Archives pour août 2015

La cote 400, Sophie Divry

                L’employée, héroïne de ce petit livre, trouve, un matin, un usager de la bibliothèque dans le sous-sol où il a passé la nuit et où elle est cantonnée, dans la journée à classer les livres de géographie. Contrariée par cette présence inhabituelle, elle le bouscule en lui demandant de l’aider, mais il devient vite l’interlocuteur, malgré lui, de son long monologue fielleux sur la vie, heureuse quant à elle, de trouver enfin quelqu’un à qui parler. Elle se présente comme une bibliothécaire intégriste qui ne supporte pas le désordre sur les rayonnages et qui a la phobie de toute fantaisie. Le côté organisé du monde des bibliothèques lui convient parfaitement. Elle fait l’éloge de la classification Dewey, système inventé par le bibliographe du même nom et dont la rigidité n’est pas pour lui déplaire, même si elle note une faille avec la cote 400 qui reste vide. « Classer, ranger, ne pas déranger, moi c’est toute ma vie », clin d’œil, au passage, à Georges Perec et à son célèbre Penser/Classer.

                Après avoir infligé à son compagnon d’infortune un cours de documentation sur les dix classes correspondant aux différents domaines du savoir, elle lui raconte sa vie de solitude accompagnée seulement de ses livres avec lesquels elle discute. Beaucoup d’aigreur dans ce récit où elle explique comment elle a banni les hommes de son existence, après une expérience malheureuse, les voyages par haine des transports et les musées dont elle préfère découvrir les œuvres dans les livres sur les beaux-arts. Beaucoup d’amertume aussi dans son métier où on l’a confinée au rayon géographie, alors qu’elle n’aime pas cette discipline. Elle lui préfère l’histoire, plus noble, avec une inclination particulière pour la Révolution, période de rationalité, ou la littérature. Mais elle sait qu’elle ne pourra accéder à ses désirs, car le système dans lequel elle travaille est trop hiérarchisé et, pour une fois, elle aimerait bien apporter un peu de confusion à cet ordre établi. Petit à petit, son discours devient moins implacable, et la petite femme du rayon de géographie devient plus humaine. Elle se dit attirée par les intellectuels et surtout par Martin, l’étudiant studieux qui vient consulter régulièrement des ouvrages pour sa thèse. Elle se montre jalouse quand une blonde l’accompagne dans ses recherches. Et surtout, elle devient sympathique quand elle parle avec passion de sa mission de passeur culturel : aider les plus déshérités (les jeunes des lycées professionnels, les élèves en soutien scolaire), à entrer en douceur dans le monde de la connaissance, partager avec eux des émotions de lecture, les guider vers une littérature de qualité, après un passage par les livres médiatisés. En fait, elle s’aperçoit que cette classification qui paraissait si rassurante pour la personne névrosée qu’elle était, n’est qu’un leurre qui contribue au gel de la littérature et à l’absence de plaisir de la part du lecteur. A cette recherche raisonnée par le catalogue, elle finit par préférer une approche plus hasardeuse et plus sensuelle du livre.

                Dans sa dédicace, l’auteur présente ce petit livre comme un divertissement. Or, il s’apparente parfois à une analyse sociologique où la finesse des observations est indéniable. Avant, les bibliothèques étaient des îlots de culture dans lesquels les auteurs classiques, Maupassant entre autre, étaient choyés. Aujourd’hui, elles mettent en valeur les œuvres contemporaines avec le flot de romans qui engorgent la rentrée, les livres de commande ou d’actualité vite périmés. Que dire des CD, DVD, BD qui envahissent les bacs et qui tendent à faire de ces lieux des aires « de loisir où l’on vient se distraire ». Mais, pour Sophie Divry et son héroïne, la culture est une affaire sérieuse, « c’est un effort permanent de l’être pour échapper à sa vile condition de primate sous-civilisé. » Pourtant, si la narratrice rend hommage à Mazarin qui a créé la première bibliothèque, elle remercie Eugène Morel qui a imaginé des espaces plus attrayants et a facilité le prêt. C’est avec beaucoup de justesse qu’elle remarque que le public diffère en fonction des saisons. L’hiver, la médiathèque sert d’abri aux SDF et aux marginaux, aux « réfugiés du chauffage électrique ». Le printemps voit arriver les étudiants stressés par l’approche des examens. L’été, ce sont les vacanciers, les petits vieux et les étudiants chevronnés qui investissent les lieux. Et c’est ce havre de connaissance, ce remède aux maux de la société, ce lieu de solidarité inconnu des hommes de pouvoir qui ne le fréquentent jamais, qui plaît à la bibliothécaire.

                Ce petit texte court, construit dans un paragraphe, sans un seul alinéa, est bourré d’humour. La fonctionnaire qui a un faible pour les garçons à rouflaquettes s’exprime en phrases brèves et bougonnes pour épancher ses nombreuses frustrations et elle fait naître un sourire complice sur les lèvres du lecteur quand elle affiche sa mauvaise foi. Mais elle sait aussi être attachante et nous faire partager son affection pour les plus démunis. Enfin, ce roman est aussi une réflexion sur l’évolution de la culture dans notre société contemporaine, avec ses bons et ses mauvais côtés.

Baronne Blixen, Dominique Saint Pern

                Clara Selborn, la secrétaire, dame de compagnie et femme à tout faire de Karen Blixen, a passé vingt ans auprès d’elle, à la fin de sa vie. Elle revient sur ses traces au Kenya alors que Sydney Pollack est en train de tourner Out of Africa avec Meryl Streep. Admirative de la femme qu’elle interprète, l’actrice demande à Clara de lui parler de sa maîtresse. Clara lui raconte d’abord sa vie en Afrique telle que nous la connaissons d’après le film et le livre dont il est adapté, La Ferme africaine. La secrétaire a la chance de rencontrer deux personnes qui ont connu la baronne Blixen : Tumbo, le domestique, vieillard très ému à l’évocation de celle qui l’a traité avec beaucoup d’humanité et de bonté, lui, ainsi que ses autres employés, et Beryl, âgée elle aussi et qui ne ressemble plus à la jeune fille sauvage et croqueuse d’hommes qui devait accompagner Denys Finch Hatton, lors de son dernier voyage en avion.

                Clara fait ensuite le récit du retour de Karen Blixen au Danemark, après la mort accidentelle de Denys et la perte de sa propriété. Tentée par le suicide, elle finit par reprendre goût à la vie grâce à l’écriture de Sept contes gothiques, qu’elle signe sous le pseudonyme d’Isak Dinesen et qui lui permet de faire une coupure avec son passé encore trop douloureux pour pouvoir en parler. Puis, après un certain temps, elle trouve la force d’écrire La Ferme africaine qui obtient un énorme succès aux Etats-Unis. Désormais, la dernière partie de sa vie sera partagée entre des moments d’écriture et des séjours à l’hôpital où elle soigne les séquelles de la syphilis, cadeau empoisonné de son infidèle de mari. A bout de souffle, elle arrive à réaliser un dernier caprice : faire une tournée en Amérique, pour présenter ses livres et partager un repas avec Marilyn Monroe, rencontre dont elle rêvait depuis longtemps.

                Mais, Clara Selborn montre une autre facette de cette aventurière soucieuse du droit des indigènes kenyans et de cette femme de lettres admirée par Steinbeck et Orson Welles. A la fin de sa vie, elle s’est prise d’amitié pour Thorkild Bjørnvig, rédacteur en chef d’une revue et jeune poète de trente ans son cadet. Elle le prend sous sa coupe, devient son pygmalion, le façonne à son goût et se montre d’une jalousie tyrannique telle que le jeune homme finit par se rebeller et la fuir.

                L’intérêt de ce livre, c’est de nous montrer les différents aspects de cette femme libre et flamboyante, qui a eu une vie hors du commun, même si la première partie sur l’Afrique n’apporte pas grand-chose de nouveau par rapport au roman autobiographique écrit par Karen Blixen elle-même.

Le fils, Philipp Meyer

                Trois personnages de la même famille racontent la vie qu’ils ont connue dans un ranch du Texas. Il s’agit d’Eli Mc Cullough, dit le Colonel, Peter Mc Cullough, son fils, et Jeanne Anne Mc Cullough, petite fille de Peter. Trois fortes personnalités qui nous donnent des visions bien différentes de l’Amérique, à diverses époques de son histoire, du XIXème au XXIème siècle.

                Eli enfant et son frère, Martin, sont enlevés par les Comanches, un jour où leur père est absent et ils assistent, impuissants, au viol et au massacre de leur mère et de leur sœur. Contrairement à Martin, Eli ne doit sa survie chez les Indiens qu’à la force de son caractère. Initié à leur monde, il apprend à tuer, à scalper, à dépecer un bison pour utiliser toutes les parties de son corps. La sauvagerie et la torture font partie intégrante de son quotidien, jusqu’à ce qu’une épidémie de variole décime le camp, que la disette s’installe, que ses ravisseurs décident de l’échanger contre de la nourriture et de le rendre aux Blancs. Ensuite, pendant un certain temps, il vit chez un juge, mais ses habitudes de sauvage, se promener avec un scalp dans ses bagages par exemple, indispose sa femme au point de le renvoyer dans le ranch familial auprès de la nouvelle femme de son père, qui, lui, est décédé. Il lui est difficile de se réhabituer à une vie civilisée. Il a vécu trop longtemps dans un univers loin de toutes bienséances. Finalement, il s’engage chez les rangers et leur apporte ses connaissances pour traquer les Comanches, retrouvant ainsi un certain équilibre. Eli, l’âge avançant, ne voit pas d’un mauvais œil la transformation de ses terres, où les puits de pétrole, promesses d’entrées d’argent importantes, remplacent peu à peu ses troupeaux.

                Peter, le fils, n’a pas le même caractère endurci que le père. Il essaie de vivre en bons termes avec leurs voisins mexicains qui sont installés de longue date au Texas et qui font fructifier leur ranch, au même titre que les Américains de souche. Il ne partage pas la méfiance et le soupçon de son entourage qui accuse cette famille de sabotage et de vol de bétail. Il désapprouve l’attaque bestiale menée chez les Mexicains et qui laisse une scène de désolation aussi effroyable qu’après un assaut indien. Son père, lui, n’a pas ses scrupules et n’hésite pas à brûler la maison et à s’approprier les terrains. Après ce massacre, Peter a toujours éprouvé malaise et mauvaise conscience. Quelques années plus tard, il quitte d’ailleurs sa femme pour aller vivre une histoire d’amour avec Maria, la fille rescapée de la maison voisine. Pour ce qui est du ranch, Peter est avant tout un éleveur et l’exploitation du pétrole ne l’intéresse pas.

                Jeanne a passé sa vie autour des puits de pétrole. Elle revoit son enfance et sa complicité avec le Colonel qui lui a appris le goût de la nature : travailler le bois, monter à cheval, pister les animaux… Après la mort accidentelle de son père, elle hérite du ranch et elle doit se battre pour s’imposer en tant que femme, même si elle a un caractère bien trempé et une volonté bien affirmée.

                Avec les personnages de ce roman, nous suivons l’évolution d’un ranch depuis les guerres avec les Indiens jusqu’à l’exploitation des gisements de pétrole, en passant par la période esclavagiste et la guerre de Sécession. Nous assistons au changement de comportements et à la transformation des mœurs. Les nouvelles générations n’ont plus vocation à jouer aux cow-boys et préfèrent aller vivre dans les grandes villes industrielles. Quant à la xénophobie et l’homophobie, elles auraient tendance à régresser : Peter va vivre au Mexique et le fils de Jeanne assume son homosexualité.

                C’est un roman très touffu que Philipp Meyer écrit ici sur une partie de l’histoire américaine et l’arbre généalogique proposé en début de roman n’est pas inutile vu le nombre de personnages, les incessants retours en arrière et les différents points de vue qui lui permettent d’organiser son récit. Pas de confusion pourtant et l’auteur sait maintenir l’intérêt du lecteur grâce aux aventures qui parsèment ses pages et que vivent des personnages au caractère très fouillé. Il faut aussi dire un mot des paysages grandioses qu’il nous fait parcourir avec, en toile de fond, une nature luxuriante, riche de plantes et d’animaux d’une grande variété.

La condition pavillonnaire, Sophie Divry

                Toute la vie de l’héroïne semble résumée sur la porte de son frigo, couvert d’aimants et de cartes postales, souvenirs de vacances ou de photos de famille. Dès le début, le lecteur est conditionné par une série de signes comme celui-ci. Il sait qu’il va être entraîné dans une vie soumise à la société de consommation dont le frigo est devenu le symbole, une vie où l’on tourne en rond comme le poisson du bocal qui illustre la couverture, une vie faite de désillusions puisque la femme anonyme du livre est désignée par deux initiales M.A., qui font référence bien sûr à l’Emma Bovary de Flaubert évoqué d’ailleurs en exergue de la deuxième partie, avec une citation pour le moins éloquente : « Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. »

                Alors, qu’elle est-elle cette vie ? Enfance heureuse non dénuée d’affection, découverte de l’indépendance, de l’amitié et de l’amour au moment de l’adolescence, vie d’adulte bien remplie avec un métier correct qui permet de devenir propriétaire, avec un mari aimant et des enfants sans problèmes, vieillesse tranquille au sein d’un entourage attentionné. Pourtant, à tous les âges de la vie, le démon d’Emma Bovary veille. Un sentiment d’insatisfaction habite l’héroïne depuis sa plus jeune enfance. C’est d’abord l’envie irrépressible de grandir et de s’émanciper loin du père qui fait « slurp en mangeant de la soupe ». Quitter ce milieu modeste comme le voulait la jeune Annie Ernaux qui ressentait le même sentiment d’étouffement dans sa petite ville d’Yvetot. Puis, c’est la déception du premier rapport sexuel, l’ennui à côté de son mari, « animal domestique » obéissant et affectueux, le dévouement abêtissant à ses enfants pour lesquels sa journée consiste à « se faire traire un sein ». Alors, pour casser la routine, elle va chercher des dérivatifs : un amant, une voyante, un psy, un engagement associatif. Mais, au bout de cette existence ordinaire, il reste toujours une impression d’inaccompli, d’illusions perdues.

                A l’image des héroïnes romanesques du XIXème siècle, l’Emma de Flaubert ou la Jeanne de Maupassant, la M.A. de Sophie Divry n’arrive à se réaliser ni dans sa condition de femme, ni dans celles de mère ou de maîtresse. Rien ne peut combler la vacuité de sa vie. A la manière des auteurs du Nouveau Roman, Sophie Divry ancre son personnage dans un monde matérialiste qui la déshumanise au milieu de tous ces objets, ces « choses » dirait Pérec, qui envahissent son quotidien. Même critique de la société de consommation, mais aussi même minutie dans la description du moindre détail que dans La Vie Mode d’emploi, où chaque pièce de l’immeuble est disséquée page après page. On pense aussi à Thomas Clerc qui nous accueille dans son intérieur où chaque bibelot ouvre une fenêtre sur un souvenir, une référence culturelle ou à Bill Bryson qui nous raconte l’histoire du monde sans sortir de chez lui. L’accumulation des actions inintéressantes que la propriétaire du pavillon doit accomplir dans la journée est rendue par des énumérations, des juxtapositions de verbes. De plus à travers l’histoire individuelle de cette Emma Bovary moderne, Sophie Divry retrace l’histoire d’une époque, comme Annie Ernaux le faisait dans Les Années. Les expressions populaires rappellent en effet des souvenirs. On faisait ses courses dans un « filet à commissions ». On a vu l’environnement des villes se transformer avec l’installation des centres commerciaux, des HLM gigantesques et la disparition des usines. Belle réussite de la part de Sophie Divry !

                Pourtant, même si son héroïne, qui refuse de rentrer dans un moule pourrait paraître sympathique, il est difficile d’éprouver de la compassion pour cette femme qui a des objectifs ni très ambitieux, ni très exaltants. « D’abord devenir propriétaire, puis aménager, puis se reproduire. » Que dire de la liste de ses envies quand elle rêve de gagner au casino ? Avoir des serviteurs à volonté, posséder un Ryad au Maroc, un jet privé et déguster des Ferrero Rochers au milieu des « ors de la République ». Même le tutoiement, parti-pris de Sophie Ivry pour l’écriture de son roman, ne nous la rend pas plus proche et son fatalisme devient vite oppressant. Mais peut-être est-ce la volonté de l’auteur d’insister sur la médiocrité de son héroïne pour laquelle elle-même ne semble pas ressentir une grande empathie ?

Danser les ombres, Laurent Gaudé

                 A la mort de sa sœur Nine, Lucine quitte Jacmel, ses neveux dont elle a la garde ainsi que son autre sœur, Thérèse pour aller à Port-au-Prince avertir le  père que les enfants sont désormais orphelins. Lucine s’est longtemps sacrifiée pour pallier l’insouciance de sa sœur, mais lorsqu’elle retrouve la capitale, elle sait qu’elle ne retournera pas auprès des siens. Elle aime la vie grouillante et chaotique de la grande ville, ses embouteillages où les conducteurs patientent avec le fatalisme propre aux tropiques, l’animation des rues où personnes et animaux cohabitent dans un air saturé de chaleur et d’humidité. Ici, « lavi pas facil » pour ceux qui n’ont pas la chance d’habiter dans les riches demeures protégées par des murs de feuillage, à Montagne Noire, où l’on exhibe un luxe indécent. Pourtant, que de fraternité dans la maison de Fressou où quelques idéalistes se réunissent régulièrement dans un combat politique qui a pour but de donner une vie meilleure aux plus démunis ! Après des années difficiles, Lucine entrevoit la possibilité d’un nouveau départ, d’autant plus qu’elle rencontre l’amour avec Saul, le médecin des bidonvilles qui soigne les corps usés par la vie. A eux deux, ils vont changer le monde et soulager la misère. Le spectre du passé est toujours là avec le souvenir des tortures infligées par les tontons Macoutes. Mais devant la nouvelle joie de vivre des anciens humiliés, la solitude des anciens tortionnaires est réelle. Un air de renaissance souffle sur le pays.

                Mais, le 12 janvier 2010, à 16h53, l’enfer s’installe à Haïti en l’espace de 35 secondes. Un tremblement de terre de magnitude 7 ensevelit Port-au-Prince sous les gravats. Fessou s’écroule ainsi que ses rêves. Tout est réduit à néant. « Les efforts lents d’un peuple vers la liberté, un peuple qui se secoue le dos pour faire tomber les sangsues du pouvoir, qui se bat pour que ses fils fassent des études et vivent mieux que ses aînés ». C’est le chaos ! Des rescapés, zombies ivres de souffrance, errent dans les rues à la recherche d’un parent proche. L’affolement règne et pourtant, un immense élan de solidarité est en train de s’installer. Les survivants oublient la peur et leurs blessures pour dégager les personnes enterrées sous les blocs de béton, dans la « ville tremblée ». Les quartiers riches se transforment en hôpitaux de fortune, pour accueillir les plus défavorisés. L’heure de la réconciliation et de la reconstruction a sonné pour toute une population anonyme qui s’active. Lucine et Saul en font partie.

                Ce livre est un bel hommage à un peuple courageux, sans cesse malmené, mais qui se relève toujours, que ce soit après des années de dictature ou après les déchaînements de la nature. L’auteur respecte ses croyances et ses superstitions, jusqu’à invoquer, dans son récit, la mort qui fait partie de la vie des Haïtiens. Laurent Gaudé, dans une langue imagée, nous fait partager son empathie et sa tendresse pour ces forcenés de la vie que les étrangers ont souvent tendance à considérer comme un peuple d’assistés.

Ne pars pas avant moi, Jean-Marie Rouart

                Dans ce livre, Jean-Marie Rouart retrace sa vie à travers le prisme de ses amours et de sa carrière littéraire et se félicite finalement de son appartenance à la prestigieuse Académie Française qu’il a conquise de haute lutte. De réveillon en réveillon, de désillusion en désillusion, le début de cette biographie raconte le mal de vivre d’un adolescent de 17 ans qui fait ses débuts d’écrivain dans une chambre de bonne. Des expériences amoureuses décevantes, plusieurs échecs au baccalauréat marquent cette période mais aussi la majeure partie de sa vie. N’oublions pas que Jean-Marie Rouart s’est présenté cinq fois à l’Académie Française. Pourtant, cet arriviste ne désarme jamais et n’hésite pas à utiliser ses connaissances, comme le faisaient les héros romantiques qu’il admire, pour s’installer dans le milieu bourgeois qui vit dans les palaces, l’hiver à la neige, l’été à la mer. Il assume totalement cette ambition et nous donne la liste de toutes les personnes qui lui ont permis de quitter son milieu d’origine artistique et bohème dans lequel il ne se sentait pas à l’aise. Petit hommage à la famille de pêcheurs de Noirmoutier qui l’a élevé quand ses parents faisaient défaut. Mais, à cette origine modeste, il préfère le luxe et le raffinement de la bourgeoisie, ses causeries mondaines et son snobisme.

                Son ascension dans le monde des lettres nous vaut quelques portraits savoureux des intellectuels qui ont sillonné sa vie. Il y a Pierre Cardin avec qui il a monté une de ses pièces, François Nourissier, talentueux mais intrigant et surtout intéressé par la découverte d’un nouvel auteur, Pierre Vergès, personnage atypique de l’avocat des indéfendables et à la personnalité complexe, Franz Olivier Giesbert, bouillonnant de vie mais avec une vision très noire de l’existence. Et puis, et surtout, l’écrivain aux yeux bleus et au bronzage parfait, Jean d’Ormesson, qu’il a poursuivi de son adoration depuis sa plus tendre jeunesse jusqu’à devenir son ami, à l’heure où la vieillesse les guette tous les deux. C’est ce même d’Ormesson qui est à l’origine du titre de son roman, puisqu’il lui a demandé, un jour où la maladie le terrassait : « Ne pars pas avant moi ».

                L’écriture est belle, même si elle reste classique, parfois émouvante, c’est le cas du passage où l’auteur décrit son enfance à Noirmoutier, ou évocatrice quand il dépeint les paysages provençaux : « Le parler chantant des habitants, la flèche sombre des cyprès, le parfum doucereux de la lavande, l’haleine poivrée de la garrigue bruissante de criquets et de cigales, tout m’enchantait. J’aimais les oliviers aux reflets métalliques, le mistral qui bandait ses muscles dans le couloir rhodanien. »

Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

                Les lettres réunies dans cet ouvrage sont les réponses de Rilke à un jeune poète qui lui demande son avis sur ses vers. Cette correspondance est avant tout un art poétique où Rilke, même s’il s’en dédit et s’il demande à son interlocuteur de se méfier des critiques, des éditeurs ou des donneurs de leçons, lui prodigue des conseils sur l’attitude à avoir, s’il est vraiment sûr de vouloir se consacrer à la poésie. D’abord, ne pas tenter d’imiter la littérature romantique qui nous a donné les plus beaux poèmes d’amour. Mais tourner son regard vers l’intérieur et se servir de sa propre expérience. « Décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous traversent l’esprit et la croyance en une beauté quelle qu’elle soit. » Les souvenirs d’enfance sont d’une richesse incomparable pour nourrir une œuvre et le premier travail du poète consiste à retrouver des sensations enfouies. Ne pas oublier que ce retour sur soi demande honnêteté, patience et humilité. Par contre, une dose d’ironie ne peut pas faire de mal. Il faut bannir la facilité et rechercher la solitude qui permet une meilleure connaissance de soi. Puis, viennent les propositions de lecture : la bible et surtout Jens Peter Jacobsen qu’il classe parmi les plus grands. Il est toujours avantageux, ajoute-t-il, de s’inspirer des artistes, poètes mais aussi sculpteurs. Lui-même voue une admiration particulière à Rodin.

                Cette correspondance est ensuite un véritable art de vivre d’où le lecteur peut dégager une philosophie de l’existence. L’expérience artistique s’apparente à l’expérience sexuelle qui exige un don de soi et une fusion totale avec l’être aimé. Ce qui aboutit à une transformation de soi d’où l’on ressort grandi. On peut noter la remarque féministe du poète allemand au sujet des rapports amoureux : la femme doit être considérée comme un être humain à égalité avec l’homme. Toute domination est à exclure. Rilke ajoute que toute expérience est bonne à prendre. La vie est faite d’amour mais aussi de tristesse, de solitude et de peur qu’il faut apprendre à surmonter. Dans la vie comme dans le travail poétique, la patience est de règle ainsi que le doute qui favorise l’esprit critique indispensable pour évoluer. Rilke revient sur la nécessité de l’isolement pour une bonne introspection, sans oublier de rester bienveillant avec ses proches et de se nourrir de l’amour des autres.

                A la lecture de ces lettres, on ne peut que constater la maturité de Rilke qui est lui-même un jeune poète de 27 ans à ce moment-là et on peut penser qu’il est dans une période où il se cherche lui-même. Pourtant, son texte est d’une qualité que tout critique littéraire pourrait lui envier. A propos de Jacobsen, il commente : « plus on le lit et plus il semble qu’il contienne la totalité de la vie, du plus ténu de ses effluves jusqu’au goût fort et plein de ses fruits les plus lourds ». Leçon qu’il semble avoir retenue pour lui-même.

Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng

                Ce petit livre est un hommage de l’académicien à Saint-François pour lequel il a toujours éprouvé une grande admiration. Il raconte comment lui, l’exilé chinois, a choisi son prénom français, lors de sa naturalisation. Bien sûr, ce prénom est une déclaration d’amour à la France, son pays d’accueil. Mais, François évoque aussi ce saint qu’il a découvert au cours d’un voyage impromptu à Assise. Envoûté par le lieu et par l’énergie positive qui s’en dégage, François Cheng tombe sous le charme du décor minéral propice à la prière et à l’élévation de l’âme et de l’atmosphère de recueillement au sein de la chapelle, même quand des flots de touristes piétinent sur le parvis. C’est dans cette ville d’Italie que Saint-François, qui menait jusque-là une vie des plus frivoles, a entendu la voix du Christ lui enjoindre de « relever l’église ». Désormais, il va consacrer sa vie aux laissés-pour-compte et aux lépreux qu’il côtoie sans crainte de la contagion. François Cheng admire sa générosité et sa solidarité, mais aussi son amour de la vie qui lui fait apprécier la crème à la frangipane de Frère Jacqueline.

                Au-delà du traditionnel portrait candide et un peu mièvre du bienfaiteur de l’humanité et des petits oiseaux, l’auteur insiste sur sa conquête intérieure qui prend en charge ses propres souffrances et celles des autres pour accéder au bonheur. Par le taoïsme qu’il pratique, François Cheng se sent proche de ce serviteur du Christ qui, comme lui a cherché la Voie tout au long de sa vie, jusqu’à sa mort dans un extrême dénuement, chez les clarisses qui le soignaient. Le poète est émerveillé par le lyrisme du Cantique des Créatures dont les vers sont un hymne à la nature, au cosmos, aux miséreux.

                Ce texte est un petit bijou. Bien loin d’être une hagiographie, c’est avant tout un poème d’une extrême beauté que François Cheng écrit dans sa langue d’adoption, qu’il porte encore une fois à un haut niveau d’exigence, en particulier quand il décrit la beauté des paysages ombriens.



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