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Archives pour décembre 2015

Les Prépondérants, Hédi Kaddour

                Hédi Kaddour nous plonge dans les années 1920, au Maghreb, au moment où les colons se sentent investis d’une mission : « c’est très simple, nous sommes beaucoup plus civilisés que tous ces indigènes, nous pensons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger, pour très longtemps, car ils sont très lents, et nous nous groupons pour le faire le mieux possible, nous sommes l’association, l’organisation la plus puissante du pays. » Tels sont les mots d’un membre des « prépondérants », groupe qui réunit des colons français, donneurs de leçon d’agriculture aux paysans qui cultivent leurs terres depuis toujours. La population indigène s’accommode plus ou moins bien de ce voisinage, jusqu’au jour où des Américains s’installent pour le tournage d’un film et font souffler un vent de libertinage sur la ville. La personnalité des différents protagonistes se révèle alors dans cette large fresque qui nous entraîne dans un pays sous domination française, mais aussi à Paris, capitale, comme aujourd’hui de l’art de vivre et de la culture où l’on passe des heures à discuter de révolution dans les cafés, en Alsace sur les traces des champs de bataille de la première guerre et en Allemagne où l’on commence à parler d’Hitler.

                Plusieurs personnages tiennent le devant de la scène. Il y a Rania, jeune veuve dont le mari est mort à la guerre. Indépendante et rebelle, elle refuse de vendre ses terres à son voisin français. Elle ne veut pas se soumettre à son frère qui voudrait lui imposer un mari de son choix. Elle outrepasse les règles de son peuple, en parcourant le marché réservé aux hommes et aux étrangers. Elle devient l’amie de Gabrielle, journaliste parisienne qui vit librement dans un univers masculin et qui lui ouvre les portes d’un monde qu’elle ne connaît pas. Raouf, son cousin fils du caïd, lui aussi est attiré par le mode de vie occidental. Il bénéficie d’une éducation française dans la journée, mais il doit fréquenter le soir une école coranique où il apprend par cœur les sourates, ce qui lui déplaît profondément car il ne comprend pas le sens des prières qu’il psalmodie. Raouf fréquente les Américains et les Français, participe à leurs soirées et devient l’amant de l’actrice Kathryn, qui est la femme du metteur en scène. Très engagé, il participe à la première manifestation sanglante organisée par les paysans et les ouvriers agricoles. Il sert de guide à Kathryn et lui délivre les codes des traditions de son pays. Car ce roman sert aussi de prétexte à Hédi Kaddour à faire connaître ce pays qui n’est jamais nommé mais qui ressemble certainement beaucoup au sien.

                Ainsi, Raouf fait découvrir le souk à son amie en lui donnant une leçon de marchandage. Il est question du cal qu’arborent les croyants sur le front et qui témoigne de leur piété, du drap teinté de sang la nuit de noce, gage de virginité de la mariée. Hédi Kaddour insiste sur le poids de la tradition qui pèse sur la condition féminine. Des fillettes doivent encore subir des mariages arrangés avec des vieillards. Avant de connaître la domination d’un mari, l’adolescente vit sous le joug du père et du frère. L’existence n’est guère plus tendre pour les enfants orphelins qui très tôt sont obligés de travailler pour survivre.

                Hédi Kaddour raconte l’éveil des consciences dans ce pays d’Afrique du nord encore sous l’hégémonie française. Il écrit le roman d’une période où les bases de la société maghrébine vacillent sous les influences étrangères. Certains sont prêts aux bouleversements qui s’annoncent, d’autres restent prisonniers des habitudes séculaires qui les font hésiter. L’auteur met en scène de nombreux personnages. Trop peut-être, car ce roman touffu devient confus avec ses trop nombreuses histoires et ses va-et-vient d’un pays à l’autre. Trop de dispersion pour rester attentif à ce récit pourtant très riche et instructif.

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan

                Après avoir connu le succès avec Rien ne s‘oppose à la nuit, Delphine de Vigan exprime ici ses moments de doute et d‘angoisse devant la page blanche. Il ne s’agit pas d’un récit autobiographique même si l’héroïne s’appelle Delphine, si son compagnon se prénomme François, qui renvoie bien sûr à la relation de la romancière avec François Busnel et si elle fait usage du name-dropping en évoquant Loana ou la Grande Sophie. S’agit-il donc d’une fiction ? On trouvera la réponse dans le livre.

                Il y a bien une intrigue. Dans une soirée, Delphine rencontre une lectrice assidue qui l’aborde, l’invite à boire un verre, l’interroge, demande à la revoir. On assiste alors à l’installation progressive de L. dans la vie de Delphine. Elle la phagocyte lentement en sachant créer un climat de confiance dans lequel l’écrivaine se coule d’autant plus facilement qu’elle traverse une période de dépression et de manque d’estime de soi. L. la conseille, pose ses valises chez elle puisque Delphine connaît momentanément une véritable phobie de l’ordinateur. Elle en vient même à usurper son identité pour une rencontre avec les élèves d‘un lycée. Par mimétisme en effet, elle est arrivée à prendre l’apparence de sa logeuse et, tel un démiurge, elle connaît les moindres détails de sa vie. Comme dans les meilleurs romans policiers, l’auteur sait ménager la tension dramatique jusqu’à l’acte ultime de L. qui est lui-même suivi d’un nouveau rebondissement.

                Qui est donc cette femme connue seulement par l’initiale de son prénom et qui sait se tenir à l’écart de tous les proches de Delphine ? Est-ce une écrivaine aigrie qui n’a réussi qu’à être la nègre de gens célèbres et qui vit un succès littéraire par procuration ? Est-ce une ancienne camarade de promotion qui veut aider une amie en souffrance ? Est-ce le double de l’auteur qui la bouscule quand elle est en panne d’inspiration ? Une aura de mystère entoure L. qui provoque plusieurs attitudes chez Delphine. Confiante devant sa prévenance, elle est aussi admirative devant son aisance. L. incarne en effet « la grâce, l’assurance, la féminité » dont elle se sent dépourvue. Fascinée donc, mais par moments mal à l’aise devant son insistance et interrogative devant son omniprésence.

                La construction et l’écriture de ce roman illustrent de façon très habile la conception de la littérature de Delphine de Vigan qu’elle définit d’ailleurs  au cours des dialogues de ses deux personnages. L’un présente la thèse selon laquelle « il n’y a d’écriture que l’écriture de soi » L’autre réplique que tout récit est empreint d’imaginaire et qu’il donne la vision de l’auteur sur le monde qui l’entoure. La conclusion est que le roman mêle de fait la réalité et la fiction.

                Beaucoup d’autres problèmes concernant la littérature sont abordés dans ce roman riche en questionnements. Delphine de Vigan montre comment le romancier, lui-même grand lecteur, est influencé par les textes qui l’ont marqué et comment son œuvre en est imprégnée. Peut-on alors parler de plagiat ? Elle-même ne cache pas s’être inspirée de Misery de Stefen King qu’elle cite en exergue de tous ses chapitres. Elle évoque aussi l’attente du lecteur qui a besoin des repères du monde réel « Les gens voulaient que cela ait eu lieu quelque part, que cela puisse se vérifier. Ils voulaient du vécu. Les gens voulaient pouvoir s’identifier, avoir de l’empathie. » Et puis surtout, il y a la réaction parfois violente des personnes qui se reconnaissent dans le roman  et qui peuvent se sentir blessées par le traitement fictionnel. Le romancier doit donc faire face à ces différents obstacles qui peuvent être un frein puissant à l’inspiration pour le prochain roman. C’est une telle situation que connaît Delphine de Vigan après la parution de son livre et c’est cette situation qu’elle met en scène dans D’après une histoire vraie avec beaucoup de réussite d’ailleurs puisque le lecteur a du mal à faire la part de choses entre la réalité et la fiction.



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