Archives pour mars 2016

Mille et un morceaux, Jean-Michel Ribes

                De courts chapitres où alternent les souvenirs d’enfance de Jean-Michel Ribes et son cheminement au théâtre jusqu’à aujourd’hui. Issu d’un milieu bourgeois et d’artistes, il a fréquenté de nombreuses célébrités, écrivains ou peintres, amis de son beau-père : Paul Morand, Jean Tardieu, Milan Kundera, Carlos Fuentes, Raymond Queneau. Très jeune, il a eu un destin extraordinaire puisque, avant d’aller prendre son bus pour le lycée, il croisait chaque matin Cary Grant en train de prendre son thé, dans la cour d’un immeuble parisien. Puis, le théâtre l’attire et va occuper toute sa vie. Auteur, metteur en scène, acteur, il est entouré d’une bande d’impertinents qui évoluent à la marge du théâtre conventionnel et qui survivent comme ils peuvent, jusqu’au jour où les critiques des grands journaux commencent à encenser ses pièces. Il évoque de nombreux souvenirs de théâtre évidemment, depuis l’écriture jusqu’à la mise en scène en passant par le choix des comédiens. Il raconte ses mésaventures théâtrales, comme le jour où la salle, remplie artificiellement par des républicains indépendants qui soutiennent Giscard d’Estaing, se vide bruyamment car ces spectateurs ne sont nullement intéressés par la pièce, Par-delà les marronniers, qui traite du dadaïsme. Il rend compte de ses succès, de ses échecs et nous dit comment il doit composer avec les egos surdimensionnés de certaines personnalités de ce milieu. Des épisodes particulièrement douloureux, qui ont défrayé l’actualité, restent très présents à son esprit. C’est le cas du traitement qu’a subi la pièce Golgotha Picnic jouée dans son établissement et victime des intégristes catholiques qui voulaient la faire interdire et faire fermer le théâtre du Rond-Point.

                Il retrace l’aventure de ce fameux théâtre du Rond-Point dont il devient le directeur en novembre 2001. Avec l’aide de Bertrand Delanoë, il impose son souhait de ne jouer que des auteurs vivants, contrairement à l’Académie Française qu’il égratigne au passage. Son objectif est de « tout tenter pour faire de cet endroit un lieu de vie et d’envies et enfin et surtout, [il] y convie le diable pour qu’il nous protège de toutes les religions sans nous imposer la sienne. » Pour cela, il sait s’entourer de passionnés qui vont au bout de leurs rêves même quand l’adversité voudrait les en empêcher, d’amis fidèles dont il goûte l’irrévérence et l’humour : les dessinateurs Reiser, Topor, Wolinski, l’équipe de Charlie Hebdo qu’il pleure le 7 janvier 2015, l’urgentiste et chroniqueur de ce même journal, Patrick Pelloux et surtout Gérard Garouste, l’ami d’enfance qui ne l’a jamais quitté. Il rend hommage à ces compagnons de route et à bien d’autres encore qu’il apprécie et qu’il admire : Chaval, Michael Lonsdale ou Jean-Marie Gourio, l’auteur des Brèves de comptoir. Il déplore la disparition de nombre d’entre eux qui font de sa vie un défilé d’enterrements.

               La tendresse n’est pas absente de ces confidences qui restent pudiques quand il aborde sa vie privée. Il passe rapidement sur ses deux mariages, sur l’amour qu’il porte à sa fille et sur la maladie d’Alzheimer qui est en train de dévaster sa femme. Une métaphore lui permet de parler sans pathos de l’affection qu’il porte à sa mère : « Ma mère me porta pendant neuf mois puis continua dès que le poids de la vie me faisait trébucher. Il lui arrivait elle aussi de tomber. Le chagrin, l’anxiété, alors je la portais. Mère porteuse, fils porteur. Nous avons dansé l’existence ainsi avec beaucoup d’affection et de tendresse. »  Il ne s’interdit pas de raconter des fables qui viennent joliment et poétiquement illustrer sa pensée, tel le conte de la souris qui fait du beurre avec le lait pour se libérer du pot-au-lait dans lequel elle aurait pu mourir si elle était restée inactive, témoignage du goût de Jean-Michel Ribes pour le combat et pour l’amour de la vie. De nombreuses personnalités sont évoquées dans ce récit. En quelques traits, à l’aide de détails significatifs, l’auteur en fait une description précise et évocatrice, car il excelle dans l’art du portrait.

                Mille et un morceaux constituent un patchwork de souvenirs où l’humour et l’autodérision l’empêchent de tomber dans la nostalgie. Une pirouette permet à Jean-Michel Ribes de passer de l’enterrement de Jean Mercure à la mésaventure que connaît ce directeur de théâtre avec le chat de la famille au cours d’un dîner. Cette rencontre fait l’objet d’une scène désopilante. Du rire aussi quand l’auteur raconte ses délires, une nuit d’hôpital, avec une infirmière intégriste qui a occupé son théâtre et à qui il prête des intentions criminelles. Certains épisodes de sa vie ressemblent à de véritables vaudevilles. Pour fuir le mari d’une maîtresse, il se retrouve nu sur un toit ou en peignoir dans le restaurant de sa rue. Le récit d’un voyage en Turquie est un morceau de choix où il se moque des déboires de Gérard Garouste dont le physique semble plaire aux Orientaux. Son imaginaire très puissant lui fait inventer des scénarios improbables lors de situations de malaise pour le plus grand plaisir du lecteur.

                Cet amoureux de théâtre se plaît à mettre en scène ses souvenirs dans une écriture efficace et proche du langage cinématographique qui nous dévoile un hyperactif curieux de tout et passionné par tous les arts. « J’aime la vie réinventée », dit-il et aussi « Sans art, la vie est insipide et inhumaine. »

Le lagon noir, Arnaldur Indridason

                Dès les premières pages, la description du paysage islandais où va se situer l’action est lourde de sens. Il s’agit d’une lande désertique et inhospitalière, battue par les vents. C’est dans cet environnement que, suivant les conseils de son médecin, une jeune femme atteinte de psoriasis prend un bain, dans l’eau chargée de silicates d’un lagon. Un soir, au cours d’une séance, elle découvre, près d’elle, un cadavre au corps complètement défoncé et au visage réduit en bouillie. Erlendur et sa supérieure à la brigade criminelle, Marion Brian, prennent l’enquête en main. Evidemment, encore une fois, elle va les entraîner dans différentes directions, jusqu’à la résolution finale.

                Sur la lande, pas très loin de Reykjavik, une base militaire américaine s’est installée, divisant la population et créant des tensions dans les environs. On découvre rapidement que la victime, mécanicien sur le camp, avait des relations complexes avec ce monde de soldats un peu spécial, qui vit en autarcie, mais qui n’hésite pas à faire du trafic avec les gens du pays : vente de drogue et des produits américains convoités par les Islandais. Parfois, des relations amoureuses se tissent entre les deux communautés, même si ce n’est pas fréquent. D’autre part, une compagnie privée qui fait la liaison entre l’aéroport islandais et le Groenland maintient le mystère sur le contenu de sa cargaison.

                Les deux enquêteurs doivent tenir compte de tous ces éléments et démêler s’ils ont à faire à un problème politique (c’est l’époque de la guerre froide), à un crime passionnel ou à une embrouille qui concerne la drogue. Leurs recherches sont d’autant plus difficiles que l’armée refuse de coopérer. Seule, une jeune femme noire, officier à la base accepte de les aider, au début avec réticence, en sachant très bien qu’elle prend de gros risques.

                Erlendur, inspecteur solitaire et taciturne, est toujours hanté par ses vieux démons. Il y a d’abord la perte, au cours d’une tempête, de son frère dont il était responsable et auquel il a survécu. Chaque disparition sur la lande le perturbe et rouvre ses blessures. Et puis, il est toujours obsédé par quelque histoire ancienne qui n’a pas été résolue. C’est le cas de cette jeune lycéenne qui, vingt-cinq ans plus tôt, n’a jamais atteint son établissement et n’a jamais été retrouvée. A titre personnel et avec l’opiniâtreté qui le caractérise, Erlendur interroge les derniers survivants de cette affaire jusqu’à ce qu’il découvre enfin la vérité.

                Dans Le lagon noir, Arnaldur Indridason entraîne une fois de plus le lecteur dans un paysage hostile qui donne une dimension particulière à l’intrigue dont l’antihéros, toujours profondément humain, traîne son spleen derrière lui. L’intrigue reste limpide même si elle est double, tant l’art de l’écrivain est abouti. Simplicité et clarté permettent de la suivre sans problème.

Les nuits de Reykjavik, Arnalaldur Indridason

                On assiste ici aux débuts d’Erlendur, le commissaire emblématique d’Arnaldur Indridason. Dans ce premier roman où il intervient, le policier patrouille la nuit dans les rues de Reykjavik. Son quotidien se résume à des histoires de violences conjugales, des arrestations de petits délinquants qui volent dans les pavillons de la ville, des recherches d’adolescents fugueurs. Mais déjà, Erlendur qui fait équipe avec deux étudiants, Gardar et Marteinn, employés pour un job d’été dans la police, se singularise en menant une enquête à titre personnel. Elle concerne la mort d’un clochard dont le corps a été retrouvé, un an auparavant dans les anciennes tourbières. Etait-il visé ou bien a-t-il été le témoin malheureux d’une scène qu’il n’aurait pas dû voir ?

               De fausses pistes, des interrogatoires, des recherches d’indices. Telle est la trame de ce roman policier où l’on décèle déjà le caractère si humain d’Erlendur. Personnage solitaire et bourru, il préfère passer ses soirées à écouter du jazz ou à lire des histoires de disparition dans la montagne, plutôt que suivre ses collègues dans les boîtes ou dans les bars. Il n’est pas indifférent au sort des vagabonds qui bravent le froid glacial des hivers islandais, quémandant une pièce pour se réchauffer avec un peu d’alcool ou de tabac. Il est intéressé par le passé de ces hommes des rues dont les rouages du quotidien se sont grippés à un moment donné et les ont fait déraper. C’est sur fond d’une Islande à la terre ingrate et au climat rigoureux que se déroule cette histoire où l’alcool permet de supporter un environnement difficile.



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