Archives pour mai 2016

Popa Singer, René Depestre

                Retour au pays du poète Richard Denizan, alias René Depestre, après onze années d’absence. Le pays c’est Haïti, la ville d’origine, Jacmel. Il revient dans sa famille : quatre frères et sœurs que la mère a élevés seule grâce à la machine Singer, après la mort de leur père. Il retrouve aussi des camarades de jeux qui ont bien changé depuis leur enfance. C’est le cas de Papa Doc à la tête du pays qui fait régner la terreur avec ses Tontons Macoutes. Situation délicate pour Richard Denizan. Convoqué par le président, il refuse un poste au gouvernement. Mais les opposants du régime se montrent méfiants à son égard. René Depestre rend compte de l’atmosphère tendue sous la dictature de Duvalier où les familles sont divisées. Certains membres pactisent. D’autres entrent en résistance. Sa propre famille ne fait pas exception, mais elle a la chance d’avoir à sa tête une personnalité hors du commun : la mère qui, habitée par un esprit vaudou, le loa, a le don de clairvoyance. Contre la violence, elle essaie d’inculquer à ses enfants des valeurs de justice, de partage et de fraternité, en les invitant à résister : « Face à la hyénaille du Front National […], il y a lieu pour les Haïtiens de s’arcbouter fortement sur les pieds, les genoux, les mains, les tripes… ». Mais, devant le danger qui les menace, certains seront contraints de s’exiler. Il faut du courage en effet pour rester vivre sur cette île si malmenée. Dans un raccourci de quelques lignes, René Depestre rappelle l’histoire douloureuse d’Haïti qui a connu le génocide des Indiens caraïbes, l’esclavage, la colonisation, plusieurs dictatures, sans compter les catastrophes naturelles qui la secouent régulièrement.

                Il revient sur son enfance et rend hommage à sa mère qui a sauvé ses enfants en cousant. Il insiste sur le rôle primordial de la machine Singer qu’il a déjà célébrée dans un texte précédent : « Sous nos toits, son aiguille tendait des pièges fantastiques à la faim, son aiguille défiait la soif. La machine Singer domptait des tigres. La machine Singer charmait des serpents, elle bravait paludisme et cyclones et cousait des feuilles à notre nudité. » Le souvenir de cette enfance, son attachement à son île et l’écriture poétique le maintiennent debout et lui permettent d’éviter les écueils de la vie. C’est ce qu’il dit magnifiquement dans la dernière phrase du prélude où il parle de lui à la troisième personne : « Sa course éperdue à la mer libre devra charrier le gravier, le sable, le limon, le plancton merveilleux des enfances qui protègent l’état de poésie des icebergs meurtriers de la haine et de la barbarie. »

                Ce style flamboyant porte un texte fort où la tendresse et la colère se côtoient. Le poète puise les images dans la nature et la culture caribéennes. Banians, corossols, goyaves, piments-oiseaux, cassaves parfument le récit. Il invente une langue colorée et crée des-valises expressifs comme « l’ange-à-deux-dos » ou encore « maman-bobine de fil » et nous régale avec le parler enchanteur et métissé de sa mère. A quatre-vingt-dix ans, René Depestre n’a rien perdu de sa rage qu’il canalise dans une écriture poétique et toujours exigeante.

Une journée dans la vie d’une femme souriante, Margaret Drabble

                Dans ces nouvelles, Margaret Drabble met en scène des femmes ordinaires qui vivent une vie ordinaire. Des femmes qui accomplissent une double journée avec le sourire, des mères entièrement dévouées à leurs enfants, des épouses souvent sous la coupe d’un mari jaloux ou alcoolique. Mais toutes ces femmes savent trouver l’essentiel dans leur existence, grâce à un événement insignifiant qui va changer leur vie en l’illuminant. Il suffit parfois d’une étincelle aperçue dans le regard de quelqu’un. Elles aiment leur indépendance et de petites épiphanies vont leur permettre d’assouvir enfin leur passion. Les unes vont s’épanouir dans leur travail. Pour d’autres, ce seront des voyages ou des balades dans la campagne anglaise qui sert de décor apaisant à ces âmes tourmentées. Pour l’héroïne d’« Une victoire à la Pyrrhus », accomplir un acte gratuit va la libérer de toutes ses frustrations. Ces femmes aiment la vie et savent apprécier la richesse de moments anodins, mais où l’émotion est présente et où les échanges sont précieux. Elles ne sont pas insensibles à la séduction. Elles sont soucieuses de leur physique et ont parfois besoin de romantisme. Elles savent aussi se montrer déterminées et sont prêtes à prendre un époux uniquement pour son héritage. Des êtres complexes donc, mais attachants, contrairement aux hommes qui ne sont pas montrés sous leur meilleur aspect.

                La composition de ces nouvelles est intéressante car souvent leur chute n’est pas spectaculaire. Margaret Drabble met la lumière sur une émotion ou un événement apparemment sans intérêt qui va changer le cours des choses. Avec beaucoup de subtilité et une grande connaissance de la psychologie féminine, elle s’emploie à décrire la démarche de l’héroïne qui la conduit à prendre sa vie en main.

Mémoire de fille, Annie Ernaux

                Ce récit est l’histoire d’un déni qu’Annie Ernaux met enfin à jour, pour ne plus vivre avec ce poids du passé qu’elle a longtemps occulté. C’est celui du jour où, jeune monitrice inexpérimentée de dix-huit ans dans une colonie de vacances, elle couche pour la première fois avec un homme, le chef moniteur lui-même. Cette première relation sexuelle s’est très mal passée et elle a tenté de l’oublier, remettant toujours à plus tard le moment de la raconter. Cet été-là, Annie Duchesne quitte le milieu populaire de ses parents et la ville provinciale d’Yvetot où sa mère la préservait des « dangers » qu’une jeune fille pourrait rencontrer, en l’envoyant dans un lycée religieux et en lui imposant les messes dominicales, pour évoluer dans un univers de jeunes où elle allait découvrir « la fête, la liberté, les corps masculins ». Mais, elle ne connaît pas les codes de ce monde où elle ne sera pas acceptée. Cédant aux avances d’un professeur de gymnastique, elle se retrouve dans son lit et souhaite établir une relation prolongée avec lui. Sauf que, lui, se joue d’elle et la repousse. Elle devient la risée des autres moniteurs qui la considèrent comme une fille facile, d’autant plus qu’elle se console dans les bras d’autres jeunes gens. Elle devient intouchable mais elle fait mine d’ignorer leurs sarcasmes. Seules deux choses lui importent : reconquérir cet homme et s’intégrer au groupe d’initiés dont elle mime en vain la posture.

              Elle pensait avoir perdu tout sentiment de dignité et avoir été insensible à toutes les réflexions désagréables qu’elle a subies. Pourtant, pendant deux ans, son corps a fait les frais de cette expérience sexuelle désastreuse, puisqu’elle a souffert d’aménorrhée et de boulimie, et il a fallu qu’elle attende cinquante-cinq ans avant de pouvoir parler de cet événement. La lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir l’a aidée à se libérer. Ce fut une révélation : elle comprend alors qu’elle n’a été qu’un « objet sexuel » et en éprouve de la honte, ce sentiment qu’elle mettra tant d’années à se défaire. Désormais, elle va se plonger exclusivement dans les études littéraires pour être digne de celui qui l’a repoussée. « Ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, mais ce qu’on fait de ce qui arrive. »

               L’auteur donne à son histoire personnelle une portée sociologique. Beaucoup de jeunes filles, et pourquoi pas de jeunes garçons, peuvent s’identifier à Annie Duchesne qui veut se faire accepter dans un milieu qui n’est pas le sien. La notion de transfuge social est toujours au centre de l’œuvre d’Annie Ernaux. Dans un souci de vérité, Annie Ernaux s’appuie sur des lettres, des poèmes, des citations retrouvés dans un carnet, pour retranscrire le langage intérieur de la fille de 58. Elle a aussi le don de nous replonger dans l’atmosphère d’une époque, en employant les expressions populaires d’alors, en évoquant les chansons de variété que tout le monde connaît, en racontant les blagues qui circulaient. Un simple détail d’habillement rappelle au lecteur une personne de son entourage : « les hommes en canadienne et béret basque ». Et puis, il y a l’importance des photos qui jalonnent sa vie et qui réactivent ses souvenirs.

               Dans Mémoire de fille, on retrouve l’écriture « plate », dépouillée d’Annie Ernaux, sans métaphore, sans pathos. Et pourtant, elle arrive à transmettre l’émotion que sans nul doute, elle a elle-même éprouvée en écrivant ce récit autobiographique.

Le miroir aux alouettes. Principes d’athéisme social, Michel Onfray.

                Michel Onfray a été beaucoup malmené par la critique et les médias, ces derniers temps. Ce livre est un essai d’explication pour se montrer tel qu’il est vraiment, comme l’a fait avant lui Jean-Jacques Rousseau. Homme de son époque, il a ouvert un compte twitter pour créer un contre-pouvoir. Mais, il a vite déchanté. Il s’est rendu compte que les tweets de cent-quarante caractères ne permettaient pas de développer une pensée philosophique. Comme Socrate qui donnait ses leçons sur l’agora, il a voulu répandre la parole philosophique à la télévision, média qui touche le plus de monde aujourd’hui. Mais, ses propos ont été mal compris, tronqués, simplifiés, détournés. Ce qui l’a poussé à fermer son compte twitter et à s’éloigner un temps des médias.

                Dans ce livre donc, il reprend tous les points sur lesquels il a été attaqué et développe sa thèse pour sa défense. Il se justifie d’abord sur les différentes positions qu’il a prises au moment des élections. Déçu par les socialistes et l’extrême-gauche, il se dit toujours de gauche mais ne soutient plus aucun parti. Suit un listing de toutes les promesses non tenues par François Hollande. Il a toujours dénoncé les valeurs du Front National et accuse François Mitterrand d’être à l’origine de sa montée. Le seul homme politique qui trouve grâce à ses yeux est le Général De Gaulle dont il avait déjà fait l’éloge dans Le désir d’être un volcan. Bien qu’étant de droite, il a toujours été attentif au peuple. Il admire sa culture et son insoumission et le considère comme un grand homme, face aux « nains » qui ont pris sa suite à la tête du pays. Il honnit l’Europe libérale qui a accentué les inégalités et la paupérisation. Critiqué pour avoir prononcé le « gros mot » de souverainisme, il explique que, pour lui, c’est le peuple qui doit être souverain, libre d’agir et indépendant. Or, le peuple n’a plus sa libre pensée. Il est formaté par les télés, les journaux, les radios, tous complices et tous coupables de « bêtise médiatique ». Les journalistes restent sa cible principale et il les accuse de ne pas avoir lu ses livres dans lesquels il a déjà développé sa pensée. C’est pourquoi, il fait de nombreuses références à ses œuvres précédentes.

                Accusé d’islamophobie pour avoir dit que certaines sourates du coran prônaient la violence, il ironise, en disant qu’ensuite on l’a suspecté de soutenir les terroristes. Il précise que le coran propose plusieurs interprétations, l’une défend la paix, l’autre incite à la violence. Il fait remarquer qu’il ne s’attaque pas seulement à l’islam mais à toutes les religions qui se fondent sur des fables, des fictions, des mythes. De plus, « la France a une longue tradition sinon d’agnosticisme, du moins de déisme ou d’athéisme. » Pour sa part, il propose une sagesse athée. Quant à l’action du libertaire dans cette société verrouillée où les hommes politiques sont décrédibilisés, où la liberté de la presse est une chimère et où l’on ne peut plus faire confiance à grand monde, elle doit s’inspirer du colibri qui, dans la fable, ne renonce jamais à faire sa part du travail, toute modeste soit-elle. Michel Onfray croit en la mutualisation des expériences. « Que chacun fasse, là où il est, ce qu’il peut faire pour éviter ce qu’il déplore. » Lui-même a mis en place l’université populaire de Caen, après avoir assisté à la présence de Le Pen au second tour des élections de 2002.

                Pour ceux qui suivent le philosophe depuis ses débuts, Le Miroir aux alouettes n’apportera pas grand-chose de nouveau, si ce n’est une clarification de ses idées. Pour certains, ce sera donc un pamphlet réjouissant. Mais, on peut douter qu’il arrive à convaincre les autres, ses opposants, qu’il a voulu atteindre ici.



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