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Archives pour janvier 2016

La mère, Maxime Gorki

                Dès le début, l’auteur nous plonge dans le vif du sujet. Nous sommes dans une fabrique mangeuse d’hommes, comme chez Zola, où les ouvriers déshumanisés sont comparés à des blattes. Deux voies s’offrent à ces hommes : celle suivie par la plupart d’entre eux et qu’a empruntée Mikhaïl Vlassov, serrurier sauvage, alcoolique et brutal ou celle, qu’après une brève hésitation, son fils Pavel finira par choisir et qui le conduira, avec ses amis socialistes, dans le monde clandestin des réunions politiques et contestataires. Eux ne boivent pas, ne vont pas à l’église, mais ils lisent des livres. Guidés par les écrits de révolutionnaires, ils refusent l’exploitation des ouvriers par les riches et ils rêvent d’un temps où « il y aura sur la terre des hommes libres, des hommes grands par leur liberté ; chacun aura le cœur ouvert, purifié de toute avidité et de toute convoitise ». Pour lutter contre cet état policé où le peuple est exploité, exténué par un travail inhumain et où la liberté est bafouée, des groupes de convaincus marchent de village en village et prennent des risques en se réunissant. Perquisitions et arrestations sont nombreuses.

                D’abord perplexe et déroutée par l’action, tellement éloignée de sa propre vie, dans laquelle son fils est engagé, la mère de Pavel essaie de le comprendre, tout en tremblant de peur devant le danger qui le menace. Puis, elle aussi, petit à petit, devient une activiste politique. Quand Pavel est arrêté, elle prend le relai, en faisant passer sous le manteau des brochures de propagande à la fabrique. Plus d’hésitation possible, quand, au cours d’une soirée chez un couple de camarades, elle découvre la musique. C’est alors une révélation. Comment a-t-elle pu accepter la vie abêtissante des ouvriers pendant autant de temps ? Désormais, elle veut avoir accès à la connaissance, à une vie où la musique a de l’importance. C’est l’éveil à la musique, à la culture, à la beauté de la nature. Il faut élever l’esprit du prolétariat. Elle comprend maintenant la cause que défend son fils. Elle s’éloigne peu à peu de l’église complice de l’état et qui accumule les richesses alors que, sur son parvis, grelottent les miséreux.  « On s’est servi de Dieu lui-même pour nous tromper ! On l’a revêtu de mensonge et de calomnie, pour tuer notre âme… » La mère s’interroge : « Mais si Dieu existe, pourquoi nous a-t-il abandonnés ? Pourquoi sa puissance miséricordieuse ne nous protège-t-elle pas ? Pourquoi permet-il que le monde se partage en deux classes ? Pourquoi permet-il les souffrances humaines, les tortures, les humiliations, le mal et les férocités de toutes sortes ? » Elle perd la foi et s’engage dans la Révolution en se lançant dans un travail souterrain qui n’est pas sans danger, mais qui lui permet de connaître le bonheur d’être utile et de participer à une œuvre commune et indispensable. Elle accompagne son fils quand il passe en jugement. Elle découvre alors une justice qui la déçoit, tellement elle est convenue et dépourvue d’humanité. Seul le discours courageux de son fils dénonçant une mascarade de justice et défendant la dignité humaine et la liberté est lumineux. Elle comprend dès lors pourquoi il n’a pas peur d’être déporté en Sibérie.

                Ce roman est l’histoire de l’engagement total à une cause avec ses outrances et son manichéisme parfois. Il raconte la montée du socialisme dans une Russie sous le joug écrasant du tsar. Mais, c’est surtout le récit du cheminement bouleversant d’une mère soumise, ignorante et passive jusqu’à sa prise de conscience qu’un autre monde plus généreux et plus engagé est possible. Son guide n’est autre que son fils qu’elle aime d’un amour entier mais compréhensif et jamais étouffant.

Les femmes qui lisent sont dangereuses, Laure Adler et Stephan Bollmann

                Ce livre explore le thème de la lecture chez les femmes d’un point de vue féministe et historique, en s’appuyant sur les œuvres picturales et photographiques qui les mettent en scène du Moyen âge à nos jours. Toutes sortes de femmes sont représentées dans ces tableaux consacrés à la lecture : des bourgeoises, des aristocrates, mais aussi des servantes qui profitent de l’absence de leur maîtresse pour se plonger dans un roman. Des jeunes femmes, des femmes plus âgées, des fillettes qui semblent prendre plaisir à la lecture. Marie est surprise un livre à la main au moment de l’Annonciation par l’ange Gabriel. Marie-Madeleine elle-même apparaît plusieurs fois en train de lire. Toutes les poses sont permises : assises, allongées dans l’herbe ou dans un lit, seules ou accompagnées, la jeune fille par son amoureux ou la mère par ses enfants dans un moment privilégié de tendresse.

                Le choix pertinent des tableaux permet de voir l’évolution des femmes dans leurs rapports avec la lecture et les commentaires pointent les réactions d’inquiétude que les femmes qui lisent provoquent dans leur entourage. Le premier livre qu’elles ont le droit d’ouvrir, c’est bien sûr la Bible où elles apprennent quelques principes moraux. Au XVIIème siècle, une campagne d’alphabétisation leur propose des essais qui concernent l’hygiène et le soin des nourrissons. Elles acquièrent alors un espace de liberté qu’elles apprécient. Très vite, elles prennent goût à des textes plus scientifiques ou politiques et l’Encyclopédie, au siècle des Lumières, répond à leur soif de savoir. Elles deviennent alors dangereuses car elles se mettent à réfléchir et à refaire le monde. C’est ensuite le temps des salons où elles s’émancipent en participant à des discussions littéraires ou autres. Enfin, de lectrices, elles deviennent auteures et donc de plus en plus dangereuses.

                Livre précieux qui propose un grand nombre de tableaux magnifiques et d’une grande diversité pour terminer par la fameuse photo de Marilyn Monroe en train de lire Ulysse de Joyce et qui a suscité la risée d’un grand nombre s’interrogeant sur le niveau de compréhension de l’actrice…

Au pays du p’tit, Nicolas Fargues

                L’écrivain, Roman Ruyssen a publié un essai au vitriol sur la France. Il le présente en Russie, au cours d’une rencontre littéraire. Là, il fait la connaissance d’une jeune étudiante russe, Janka Kucova. Leur relation d’abord hésitante, finit par s’accomplir. Quel intérêt présente un tel livre qui oscille entre les textos écrits par le héros à sa compagne alors qu’il est en train de la tromper, les scènes de sexe et les pages de french-bashing qui sont tellement désagréables qu’elles font tout à coup trouver notre pays merveilleux ? Des phrases anglaises viennent essaimer les dialogues et n’ont d’autre intérêt que de mettre en avant la culture de l’auteur qui se plaît pourtant à juger sévèrement les bobos qui, dit-il, se donnent bonne conscience en défendant la cause ouvrière. Pour conclure, véritable pensum que la lecture d’un tel livre.

La vraie gloire est ici, François Cheng

                Encore une fois, François Cheng nous donne une leçon de sagesse par le biais de ces poèmes qui déchiffrent la nature : « Tout est signe/ Tout fait signe ». Sachons apprécier chacun des éléments porteurs d’enseignements si nous prenons le temps d’écouter et de regarder. La pierre nous apprend la patience, le fleuve nous montre comment venir à bout des obstacles. Galets et coquillages sont des amis discrets. La rose nous offre sa beauté. Chaque chose a sa place : les plantes comme les plus petits des insectes qui tracent leur voie. Essayons de vivre en harmonie avec eux et communions avec les forces cosmiques. François Cheng célèbre le miracle de la vie dont le cycle transforme la laideur en beauté et le mal en bien. Le phénix renaît toujours de ses cendres. Il est question de la naissance qui donne un sens au monde, mais aussi du temps qui passe et de la mort qui est toujours présente et que la foudre, qui tombe sur un vieil arbre, nous rappelle régulièrement. Cet adepte du taoïsme emprunte toujours les images à la nature pour nous montrer la Voie qu’il suit et que chacun doit trouver.

               Pourtant, pas de mièvrerie dans cet hymne à la vie. François Cheng sait bien que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Il y a aussi la souffrance, la douleur, la cruauté des hommes qui détruisent la planète et se détruisent entre eux. Ce sont alors des vers sombres, incisifs, véritables coups de poings qui naissent sous la plume du poète, avec des mots qui dénoncent la laideur et l’horreur. Dans un cri de colère, il s’emporte contre l’inconscience humaine :

« Nous sommes des violents, des violeurs,
Bourreaux, tortionnaires, exterminateurs,
Fiers de l’être, pourtant, jamais assouvis,
Dévastant tout sur notre passage,
Si bref sur la planète offerte. »

Mais l’avenir est porteur d’espoir, comme ce bébé qui, au sein de sa mère, regarde les étoiles. « La vraie gloire est ici ». Le poète croit férocement au renouveau, à la renaissance : « Un nuage tout le temps perdu/Un éclair toute la vie offerte », « la vie foisonnante, multipliée ».

                Beaucoup de sérieux donc dans ces quelques pages, mais parfois un peu plus de légèreté quand ses poèmes résonnent comme des comptines :

« Un chant de mandarine,
Autre que mandoline,
Dans le vent dodeline »

François Cheng sait aussi évoquer la douceur des échanges amicaux et il n’oublie pas de rendre hommage à ses amis écrivains qui, comme lui, célèbrent la beauté du monde : André Velter, Yvon le Men, Jean d’Ormesson, Jacqueline de Romilly et tant d’autres.

Le mangeur de kakis qui aime les haïkus, Shiki

                Ce beau livre à la reliure japonaise raconte d’abord la vie de Shiki et, dans une deuxième partie, il nous livre quelques-uns de ses poèmes. D’une famille de samouraïs et de culture confucéenne, il fait des études et découvre les haïkus de Bashô. Il décide de voyager comme lui et de se lancer dans l’écriture de ces petits poèmes de trois vers qui racontent la nature en peu de mots. Il fait des recherches sur ce genre, entreprend de le renouveler et le défend dans une revue spécialisée. Puis, il s’intéresse au tanka, poème de cinq lignes avant d’imaginer le récit-croquis (shabeibun), sorte de nouvelle courte où l’environnement est toujours le sujet principal. Voilà comment il définit le style de cette nouvelle poésie : « Lorsqu’on est témoin d’une scène ou d’un événement que l’on estime intéressant de traduire en mots, si l’on veut que le lecteur ressente le même intérêt, il importe de ne recourir à aucune ornementation verbale, à aucune exagération, mais de simplement décrire la chose telle qu’on la voit. »Il a donc le souci d’une forme dépouillée, d’un style concis et précis. Avec des poètes qui ont la même conception que lui de la poésie, ils forment un cercle qui essaie d’innover. Mais, de santé fragile et atteint de tuberculose, il est obligé de réduire ses activités. Son environnement se rétrécit petit à petit. Pourtant, il continue à écrire des haïkus, d’abord depuis sa terrasse où il contemple son jardin qui l’inspire, puis allongé dans son lit, d’où il évoque les sons et les mouvements des oiseaux qui emplissent une cage au pied de sa couche. Il meurt très jeune, à l’âge trente-quatre ans.

                Avec une économie de mots, Shiki suggère, dans ses haïkus, un paysage, une scène bucolique, la diversité des saisons, des sons et des odeurs, la délicatesse des fleurs japonaises dans toute leur diversité, la vie trépidante des insectes et une foule de petits gestes qu’on accomplit sans y prêter d’attention dans la vie quotidienne. Beaucoup de fraîcheur dans ces instantanés qui donnent à voir une nature épurée.

Le lys dans la vallée, Balzac

                Ce roman est une longue lettre que Félix de Vandenesse adresse à sa nouvelle maîtresse pour lui raconter son premier amour. Il replace cette expérience malheureuse dans son contexte et l’explique par son enfance difficile. Mal aimé dans sa famille, il est balloté de collèges en lycées où il est victime chaque fois des railleries de ses camarades. Il tombe amoureux de la première femme qu’il approche, lors d’un bal à Clochegourde. Le hasard les réunit une nouvelle fois et c’est ainsi que Madame de Mortsauf, mariée, deux enfants et qui a six ans de plus que lui, devient le centre de sa vie. « Elle était le lys de cette vallée ». Félix est ébloui par la beauté de son hôtesse qui est en parfaite harmonie avec la douceur du paysage tourangeau parcouru par des collines arrondies et les méandres gracieux de l’Indre. Pour entrer dans l’intimité de la famille, il sait s’attirer la confiance des enfants et du mari avec qui il joue régulièrement au trictrac. Il s’intéresse à la culture de la terre et à l’entretien du domaine. Mais, très vite, il s’aperçoit que Madame de Mortsauf n’est pas heureuse en ménage, que le comte est une personne veule et sans personnalité, qu’il règne en despote dans son foyer, quand il n’est pas emporté par de violentes crises de démence. Madame de Mortsauf, qui devient Henriette pour Félix, se laisse séduire par son admirateur mais leur amour restera platonique car elle est une femme fidèle et une mère avant tout qui se sacrifie pour ses enfants. « Sachez-le, Monsieur, mon cœur est comme enivré de maternité ». Ils se prêtent tous deux à un jeu amoureux, en mettant en place une espèce de langage codé qui les rapproche quand ils sont en société. Leurs propos sont pleins de sous-entendus et les bouquets qu’il lui offre deviennent des déclarations longuement préparées. Paradoxalement, leur amour atteint son acmé pendant la maladie du comte de Mortsauf. C’est elle qui va les rapprocher pendant les heures de veille et de soin où les deux personnages se dévouent entièrement à leur malade.

                Pourtant, ils sont séparés par l’existence : le jeune homme doit partir en effet au service du roi Louis XVIII. Madame de Mortsauf le prépare à la vie parisienne, lui donne les codes de la société dans laquelle il va évoluer et l’invite à ne pas rester insensible aux jeunes beautés qu’il va côtoyer. Félix fréquente donc les soirées mondaines et rencontre une anglaise, Arabelle Dudley, dont il s’éprend, sans oublier l’amour platonique qu’il partage avec la comtesse. Amour charnel d’un côté, amour spirituel de l’autre. Deux caractères opposés : l’une est vive, ardente, combative, l’autre est dépressive, vertueuse et entièrement dévouée à sa famille. « Lady Arabelle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l’épouse de l’âme ». Difficile de concilier ces deux aventures, d’autant plus que la jalousie plonge la malheureuse Henriette dans une maladie dont Félix, revenu en Don Quichotte auprès d’elle, ne pourra pas la sauver. Après le décès de Madame de Mortsauf, il perd l’amour d’Arabelle et Nathalie, la destinataire de sa longue lettre, le quitte elle aussi car elle refuse de vivre avec le souvenir d’une morte. A la fin du livre, Félix se retrouve seul. Lui restent son travail et son ambition.

                L’histoire de cet amour idéalisé qui se déploie dans un cadre pastoral et idyllique, comme celui de Laure et de Pétrarque auxquels Balzac fait souvent allusion, nous entraîne bien loin de notre actualité tumultueuse de l’année 2015. Laissons-nous porter par ce roman d’un autre temps où l’auteur imagine un couple qui s’aime en secret pendant sept ans, où les bouquets deviennent des poèmes et où « une femme est bien belle sous [l]es menus feuillages tremblants et découpés ».



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