• Accueil
  • > Archives pour juillet 2015

Archives pour juillet 2015

Seul le silence, R.J.Ellory

                Dans un village de Géorgie, au sud des Etats-Unis, des fillettes sont sauvagement assassinées. Les premières sont des camarades de classe de Joseph Vaughan qui en est traumatisé, surtout le jour où il découvre lui-même l’une d’entre elles. Il raconte l’histoire de sa vie hantée par ces meurtres et Ellory superpose deux récits : celui du narrateur à l’époque des faits et, en italiques, celui de l’homme plus âgé qu’il est devenu et qui fait part de ses sentiments sur ce qu’il a connu, sur la noirceur de l’âme humaine et sur la vie en général.

                Seul le silence est un roman noir où le héros ne connaît pas de répit. Bon élève à l’école, il perd son père très jeune. Son amie et voisine meurt dans l’incendie de sa maison. Sa mère devient folle et lorsqu’enfin il croit découvrir l’amour avec sa jeune institutrice qui l’a toujours encouragé dans ses études, celle-ci tombe dans l’escalier de sa maison et disparaît avec l’enfant qu’elle portait. Cherchant à prendre un nouveau départ, il s’exile à New York où il se consacre à l’écriture, entouré d’amis qui le soutiennent, mais le destin encore une fois s’acharne sur lui, en lui ravissant celle qui aurait pu lui faire oublier son premier amour. Soupçonné, emprisonné, réhabilité, il consacre le reste de sa vie à traquer l’ignoble tueur en série qui continue à sévir sur d’autres territoires.

                Beaucoup de rebondissements dans ce thriller où, bien sûr, les premiers soupçons s’orientent vers la population noire (nous sommes dans le sud des Etats-Unis), puis sur l’étranger porteur des crimes de son pays, en l’occurrence le voisin allemand pourtant parfaitement intégré avec sa famille, mais, nous sommes dans les années 40, à l’heure où les Américains s’engagent dans la guerre contre le nazisme.

                Les personnages d’Ellory sont décrits avec beaucoup de vérité. Certains sont attachants et révoltés par l’horreur qu’ils affrontent. D’autres, simplement humains, se replient dans le confort de leur vie privée. D’autres encore sont prompts à juger les écarts de conduite dans une Amérique puritaine. Le suspense n’est donc pas le seul ressort de ce livre dont on ne peut rendre compte sans parler de l’écriture d’Ellory qui devient poétique lorsque l’homme que Joseph Vaughan est devenu nous révèle ses réflexions sur la vie. « Une vie déroulée comme du fil, résistance incertaine, longueur inconnue ; se rompra-t-il abruptement ou continuera-t-il indéfiniment, reliant entre elles de nouvelles vies. Parfois du simple coton, à peine suffisant pour assembler les parties d’une chemise, parfois une corde triplement tressée, extrémités en bonnet turc, chaque brin et chaque fibre goudronnés et tordus pour repousser eau, sang, sueur, larmes ; une corde pour dresser une grange, pour faire des nœuds d’arrêt et tirer un enfant presque noyé d’une inondation, pour ligoter un homme à un arbre et le battre pour ses crimes. »

Entre deux mers, voyage au bout de soi, Axel Kahn

                Après avoir traversé la France à pied, d’est en ouest, Axel Kahn a entrepris d’attaquer l’autre diagonale et de partir de Bretagne pour arriver à Menton. C’est le récit de cette deuxième randonnée dont il nous rend compte ici. Comme dans le précédent ouvrage, Pensées en chemin, le chemineau s’extasie devant les paysages, qui l’émeuvent parfois aux larmes et nous fait partager les beautés de la France : étangs, forêts, collines et vallons. Il décrit avec une minutie admirative les nombreuses fleurs qui bordent sa route. Passionné d’architecture, il visite les monuments, qui témoignent de la richesse des siècles passés, avec un bonheur non dissimulé. Il est heureux aussi lorsqu’il suit les traces des peintres ou des écrivains comme Monet ou Picabia ou encore Georges Sand dans la Creuse. Mais, ce qu’il aime par-dessus tout, c’est le contact avec la population et les échanges avec les gens qu’il croise ou qui l’accueillent dans les gîtes du soir. Il se plie volontiers aux séances de dédicaces organisées par les libraires du coin et répond toujours avec courtoisie aux questions des journalistes locaux. Il s’intéresse à l’histoire des régions parcourues qui explique souvent la politique d’aujourd’hui. Sensible au développement des différentes provinces, il s’informe de leur état de santé auprès des autochtones et se réjouit du plus grand dynamisme économique de ces territoires par rapport à ceux du nord-est, marqués par la désindustrialisation. Il admire les personnes attachées à leur terre et qui refusent l’exode rural ainsi que les néoruraux qui insufflent un souffle nouveau aux petites communes qui les ont adoptés. Par contre, la montée du Front National dans l’ensemble du pays et confirmée par les résultats des élections européennes du 25 mai 2014, l’inquiète. Ce qui nous vaut ses réflexions sur l’authenticité et le repli identitaire. Contre tous les intégrismes, cet homme généreux fait toujours preuve d’ouverture d’esprit. Il prône, par exemple, la création des parcs naturels pour dynamiser une région à l’agonie et ne comprend pas la réaction de ceux qui campent sur leurs positions pour ne pas être perturbés dans leurs habitudes. Il assiste en témoin plus ou moins neutre à des débats qui font polémique, comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou la protection des loups dans les Alpes.

                Axel Kahn n’oublie pas qu’il est plus âgé que lors de sa dernière randonnée. A 70 ans, son corps souffre et ses genoux le martyrisent sans répit. Malgré cela et malgré une luxation à l’épaule, il viendra à bout de son voyage. Il sent, bien sûr, la mort plus proche, mais avec cette proximité, il développe une philosophie hédoniste de la vie, qui lui fait goûter les moindres instants de l’existence avec plus d’intensité. « Se rapprocher de la mort, bien sûr, mais pas dans le but de s’y rendre, dans la seule conscience sereine qu’elle est l’une des données de la vie. Et dans ce cadre, cheminer avec un désir inchangé et toujours un peu inassouvi de vivre, intensément, d’être heureux s’il se peut. » Rien d’austère dans ce récit vif et enjoué et cela  grâce aux anecdotes et aux légendes que ce conteur nous rapporte et grâce aussi à la présence à ses côtés de Princesse Mascotte, sa pouliche en peluche, offerte par les organisateurs des jeux équestres mondiaux et qui devient son double inséparable. « Elle est devenue en quelque sorte l’image de ce « je » qui « est un autre », dont parlait Arthur Rimbaud ». « Ce je a pris forme et nous nous sommes réparti les tâches. A lui, c’est-à-dire à elle ma féminité et ma sensibilité, l’essentiel de ma poésie et de mon insouciance ; je garde pour moi mes inquiétudes et ma détermination rationnelle à agir et comprendre, j’endure seul les souffrances du corps. »

Viva, Patrick Deville

                Viva fait partie des douze romans dans lesquels Patrick Deville a entrepris de raconter l’histoire de l’humanité, depuis 1860 jusqu’à nos jours, à travers la vie de personnages qui ont marqué leur temps, d’une façon ou d’une autre. Après Pura Vida où il met en scène la vie du flibustier devenu président du Nicaragua, après Equateur où il racontre un peu de l’histoire de l’Afrique, après Kampuchéa où les Kmers rouges du Cambodge sont en première ligne et après Peste et choléra qui rend hommage à Yersin, ce chercheur découvreur du bacille de la peste que vénère le Vietnam, c’est la vie de Trotski qui est le sujet du dernier livre de Patrick Deville. Il raconte son arrivée au Mexique en 1937, après avoir été expulsé par Staline à cause de ses idées révolutionnaires. Après un passage par la Norvège et dans différentes villes françaises où il connaît la clandestinité, il est accueilli par Frida Kahlo et Diego Rivera, à Mexico. Trotski vit un temps avec sa femme dans la célèbre maison bleue de Coyoacán, propriété de Frida qui devient sa maîtresse. Mais la vie n’est pas simple avec le couple. Trotski déménage et il est victime de deux attentats. Le premier, de la main de Siqueiros, le muraliste, d’abord ami puis ennemi de Rivera et le second, qui mettra fin à ses jours, est perpétré par Ramon Mercader qui lui fend le crâne avec un piolet.

                Patrick Deville fait le portrait d’un homme engagé aimant la campagne et la pêche. Mais nous découvrons surtout un fervent lecteur qui ne peut vivre sans être entouré d’une bibliothèque bien fournie. Grand admirateur de Tolstoï et de Maïakovski, il connaît parfaitement les littératures anglo-saxonne et française. L’écriture est une autre de ses passions, mais il est aussi intéressé par l’histoire du Mexique dans laquelle il se plonge, après avoir été initié par Rivera. Il se documente sur la civilisation aztèque et sur l’époque des Conquistadors où la Malinche trahit l’empereur Moctezuma pour devenir la maîtresse de Cortès. Pendant qu’il est réfugié au Mexique où il continue à lutter contre la bourgeoisie aux côtés du peuple, nombre de trotskistes se font incarcérer ou exécuter en Russie. C’est une période tourmentée que l’auteur évoque en arrière-fond avec le stalinisme en Russie, mais aussi le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne, le franquisme en Espagne, sans oublier la révolution mexicaine en 1914 avec ses deux figures emblématiques : Zapata et Villa.

                Ce roman est aussi un prétexte pour parler de tous ces intellectuels engagés qui fuient leur pays, en quête d’absolu. Anarchistes ou révolutionnaires, ils prennent souvent des pseudonymes et leurs vies s’entrecroisent au cours des nombreux voyages qu’ils effectuent. Il est question d’écrivains comme Malcolm Lowry, Orwell, Dos Passos, Hemingway, Borges, Lorca, Malraux, Cendrars, Breton, Saint-John Perse, alors secrétaire général du Quai d’Orsay. L’un des plus marquants est, sans nul doute, Antonin Artaud débarqué au Mexique après avoir quitté les surréalistes de Paris et leur ralliement au marxisme. Artaud ne croit en l’avenir ni de la bourgeoisie, ni du prolétariat pour un monde gangrené par le machinisme et le progrès. Chez les Indiens tarahumaras, le peyotl, ce cactus aux propriétés hallucinogènes, l’aide à apaiser son désenchantement. A cette époque, les écrivains sont souvent en contact avec les peintres et nous avons droit à des rencontres avec Picabia, Duchamp, Max Ernst, Joan Miró et bien sûr les muralistes qui entourent Diego Rivera : Siqueiros, Orozco et Guerrero, sans oublier la pittoresque et colorée Frida Kahlo qui, invitée à Paris par Breton, abandonne, furieuse, les surréalistes qu’elle considère comme des enfants gâtés.

                C’est toute une vie grouillante que nous dépeint Patrick Deville dans son roman. Autour de Trotski, tous ces artistes échangent des idées et veulent refaire le monde. Ils admirent la lutte des Indiens du Chiapas pour leur libération et certains n’hésitent pas à aller vivre à leurs côtés pendant un certain temps. Mais souvent, c’est la désillusion qui est au bout du chemin et nombre d’entre eux sombrent dans l’alcoolisme ou connaissent des séjours en asile psychiatrique, d’autres se suicident ou sont victimes d’attentats. Après eux, le Che, Fidel Castro et le sous-commandant Marcos investiront le Mexique et c’est sur eux que se termine le livre.

                Ce récit foisonnant où interviennent beaucoup de personnalités est fait de nombreux retours en arrière pour expliquer leur rôle dans l’histoire. Ajoutons que l’auteur mêle ses propres souvenirs de voyages et de rencontres (le petit-fils de Trotski, Maurice Nadeau, la Russie et le transsibérien) aux errances de son héros révolutionnaire. Si bien que l’énorme érudition de Patrick Deville, sa très riche documentation et ses multiples citations nuisent parfois à la compréhension du texte.



Nonobi |
Aquareliane |
Bawhkalam |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tasnimafrances
| Tousmeslivres
| Souvenance.