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Archives pour juillet 2016

Une année à la campagne, Sue Hubbel

                La biologiste Sue Hubbel quitte l’Est américain et sa société de consommation pour aller vivre avec son mari dans les Monts Ozarks, « contrée sauvage, sous-développée, inhospitalière », d’après le sens commun. Ils deviennent apiculteurs, mais le mari la quitte et, après trois années difficiles, elle décide de rester seule et d’apprivoiser cette région ardue et isolée du Missouri. Elle apprend à vivre en autonomie et à incarner tous les corps de métier. La mécanique n’a plus de secret pour elle qui répare sa vieille camionnette quand elle tombe en panne. Elle devient bûcheron et manie avec beaucoup de dextérité la tronçonneuse pour abattre les arbres qui lui serviront à faire du feu, l’hiver. Elle s’improvise couvreur pour réparer le toit de la grange et fabrique elle-même les bardeaux pour sa miellerie. Mais quand ces travaux chronophages sont terminés, c’est la biologiste qui reprend le dessus. Elle aime son métier d’apicultrice même s’il la fait vivre chichement. Elle apporte un soin attentif à ses abeilles dont elle connaît les moindres habitudes. Elle fabrique des tonnes de miel qu’elle vend jusqu’à New-York ou au Texas, en couchant dans son camion et en fréquentant les restaurants pour routiers. Le monde végétal et le monde animal qu’elle observe minutieusement n’ont plus de secrets pour elle. La botaniste nous fait part de son savoir sur les arbres qui l’entourent. L’entomologiste cohabite avec les aoûtats, les araignées ou les blattes dont elle respecte le mode de vie même quand ces insectes s’installent dans sa maison. Les vipères et autres serpents venimeux obtiennent grâce à ses yeux. Soucieuse du bien-être des oiseaux, elle s’insurge contre les ornithologues amateurs qui parcourent des kilomètres pour être les premiers à découvrir une nouvelle espèce. Quant aux bêtes sauvages, lynx, opossums ou coyotes, contrairement à ses voisins qui en ont peur et qui les chassent, elle les protège et leur apporte son aide quand ils sont en danger. Pourtant, même si elle n’est pas toujours d’accord avec le traitement que les fermiers font subir à la nature, elle vit en bonne entente avec eux en pratiquant le troc et l’entraide. Elle prend même la tête d’une association contre la construction d’un barrage, n’hésitant pas à se documenter et à faire des recherches auprès de toutes les administrations concernées.

                Dans la lignée de Thoreau et des transcendantalistes, la « Dame aux abeilles » a trouvé dans ses chers Monts Ozarks un art de vivre qu’elle ne changerait pour rien au monde, même si cette existence est loin d’être aussi bucolique que se l’imaginent certains citadins en mal d’écologie. Elle a acquis une liberté que l’évolution de la femme et de sa place dans la société lui permet. Et malgré le temps qui passe et que le changement des saisons lui rappelle chaque année, elle continue à s’enthousiasmer : « Je veux le monde entier et aussi les étoiles ».

                A la lecture de ce récit reposant, loin de notre société en perpétuel mouvement, on ne peut que saluer le courage de cette femme qui est allée au bout de ses rêves, faisant de chaque difficulté un défi qu’elle est toujours prête à relever.

Neige, Maxence Fermine

                Ce petit livre, écrit par Maxence Fermine, est un hymne à la poésie, à la neige, à l’amour et à la beauté. Yuko, le jeune héros, abandonne la tradition familiale : il ne sera ni prêtre, ni soldat. Il veut être poète et il se spécialise dans l’art des haïkus, ces petites perles de poésie composées de trois vers et de dix-sept syllabes. Tous ses haïkus parlent de neige si bien qu’un poète de cour, trouvant ses œuvres trop empreintes de blancheur, lui conseille de prendre des leçons de couleur auprès d’un maître en la matière, Soseki, qui vit à l’autre bout du Japon. Pour aller le retrouver, il franchit des montagnes, se perd dans une tempête de neige et découvre le corps d’une Européenne pris dans la glace. Subjugué par sa beauté, il en tombe amoureux et ne peut l’oublier. Il poursuit sa route et devient l’élève de Soseki qui, malgré sa cécité, lui enseigne l’art de la peinture, de la musique, de la calligraphie et de la danse, disciplines que la poésie ne peut ignorer. Un jour, il apprend l’histoire de son maître et découvre avec surprise qu’il a été marié à la femme de glace, qui s’est tuée en marchant sur un câble tendu d’une montagne à une autre. Le fil s’est rompu et le corps n’a jamais été retrouvé. Soseki, éperdu d’amour pour sa funambule prénommé Neige et qui lui avait donné une fille, Flocon de Printemps, a perdu la vue à force de peindre son portrait, après sa disparition. Yuko le conduit près d’elle et le vieil homme reste à ses côtés pour mourir. Yuko retourne chez lui et continue à s’adonner à son art, avec toujours devant les yeux l’image de celle qui l’a bouleversé. Jusqu’au jour où Flocon de Printemps lui rend visite…

                Ce roman est un concentré de poésie qui dépeint le raffinement d’un pays, le Japon, où les poètes écrivent leurs poèmes sur du papier de soie, où la cérémonie du thé accueille les visiteurs, où les fleurs de cerisiers parfument le printemps. La nature, qui est le thème privilégié des haïkus est omniprésente dans ce récit où Maxence Fermine compare le poète au funambule. « En vérité, le poète, le vrai poète possède l’art du funambule. Ecrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Ecrire, c’est avancer pas à pas, page après page sur le chemin du livre. » Art que Maxence Fermine possède parfaitement.

Histoires, Marie-Hélène Lafon

                 Le livre Histoires regroupe une série de nouvelles ancrées dans le monde rural, autour d’Aurillac, ville d’origine de l’auteur. Marie-Hélène Lafon a pris le temps d’observer et de connaître ces hommes et ces femmes qui sont invisibles pour la plupart de leurs contemporains. Ils vivent souvent comme au XIXème siècle, mais ont-ils vraiment le choix ? Toute une galerie de portraits défile devant nous. Il y a le père qui impose son autorité à ses filles et qui exige que, chacune à son tour, lui lave le dos. Les taiseux qui vivent mal leur solitude. Ceux dont les journées sont remplies de choses insignifiantes et dont les visites au cimetière, le jour de la Toussaint, devient un événement. Les jeunes qui se plient, sans discuter, aux difficiles travaux de la ferme. Les enfants qui font la communion, par tradition. A la campagne, les hommes, les femmes, les enfants ne se mélangent pas. Chacun a un rôle bien déterminé à jouer comme le démontre la pêche aux grenouilles où le travail est différent suivant le sexe. Dans ce monde si compartimenté, chacun prend son plaisir où il peut. Les villageois se laissent émoustiller par les speakerines de la télévision et les étrangères qui viennent s’installer au pays. Les femmes goûtent un moment de répit autour d’un café.  Les enfants se réfugient dans les études qui demandent moins d’effort que les travaux des champs.

                Marie-Hélène Lafon, qui éprouve une véritable empathie pour ces gens sans importance, sait aussi deviner leurs rêves d’un ailleurs moins austère. Les femmes, en toute modestie, ont envie de faire leurs courses au supermarché et de manger à la cafeteria pour oublier les vaches, les tracteurs et les prés qui sont leurs seuls horizons. Les jeunes filles sont lasses de la saleté ambiante et veulent quitter ces villages qui se désertifient et où les classes ferment les unes après les autres. Les vieux n’ont plus d’avenir que dans les maisons de retraite et refusent de se laisser enfermer. Marie-Hélène Lafon sait parfaitement décrire ce monde qui est en train de disparaître comme les corsets roses aux dizaines de crochets et les mazagrans qui avaient remplacé les tasses à café. Les corps des hommes sont frustes et ceux des femmes souvent malmenés. La sensualité est partout. Ça sent la sueur, le sperme, la crasse, l’urine. Comment pourrait-on regretter cette existence tellement rude ? Le style est à l’image de cette vie où peu de choses se passent. Les textes sont écrits avec des phrases brèves, sans digressions, pour dire l’essentiel d’une vie simple, sans fioritures, âpre et souvent pesante.

Je m’en vais, Jean Echenoz

                Il quitte sa femme. Il quitte sa galerie d’art qui connaît quelques problèmes. Il quitte ses conquêtes sporadiques. Sur les conseils de son associé, il part retrouver, au Pôle Nord, une épave qui contient des antiquités inuit. Ferrer est à un tournant de sa vie et compte sur cette aventure pour prendre un nouveau départ. Mais, quand il revient dans sa galerie avec son précieux butin, il se fait cambrioler. Cet homme, qui se laisse porter par le courant sans jamais vraiment intervenir, va partir un peu au hasard, à la recherche de son voleur, à San Sebastian, en Espagne. Le roman prend alors des airs de thriller et on suit ce détective improbable jusqu’à sa découverte surprenante du coupable.

               On se laisse embarquer facilement dans les aventures à rebondissements de cet anti-héros. Mais ce livre est surtout intéressant par la dérision que porte l’auteur aux différentes situations vécues par son personnage. L’exotisme d’un voyage en brise-lames n’est plus qu’ennui et lenteur. La balade en traîneaux tirés par des chiens et qui a tant de succès auprès des touristes, n’engendre que monotonie sur une banquise sans surprise. Les chiens ne sont plus de gentils compagnons mais font preuve d’une telle férocité qu’ils sont remplacés par des ski-doos. On pourrait regretter l’esprit un peu trop parisien du milieu des galeristes. Heureusement, Ferrer est là pour défier les conventions. 

La renverse, Olivier Adam

                Antoine travaille dans une librairie aux côtés de Jacques, le propriétaire, qu’il apprécie beaucoup et vit une routine satisfaisante jusqu’au jour où il apprend la mort de Jean-François Laborde. Le passé ressurgit alors et il revit le cauchemar de son adolescence quand sa mère avait une relation avec cet homme politique connu pour sa passion des femmes. Laborde et sa mère se sont retrouvés au centre d’un scandale sexuel, accusés de viol par deux employées de la mairie. L’atmosphère devient insoutenable à la maison où sa mère passe de moments d’hystérie à d’autres de totale passivité, où son père soutient et protège sa femme mais projette son agressivité et sa violence sur ses fils et surtout le plus jeune, Camille, qui vit très mal cette situation et finit par quitter la maison, sous les menaces de son père. Laborde blanchi et la mère répudiée, Antoine se rapproche de Laetitia, la fille de Laborde, qui voue une haine féroce à son père. Après le suicide de Célia, l’une des deux employées victimes des amants, les jeunes gens se réfugient en Bretagne où Antoine finit par s’installer, après le départ de Laetitia et à travailler, d’abord dans un restaurant puis dans la librairie où il se trouve au moment où commence le roman.

                Pour écrire cette histoire, Olivier Adam s’appuie sur des affaires récentes qui ont fait la une des journaux. Il s’intéresse aux victimes collatérales que ce type de comportement irresponsable et égoïste peut toucher, en l’occurrence les enfants. Il montre comment une famille peut être détruite, comment la sensibilité des adolescents est mise à l’épreuve et comment ils mettent du temps à se reconstruire. Olivier Adam aborde des thèmes qui lui sont chers et qui sont récurrents dans ses romans : le goût des livres avec ce libraire passionné qui se sent investi d’une mission et qui espère, par son travail, lutter contre l’inculture ambiante, La Bretagne dont il aime la nature tourmentée, les milieux prolétaires avec leur bon sens qu’il salue, l’impunité des puissants qui ne pensent qu’à leur carrière. On peut déplorer toutefois que cette histoire reste au niveau du fait divers et n’arrive pas à trouver la dimension dramatique qu’elle aurait pu atteindre.



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