Archives pour juin 2015

Une mort très douce, Simone de Beauvoir

                Une mort très douce est le récit autobiographique des derniers jours de la mère de l’auteur. Son agonie est prétexte à un retour en arrière et à un bilan de son existence. En femme engagée, elle revoit la vie de sa mère à travers le prisme du féminisme. Entretenue par son mari, elle était soumise puis trompée quand la force de l’habitude a pris le dessus dans le foyer. Elle a reporté sa soif de pouvoir sur ses enfants qui ont souffert sous la coupe d’une mère possessive et dominatrice.  Pourtant, elle aurait pu être une femme libre, mais elle est restée prisonnière des principes et des interdits de la bourgeoisie catholique à laquelle elle appartenait. Comme c’est souvent le cas dans le couple mère/fille, elle entretenait avec Simone des relations conflictuelles entrecoupées de moments d’apaisement. « Mais parce qu’elle était ma mère, ses phrases déplaisantes me déplaisaient plus que si elles étaient sorties d’une autre bouche. » A l’heure de la célébrité de la philosophe, elle est fière de son succès mais elle est parfois choquée par sa liberté de mœurs et par le contenu de ses livres. La maladie permet un rapprochement entre la mère et la fille qui s’implique énormément pendant ses derniers moments, peut-être pour rattraper le temps perdu. Mais il y a beaucoup de sincérité dans l’amour qu’elle éprouve pour elle.

                Simone de Beauvoir analyse les sentiments qu’elle ressent devant la souffrance d’un être cher, mais elle n’oublie pas qu’elle est aussi philosophe et elle nous fait part de ses réflexions sur la douleur et la mort. Faut-il abréger les jours de souffrance ou essayer de maintenir le patient le plus longtemps possible en vie ? Preuve que le problème de l’euthanasie, aujourd’hui d’actualité, s’est toujours posé. Elle compare l’attitude devant la mort, des croyants comme sa mère et des athées comme elle, et elle en conclut : « Qu’on l’imagine céleste ou terrestre, l’immortalité, quand on tient à la vie, ne console pas de la mort. » Le deuil nous confronte à un anéantissement qui déstabilise les plus cartésiens. « Inutile de prétendre intégrer la mort à la vie et se conduire de manière rationnelle en face d’une chose qui ne l’est pas : que chacun se débrouille à sa guise dans la confusion de ses sentiments. »

                Dans cet écrit court et touchant, Simone de Beauvoir intellectualise les sensations éprouvées à la mort de sa mère, sans jamais tomber dans l’excès ni dans la lamentation et toujours dans un style limpide.

Juste ciel, Eric Chevillard

                L’incipit donne le ton : « Lorsqu’il fut mort, Albert Moindre considéra sa situation nouvelle avec perplexité ». Il nous plonge tout de suite dans l’absurde. Notons le patronyme du héros, Moindre, qui nous met dès le début, en présence d’un personnage ordinaire, pour ne pas dire médiocre dont la vie n’a rien d’extraordinaire et qui mérite plus le purgatoire que le ciel ou l’enfer. D’ailleurs, il dit de lui : « Et il fallait sans doute que je sois prénommé Albert, nommé Moindre, pour ne connaître d’emblée que la désillusion, la face grise et rugueuse des choses. » Après un accident, Albert Moindre se retrouve donc dans l’au-delà qu’il nous fait visiter au fur et à mesure qu’il le découvre. Quand il était sur terre, il ne partageait pas l’imagerie sacrée des tableaux de la Renaissance où les angelots envahissaient le ciel et les diables l’enfer. Il voyait ces croyances comme de pures affabulations et d’invraisemblables divagations auxquelles il refusait d’adhérer. Ces représentations n’étaient que « des scénarios naïfs, imaginés par les humains en détresse afin de tromper leur angoisse ». Pour lui, il était évident que le vide succédait à la mort. Et c’est ce qui est en train de lui arriver. Le néant n’offre rien d’exceptionnel. C’est même plutôt décevant. S’il ressent une impression de bien-être maintenant qu’il est lesté du poids de son corps et que toutes les langues sont abolies puisqu’on communique par télépathie, il retrouve au ciel les mêmes tracasseries administratives que sur terre. Pourtant, dans le royaume des Cieux, précédé par une espèce d’homme de Neandertal bossu et boiteux qui lui sert de guide, il va, de bureaux en services, résoudre certaines énigmes de sa vie antérieure, observer ses proches et le monde qu’il vient de quitter et avoir le droit de porter des réclamations.

                Au bureau des élucidations, rien ne lui est épargné. Il a droit à un décompte d’une précision ubuesque des moindres faits et gestes qu’il a accomplis. « Eucalyptus, c’est le mot que tu avais sur bout de la langue, le 12 juillet 1981 à 18h37 ». « Le moustique qui t’a piqué au mollet droit, le 27 mai 1971 à Draguignan avait précédemment piqué au même endroit l’écrivain Vladimir Nabokov. » Il lui est précisé qu’il a mangé 903 melons. A l’issue de ces révélations plus ou moins grotesques, il se rend compte que le mystère n’existe pas. Tout est explicable et expliqué. Il obtient des solutions aux questions restées sans réponse. En fait, le monde d’en bas est un monde où la raison l’emporte sur la fable. Ses mesquineries sont dévoilées ainsi que les catastrophes qu’il a provoquées par un effet domino, ce qui déclenche le rire chez le lecteur. Depuis l’observatoire, il s’aperçoit, un peu déçu que, après sa mort, la vie continue malgré tout pour sa famille. Il fait de « navrantes découvertes », comme par exemple qu’il a été incinéré. Sous ses yeux, se succèdent les phénomènes naturels qui affectent la planète. Par contre, il a le privilège de se promener dans les plus beaux paysages du monde et d’assister à des spectacles grandioses. Mais tout cela ne l’empêche pas de se poser des questions sur son avenir. Il veut connaître le programme qui l’attend. Va-t-il être récompensé pour ses mauvaises actions ou châtié pour les mauvaises ? Si son corps n’existe plus, il espère que sa conscience aura une influence sur terre. Va-t-il enfin goûter une gloire posthume avec son recueil Les larmes d’Adèle ?

                Vient enfin le service des réclamations où on lui donne la possibilité de protester contre l’injustice du monde, sans pour autant pouvoir intervenir sur le cours des choses. Il déplore le fait que tout réussisse aux brutes. Pourquoi les prédateurs sont-ils toujours gagnants et les proies toujours victimes ? Albert Moindre est désolé de ne pouvoir rien faire pour « ce monde en flammes [qui] prend l’eau de toutes parts, ce globe terraqué [qui] est un marécage ». A ces revendications sérieuses, s’ajoutent des doléances complètement burlesques qui nous valent un délire sur le chou rouge détesté, dans une tirade fielleuse ou cette remarque sur le corps imparfait de l’homme : « Deux pieds, c’était pour multiplier le risque d’égarer une pantoufle, je suppose ? »

                Dans ce roman loufoque, l’auteur nous montre l’absurdité de la condition humaine en se moquant de son personnage et en le confrontant à des situations extravagantes. Il semble s’amuser en se lançant dans des énumérations sans fin et en poussant son raisonnement jusqu’au bout de sa logique. Mais, cette dérision nous fait prendre du recul par rapport aux choses sans importance qui nous gâchent la vie. En imaginant un personnage dans l’au-delà, Eric Chevillard nous donne sa conception de la vie après la mort. Il se moque des représentations angéliques et béates de l’au-delà qui ne valent pas la peine de sacrifier la vie sur terre dans une piété contraignante et sans joie. Ce sont des « vaticinations de dipsomanes ». Il nous fait partager ses goûts artistiques, en classant sur un tableau d’honneur ses peintres, musiciens et poètes préférés. Il célèbre des inconnus qui n’ont pas eu droit à la reconnaissance et encense l’ingénieur Ferdinand Arnodin, constructeur de ponts transbordeurs qu’il juge plus méritant que Gustave Eiffel. L’allusion à l’œuvre littéraire de son héros lui permet de donner son avis sur la poésie : il n’est plus possible d’écrire des alexandrins à la fin du XXème siècle. Il nous livre des remarques sous forme d’aphorismes à l’image des considérations quotidiennes qu’il égrène sur son blog. L’humour est toujours présent dans ce texte exigeant au style dense qui se caractérise par la tenue de ses phrases et par un vocabulaire d’une richesse rare où les termes vieillis et littéraires côtoient les mots scientifiques ou les néologismes expressifs (« crachiluve », « floustensoir », « visquescent » qualifient le séjour des cieux).

Le chien jaune, Georges Simenon

                Dans le petit port de pêche de Concarneau, quelques notables ont l’habitude de se réunir au café de l’Amiral, autour d’un verre de pernod, et de s’offrir les charmes de quelques innocentes dont la serveuse Emma qui ne sait pas refuser. Mais, tout d’un coup, la machine bien huilée se grippe et une série de catastrophes s’abat sur cette communauté d’intouchables. Mostaguen, le négociant en vin est le premier gravement blessé par une balle. Jean Servières, l’ancien journaliste, disparaît, laissant une voiture maculée de sang. M. Le Pommeret, qui vit de ses rentes, est trouvé mort dans sa chambre, empoisonné à la strychnine. Seul de la bande, reste Ernest Michoux, dit le docteur, qui compte sur la protection de Maigret. Le célèbre commissaire est chargé de démêler l’écheveau de ces affaires, pressé par le maire qui, craignant pour la renommée de sa ville, veut trouver rapidement n’importe quel coupable susceptible de calmer la population prise de panique. Evidemment, les soupçons se portent sur un vagabond étranger au village qui erre dans les rues, accompagné d’un bizarre chien jaune, présent sur tous les lieux du crime. Indifférent à la vindicte publique qui s’acharne sur l’inconnu, Maigret, aidé par l’inspecteur Leroy, mène son enquête, bousculant les journalistes prompts à désigner un criminel sans vérifier les sources de leurs informations. Désagréable avec eux, il délaisse son attitude hautaine et méprisante quand il s’adresse aux plus démunis. Ce bougon au cœur tendre prend sous son aile protectrice la jeune Emma malmenée par la vie.

                Avec un vocabulaire précis et concret et des mots simples et efficaces, Georges Simenon arrive à créer une atmosphère lourde de méfiance et à camper des personnages à la psychologie complexe dans un roman qui peut intéresser aussi bien un lecteur populaire qu’un féru de littérature et de style classique.

Les mots de ma vie, Bernard Pivot

                Les mots de sa vie tournent bien sûr autour de la langue française qu’il chérit, de la littérature qui remplit ses journées, des écrivains qu’il a côtoyés et aimés, d’Apostrophes, l’émission phare qui a illuminé les soirées de nombreux téléspectateurs. Bernard Pivot a le goût des mots, de tous les mots, avec une affection particulière pour les mots rares et désuets, mais il n’a aucun mépris pour le langage des jeunes qu’il trouve souvent imagé et combien significatif. Voir l’expression : « il m’a calculée ». Il a une approche souvent sensuelle des mots et préfère les sonorités de « carabistouille » à « petit mensonge ». Dans son abécédaire, il ne s’interdit pas de jouer avec les mots et il n’est pas étonnant que les livres qu’il manipule le plus soient les dictionnaires. Le style des écrivains retient toute son attention et les figures de style apparaissent, pour lui, dans un texte, comme des joyaux, telle l’apocope qui introduit de l’intensité et de la fantaisie dans les dialogues. Lui-même nous offre, dans son essai, de petits bijoux. Exemple cette réflexion à propos de son chat : « Quoique né d’occurrences et de gouttières, il avait la classe d’une édition originale sur grand papier ». Son livre, émaillé de citations et de références à de nombreux auteurs, témoigne de son importante culture littéraire qu’il s’est forgée en animant ses émissions où les participants brillaient par leur esprit, comme dans les salons du XVIIIème siècle, lointains ancêtres d’Apostrophes. Une touche de pessimisme toutefois dans son élan d’enthousiasme : il regrette que, de nos jours, la culture soit trop souvent reniée, surtout à la télévision. Autre bémol, dans le parcours de sa vie privée, cette fois. On a droit au mea culpa de ce « forçat de la lecture » qui a sacrifié des moments de partage avec ses filles et sa femme pour les consacrer aux téléspectateurs.

                Mais il n’est pas question que de littérature dans cet essai qui retrace sa vie avec ses amis les mots. Bernard Pivot évoque des souvenirs d’enfance dans le Beaujolais et dans sa ville natale, Lyon. Une enfance modeste, proche de la nature qui l’a doté d’une simplicité et d’un goût jamais démenti pour les gens, ceux qu’il recevait dans ses émissions et ceux qui croisent sa route. Il est aussi un grand amateur de vin et, en fin gastronome, il fait allusion à de nombreuses recettes de cuisine. Le football est présent bien évidemment dans ce livre qui retrace son existence. Il n’omet pas de rendre un hommage appuyé aux femmes et aborde le sexe en toute franchise, parfois même avec paillardise.

                Bref, ce qui caractérise cet homme médiatique qui se dévoile pour la première fois en toute honnêteté, c’est sa gourmandise. Gourmandise pour les petits plats, les bons vins, les livres, les mots, les gens, la vie quoi ! Sa sensualité s’exprime à tous les niveaux et jusque dans le bonheur d’écrire à la main. A son âge, il se félicite d’avoir eu une existence riche et bien remplie et c’est avec joie et fierté qu’il reconnaît avoir réussi sa vie publique et avoir eu la chance d’approcher des personnes célèbres qu’il admirait. Jamais dans le paraître ni dans le faux-semblant, il continue à vivre ses passions, que ce soit au jury du Goncourt ou sur twitter qu’il alimente quotidiennement, toujours en défendant la langue française et en utilisant ces trouvailles de la modernité , SMS, courriels et autres, qui permettent facilement de partager des petits moments de générosité.

Brunetti et le mauvais augure, Donna Leon

                Un mort dans la cour d’un palazzio, un gourou arnaqueur qui est en train de dépouiller la tante de l’inspecteur Vianello, collègue de Brunetti. Deux histoires se croisent dans ce nouveau roman de Donna Leon où le fameux commissaire transpire à grosses gouttes dans la chaleur étouffante d’un été vénitien. La victime de la première histoire est un greffier du tribunal qui, malgré ses revenus modestes, peut se payer un appartement dans un palais. Brunetti devra trouver quelles combines se cachent derrière ce mystère. Tout se complique quand le détective découvre que cet homme est aimé par certains et détesté par d’autres. Son homosexualité ne serait-elle pas à l’origine de cette antipathie ? En tout cas, sa mère fait l’unanimité. Possessive et exigeante, elle a empoisonné la vie de son fils qui s’est sacrifié pour la rendre heureuse.

                Donna Leon traite une nouvelle fois des thèmes qui lui sont chers, comme la lutte contre les préjugés ou la différence. Elle pointe du doigt ceux qui abusent de la crédulité des personnes âgées et des plus faibles. Brunetti, commissaire au grand cœur, résout ces deux affaires avec toute l’humanité dont il est capable et n’hésite pas à sacrifier ses vacances en famille pour régler ces enquêtes. Et puis, l’autre personnage important de ce roman, c’est bien sûr Venise, avec ses problèmes de logement et la cherté des loyers, la corruption du gouvernement et la cohabitation parfois difficile des habitants de la ville avec la horde quotidienne des touristes. Les venelles, les campis, ces places où il fait bon boire un apéritif quand les rayons du soleil ne sont pas trop violents, accompagnent les déplacements de Brunetti ainsi que les canaux incontournables à Venise. Vaporetto, spritz et prosecco rajoutent une touche d’exotisme à ce livre et contribuent à en faire une lecture agréable pour les amoureux de la Cité des doges.

L’amant sans domicile fixe, Carlo Fruttero et Franco Lucentini

                C’est l’histoire de la rencontre improbable, à Venise, de deux êtres de milieux différents. M.Silvera, guide touristique, abandonne son groupe car il est las de commenter la beauté vénitienne à des personnes incultes. Une princesse romaine est à la recherche d’œuvres d’art. Lui, sans domicile fixe, erre de pensions minables en chambres d’hôtels misérables. Elle, fréquente les palais et loge dans des palaces luxueux. Le point de rencontre de ces deux destins opposés se fait à travers la connaissance de l’art. Ils sont confrontés à la vie aventureuse des fresques dont regorgent les bâtiments de Venise, à leurs changements de propriétaires, aux restaurations, aux contrefaçons, aux faussaires. Ce qui ne résout pas le mystère de la vie de M.Silvera. Est-il un imposteur ou le juif errant, condamné à voyager, ce personnage légendaire né au Moyen Age qui prétend avoir assisté à la crucifixion du Christ ? Comment est-il au courant du passé de certaines œuvres d’art qui posent problème aux historiens ? L’héroïne ne pourra s’empêcher de tomber amoureuse de son « mystery man ».

                Récit d’amour donc, introduction au monde de l’art qui engendre trop souvent confusion et longueurs, sans oublier l’arrière-plan vénitien avec le Rialto, Saint-Marc, le Ghetto qui nous vaut un cours d’histoire juive, les vaporettos et les palais pour ce roman qui laisse un goût étrange au lecteur.



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