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Archives pour octobre 2015

Le secret de la manufacture des chaussettes inusables, Annie Barrows

                La narratrice est une enfant qui s’appelle Willa. Elle a une sœur, Bird, trois tantes, Jottie, qui les a élevées après le départ de leur mère, Mae et Minerva. Son père, Félix, est souvent absent et s’adonne à des activités quelque peu mystérieuses. L’histoire se passe à Macedonia, en Virginie occidentale, aux alentours des années 1938. La famille Romeyn accueille un jour, dans leur maison, Layla Beck qui est chargée d’écrire un livre sur la ville, à l’occasion de son cent-cinquantième anniversaire. Avec l’arrivée de cette pensionnaire, Willa, petite fouine qui raisonne comme les adultes et qui épie leurs conversations, cachée derrière un meuble ou un buisson, découvre petit à petit des fragments de l’histoire de sa famille qu’elle ignorait. Pourquoi Jottie s’obstine-t-elle à rendre des visites régulières au vieil homme à l’esprit dérangé, père de son ancien amoureux, mort dans le feu de leur usine qu’il a provoqué en voulant voler de l’argent ? Qu’est-ce qui se cache derrière les nombreuses allées et venues de son père ? Se peut-il qu’il soit un trafiquant d’alcool ? N’oublions pas qu’on est à l’époque de la prohibition. Quel secret est enfoui dans la manufacture des chaussettes inusables ? Quelle est la véritable cause de son incendie ?

                Layla joue le rôle d’un révélateur. Elle mène un travail de documentation, interrogeant les habitants de la ville, épluchant les articles des journaux ayant trait à cet épisode douloureux de l’usine et s’aperçoit que de sérieux soupçons pèsent sur Félix. Ses recherches se transforment alors en une enquête faisant resurgir les conflits et les rancœurs du passé jusqu’à ce qu’elle découvre enfin la vérité. Nul ne sortira indemne de ce retour en arrière et surtout pas Willa qui adore son père qu’elle contribue pourtant à accuser, par amour pour sa tante. Willa est une enfant attachante et on apprécie sa curiosité, son naturel et sa perspicacité.

                Ce long roman se lit agréablement grâce aux personnages aux caractères bien trempés, aux nombreux rebondissements et au suspense que l’auteur sait entretenir au fil des pages.

Un amour impossible, Christine Angot

                Christine Angot nous propose une analyse au scalpel de ses relations avec sa mère pour comprendre ce qui s’est passé avec son père, c’est-à-dire un inceste. Pour cela, elle revient sur les épisodes marquants avec ces deux personnes, en remontant même avant sa naissance, au moment de la rencontre entre Rachel et Pierre. De très bons moments entre eux et beaucoup d’amour, surtout du côté de Rachel. L’arrivée de Christine est consentie par Pierre même s’il avertit sa compagne que jamais il ne vivra avec elle. Rachel élève seule sa fille avec les difficultés que cela entraîne, mais le bonheur est là grâce à l’amour fusionnel qui les unit. L’enfance est heureuse auprès d’une mère aimante. C’est le temps de l’insouciance, malgré le manque du père. A l’adolescence, les choses se compliquent dans leurs relations. La mère met le caractère difficile de sa fille sur le compte de la crise d’adolescence. Or, c’est à ce moment-là que le père, auquel Christine rend visite seule le week-end, commet sur elle des actes incestueux. Rachel l’ignore jusqu’à ce qu’un ami de sa fille, quand elle est étudiante, lui avoue la vérité. Réaction de la mère : elle est hospitalisée pour une infection des trompes. La douleur est bien là, pourtant elle n’arrive pas à parler à sa fille. La vie sépare ensuite la mère et la fille qui devient indépendante, mais qui reste traumatisée par ce qu’elle a vécu. La haine pour sa mère remplace l’amour fou qu’elle lui portait. Puis, après le décès du père, elles se parlent à nouveau et analysent ensemble la dégradation de leurs rapports. La fille pardonne  le silence de la mère car elle s’aperçoit que son père l’a toujours méprisée, elle qui n’était pas du même niveau social ni intellectuel que lui. Elle considère que l’inceste est un acte ultime d’humiliation de son père pour sa mère puisqu’il n’a jamais accepté que Rachel, qui s’est battue jusqu’au bout pour que le nom du père figure sur l’état civil de Christine à la place de la formule consacrée « née de père inconnu », gagne la bataille de la reconnaissance paternelle.

                C’est une véritable méthode psychanalytique dont l’auteur se sert pour expliquer le viol incestueux à l’origine du traumatisme qu’elle devra subir toute sa vie. Cette méthode consiste à interroger sa mère, à sonder ses moindres sentiments, à la conduire petit à petit aux aveux les plus difficiles à mettre au jour en explorant son inconscient.

                Deux styles différents composent ce récit. Au début, le rythme heurté des dialogues toujours brefs correspond aux échanges factuels entre la mère et la fille. Quand elle redevient petite fille, Christine Angot utilise une syntaxe et un vocabulaire puérils et l’insistance répétitive de certaines expressions conduisent à une certaine lassitude. A la fin, au moment de la réconciliation, le style devient plus ample, avec de longues phrases explicatives pour suivre le déroulement du raisonnement de l’analyste.

                Quand on n’a pas lu les autres livres de Christine Angot, il est difficile de donner un avis sur son dernier texte en faisant abstraction du débat médiatique qu’elle provoque. Des points de vue extrêmes se sont exprimés à son égard. Or, elle apparaît, dans « Un amour impossible », ni aussi scandaleuse ni aussi géniale qu’on l’a entendu dire ici ou là.

L’histoire du monde sans sortir de chez moi, Bill Bryson

                L’auteur, qui habite dans un vieux presbytère anglais, construit en 1851, année de la première exposition universelle à Londres, décide de retracer une partie de l’histoire des Etats-Unis et de l’Angleterre à partir des objets qu’abrite la maison et dont on se sert tous les jours. Chaque pièce devient un point de départ pour évoquer l’évolution technologique de l’humanité.

                La cuisine nous vaut une description très réaliste de la saleté qui régnait au Moyen Age et qui affectait la nourriture. Le manque d’hygiène et la conservation des aliments étaient des problèmes majeurs qui furent résolus lorsqu’on découvrit la glace salvatrice et les boîtes de conserve permettant d’éviter la pourriture des denrées périssables au cours des transports. Bill Bryson nous apprend que c’est en 1845 que paraît le premier livre de cuisine avec des mesures et des temps de cuisson précis et non plus approximatifs. Ce manuel de référence est précieux pour la richesse de ses conseils malgré ses incohérences et son manque de clarté.

                L’arrière-cuisine et le cellier permettent à l’auteur d’aborder la condition des domestiques qui y vivaient en permanence et dont le sort s’apparentait à celui des esclaves, tant leurs journées étaient chargées. Les maisons étaient spacieuses et ils devaient confectionner les produits qui n’existaient pas tout prêts pour la consommation comme aujourd’hui. L’apparition de l’électricité a simplifié le quotidien. Elle a remplacé en effet la graisse animale et l’huile de baleine qui fournissait la meilleure lumière mais qu’il était difficile de se procurer. Entre temps, le pétrole puis le gaz n’étaient pas sans danger. Ces modes de chauffage ont provoqué des incendies historiques comme celui de Londres en 1666, ceux de Boston ou de Chicago ou de nombreuses salles de spectacle. Aussi, lorsqu’Edison commença à électrifier le quartier de Manhattan autour de Wall Street, ce fut une révolution.

                Le salon et la notion de confort n’apparaissent qu’au 18ème siècle et ce n’est qu’à la fin du 19ème siècle que les architectes interviennent. Avec la naissance de la bourgeoisie, les intérieurs se transforment. Jusque-là, la salle à manger n’existait pas et c’est dans un souci de protéger les tissus d’ameublement du salon ainsi que le bois précieux de ses meubles qu’elle a été créée. L’hygiène alimentaire est abordée à propos de cette pièce. La découverte des vitamines a été un progrès très important pour la santé et a permis de supprimer les maladies dévastatrices comme le scorbut ou le rachitisme. Il est question des grandes découvertes, des échanges commerciaux avec l’apport dans l’ancien monde de nouveaux aliments : maïs, tomates, pommes de terre, fruits exotiques. Alors que les Européens apportaient certaines maladies aux Amérindiens, ces derniers leur transmettaient en retour la syphilis. Echange de bons procédés ! Les nouveaux produits, le sucre, le thé, le café sont à l’origine de l’esclavage et de nombreux conflits meurtriers. Un des plus célèbres étant le Boston Tea Party.

                Le développement industriel aux Etats-Unis a généré les plus grosses fortunes du monde (Rockefeller, Morgan et autres) et les excès les plus ostentatoires et les plus vulgaires dans les dépenses d’argent. Bill Bryson rend hommage aux créateurs : Eiffel, Edison, Bell, l’inventeur du téléphone. On peut constater qu’à toutes les époques, une vague de scepticisme accompagne les innovations qui deviendront indispensables. Des écrivains aussi célèbres que Zola ou Verlaine signèrent une pétition contre la Tour Eiffel qu’ils trouvaient de très mauvais goût. Quant au téléphone, beaucoup n’y voyaient aucun avenir. Mais, les grandes inventions ne sont pas les seules à intéresser Bill Bryson. Il porte aussi son attention aux objets sans importance qui pourtant ont amélioré l’existence. La tapette à souris en fait partie car les rats envahissaient les appartements et apportaient les maladies bien connues. L’auteur s’attarde ensuite sur les jardins avec les deux écoles qui s’opposent : celle qui défend le naturel et celle qui préfère l’exotisme avec l’apparition des fleurs exotiques ramenées des Amériques.

                Avec le chapitre sur la chambre à coucher, on apprend qu’au 19ème siècle, la sexualité et la physiologie féminines étaient des inconnues pour les médecins qui n’épargnaient guère les femmes et que la syphilis, cadeau des Amérindiens, comme on l’a déjà vu, était très répandue et considérée comme un châtiment du ciel. La salle de bains sert de prétexte pour faire l’historique de l’hygiène avec les croyances sur les bienfaits de la crasse pour la santé. Après la saleté et la puanteur, on prend goût aux savons, aux parfums et aux bains qui deviennent courants. A la fin de son livre, après avoir fait l’inventaire de toutes les découvertes qui ont changé le monde, Bill Bryson s’interroge sur le devenir de l’humanité, quand les pays du sud connaîtront eux aussi le confort de notre monde civilisé consommateur d’énergie. Seront-ils plus heureux pour autant ?

                Même si l’on connaît de nombreuses parties de l’histoire évoquée, on apprend beaucoup de choses dans ce long récit érudit et très documenté. Il pourrait être fastidieux à lire mais l’auteur sait soutenir l’intérêt du lecteur en variant les sujets dont il traite et en s’attachant à des petits objets qui peuvent paraître sans importance et qui apportent une bonne dose d’humour.

La dame en bleu, Noëlle Châtelet

                Solange, attachée de presse de cinquante ans, mène une vie trépidante et mondaine jusqu’au jour où elle croise, dans la rue, une vieille dame en bleue qui trottine sur le trottoir, faisant trépigner les gens pressés qui la suivent. Prenant conscience de l’absurdité de son existence, elle va désormais s’identifier à cette personne âgée et introduire un bouleversement total dans son quotidien. Cela passe par son apparence physique. Exit le look moderne et à la dernière mode. Ce sera désormais un petit chignon, un tailleur gris ou une robe en crêpe bleu, des gants en filet et des chaussons d’intérieur. Pour l’alimentation, une soupe de légumes et quelques biscottes feront l’affaire, avant d’aller se blottir, un châle sur les épaules, sous un édredon à fleurs, dans une odeur d’eau de Cologne et de verveine, tout en écoutant un nocturne de Chopin. Son environnement se rétrécit : elle vit maintenant dans une seule pièce, la cuisine, et ses relations se limitent au vieux monsieur qui, comme elle, tous les jours, observe les enfants dans la cour de l’école ou la dame au chat roux qui s’évade de la maison de retraite pour prendre l’air au square du quartier. Son langage aussi se modifie. D’abord litanie, il devient radotage et art des sentences. Sa seule activité : dessiner les graminées des Indiens d’Amérique latine. Sinon, ses journées sont faites de rêveries, vagabondages et maraudes. Le vide de sa nouvelle vie contemplative et désœuvrée l’emplit de plénitude. Elle pousse même le luxe jusqu’à faire des séjours dans une maison de retraite et à y prendre goût.

                Que suggère Noëlle Châtelet dans cette douce fable poétique où son personnage s’éteint peu à peu volontairement à un âge encore jeune ? Il est vrai que cinquante ans est un âge charnière pour une femme qui n’est plus tout à fait jeune et pas encore vieille. Sans en arriver à l’attitude extrême de l’héroïne, il est peut-être sage à un moment donné d’assumer son âge et de prendre le temps d’apprécier la vie.



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