Archives pour juin 2016

Enquête dans le brouillard, Elisabeth George

                Un prêtre qui trouve un corps sans tête dans une ferme. Une fille qui s’accuse du meurtre de son père. Ce crime odieux semble résolu, mais l’enquête se révèle beaucoup plus complexe pour le couple dépareillé de policiers que forment l’inspecteur Linley, l’aristocrate, et le sergent Barbara Havers qui, issue d’un milieu populaire, voue une haine féroce à son coéquipier. La liste des suspects s’allonge au fur et à mesure que les enquêteurs fouillent l’environnement de la victime. Il y a d’abord sa femme, Tessa, qui a quitté William après la naissance de leur fille, car il avait monopolisé son éducation. Le neveu de William, qui est aussi son héritier. Gilian, la fille disparue que Tessa avait eue à l’âge de seize ans. Olivia Odell aurait-elle un rôle dans ce meurtre, elle qui devait intégrer le foyer de William avec sa petite fille de huit ans, Bridie ? Quelle est l’origine des disputes des deux artistes du coin, le peintre et le musicien qui se haïssent ? Autant de suspects potentiels que les deux policiers devront interroger habilement pour faire naître la vérité. Et si la victime n’était pas celle que l’on croyait ? Au fil du déroulement de l’enquête, de lourds secrets enfouis seront dévoilés. Les histoires de famille n’épargnent pas ces villages apparemment calmes et paisibles du Yorkshire où la lande aride n’héberge que des moutons.

                Avec ce roman, « Enquête dans le brouillard », qui a obtenu plusieurs prix, Elisabeth George inaugure un cycle de thrillers où les deux héros, chargés de dénouer l’intrigue, reviennent dans chaque volume. Couple disparate mais efficace malgré les blessures passées qu’ils ont chacun du mal à gérer. Pourtant, leur relation évolue quand ils apprennent à se connaître. Barbara voit en Linley une personne beaucoup moins superficielle. Elle le découvre attentionné auprès des victimes et d’une sensibilité attachante. Quant à elle, son humeur détestable cache des fêlures qui la rendent plus humaine. Sait James, médecin légiste handicapé ami de Linley, ainsi que sa femme Deborah, ancienne maîtresse du policier, sont aussi des personnages récurrents dans la série d’Elisabeth George.

                L’auteur, qui s’est vu décerner le grand prix de la littérature policière, excelle à rendre la noirceur de l’âme humaine chez des gens tout à fait ordinaires.

Histoire d’une passion, Gisèle Halimi

                Gisèle Halimi, célèbre avocate des causes féministes, raconte sa passion pour sa petite fille. Elle attendait depuis longtemps ce moment, elle qui espérait une fille à la naissance de ses trois garçons. Elle connaît le bonheur de s’occuper d’elle tous les week-ends et pendant les vacances. Pour elle, elle achète une grande maison dans le sud de la France où elle réunit la famille au grand complet. Elle l’amène au cinéma, aux spectacles, elle partage ses jeux, ses secrets et elle l’initie au féminisme, en lui parlant, avec des mots simples, des causes qu’elle défend. Bref, elle joue son rôle de grand-mère, sauf que la petite s’attache à elle et qu’elles connaissent une passion tellement fusionnelle qu’elle est censurée par les parents, jaloux et peut-être effrayés d’un amour aussi énorme entre ces deux êtres de deux générations différentes.

               Un jour, son fils décide de ne plus la voir et de ne plus participer aux réunions de famille. Puis, plus tard, ceux qu’elle appelle ironiquement « l’Autorité Parentale », interdisent aux grands-parents tout contact avec leur petite-fille. Gisèle Halimi dit alors son désespoir : « Une trappe s’était ouverte et l’abîme de l’absence les avait engloutis. » « Ils disparurent corps et biens. Cette période irréelle, celle qui signifie pour nous le malheur, je l’ai appelée la disparition. » Elle analyse les différentes phases par lesquelles elle est passée durant cette épreuve qui va durer trois ans. Il y a d’abord l’incompréhension : « je consacrais une partie de mes nuits à comprendre comment, pourquoi un tel coup avait pu nous frapper. » Elle cherche des explications : « Dans ma chambre inondée de lumière, je revivais l’enfance du Père (son fils), mon rôle de mère, les événements marquant de son adolescence, de sa vie. » Sans doute son fils a-t-il subi des traumatismes qu’elle n’a pas perçus, « blessures sans noms et sans soins que nous enfouissons au plus profond de nous-mêmes. » Elle ne trouve pas de réponse. La douleur est là, décuplée par la vieillesse qui grignote le temps, seul capable de réparer les erreurs, la vieillesse qui rend toute chose plus sensible. « La vieillesse complique, aggrave, creuse l’abîme de l’absence absolue. La douleur vrille les cœurs fatigués, la vieillesse est émotive, on le sait. » Elle pensait qu’elle pourrait s’habituer à cette absence et que le quotidien, « ce grand gommeur de la souffrance », atténuerait son désespoir. Il n’en est rien. « La souffrance se dilue, envahit inexorablement, se colle comme une seconde peau à l’intérieur de la vôtre, vous change en profondeur au fil des mois et des années. Vous êtes faits, refaits, pétris avec ce mal en vous. » Et puis, un jour, le miracle s’accomplit. Elle revoit de nouveau régulièrement sa petite-fille. Les relations ont changé, elles sont plus distantes, mais, malgré tout, elles sont là. Il faut réapprendre à se connaître, s’apprivoiser et essayer d’éviter les maladresses du passé.

               Cette histoire d’une passion est touchante car elle est vraie. Elle relate un drame personnel qu’a connu Gisèle Halimi. Elle sait décrire avec lucidité aussi bien le bonheur de sa complicité avec sa petite-fille, que sa détresse quand on l’éloigne d’elle. L’auteur s’interroge aussi sur le rôle des grands-parents aujourd’hui et sur les relations enrichissantes qu’elles induisent dans les deux sens, si on ne se laisse pas envahir par des sentiments trop forts.

Millénium 4. Ce qui ne tue pas, David Lagercrantz

                D’un côté, il y a le monde de la presse avec Mikaël Blomkvist, directeur de Millénium et journaliste d’investigation de la vieille école qui refuse de perdre son âme en cédant à la modernité des réseaux sociaux. Les jeunes journalistes le trouvent « vieillot et gauchiste ». S’il s’inquiète de l’avenir de sa revue qui traverse une crise économique, il voudrait éviter de la mettre sous la coupe d’un groupe médiatique qui mise sur le glamour. Il est donc à un tournant de sa vie, quand une affaire dans laquelle il se trouve impliqué grâce à sa notoriété, va donner un nouveau départ à sa revue. D’un autre côté, un scandale informatique oppose les Russes et les Américains. Franz Balder, chercheur qui travaille sur l’intelligence artificielle, a découvert une histoire d’espionnage industriel. Il est d’autant plus soupçonné qu’il a quitté les Etats-Unis pour la Suède. Mais, c’est en fait pour un problème personnel : s’occuper de son fils autiste de huit ans qu’il a longtemps délaissé pour son travail. Il le soustrait à la garde de sa mère dont le compagnon le maltraite et dépense tout l’argent de la pension. Il vient juste de découvrir l’intelligence extraordinaire de son petit August, quand il se fait assassiner sous les yeux de son enfant, désormais en danger puisqu’il a vu le meurtrier. Intervient alors Lisbeth Salander, électron libre et génie tourmenté de l’informatique, qui s’emploie à le protéger. Avec l’aide de Blomkvist et de l’inspecteur Jan Bublanski, elle résoudra l’énigme avec la détermination et l’indépendance qu’on lui connaît.

                Ces deux mondes, de la presse et de l’informatique sont décrits avec beaucoup de minutie et de justesse par David Lagercrantz, tout aussi performant que son prédécesseur, Stieg Larsson, qui, avant de mouri,r avait écrit les trois premiers tomes de Millénium. Il montre que l’ambition, la jalousie et l’argent sont les moteurs de certains journalistes. Paradoxalement, si les geeks et les hackers se font la guerre et se battent pour être les meilleurs, ils se respectent mutuellement pour leur savoir-faire.

                L’auteur fait part aussi de son inquiétude pour son pays, la Suède, qui est en train d’évoluer vers une situation détestable : émeutes de banlieue, installation du parti xénophobe au parlement, développement de l’intolérance et augmentation du nombre des SDF.

Fugitives, Alice Munro

                Dans une nature canadienne où domine la neige, au bord des grands lacs ou dans les forêts en automne, Alice Munro met en scène des femmes. Des femmes qui n’hésitent pas à rompre leurs fiançailles pour partir avec un autre homme. Des femmes qui voudraient des enfants mais ne peuvent pas en avoir. D’autres qui en ont et ne peuvent pas les garder. Des femmes prises au piège par les subterfuges du destin. Des fugitives qui tentent d’échapper à un mari ayant une trop grande emprise sur elles et qui, au dernier moment manquent de courage et reviennent en arrière. Une Juliette qui culpabilise de n’avoir pas su venir en aide à une personne qui la lui demandait et de ne pas s’occuper suffisamment de sa mère malade, qui mène un combat contre le désespoir quand sa fille décide de ne plus la voir. Des femmes qui vieillissent tout simplement. Des femmes avec leurs faiblesses.

                Les nouvelles d’Alice Munro sont toujours empreintes d’un certain pessimisme. Si souvent, ses héroïnes choisissent leur existence, elles sont obligées de s’accommoder de la vie et de ses mensonges. Ces nouvelles sont aussi extrêmement construites. Avec habileté, l’auteur manipule le lecteur en donnant plusieurs points de vue et en l’amenant dans différentes directions jusqu’à la chute finale.

               Trois des nouvelles ont été adaptées au cinéma par Almodovar sous le titre de Julieta. Il s’agit des trois qui sont consacrées à Juliette : Hasard, Bientôt, Silence. Chez lui, il y a quand même une lueur d’espoir à la fin de l’histoire.



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