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Archives pour février 2016

La ballade du calame, Atiq Rahimi

                Récit d’exil, récit dans lequel Atiq Rahimi nous dit qu’on ne quitte pas son pays sans en emporter un peu avec soi. Pour lui, c’est le calame qui fait le lien avec son enfance et sa terre natale. Pourtant, la calligraphie (avec laquelle il a renoué au point qu’il s’en sert pour dédicacer les livres de ses lecteurs) reste un mauvais souvenir puisque l’élève qu’il était n’arrivait pas à écrire correctement, ce qui lui valait des punitions de la part de son maître. Il a donc abandonné cet art pour s’adonner à la peinture des visages et des paysages. Jusqu’à ce que la peinture lui joue elle aussi un mauvais tour. Enfant, il peint le portrait du nouveau chef d’Etat d’Afghanistan. Au même moment, son père est arrêté pour avoir fait un jeu de mot sur le nom de son pays, ce qui n’a pas été apprécié. Cela vaut au père dix ans de prison et au fils, l’abandon de la peinture, après avoir déchiré la représentation qu’il avait faite du chef de l’Etat. Désormais, la poésie aura sa faveur.

                Sa vie d’errance commence quand son père, à sa sortie d’incarcération, décide d’aller vivre en Inde. Et là, c’est le choc des cultures pour Atiq Rahimi. Après avoir vécu dans un monde où régnait l’obscurantisme et où la nudité des corps était proscrite, il découvre l’érotisme des sculptures sur les façades des temples. Bouddhisme versus Islam. Cette expérience forge son identité et sera complétée par son installation à Paris, ville de lumière et de liberté. C’est le tissage de ces différentes cultures qui le construit. Il est le produit d’un métissage où arts, cultures, religions et langues s’entremêlent. « Je suis né en Inde,/incarné en Afghanistan/et réincarné en France. »

                Ce texte, qui fait office de récit initiatique, lui permet de se définir à travers ses errances et les pays dans lesquels il a vécu, mais il lui permet aussi d’atteindre une conscience plus universelle. Dans cette autobiographie qu’il illustre de corps de femmes calligraphiés en quelques traits de façon très expressive et très belle, se mêlent des interrogations philosophiques, des réflexions sur la spiritualité, des poèmes de Baudelaire, mais aussi d’auteurs afghans ou indiens ou ses propres vers qu’il insère au milieu d’une démonstration.

                Le texte d’Atiq Rahimi démontre que l’exil est un déchirement douloureux puisqu’il faut laisser ceux qu’on aime derrière soi, mais c’est aussi un enrichissement, comme le prouve la grande érudition de cet écrivain émigré en France et qui ne veut pas se laisser dominer par la nostalgie. « L’origine set un repère et non pas le but ni la fin. » Sa langue, enrichie par les apports des différentes cultures qu’il a côtoyées, est empreinte d’une grande poésie et cet amoureux des mots reconnaît qu’il appartient à toutes les civilisations « mais surtout à celle qui [lui] prête ses lettres. »

Journal extime, Michel Tournier

                Michel Tournier avertit tout de suite le lecteur. Il ne s’agit pas d’un journal intime. Pas question d’étaler « ses petits tas de misérables secrets », pour reprendre les propos d’André Malraux. Il écrit un journal « extime »où seront consignées les remarques sur les petits événements de la vie quotidienne qui vont des métamorphoses du jardin en fonction des saisons jusqu’aux rencontres avec des personnalités. Donc, pas de repliement sur soi, mais plutôt ouverture vers le monde qui l’entoure. Les douze mois de l’année vont servir de cadre à ces anecdotes, ces faits divers qu’il retranscrit souvent avec beaucoup d’humour.

                Pourtant, à travers ce journal, on peut reconstruire la vie quotidienne de Michel Tournier. On sait qu’il affectionne particulièrement l’ancien presbytère où il vit depuis quarante-cinq ans. Attentif aux transformations de son jardin, il surveille, chaque jour, les changements météorologiques qui ont une influence sur son environnement. Il aime rencontrer les gens de son village qu’il se plaît à aider, mais ne déteste pas passer un peu de temps avec des personnes plus célèbres comme François Mitterrand, qui s’est invité plusieurs fois à Choisel. Il parle du vieillissement, des douleurs physiques qui le titillent de plus en plus et de ses hospitalisations qui l’inquiètent, mais il nous fait grâce de ses lamentations sur son corps défaillant. Curieux de tout, il s’intéresse à l’actualité, mais surtout aux faits divers. Il est capable d’ « astiquer les carreaux des fenêtres », de raconter des blagues, de faire des mots d’esprit, mais il peut aborder aussi des sujets plus sérieux, comme la psychanalyse, l’anthropologie ou la photographie bien sûr puisqu’il est l’initiateur des Rencontres d’Arles.

                Même s’il ne se montre pas en train de lire ou d’écrire, on entrevoit quand même sa vie d’écrivain. Il nous fait part de ses voyages qui lui permettent de se documenter sur les lieux qu’il envisage de mettre en scène dans ses romans. Il évoque ses relations avec les journalistes, sa maison d’édition, ses traducteurs ou les autres écrivains. Il apprécie ses interventions dans les écoles et les bibliothèques. Il nous confie ses goûts littéraires qui vont vers Corneille, Balzac, Hugo et Zola, plutôt que vers Voltaire.

                Le monde littéraire, artistique et philosophique est très prégnant dans ce livre. Le lecteur en sort enrichi grâce aux nombreuses références à la culture classique et aux grands mythes qui jalonnent son œuvre. Pourtant, la lecture est facile grâce à la forme même de cet ouvrage qui ressemble à un almanach proposant une grande variété de considérations.

Au nom du père, Françoise Bourdin

                Dans la famille, il y a le père, Gabriel, ancien coureur de Formule 1, qui a connu des succès et qui a bâti sa vie sur sa popularité. La mère, Albane, qui n’aime pas les courses et qui est restée mère au foyer pour élever ses trois enfants : Nicolas, Dan et Valentine. Nicolas, comme sa mère, tourne le dos aux circuits et devient médecin par vocation. Il est toujours célibataire et sa famille cherche à le marier. Dan, parti sur les traces de son père, a abandonné sa carrière à la suite d’un accident et parce qu’il pense qu’il ne pourra jamais s’élever au niveau de son père. Il se convertit en mettant en place un parcours où les amoureux de la vitesse viennent s’entraîner et suivre des stages de conduite. Auprès de sa femme et de ses enfants, il mènerait une vie heureuse et sans problème si son père ne le rabaissait pas sans arrêt, en lui rappelant son passé. Enfin, il y a la plus jeune Valentine, qui elle aussi connaît le virus des courses automobiles. Mais, pour ne pas marcher sur les plates-bandes de son père, elle choisit de s’illustrer dans la discipline du rallye, tout en s’interrogeant sur le sens qu’elle va donner à son existence

                Chaque membre de cette famille tente de construire sa vie avec plus ou moins de réussite à l’ombre de ce père envahissant et méprisant pour tout ce qui ne concerne pas ses propres victoires. La seule qui semble se satisfaire de cette existence, c’est la mère. Mais, on découvre qu’elle a un secret et une vie cachée.

               Des histoires d’amour, des rebondissements font de ce livre un « page-turner » sentimental et léger, avec des promenades agréables au milieu des paysages originaux de la Sologne, mais sans rien proposer de bien original et pour se terminer sur une fin attendue et convenue autour d’une tablée familiale.

Avant d’aller dormir, S.J.Watson

               Depuis quatorze ans, Christine souffre d’une amnésie peu habituelle. Chaque jour, elle oublie ce qui s’est passé la veille et les jours précédents. Chaque jour, elle s’interroge sur son identité et sur l’homme qui est dans son lit, à ses côtés, et qui lui répète inlassablement qu’il est son mari. D’autre part, elle reçoit des appels téléphoniques d’un certain docteur Nash qui lui demande de le retrouver de temps en temps, pour l’aider à retrouver la mémoire. Puisque elle ne se souvient de rien du jour au lendemain, il lui propose d’écrire, chaque jour, avant d’aller dormir, un journal, pour garder une trace de ses journées et de ses souvenirs qui reviennent sous forme de flashs, mais qui ont du mal à émerger. Avec acharnement, elle s’emploie à reconstruire sa vie et en vient à douter des deux seules personnes qui l’assistent dans la vie : son mari et son docteur. Elle découvre en effet des incohérences dans le récit qu’ils lui font de son passé. A qui faire confiance ?

                Ce roman est construit avec beaucoup d’habileté comme un thriller. Accident, agression, soupçons. Le lecteur est ballotté d’une incertitude à une autre et il accompagne Christine dans sa recherche de la vérité, en souhaitant avec elle qu’un jour la lumière se fera.

Carmen, Prosper Mérimée

                Le narrateur, un archéologue français sur les traces de César dans le sud de l’Espagne, rencontre au cours de son périple, dans un coin de nature particulièrement accueillant, un voyageur comme lui à qui il propose de partager ses cigares puis sa route. Il découvre vite qu’il s’agit d’un repris de justice poursuivi et dangereux, mais il lui fait confiance. Leurs chemins se séparent puis ils se retrouvent aux côtés d’une jolie bohémienne du nom de Carmen. Don José raconte son extraordinaire aventure à son nouvel ami. On découvre alors que l’amour est à l’origine de tous ses déboires. Soldat à l’origine, il est devenu contrebandier puis criminel pour les beaux yeux de l’infidèle Carmen qui collectionne les amants.

                Mérimée, par le biais de cette tragédie, nous initie à la vie vagabonde des bohémiens. Originaires d’Egypte, ils ont une langue bien à eux qui leur permet de communiquer sans que les autres ne les comprennent. Toujours sur les routes, ils n’arrivent pas à se fixer et usent, sans état d’âme, de ruses et de vols pour survivre, en exploitant la crédulité des personnes qui les croisent. Mais c’est surtout l’image de Carmen qui est intéressante dans cette nouvelle. Elle incarne la femme insoumise et cruelle qui n’a qu’une passion, la liberté.

Profession du père, Sorj Chalandon

                Le premier chapitre du livre raconte une incinération en présence de deux personnes : la femme et le fils du mort. Peu d’émotion au cours de cette cérémonie qui n’est ressentie que comme  une série de formalités administratives. Un style sec, des phrases brèves assènent les différents moments auxquels les deux personnes participent sans éprouver aucune empathie avec le défunt. Dès le début du deuxième chapitre, on comprend pourquoi cette disparition était exempte de tristesse et pourquoi il y avait si peu de participants. Le père, homme violent et autoritaire faisait régner la terreur dans son foyer. Affabulateur, il s’invente des histoires dans lesquelles il aurait joué un rôle. Conseiller de de Gaulle, ami de Léon Zitrone, il serait à l’origine de la formation du groupe des Compagnons de la Chanson. Défenseur de l’Algérie française, il fomente des complots et se dit l’initiateur des grands événements du monde. Complètement paranoïaque, il fait vivre à sa femme et à son fils une vie de reclus et il entraîne Emile, son fils de douze ans, dans tous ses délires. Il le réveille en pleine nuit pour l’endurcir et lui fait faire de la gym. Il le prive de repas et le moindre prétexte attire les insultes et les coups. Emile n’ose pas désobéir à son père. Il en a peur et lui est entièrement dévoué, mais il éprouve aussi un sentiment d’admiration devant ce père qui a connu tant de professions différentes. « Mon père a été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. » Laquelle choisir pour répondre à la question posée à l’école : Profession du père ?

                Mais on ne sort pas indemne d’une telle enfance et le fils reproduit auprès de Luca, jeune pied-noir fraîchement débarqué d’Algérie, les mêmes extravagances, lui promettant un mariage et surtout la mission périlleuse mais glorieuse d’assassiner le général de Gaulle. Heureusement, Emile est sauvé par le dessin et devient restaurateur de tableaux, « réparateur de beauté », dit-il à son fils Clément auquel il éprouve le besoin de dire « je t’aime » au moins une fois par jour, lui qui n’a jamais connu la tendresse parentale. Alors que le père va mourir, le milieu médical découvre l’horreur vécue par cette famille qui a toujours tu la démence du père sans jamais la faire soigner. La mère, elle, n’était qu’un ombre dans le foyer, soumise, n’intervenant jamais lors des crises de son mari, se contentant de répéter à son fils : « Tu connais ton père ».

                Profession du père  est un roman noir où l’auteur entraîne le lecteur, sans jamais le lâcher, dans le tourbillon de la folie. Comment le fils a-t-il pu se construire dans une telle atmosphère ? Car il a fini par fonder une famille, heureuse de vivre au grand air, même si la tristesse est présente en permanence. Et c’est toujours avec pudeur que Sorj Chalandon raconte cette histoire bouleversante qui n’est peut-être pas si éloignée de l’autobiographie.



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