ses amis avec lesquels il a coupé les ponts. Quatre ans plus tard, il retourne dans la capitale et retrouve la bande de sa jeunesse, lors d’une soirée chez Sandoz où il constate les fissures qui se sont creusées dans leur amitié. Beaucoup ont renié leurs rêves et se sont installé dans une vie confortable. Seul Sandoz, hué par la critique, reste fidèle à son objectif d’écrire des romans différents où les personnages subissent l’influence de leur milieu qui détermine leur comportement. « Je vais prendre une famille et j’en étudierai les membres, un à un, d’où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres […] D’autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d’histoire. » En faisant parler ainsi son héros, Zola nous donne, en fait, sa théorie du roman naturaliste. Quant à Lantier, il reprend goût à la peinture à laquelle il va s’adonner totalement, négligeant sa femme et son jeune enfant qui mourra d’être mal aimé. La création devient une passion dévorante, faite de travail opiniâtre, d’excitation, d’espoir, de découragement, de déception. Refusant de se rabaisser à faire des tableaux commerciaux, il s’acharne sur son œuvre réaliste pour laquelle il va trouver l’inspiration à l’extérieur, en observant le spectacle de Paris et notamment de l’Ile de la Cité. Devant l’incompréhension du public et son échec à réaliser une œuvre parfaite, Lantier abdique et se pend dans son atelier.

                Ce roman serait à l’origine de la brouille entre Zola et Cézanne. Cézanne se serait reconnu dans Lantier et n’aurait pas aimé cette image de peintre maudit. La peinture est bien au centre de ce volume des Rougon-Macquart. « L’œuvre », que Lantier s’entête à réussir, évoque bien évidemment « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet, chef de file des avant-gardistes, que Zola a défendu au Salon des Refusés. L’auteur donne une vision très critique de son époque et du monde de l’art, à la charnière entre deux écoles : le romantisme et le réalisme avec l’arrivée des Impressionnistes. Il dépeint un milieu très dur et très conservateur où les marchands d’art ne songent qu’à s’enrichir sans se soucier de la valeur esthétique des œuvres, où règnent l’hypocrisie et les conflits d’intérêt et où la modernité est malvenue. Cet univers impitoyable a vite fait d’anéantir les illusions des jeunes idéalistes avides de renouveau. Ce livre s’achève à l’enterrement de Lantier sur les réflexions de Sandoz, incarnation de Zola. Sandoz fait le bilan du siècle qui se termine et souligne sa faillite. Il fait preuve de pessimisme devant le mysticisme qui « embrume les cervelles ». Pourtant, l’auteur semble croire en un avenir meilleur où la science triomphera à l’image de la locomotive qui vient perturber les prières du prêtre. Il suffit que nous en soyons les acteurs, en nous plongeant dans le travail, à l’invite de la dernière injonction du texte : « Allons travailler. »



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