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Archives pour septembre 2015

Petit Piment, Alain Mabanckou

                Dans l’orphelinat de Loango, au Congo, l’aumônier, chaque week-end, met un peu de baume sur les blessures des enfants abandonnés et maltraités toute la semaine par le directeur et ses sbires, « les surveillants de couloir », toujours en train de fouiner dans les moindres recoins de l’établissement. Mais un jour, le prêtre disparaît et le directeur, dans un discours pompeux et complètement inadapté à un public d’orphelins, avertit du danger de l’impérialisme environnant, de ses « valets locaux » et annonce que, désormais, sera dispensé un enseignement marxiste-léniniste où la religion n’a plus sa place.

                C’est là que vit Tokumisa Nzambe po Mose Yamoyindo abotami namboka ya Bakoko, nom lingala qui signifie, « Rendons grâce à Dieu le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres », mais que l’on simplifie en Moïse, surnom qui se transforme lui-même en Petit Piment, quand le jeune garçon saupoudre de piment la nourriture des deux jumeaux qui sèment la terreur dans l’orphelinat et qui surtout malmènent son meilleur ami, Bonaventure. Petit Piment s’accommode plus ou moins des règles imposées et, comme ses camarades, récite par cœur les discours du président. Mais quand les jumeaux lui proposent de s’évader, il les suit jusqu’à Pointe-Noire, la grande ville où il mène une existence de vagabond avec d’autres adolescents. La nuit, il dort dans le marché et le jour, il participe à des petits trafics pour survivre, en se nourrissant de chats et de chiens. La vie est rude et il doit trouver sa place parmi les bandes rivales qui s’affrontent quotidiennement. Puis, il a la chance d’être recueilli par une « bordèle », Maman Fiat 500, qui lui offre la nourriture et le logement pendant un certain temps, puis une place de manutentionnaire. Ce travail lui permet de connaître le confort d’une cabane dotée même d’un petit bout de terrain. Cette vie lui convient jusqu’au jour où sa protectrice est assassinée pour des raisons de moralité. Petit Piment perd la raison et sa folie permet à l’auteur d’entrer dans un délire des plus réjouissants pour le lecteur. Petit Piment voit des nains de jardin qui piétinent ses plates-bandes d’épinards. Incapable de s’orienter et de retrouver sa cabane, il dessine partout des croix de Lorraine qui sont destinées à le guider. A son docteur, il explique que l’origine de sa maladie vient de la disparition des compléments circonstanciels qui ne complètent plus les verbes !!! Médecins et sorciers sont incapables de le guérir et ne pourront éviter une fin tragique quand Petit Piment, comme Moïse dont il porte le nom, se sent investi d’une mission qui consiste à tuer celui qui fait souffrir le peuple.

                Alain Mabanckou semble s’amuser de toutes ces outrances, aussi bien en imaginant le comportement déjanté de son héros, qu’en accumulant les noms sans fin de ses personnages. Pourtant, la critique de son pays n’est pas loin. Il rappelle que l’esclavage a été organisé par les Noirs eux-mêmes. Il dénonce le ridicule du gouvernement en place, à la solde des autres états communistes. Il décrit un Congo où règne le népotisme, où les nombreuses tribus sont en conflit permanent et où la corruption seule permet d’obtenir les postes clés de l’administration. Alain Mabanckou, par contre, prend la défense des femmes abusées par les hommes ayant déjà une épouse et des enfants et qui sont contraintes d’abandonner leurs bébés pour leur éviter de connaître la misère. Il éprouve aussi beaucoup de sympathie pour ces orphelins qui sauvent leur peau grâce à leur débrouillardise. Sévère satire donc, mais aussi beaucoup d’humour et le goût incontesté pour une langue imagée.

Check-point, Jean-Christophe Rufin

                Deux camions humanitaires de l’ONU sont en route vers la Bosnie pour une mission. Dans ces camions, quatre hommes et une femme engagés dans une odyssée sans fin, vers un village perdu du pays en guerre. Ils sont chargés de protéger des Serbes et des Serbo-Croates réfugiés dans une mine de charbon qui ne fonctionne plus. Dehors, des miliciens croates attendent le départ des Casques Bleus pour les massacrer. Mais, Lionel, Vauthier, Marc, Alex et Maud ne sont pas encore arrivés. Le voyage est long et monotone, les camions et les nuits sans confort. Les chemins sont dangereux et chaotiques. Il faut éviter les précipices, dégager les éboulements, affronter le froid et la neige. La campagne dévastée par la neige est parsemée de corps massacrés et entassés dans des charniers qui donnent la nausée. Laideur des villages bétonnés ! Tout se complique encore quand le groupe découvre que l’un d’entre eux a caché des explosifs parmi les cartons de médicaments, de nourriture et de vêtements. Les contrôles aux check-points deviennent compliqués. Rien ne va plus quand Maud tombe amoureuse de Marc. La jalousie s’installe. L’équipée humanitaire finit par se transformer en course-poursuite infernale entre les deux camions servant au départ la même cause.

                Jean-Christophe Rufin écrit avec Check-point un roman à suspense, mais cet ex-médecin sans frontières livre aussi une réflexion intéressante sur les ONG et les motivations de certains participants qui n’ont rien à voir avec l’humanitaire. Parfois, ceux qui s’engagent ont une vision naïve et idyllique de la mission humanitaire. Ils sont nostalgiques du risque, de l’aspect aventurier et voudraient être de nouveaux docteurs Schweitzer. Ils ont tous un idéal de justice, mais leur révolte va s’exprimer de façon plus ou moins louable et certains n’hésitent pas à entrer dans l’illégalité, franchissant un autre check-point, plus abstrait celui-là. L’auteur met l’accent sur les dérives de l’humanitaire et s’interroge sur son efficacité dans des pays en guerre où rien n’est plus maîtrisable. Cynisme ou désespoir dans la dernière phrase de la postface : « Des victimes que l’on a envie d’aimer d’un amour particulier : celui qui incite à prendre les armes » ?

Les nourritures terrestres, André Gide

                 L’auteur s’adresse à un interlocuteur imaginaire, Nathanaël, et lui donne un premier conseil : « Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même – puis à tout le reste plus qu’à toi. » Lui qui a déjà tout vécu, va servir de guide à Nathanaël dans sa quête des nourritures terrestres. Le narrateur, en effet, a connu de nombreuses expériences. Dès 18 ans, il part sur les routes à la recherche de la liberté, fuyant sa famille, objet de son ressentiment : « Familles, je vous hais ! foyers clos, portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. » « Je haïssais les foyers, les familles tous lieux où l’homme pense trouver un repos ; et les affections continues, et les fidélités amoureuses et les attachements aux idées. » A 25 ans, il entame une nouvelle vie. C’est le temps de l’instruction et de l’achat d’œuvres d’art. A 50 ans, il se déleste de tous les objets précieux dont il s’était entouré, retrouve le dénuement et part à la conquête des ports, après avoir acheté un bateau.

                Cette vie itinérante lui a appris à apprécier la beauté du monde dans les diverses régions qu’il a parcourues : l’Italie, l’Espagne, Le Maroc, le désert. Partout, il a vécu en harmonie avec la nature, goûtant les plaisirs offerts par les différents moments de la journée : l’aurore, le crépuscule, l’heure de la sieste. Il fait l’éloge des saisons : les automnes pluvieux, les étés des moissons et le parfum des foins, les printemps fleuris. Il a un attachement particulier aux travaux des champs. Il a connu des amours passagères avec des courtisanes et de jeunes garçons. Riche de ces nombreuses expériences, le narrateur invite Nathanaël à assouvir tous ses désirs et à s’enivrer de tous les petits bonheurs que lui réservent les moindres instants. Carpe diem ! « Saisis de chaque instant la nouveauté » Pas de nostalgie, pas de regret du passé. Et pour profiter des merveilleuses créations divines, garder toujours les cinq sens en éveil.

                 C’est un véritable art de vivre où se mêlent panthéisme, hédonisme et sensualité que propose André Gide dans cet ensemble de textes composés de notes, de récits de voyage, de poèmes en vers et en prose. La vie bouillonne dans ce livre qui se termine par un conseil généreux et qui dit toute sa foi en la nature humaine : « Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. »

Au pays des vermeilles, Noëlle Châtelet

                Noëlle Châtelet apprend l’art d’être grand-mère. On ne naît pas grand-mère, on le devient, pour parodier Simone de Beauvoir. Lorsque l’enfant de son enfant paraît, elle découvre sa maladresse et son inexpérience devant ce nouveau-venu. Elle observe les gestes, les mots, l’évolution et les progrès de sa petite-fille et, avec beaucoup de tendresse, elle improvise, à chaque instant, pour jouer au mieux le rôle qui lui incombe désormais. Elle associe sa mère qu’elle a aidée à mourir dans la dignité (elle raconte cette aventure dans La dernière leçon) à ces moments de bonheur, ainsi que le père de son fils qui est décédé lui aussi. A l’image d’Alice qui suit le lapin dans son terrier, elle va suivre sa petite-fille pour une plongée dans sa propre enfance et dans celle de son fils. Le passage de cette petite personne du déplacement à quatre pattes à la station debout la renvoie même à l’histoire de l’humanité.

                Avec intelligence, elle installe entre elle et sa petite-fille une relation d’amour et de complicité, bannissant toute attitude ou tout propos violents, n’hésitant pas à se mettre à genoux pour être à son niveau et pour lui offrir une leçon de choses sur le comportement des fourmis et des escargots ou à s’allonger sur le sol et faire semblant de dormir quand la jeune rebelle refuse de faire la sieste. A écouter Noëlle Châtelet raconter la connivence qui l’unit à sa petite-fille, on peut dire qu’elle a réussi son passage à l’état de grand-mère.

Vernon Subutex, Virginie Despentes

                Rien ne va plus dans la vie de Vernon Subutex. RSA supprimé, abonnement du portable suspendu, loyer non payé. Vernon  Subutex est expulsé de chez lui. Cet ancien disquaire voit, de plus, deux de ses meilleurs amis disparaître. Il se fait héberger chez d’anciennes connaissances, mais il a du mal à vivre en société et finit SDF, « assis à hauteur des sacs et des chaussures ». Ces différentes cohabitations sont prétextes à une galerie de portraits qui ne sont pas faits pour lui remonter le moral : fils à papa drogué, femme battue, nymphomane, raciste haineux et aigri, SDF. Vernon Subutex évolue dans le monde de la musique rock, du cinéma, des médias, du porno et parmi des personnes très branchés aux réseaux sociaux. C’est un monde où l’on consomme de la coke, où l’on a toujours un verre à la main, où l’on soigne les moindres contrariétés aux anxiolytiques et où le sexe occupe les pensées de chacun. On est dans le monde d’aujourd’hui avec des personnages connectés en permanence à Facebook pour des amitiés artificielles qui ne durent pas et qui fréquentent régulièrement les sites de rencontre sur internet.

                Virginie Despentes fait de nombreux clins d’œil à l’actualité, en évoquant le port du voile, le départ des jeunes pour le Moyen Orient, le problème de la Grèce, l’effondrement du service public. Mais, ce livre est surtout une féroce critique de la société contemporaine et il fait le tableau d’une France en crise où règnent la violence, la pauvreté, l’injustice et la xénophobie. Il est fait allusion par exemple à la difficulté d’intégration pour les Arabes : « Mais le moment vient toujours où il faut écrire son prénom, ce contre-sésame par lequel les appartements n’étaient plus à louer, les places n’étaient plus ouvertes à candidature, l’agenda du dentiste trop chargé pour prendre un rendez-vous. » Et même s’il est bien entendu que l’informatique fait partie intégrante du décor du XXIème siècle, Virginie Despentes met le doigt sur les dérives de ces nouvelles technologies qui peuvent être néfastes pour les enfants (« Internet, pour un parent, c’est comme si on te volait ton gosse avant même qu’il sache lire ») ou qui génèrent des métiers inédits et peu glorieux : donner de faux avis sur internet à propos d’un film ou d’un acteur, pour le discréditer ou au contraire pour le couvrir de louanges. Vernon Subutex rejette cette société de consommation et d’hypocrisie où les bonnes intentions et les gestes humanitaires cachent mal le goût général pour l’argent. Contrairement au héros de Houellebecq, celui de Virginie Despentes refuse la soumission. Il ne veut pas se résigner et ne veut pas faire comme « les gens autour de lui [qui] sont entrés dans les galères d’adulte avec un certain enthousiasme », après avoir perdu leurs illusions.

                Vernon Subutex est un roman dérangeant par l’univers interlope qu’il met en scène et où les personnages vivent des situations compliquées, par le style cru de l’auteur et par son ton rageur. Le lectorat classique risque de rester extérieur à cet univers, d’autant plus que seuls les initiés peuvent connaître la longue liste des groupes de rock cités dans ce récit. L’auteur utilise en outre le langage des jeunes où se mêlent le parler des cités, les anglicismes à la mode (dog-sitting, day off, backstage, playlist…) et le lexique bien particulier des réseaux sociaux où l’on « trolle » quotidiennement.

                C’est donc une écriture d’aujourd’hui que Virginie Despentes adopte pour son roman, mais c’est aussi une écriture imagée et pleine de trouvailles réjouissantes. A propos d’une femme qui l’héberge, elle fait dire à Vernon Subutex : « Quelque chose de rance plane dans l’air qu’elle respire, quelque chose qui a mal tourné, qui s’infiltre et corrompt l’énergie. » Et plus loin : « Passé quarante ans, tout le monde ressemble à une ville bombardée. »

Soumission, Michel Houellebecq

                Dans Soumission, Michel Houellebecq imagine une France, dans un futur proche, où les deux partis politiques prépondérants sont le Front National et la Fraternité Musulmane qui, finalement va accéder au pouvoir. Le héros de ce livre, François, un universitaire écrivant une thèse sur Huysmans, puis une préface à l’édition de la Pléiade des œuvres de cet auteur, n’est autre que l’avatar de Houellebecq en plus jeune. On l’imagine cheveux hirsutes, bouche édentée, la cigarette entre le majeur et l’annulaire de la main gauche et vêtu d’une parka toute fripée. Ce François, donc, assiste à la montée de l’islamisme dans son pays et aux transformations instantanées de la société quand la Fraternité Musulmane remporte les élections présidentielles. Ben Abbès, le nouveau président, qui a mené une campagne habile en mettant l’accent sur le terrain des valeurs et non sur celui de l’économie et en proposant un parti modéré, a attiré l’adhésion de l’UMP, de l’UDI et même des catholiques. Quant au PS, il obtient sans problème certains ministères : celui des Finances et celui de l’Intérieur. Mais, la Fraternité s’attribue l’Education Nationale pour avoir une main mise sur l’enseignement, car le seul adversaire désormais, c’est la laïcité et le matérialisme athée. Dans ce secteur, une profonde révolution s’instaure avec l’étude du Coran, la suppression de la mixité, l’enseignement ménager pour les filles, l’institution des prières et l’alimentation hallal dans les cantines. La scolarisation n’est obligatoire que jusqu’à douze ans. Grande innovation aussi : la Sorbonne devient une université islamique où les enseignants, grassement payés par les Saoudiens, ont obligation de se convertir à l’Islam. Ces bouleversements se font dans l’indifférence générale. Si François est sceptique au départ, il finira par se convertir, comme la plupart de ses collègues, attiré par l’argent et par le mystère des femmes musulmanes. Ce gouvernement d’union nationale obtient un succès immédiat. Baisse de la délinquance surtout dans les quartiers défavorisés. Diminution du chômage puisque les femmes restent à la maison. Augmentation des allocations familiales alors que le budget de l’Education Nationale fond à toute allure. Retour à la polygamie. Les salafistes demandent l’application de la charia. Les filles en burqa ne rasent plus les murs. Plus d’habits provoquants dans les rues. Disparition des défenseurs de Greenpeace. Autre conséquence électorale : par peur de l’antisémitisme, les Juifs s’enfuient en Israël. C’est ainsi que François perd sa petite amie, Myriam qui suit sa famille à l’autre bout du monde. Tout un programme qui donne la chair de poule.

                Ce scénario catastrophe imaginé par Houellebecq s’appuie sur des faits de société constatés par tous : la violence des quartiers, la montée de l’islamisme, la déception des électeurs par les partis politiques traditionnels. Pour donner plus de véracité à ce récit d’anticipation, Houellebecq, adepte du name-dropping, mêle la réalité à la fiction en faisant intervenir des personnes connues. David Pujadas « devenu une icône » mène les débats à la télévision. Manuel Valls et Jean-François Coppé occupent le champ politique. La fameuse écharpe de Christophe Barbier l’accompagne toujours dans ses prestations télévisuelles. Marine Le Pen et Florian Philippot sont à la tête du FN. Angela Merkel se démarque par sa tenue vestimentaire. Mélanchon et Onfray incarnent l’opposition laïque de gauche. Nous suivons Petitrenaud dans ses escapades gastronomiques. Stéphane Bern est toujours un animateur omniprésent. Le monde moderne sert de décor à l’histoire. Le narrateur s’informe sur iTélé, commande ses livres sur Amazone et internet fait partie intégrante de la vie quotidienne avec ses réseaux sociaux et « Rutube »dont le nom rappelle un célèbre site web.

                On ne peut pas parler de ce roman sans évoquer la belle écriture de Michel Houellebecq, son humour et son autodérision. Le héros fait partie de cette génération d’universitaires qui « ramaient vaguement entre un peu de Meetic, un peu de speed-dating et beaucoup de solitude ». Conscient de son corps maladif, il imagine sa vieillesse : « Je ne serai plus alors qu’une juxtaposition d’organes en décomposition lente, et ma vie deviendrait une torture incessante, morne et sans joie, mesquine ». Victime d’une « hypoglycémie mystique », il fait une retraite dans un monastère où il a du mal à s’habituer à la vie monacale et à ses interdits. Que dire de sa maladresse qui nous vaut une page hilarante quand il décide d’aider son hôtesse seule devant un barbecue ? On retrouve, encore une fois, son style clair et précis où les nombreuses parenthèses viennent préciser sa pensée et où les termes et expressions en italiques reprennent des clichés et font un clin d’œil au lecteur. Ce livre qui fait polémique dans les médias et qui met en scène un anti-héros veule et désabusé, n’est-il pas en fait un appel à refuser la soumission ? Il est aussi, en tout cas, un bel hommage à Huysmans et on n’a qu’une envie, une fois la lecture achevée : se plonger dans l’œuvre de l’auteur d’A Rebours.

Mon chien Stupide, John Fante

                Dès le début, le ton est donné. Le personnage erre dans les rues de son quartier, sous une pluie diluvienne, et ne retrouve pas le chemin de sa maison, qu’il habite pourtant depuis vingt ans. Cet égaré est un père de famille qui vit en Californie, au bord de l’océan, avec sa femme, Harriet, ses trois fils et sa fille. Mais c’est aussi un écrivain raté dont les romans n’obtiennent qu’un maigre succès et qui écrit des scénarios médiocres pour le cinéma ou la télévision, dans un but purement alimentaire. En panne d’inspiration, il pointe au chômage. Il est vrai qu’Henry J. Molise a du mal à se concentrer dans cette famille foutraque où les parents n’ont aucune autorité sur leur progéniture insolente qui commence à prendre son indépendance. Un des fils, Dominic, ne tombe amoureux que des femmes noires et inonde la maison d’une musique de sauvage. Un autre, Denny, étudie pour devenir acteur et fait faire ses dissertations par sa mère, la sermonnant quand elle n’obtient pas une bonne note. Le dernier, Jamie, travaille bénévolement, au grand regret de son père, dans une clinique pour enfants, avant de se faire engager au service militaire qu’il aura du mal à supporter. La fille, Tina, est fiancée avec un ancien du Vietnam. Quant à la mère, elle s’investit totalement dans les recherches pour aider Denny, contestant les notes obtenues et elle devient hystérique devant les choix amoureux de Dominic. Au sein de ce foyer déjanté, vient s’installer un jour un chien qui provoque de nouveaux remous dans la maison. Il ne voit pas bien. Il n’a pas d’odorat. Il a pour habitude de dormir sous la pluie. Mais il a un plus gros défaut qui provoque des discordes et des affrontements avec les voisins et même avec les membres de sa famille. Obsédé sexuel, il réserve ses assauts aux chiens mâles des environs et aux hommes qui l’approchent, avec une préférence pour le marine, Rick Colp, le fiancé de Tina. Ce chien stupide mais affectueux et attachant finit par tomber amoureux d’une truie, qui vient forcément emménager dans la famille.

                Quand il voit que tout s’effondre autour de lui et que l’alcool n’arrive pas à apaiser son mal-être, l’écrivain rêve de quitter femme et enfants pour aller vivre à Rome et se retrouver sur la Piazza Navona à côté d’une belle italienne. Pourtant, cet homme, qui bouscule ses enfants et les échangerait bien contre une Porsche ou une MG, affronte avec douleur l’épreuve de la maison vide après leur départ. Il s’aperçoit que sa fille « avait occupé une place très importante dans le tissu de [sa] vie, elle était le fil brillant qui donnait de la couleur au dessin. » et que les soucis ne font que commencer. Il constate que leur départ « empêche de dormir, provoque angoisse et rongements d’ongles, sans parler de nos arrêts de cœur chaque fois que le téléphone sonnait. » Sensible et profondément humain malgré son égocentrisme et son apparente indifférence, il éprouve ce que n’importe quel parent ressent aux différentes époques de la vie. « Soudain, je me suis mis à pleurer » sont d’ailleurs ses dernières paroles dans le roman. John Fante arrive à évoquer cette émotion dans un récit désopilant où le lecteur s’amuse à toutes les pages des aléas de l’existence que connaissent les membres de la famille du narrateur.



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